samedi 17 mai 2014

Houellebecq, écrivain de la joie pure


Je ne suis pas un farouche partisan du paradoxe, qui n'est généralement qu'une amusette d'adolescent. Néanmoins, après avoir relu tous ses romans sauf un (Extension du domaine de la lutte, qui me semble à cette heure son meilleur, mais que je connais trop “par cœur” pour y revenir encore), je tiens Michel Houellebecq pour l'écrivain le plus roboratif de ces vingt dernières années. Il y a indubitablement une sorte de joie qui émane de ses pages, son désespoir a quelque chose d'un grand vent de printemps : il chasse les miasmes du mensonge convenu, il balaie les pesanteurs que l'on croyait être le seul à subir, on se plonge dans son humour désespéré comme dans une petite cascade soustraite au regard des touristes. Pour tout lecteur sachant le lire, Houellebecq devient instantanément un ami, à la fois le Grand Consolateur et le petit animal que l'on prend entre ses bras pour tenter de lui faire oublier un moment la noirceur générale. Houellebecq est une sorte de midinette nantie d'un cerveau impitoyable, et c'est cette alchimie improbable qui crée la déflagration créatrice ; comme, chez Proust, l'alliance entre une sensibilité d'enfant et une intelligence surhumaine.

Et c'est pourquoi Houellebecq m'a déçu. Après Extension et Les Particules élémentaires, je m'attendais à voir surgir un génie ; j'escomptais de lui le chef-d'œuvre du XXIe siècle. Or, pour l'instant, il ne l'a pas donné. Ses romans suivants n'étaient pas mauvais, ils étaient en tout cas bien meilleurs que tout ce que peuvent lancer dans le public les plumitifs dont les noms vous viennent à l'esprit, mais ce grand roman que j'attendais n'est toujours pas venu, Houellebecq n'a pas répondu à mon attente.

Cela peut encore venir, je ne retire pas mon amour aux gens aussi facilement. Mais pourquoi me malmène-t-il ainsi ? Quand je le vois perdre son temps avec cet imbécile d'Aubert, j'ai presque l'impression d'être cocu. Qu'importe, après tout…

Néanmoins, je sens qu'il est encore là, et je veux croire que la flamme n'est pas éteinte. Ses livres déjà anciens vibrent dès qu'on les rouvre, j'en témoigne. Le XXe siècle devra rendre compte à Houellebecq de ce qu'il fut, nul n'a fait tomber plus de masques que lui.

Attendons encore.

Mais revenons à la base, à cette déflagration ressentie, vers 1994 ou 95, à la lecture d'Extension du domaine de la lutte. Ce roman m'a été apporté un matin, à France Dimanche, par mon chef du rewriting, lequel le tenait de son fils, qui devait l'avoir obtenu de Philippe Muray. Il s'est trouvé que, ce jour-là, aucun travail ne m'a été confié, et que j'ai donc passé mon temps à lire ce livre. Déflagration est le bon mot : j'ai compris instantanément que la trop fameuse “génération 68” venait de mourir, qu'un nouvel écrivain l'avait mise à nu. J'en ai ressenti une excitation extraordinaire, une jubilation intellectuelle comme je ne m'en étais jamais connu. Ce jour-là, dans les locaux levalloisiens où je gagnais ma croûte, j'ai su qu'on venait de changer d'époque, et que j'en étais profondément soulagé.

Depuis, donc, j'attends le chef-d'œuvre.

20 commentaires:

  1. Et comme par hasard, c'est son roman le plus faible, et de loin, « La carte et le territoire », qui lui a valu le Goncourt...
    Le problème avec le Houellebecq des dernières années est qu'il est devenu extrêmement paresseux, aussi bien en poésie qu'en prose : les saillies nihilistes soulignées d'italiques, on a fini par connaître, depuis 1994. Or il ne sait plus faire que ça.
    En tout cas, d'accord avec vous : le choc d'« Extension du domaine de la lutte » reste inégalé depuis vingt ans.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Personnellement, je trouve son dernier nettement moins ennuyeux que La Possibilité d'une île. Et surtout nettement moins prétentieux, moins "prophétique".

      (Ce qui ne veut pas dire que je le trouve bon…)

      Supprimer
    2. La dernière partie de La Possibilité, cette longue errance, fonctionne assez bien, je trouve. Et bizarrement, ce roman a engendré un film qui est loin d'être aussi catastrophique que beaucoup l'ont dit. Quelque chose à voir, en tout cas. Je me souviens même de certains très beaux plans et d'un sens de la composition assez peu contestable.

      Et dans le même rayon du houellebecquianisme discret (si ça existe), il y a le très bon album de 2000 enregistré avec Bertrand Burgalat (Présence humaine), lui-même abouché aux très réussis premiers recueils de poésie du début des années 90. On était alors loin du niveau de la désastreuse compilation de fonds de tiroir parue récemment sous le titre Configuration du dernier rivage.

      Supprimer
  2. Étourderie d'un éditeur ? On ne sait...
    Véritable rupture en littérature « Extension du domaine du domaine de la lutte » donnait le coup de grâce à une génération déjà morte en pratique. Passée presque inaperçue à l'origine, son édition limitée ne fut certes pas l'incendie néronien. Cependant l'impulsion était donnée et on imagine aisément que le titre, rien que le titre, ait pu séduire Maurice Nadeau dont chacun connaissait les engagements. Mais pour le reste... je m'interroge encore.
    Là réside l'énigme à mes yeux.

    Un éclair de génie peut consumer en une seule fois un auteur. Serait-ce le cas pour Houellebecq ?

    RépondreSupprimer
  3. Le disque d'Aubert n'est pas si mauvais. Certains textes sont bien meilleurs mis en musique que couchés sur le papier, comme l'a reconnu Houellebecq lui-même, et je ne pense pas qu'il faisait là une concession polie. La raison m'en paraît simple : un poème de 12 vers se lit toujours trop vite alors qu'en chanson on passe à l'intérieur plusieurs minutes (même si, pour le coup, les versions d'Aubert restent assez courtes). La chanson ajoute le facteur temps, entre autres apports bien sûr, et c'est déjà beaucoup.

    RépondreSupprimer
  4. Rien que pour la toile imaginaire "Koons et Hirst se partageant le marché de l'art" où Houellebecq fait montre d'une connaissance fine de l'art contemporain post moderne, post conceptuel ou post tout ce qu'on voudra et son ode à l'Audi, je suis preneur. Très bon Goncourt, "La carte et le territoire" lui a permis d'élargir encore son lectorat.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Quand Houellebecq évoque Koons ou Hirst, il a déjà plus d'un train en retard et, si on" fait montre d'une connaissance fine de l'art contemporain post moderne, post conceptuel ou post tout ce qu'on voudra" en partant des "leaders " stars de l'art spectacle du moment, on n'a pas grand chose à dire... Sous cet aspect là le roman est assez raté d'autant plus que ce galimatias ou l'art rencontre le tourisme avant d'échouer dans une dernière partie qui arrive parce qu'il faut bien terminer le roman - vaguement polar, déconnectée du rythme initial et de la narration... Bref un côté amateur qu'on subodorait dans Plate forme... Où est le merveilleux souffle épuisé du début? Nombreux sont ces génies en art qui se brûlent dans leurs dernières œuvres. Quant à sa poésie...
      Et comme on parle en ce moment de Martial Raysse, autre génie de la peinture, lui a su se retirer au faite de sa gloire pour créer quelque chose d'autre, dans le retrait et le silence médiatique: l'oeuvre avant tout. Je crains que Houellebecq fasse passer le personnage avant son œuvre. L'ennemi de l'artiste restera toujours la paresse.
      NH

      Supprimer
  5. Vous n'avez qu'à l'écrire, le Chef d'œuvre de Houellebecq, puisqu'il n'arrive pas à s'y mettre ! Un Houellebecq écrit par un nègre du Plessis, ça aurait de la gueule !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. L'idée est tentante, et le titre bon !

      Supprimer
  6. J'ai peur que Houellebecq ne coure le même risque que Jean-Edern Hallier (très prometteur " Le premier qui dort réveille l'autre ", 1977) : deux écrivains exceptionnellement doués, dont le talent s'est laissé galvauder par le parisianisme, les critiques et le besoin de "faire l'actualité"; tout le monde n'est pas Julien Gracq...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. N'ayant jamais lu le moindre livre d'Hallier, je n'ajouterai rien. Mais Michel Desgranges l'a très bien connu : peut-être nous en dira-t-il un mot.

      Supprimer
    2. "Tout le monde n'est pas Julien Gracq" : heureusement ! Houellebecq est un bien meilleur romancier que Julien Gracq...

      Je ne vois pas non plus le rapport avec Hallier : Houellebecq ne s'est jamais pris pour Chateaubriand ; il est assez peu présent dans les médias, et uniquement pour parler de ses livres ; je ne l'ai jamais vu participer aux "débats" chez Ardisson, Ruquier ou Andrei, alors qu'à l'époque, Hallier passait son temps sur les plateaux de télévision (il présentait d'ailleurs lui-même une émission).

      Supprimer
    3. Si le talent peut "se laisser galvauder" alors autant lire Gavalda au talon.

      Supprimer
    4. Houellebecq bien meilleur écrivain que Gracq, mais bien sûr...
      Et Hollande meilleur président que de Gaulle ?

      Supprimer
  7. Je ne l'ai pas lu, ce roman, mais j'aimerais bien en savoir plus. S'agit il pour vous d'une œuvre importante ? En quoi ?
    Je vous cite
    "Déflagration est le bon mot : j'ai compris instantanément que la trop fameuse “génération 68” venait de mourir, qu'un nouvel écrivain l'avait mise à nu. J'en ai ressenti une excitation extraordinaire, une jubilation intellectuelle comme je ne m'en étais jamais connu. Ce jour-là, dans les locaux levalloisiens où je gagnais ma croûte, j'ai su qu'on venait de changer d'époque, et que j'en étais profondément soulagé"
    Lorsque je parcoure quelques lignes qu'on peut trouver sur la toile de ce roman, je ne vois vraiment pas ce qui motive une critique si élogieuse, voulez vous en dire plus ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Cela se peut, mais pas maintenant. Je voudrais relire Extension avant. Il y a déjà longtemps que j'ai envie d'écrire un texte à propos de Houellebecq (du Houellebecq de ce premier roman) et de René Girard, les deux me semblant parler des mêmes choses, le second sous forme théorique et le premier dans la forme romanesque. Houellebecq a mis en scène, et du coup dévoilé beaucoup plus crument, la fiction totale de la libération sexuelle, du désir émancipateur, etc. Je l'écrirai peut-être prochainement.

      Supprimer
    2. la marseillaise18 mai 2014 à 23:10

      Plutôt que ce papier écrivez "le chef d'oeuvre de Michel Houellebecq"... comme on vous l'a suggéré ...quelle superbe idée !

      Supprimer
  8. Vous attendez un chef d’œuvre de Houellebecq. Vous savez bien qu'il n'y en aura pas. C'est ce qui est crispant. Il "aurait" pu. La Carte et le territoire" n'est pas un mauvais livre, mais ce n'est pas un bon roman. Dans les romans de Houellebecq, les personnages féminins sont bâclés, ils sont posés là, dépendant d'un petit programme rudimentaire. Son côté Frédéric Dard. Même en étant lecteur, si l'on est femme, ça peut énerver. Enfin, dans "La Carte et le territoire", il y a des passages magnifiques (j'allais dire "des paquets", comme on dit pour la tempête quand la mer se soulève avec le vent et qu'on reçoit des paquets d'eau mi-douce, mi salée, charriant des algues et du sable) . L'herbe qui pousse sur la carte, tout ça.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Vous savez bien que lorsqu'un écrivain connu reçoit le Goncourt, c'est très souvent pour son plus mauvais roman.

      Supprimer
    2. Juste pour mémoire, voici les concurrents de Houellebecq dans la sélection du Goncourt 2010 : Mathias Enard pour "Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants", Virginie Despentes pour "Apocalypse bébé", Maylis de Kerangal pour "Naissance d'un pont", Olivier Adam pour "Le coeur régulier", Thierry Beinstingel pour "Retour aux mots sauvages", Karine Tuil pour "Six mois, six jours". Tout commentaire me semble superflu...

      Supprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.