jeudi 25 octobre 2018

Les communistes sont des Jacobins comme les autres… et ils ne sont pas les seuls


Les premières pages que Taine, dans ses Origines de la France contemporaine, consacre aux Jacobins sont éblouissantes de style et d'une grande acuité de vision. Nonobstant qu'il est toujours délicat, et souvent vain, de rapprocher terme à terme les faits survenus à deux époques différentes, il devait être difficile, pour un lecteur du XXe siècle (et malheureusement encore pour un du suivant) de résister à la tentation, en certains paragraphes, de biffer le mot “Jacobin” pour le remplacer par celui de “communiste” : au prix de quelques rares et légères dissonances temporelles, le tableau reste parfait. Illustration :

« […] lorsqu'il s'agit de prendre d'assaut le pouvoir ou d'exercer arbitrairement la dictature, sa raideur mécanique le sert, au lieu de lui nuire. Il n'est pas ralenti et embarrassé, comme l'homme d'État, par l'obligation de s'enquérir, de tenir compte des précédents, de compulser les statistiques, de calculer et de suivre d'avance, en vingt directions, les contre-coups prochains et lointains de son œuvre, au contact des intérêts, des habitudes et des passions des diverses classes.  Tout cela est maintenant suranné, superflu : le Jacobin sait tout de suite quel est le gouvernement légitime et quelles sont les bonnes lois ; pour bâtir comme pour détruire, son procédé rectiligne est le plus prompt et le plus énergique.  Car, s'il faut de longues réflexions pour démêler ce qui convient aux vingt-six millions de Français vivants,  il ne faut qu'un coup d'œil pour savoir ce que veulent les hommes abstraits de la théorie. En effet la théorie les a tous taillés sur le même patron et n'a laissé en eux qu'une volonté élémentaire ; par définition, l'automate philosophique veut la liberté, l'égalité, la souveraineté du peuple, le maintien des Droits de l'homme, l'observation du Contrat social. Cela suffit :  désormais on connaît la volonté du peuple, et on la connaît d'avance ; par suite, on peut agir sans consulter les citoyens ; on n'est pas tenu d'attendre leur vote. En tout cas, leur ratification est certaine ; si par hasard elle manquait, ce serait de leur part ignorance, méprise ou malice, et alors leur réponse mériterait d'être considérée comme nulle ; aussi, par précaution et pour leur éviter la mauvaise, on fera bien de leur dicter la bonne.  – En cela, le Jacobin pourra être de très bonne foi : car les hommes dont il revendique les droits ne sont pas les Français de chair et d'os que l'on rencontre dans la campagne ou dans les rues, mais les hommes en général, tels qu'ils doivent être au sortir des mains de la Nature ou des enseignements de la Raison. Point de scrupule à l'endroit des premiers : ils sont infatués de préjugés, et leur opinion n'est qu'un radotage. À l'endroit des seconds, c'est l'inverse : pour les effigies vaines de sa théorie, pour les fantômes de sa cervelle raisonnante, le Jacobin est plein de respect, et toujours il s'inclinera devant la réponse qu'il leur prête ; à ses yeux, ils sont plus réels que les hommes vivants, et leur suffrage est le seul dont il tienne compte. Aussi bien, à mettre les choses au pis, il n'a contre lui que les répugnances momentanées d'une génération aveugle. En revanche, il a pour lui l'approbation de l'humanité prise en soi, de la postérité générée par ses actes, des hommes redevenus, grâce à lui, ce que jamais ils n'auraient dû cesser d'être. – C'est pourquoi, bien loin de se considérer comme un usurpateur et un tyran, il s'envisagera comme un libérateur, comme le mandataire naturel du véritable peuple, comme l'exécuteur autorisé de la volonté générale ; il marchera avec sécurité dans le cortège que lui fait ce peuple imaginaire ; les millions de volontés métaphysiques qu'il a fabriquées à l'image de la sienne le soutiendront de leur assentiment unanime, et il projettera dans le dehors, comme un chœur d'acclamations triomphales, l'écho intérieur de sa propre voix. »

Et lorsqu'on relit calmement, ligne à ligne, ce qui vient de l'être, on peut constater avec un certain accablement que, non seulement ce portrait du Jacobin est bien celui de notre communiste old fashion, mais que la lèpre a encore gagné en surface depuis le siècle passé, puisque cette surdité pleine de morgue est désormais aussi celle des bureaucrates bruxellois ou, sur un mode plus folklorique, d'un Emmanuel Macron.

16 commentaires:

  1. Vous êtes dans Taine et moi dans Zemmour mais cela devrait pouvoir s'arranger :

    "... Les Girondins ont déclaré la guerre à l'Europe entière et se révèlent incapables de la mener. La pensée, la résolution, la fermeté, tout leur manque. La confusion, la désobéissance, l'idéalisme, l'irréalisme règnent sans partage. Malouet note, sarcastique : "C'est la Régence d'Alger, moins le dey." Quand Vergniaud, leur orateur le plus brillant, vote la mort du roi, après qu'il a discouru en faveur de la clémence - la veille encore du vote, il pérorait : "Moi, voter la mort, c'est m'insulter que de me croire capable d'une action aussi indigne"-, Robespierre sourit de mépris et Danton murmure à Brissot : "Vantez donc vos orateurs ! Des paroles sublimes, des actes lâches. Que faire de tels hommes ? Ne m'en parlez plus, c'est un parti fini." Et la France avec. A la fin d'un ouvrage consacré initialement à leur gloire, Lamartine exécutera les Girondins d'une seule phrase : "Tout périssait entre les mains de ces hommes de paroles."..."

    Éric Zemmour - Destin français - Robespierre, l'homme lapidé - Albin Michel

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    1. J'ai commandé le Zemmour il y a une heure : on ne devrait pas tarder à se rejoindre…

      (À moins que, d'ici là, vous en ayez fini avec lui et soyez passée à Taine !)

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    2. Accordez-moi une faveur : quand vous aurez reçu votre livre, reportez-vous au chapitre : RACINE - SOFT POWER, à la page 192, et dites moi ce que vous en pensez. Personnellement cette vision de Racine par Zemmour m'a mise dans un tel état que depuis ce matin je déclame Bérénice à haute voix chez moi !

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  2. Pourquoi penser à la seule analogie avec les méchants communistes, et pas un mot sur les gentils fascistes, nazis, etc. ? (C'est tellement gros que je suis gêné de poser la question )

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    1. Moi aussi, je suis gêné (pour vous) que vous ne sembliez pas voir les différences. À commencer par celle-ci, que les fascistes ni les nazis n'ont jamais déclaré leur flamme aux Jacobins français, alors que Lénine oui.

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    2. Vous avez raison pour Lénine. Mais je doute que Macron et les bureaucrates bruxellois se réclament de l'héritage des jacobins et encore moins des montagnards. Et "cette surdité pleine de morgue" ne fût certainement pas l'apanage des seuls jacobins, cette "lèpre" comme vous dites, a touché quantité de système politique depuis la nuit des temps, notamment les monarchies.

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    3. Je ne crois pas que cela soit vrai pour les monarchies, qui se sont au contraire construites petit à petit, de façon tout à fait empirique, et non dogmatique. D'où la plus grande liberté qui y régnait, sauf exceptions.

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  3. C'est assez bluffant, cette citation. Je regrette de ne l'avoir pas eue en main en d'autres époques.

    Tâche des prochaines années : dans la mesure de mon pauvre possible, s'approprier les classiques.

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  4. Magnifique mise en perspective.
    Pour ne pas faire de jaloux, je pense que les gouvernements de ces 30 dernières années au moins méritent de faire partie des Jacobins ! A droite comme à gauche et au centre, le jacobinisme triomphe en France !
    J'espère que Taine a quelques idées pour nos sortir de là...

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  5. Le jacobinisme ne s'est jamais aussi bien porté qu'aujourd'hui.
    Le communisme...

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  6. Parmi les trésors de Canal Académie (le site des Académies et de l'Institut de France), on trouve une émission intitulée "Hippolyte Taine: Le regard sur la France d’un conservateur-rebelle" avec pour invité Jean-Paul Cointet, biographe de Taine.

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  7. Quel style !
    J'ouvrirais encore plus la catégorie que vous ne le faites au dernier paragraphe : sans le savoir, Taine ne dresse-t-il pas tout simplement le portrait du progressiste...

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