samedi 20 octobre 2018

Les vertus du préjugé


Lisant – en alternance avec les mémoires de Casanova – Les Origines de la France contemporaine de M. Taine, Hippolyte de son petit nom, je tombe tout à l'heure sur ceci, que je m'empresse de partager avec vous autres :

« […] les hommes, après une multitude de tâtonnements et d'essais, ont fini par éprouver que telle façon de vivre ou de penser était la seule accommodée à leur situation, la plus praticable de toutes, la plus bienfaisante, et le régime ou dogme qui aujourd'hui nous semble une convention arbitraire a d'abord été un expédient avéré de salut public. Souvent même il l'est encore ; à tout le moins, dans ses grands traits, il est indispensable, et l'on peut dire avec certitude que, si dans une société les principaux préjugés disparaissaient tout d'un coup, l'homme, privé du legs précieux que lui a transmis la sagesse des siècles, retomberait subitement à l'état sauvage et redeviendrait ce qu'il fut d'abord, je veux dire un loup inquiet, affamé, vagabond et poursuivi. »

Où l'on voit que ce bon Hippolyte, heureux homme, ignorait l'envoûtant pouvoir et la force non pareille des “j'vois pas pourquoi” et des “y a pas d'raison”, au nom de quoi on galope de l'avant en effaçant joyeusement la vénérable déposition des siècles, préalablement grimée en champ de tabous. Il n'empêche : « Un loup inquiet, affamé, vagabond et poursuivi. » Nos petits bougistes échevelés, recroquevillés sur le tas de cendres de leurs tabous, ne pourront pas venir pleurnicher qu'on ne les avait pas prévenus.

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