samedi 20 octobre 2018

Les vertus du préjugé


Lisant – en alternance avec les mémoires de Casanova – Les Origines de la France contemporaine de M. Taine, Hippolyte de son petit nom, je tombe tout à l'heure sur ceci, que je m'empresse de partager avec vous autres :

« […] les hommes, après une multitude de tâtonnements et d'essais, ont fini par éprouver que telle façon de vivre ou de penser était la seule accommodée à leur situation, la plus praticable de toutes, la plus bienfaisante, et le régime ou dogme qui aujourd'hui nous semble une convention arbitraire a d'abord été un expédient avéré de salut public. Souvent même il l'est encore ; à tout le moins, dans ses grands traits, il est indispensable, et l'on peut dire avec certitude que, si dans une société les principaux préjugés disparaissaient tout d'un coup, l'homme, privé du legs précieux que lui a transmis la sagesse des siècles, retomberait subitement à l'état sauvage et redeviendrait ce qu'il fut d'abord, je veux dire un loup inquiet, affamé, vagabond et poursuivi. »

Où l'on voit que ce bon Hippolyte, heureux homme, ignorait l'envoûtant pouvoir et la force non pareille des “j'vois pas pourquoi” et des “y a pas d'raison”, au nom de quoi on galope de l'avant en effaçant joyeusement la vénérable déposition des siècles, préalablement grimée en champ de tabous. Il n'empêche : « Un loup inquiet, affamé, vagabond et poursuivi. » Nos petits bougistes échevelés, recroquevillés sur le tas de cendres de leurs tabous, ne pourront pas venir pleurnicher qu'on ne les avait pas prévenus.

20 commentaires:

  1. Pauvres loups… Qu’est-ce qu’on leur prête depuis la nuit des temps… Ils survivent malgré tout et tous les oripeaux dont on les couvre.

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    1. C'est sans doute parce que, de par son mode de vie, il est l'un des plus proches de l'homme…

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  2. Tous les préjugés ne sont pas forcément bons : par exemple, durant bien des siècles il en courut concernant les Juifs qui ont fini par mener à ce que l'on sait. De même celui selon lequel les carottes donneraient des fesses roses a poussé bien des coquettes à en consommer plus que de raison dans grands résultats.

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    1. Chez moi, on disait que les carottes rendaient aimables.

      Sinon, vous tombez dans l'excès inverse : de ce que les préjugés ne sont pas toujours mauvais, il ne s'ensuit pas qu'ils soient tous forcément bons.

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    2. La caroténodermie est le nom donné à une coloration jaune ou jaune orangé de la peau causée par une consommation excessive d'aliments contenant du β-carotène, carotte le plus souvent. (Wikipédia)

      En outre, une étude menée par le laboratoire Léguminor et le cabinet américain C&M Consulting a montré que la consommation quotidienne de carottes augmentait en effet l'amabilité. (Le Monde, 19 décembre 2009)

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  3. Oui, il y a des préjugés, des conventions, des habitudes, des lois qui bien qu'anciens restent utiles, mais comment le savoir ?
    Le monde ne peut pas rester éternellement ce qu'il est.
    Il fallut bien que les femmes votent, que les esclaves soient libérés, que la démocratie vienne...

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    1. « Il fallut bien que les femmes votent, que les esclaves soient libérés, que la démocratie vienne »

      Vous êtes sûr que c'était vraiment nécessaire ?

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    2. Par ailleurs, il me semble apercevoir une différence entre le fait d'examiner un préjugé, dans le but éventuel de l'amender, le polir, le "dépoussiérer", et celui de le rejeter en bloc pour la seule raison qu'il est un préjugé, sans même se pencher sur ses contenu, raison d'être, histoire, etc.

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    3. On rencontre partout ce préjugé jeune et arrogant selon lequel tous les préjugés qui l'ont précédé seraient mauvais a priori.

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  4. Les préjugés sont parfois comme des anticorps qui peuvent nous sauver la vie. Ou nous éviter bien des problèmes.

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    1. A mettre en rapport d'ailleurs avec la faculté que nous avons tous (ou devrions avoir) de discriminer.

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  5. M.Taine à eu tort de ne pas lire le dernier opuscule de Régis Debray, L'angle mort (9 €),qui,je crois, vous ravirait.

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    1. Je ne suis pas absolument sûr d'avoir envie de lire ce monsieur…

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    2. Ne catégorisez donc pas comme ça les gens, ce n'est pas dans vos habitudes! Je sais ce que je dis quand je vous conseille de le lire : c'est encore plus réac que vous !

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    3. J'ai eu l'occasion de voir Régis Debray en "petit comité" et je peux confirmer que c'est un abruti, donc...

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    4. Puisque vous le dîtes...

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  6. Je me souviens, étant adolescent, avoir poussé mon père, plusieurs fois, à se justifier sur certains choix. Et quand mes questions étaient trop pressantes, il concluait par "Parce que c'est comme ça !". Et pourtant il était grand, mon papa !

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    1. Vous parlez d'une époque où la race des parents n'était pas encore éteinte, c'est ça ?

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  7. Et Casanova, il en avait des préjugés ? Ou se lançait-il à la conquête tel un loup inquiet, affamé, vagabond et poursuivi ?

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