dimanche 21 octobre 2018

Dans ce grand vide des intelligences…


De Taine encore ceci : « Dans ce grand vide des intelligences, les mots indéfinis de liberté, d'égalité, de souveraineté du peuple, […] tous les nouveaux axiomes flambent comme des charbons allumés, et dégagent une fumée chaude, une vapeur enivrante. La parole gigantesque et vague s'interpose entre l'esprit et les objets ; tous les contours sont brouillés et le vertige commence. Jamais les hommes n'ont perdu à ce point le sens des choses réelles. Jamais ils n'ont été à la fois plus aveugles et plus chimériques. Jamais leur vue troublée ne les a plus rassurés sur le danger véritable, et plus alarmés sur le danger imaginaire. »

Nous sommes dans les premiers mois de 1789.

Puisque vous êtes là, et que vous n'avez rien de mieux à faire, je vous livre les dernières lignes du chapitre dont j'ai tiré ce qui précède ; chapitre intitulé La Propagation de la doctrine. Taine en a successivement étudié et montré les effets dans l'aristocratie et le clergé, puis dans la frange aisée du tiers-état, se réservant le peuple pour le chapitre suivant. Voici donc :

« Ainsi descend et se propage la philosophie du dix-huitième siècle. – Au premier étage de la maison, dans les beaux appartements dorés, les idées n'ont été que des illuminations de soirée, des pétards de salon, des feux de Bengale amusants ; on a joué avec elles, on les a lancées en riant par les fenêtres. – Recueillies à l'entresol et au rez-de-chaussée, portées dans les boutiques, dans les magasins et dans les cabinets d'affaires, elles y ont trouvé des matériaux combustibles, des tas de bois accumulés depuis longtemps, et voici que de grands feux s'allument. Il semble même qu'il y ait un commencement d'incendie ; car les cheminées ronflent rudement, et une clarté rouge jaillit à travers les vitres. – “Non, disent les gens d'en haut, ils n'auraient garde de mettre le feu à la maison, ils y habitent comme nous. Ce sont là des feux de paille, tout au plus des feux de cheminée : mais, avec un seau d'eau froide, on les éteint ; et d'ailleurs ces petits accidents nettoient les cheminées, font tomber la vieille suie.” Prenez garde : dans les caves de la maison, sous les vastes et profondes voûtes qui la portent, il y a un magasin de poudre. »

Et nous approchons de 2019.

14 commentaires:

  1. Magnifique le dernier paragraphe...
    Combien encore aujourd'hui jouent avec les idées en attendant (ou espérant) le grand incendie ?
    Et nous approchons de 2019...

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  2. Excellent! C'est encore mieux que "Qui sème le vent ..." ou que "Quand on crache en l'air ..."

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  3. J'ai mis un lien sur votre billet chez Maxime Tandonnet qui, lui, publie un article de l'historien Patrice Gueniffey, intitulé : "Pavane pour une République (presque) défunte" où j'ai bien peur qu'on ne soit encore dans les chimères de la "parole gigantesque et vague" !

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  4. J'allais demander : Où se trouve le peuple dans cette bâtisse, mais Taine y répond dans la dernière phrase :-)
    Les habitants des étages devraient vérifier,de temps à autre,que la cave ne sert pas uniquement à entasser des ordures.

    Si l'extrait est tiré des "Origines de la France contemporaine",le livre m'attend bien au chaud sur une étagère,histoire d'alimenter le feu des longues soirées d'hiver...

    Vendémiaire.

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  5. Dans "Les Origines de la France contemporaine" Taine brosse un tableau de la Révolution qui résume avec un pathos extraordinaire tous les stéréotypes de la France conservatrice. Pourquoi ne pas citer ces passages entre zoologie et racisme: la révolution qui dévoile "l'instinct animal de la révolte", "le barbare, bien pis, l'animal primitif, le singe grimaçant, sanguinaire et lubrique qui tue en ricanant et gambadant sur les dégâts qu'il fait", les révolutionnaires: "des nègres déchainés".

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    1. À rebours de ce que vous dites, il rompait au contraire avec les stéréotypes de son époque, tout entière vouée à la célébration de la "grande et belle révolution". Et puis, vous passez soigneusement sous silence le fait que l'image peu reluisante qu'il donne de la populace déchaînée est solidement étayée par les monceaux d'archives et de documents qu'il a pris la peine de dépouiller.

      À part ça, je suis chez moi, je cite ce qu'il me plaît de citer.

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    2. Mais il y a d'autres citations possibles de Taine :

      "De vingt à trente ans, l'homme, avec beaucoup de peine, étrangle son idéal; puis il vit ou croit vivre tranquille; mais c'est la tranquillité d'une fille-mère qui a assassiné son premier enfant."

      Vie et Opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge (1867), Notes sur Paris de Hippolyte Taine

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    3. Taine a certainement lu beaucoup d'archives...pour en conclure que les révolutionnaires ne sont que des "enfièvrés" atteint d'une maladie épidémique qui se transmet d'une génération à l'autre (depuis 1789) par un "germe pathologique qui, pénétré dans le sang d'une société souffrante et profondément malade, a causé la fièvre, le délire et les convulsions révolutionnaires." ....A ce jour aucun scientifique n'a réussi a isoler de germe ou virus de la révolte! (lol)
      Pour reprendre une expression d'un historien, je pense que la vision de l'Histoire de Taine est plus marquée du "sceau du bruit et de la rumeur" que de la rigueur scientifique.

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    4. Pensez, mon ami, pensez : ça ne peut pas vous faire de mal, et ça nous changera.

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  6. Quel magnifique premier paragraphe. Merci de me l'avoir fait connaître. Dans cette phase éphémèrement mélanchonique de l'actualité politique,elle tombe à pic. Avec votre permission, je m'en resservirai lorsque je ferraille avec ce qui reste de neu-neu révolutionnaires chez Télérama ou à France Inter.
    J'aime le ton Taine. Désolé.

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