mardi 24 octobre 2017

Les vies retrouvées de Marcel Proust


Est-il nécessaire de lire une biographie de Marcel Proust ? Est-ce enrichissant pour celui que l'œuvre a séduit ? Est-ce pertinent ? Les opinions, à ce sujet, sont nettement tranchées. Écartons d'emblée ceux qui pensent qu'il n'est jamais intéressant de lire une biographie d'écrivain ; que son œuvre est là et qu'elle doit, dans tous les cas, se suffire à elle-même : c'était, en gros, l'opinion de Flaubert… et celle de Proust lui-même, au moins en théorie car, en pratique, la correspondance nous montre qu'il ne dédaignait pas toujours ces “à côté” que sont les biographies, même s'il affectait officiellement de les mépriser.

Dans son cas, celui de Proust, le problème est rendu plus aigu dans la mesure où À la recherche du temps perdu est une œuvre très largement autobiographique ; c'est ce qui rend si abrupts les avis : d'un côté, ceux qui disent que Proust ayant déjà raconté sa vie dans son livre, il est parfaitement vain de la faire doublonner par le livre d'un tiers, lequel aura forcément un talent infiniment moindre ; et, de l'autre, ceux qui objectent que, justement parce que l'œuvre de Proust est à ce point nourrie de sa propre existence, il sera fort éclairant de pointer les différences entre les deux, afin de mieux saisir les processus de transmutation permettant, partant de l'une, d'aboutir à l'autre. – Je me rangerais plutôt parmi ceux-ci.

Mais quelle biographie ? Pour ne pas rallonger inconsidérément ce billet, ce qui risquerait d'endormir tout le monde (d'ailleurs, si quelqu'un pouvait se dévouer pour réveiller Nicolas…), nous nous limiterons aux trois plus complètes, celles qui s'assument entièrement comme biographies : nous en demandons pardon à Léon Pierre-Quint (le pionnier : son livre sur Proust a été publié en 1925, soit à peine trois ans après la mort de son modèle), André Maurois, Maurice Bardèche et quelques autres que ma mémoire a laissés s'échapper. Nous nous concentrerons (pas trop, pas trop…) donc sur George D. Painter, Jean-Yves Tadié et Ghislain de Diesbach.

La biographie en deux volumes (à l'origine : on la trouve aujourd'hui en un seul) de Painter, la plus ancienne des trois (1966 – 1968), est loin d'être sans mérite. Mais d'une part le distingué Anglais est un peu pénible, avec cette obstination de vouloir à tout prix que Proust ait eu des aventures féminines, ce qui ne tient pas debout, et d'autre part, ses explications de ceci ou de cela sont vraiment trop entachées de psychanalyse pour être recevables : partant d'un sujet riche, ondoyant, complexe, elles n'aboutissent qu'à des pauvretés, soit évidentes, soit absurdes. D'autre part, à l'époque, de très nombreuses lettres de Proust n'avaient pas encore été retrouvées et collectées par Philip Kolb, qui en a depuis assuré l'édition chez Plon : Painter ne pouvait donc travailler qu'à partir d'une trame fortement lacunaire.

Passons à Jean-Yves Tadié. Qui est-il ? Un universitaire, agrégé de lettres, né en 1936. Il est surtout l'homme qui a accompli l'exploit de faire passer le roman proustien de trois volumes moyens de La Pléiade à quatre gros volumes de la même collection : c'est dire si, entre les années cinquante et les années quatre-vingt, l'appareil critique a furieusement métastasé. Il a le grand mérite, cependant, d'être un universitaire non jargonneur, c'est-à-dire que son épais volume est écrit en français de tous les jours. Mais, bien entendu, comme il est en quelque sorte the spécialiste de Proust en France, il passe beaucoup trop de temps à parler de l'œuvre, à la décortiquer, l'observer sous tous les éclairages possibles, alors que ce qu'on demande à une biographie c'est avant tout de nous raconter la vie du personnage pris pour cible, ce qui ne semble pas passionner beaucoup M. Tadié. De plus, le résultat donne plus l'impression d'un vaste fourre-tout que d'un livre vraiment construit, pensé, écrit.

Reste donc Ghislain de Diesbach, qui échappe à tous ces défauts. Non seulement il sait sa langue, comme on disait jadis et jusqu'à naguère, mais il connaît admirablement la société de cette époque, et particulièrement ce qu'il est convenu d'appeler le monde. Il a l'art des enchaînements habiles, il est pétri d'un humour fin et toujours discret, lequel ne s'exprime jamais mieux que dans les nombreux “médaillons” qu'il donne à lire, chaque fois qu'apparaît dans son récit un personnage destiné à jouer un rôle plus ou moins important dans la vie de son personnage éponyme (pas fâché de pouvoir le placer à bon escient, celui-là, tiens !) : s'il n'atteint pas à la virtuosité rageuse de Saint-Simon, ni à la vachardise tonitruante de Léon Daudet, ses portraits sont tout de même constamment savoureux. D'autre part, il se concentre principalement sur la vie de son modèle, sans pour autant négliger l'œuvre, ce qui n'aurait pas de sens, mais en sachant toujours étager ses plans, ne pas tout mettre à l'avant-scène, ce qui lui permet d'éviter le côté “fourre-tout” que j'ai relevé chez Tadié.

Bref, si l'un ou l'autre des quatre lecteurs qui n'ont pas encore fui ce blog était pris de l'envie de lire une biographie de Marcel Proust, c'est sans hésiter, et même avec une certaine chaleur, celle de M. de Diesbach que je lui recommanderais. D'un autre côté, personne ne m'a rien demandé.

15 commentaires:

  1. Et bien qu'à moi non plus, on n'ait rien demandé, pour tous ceux qui, surtout ceux qui n'ont pas réussi à lire La Recherche de bout en bout, mais seraient tout de même curieux de lire une biographie de Marcel Proust, qu'ils aillent tout de suite à l'avant dernier paragraphe de ce billet, cela leur fera gagner du temps !

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  2. Mais qu'est-ce qu'elle est acide Mildred...

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  3. Attention danger ; "éponyme" avez-vous écrit, mais puisque justement quand on est "éponyme" c'est que le nom que l'on porte sert à "baptiser" quelque chose, (ou quelqu'un peut-être ?) c'est donc la personne en chair et en os qui a inspiré à Proust la dénommination du personnage correspondant dans son roman, (et cette personne en chair et en os est éponyme de X ou Y personnage de papier en l'occurrence). Parce que voilà : ce n'est pas à l'inverse, le personnage du roman qui aurait "baptisé" la personne vivante …
    Ouf, je vous prie de me pardonner, mais cette histoire de définition de l'éponymie a donné lieu à une dispute conjugale, avec accusations de tourmenter les drosophiles, etc, dont je suis sortie légèrement secouée ! Dispute antérieure de quelques jours déjà à vôtre billet d'aujourd'hui.

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    1. J'ai dû mal m'exprimer. Quand je dis que Proust est éponyme (“qui donne son nom à”), c'est parce que le livre de Diesbach s'intitule Proust. L'homme Macel Proust est donc bien éponyme de cette biographie.

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  4. Je serais néanmoins curieux de savoir ce que Maurois et Bardèche ont pu écrire sur Proust. Votre bibliophagie (ça existe, ce mot là ?) vous aurait-elle aussi entraîné vers ces rivages là ? Auquel cas, ça éclairerait un peu mieux ma lanterne.

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    1. Maurois a livré une biographie plutôt classique, bien écrite, agréable à lire, mais sans doute un peu trop sage. Quant à Bardèche, son livre en deux volumes intitulé Marcel Proust romancier (de mémoire…), il se penche davantage sur l'œuvre, sa genèse, sa composition, etc. que sur les détails de la vie de son auteur.

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  5. Mais vous êtes un magicien Maître Didier. vous parvenez à nous mettre l'eau à la bouche rien qu'en nous présentant trois biographes, alors que cet exercice serait plutôt de nature à faire fuir les contemporains pressés ou qui ne sont guère tentés par ce genre littéraire.

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    1. D'autant que les trois sont des “pavés” de plus de six cents pages grand format…

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    2. Ils ont du temps libre dans les assurances, ça leur laisse le loisir d'écrire des pavés de plus de six cents pages.

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  6. Les biographies peuvent être intéressantes, à condition d'être totalement dissociées de l’œuvre,de ne pas chercher à l'expliquer, et de ne pas verser dans le ridicule du[ En 1922, il subit une énorme redressement fiscal , d'où le ton désespéré de "La vie ne vaut rien ", mais, en 1927, il rencontre la belle Éléonore, et écrit le joyeux " Yop là boum" ]

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    1. Totalement dissociées, certainement pas : ce serait parfaitement absurde. Comme si vous écriviez la biographie de Gustave Eiffel en vous interdisant de parler de ses réalisations architecturales. C'est encore plus difficile, et encore plus absurde, dans le cas de Proust, dont la vie est le matériau même de l'œuvre.

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  7. Merci Didier pour ce conseil !

    Bien que je raffole de Ghislain de Diesbach, je n'ai pas lu son ouvrage sur Proust.
    Il est vrai que je venais de me "taper" le Tadié en 2 volumes (en Poche) et que j'en avais quelques lourdeurs d'estomac, même si c'est plein de renseignements intéressants sur l'oeuvre.

    Le temps a passé, je puis donc retrouver Proust, enfin pas vraiment, car je suis déjà plongée dans sa Correspondance, établie par Philip Kolb.
    Mais ce n'est pas tout à fait la même chose. Les lettres de Proust, enfin certaines, sont si obséquieuses qu'elles me font bien rire.
    Remarquez, c'était peut-être son but ;)

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    1. Les échanges épistolaires les plus ébouriffants de drôlerie sont à mon avis ceux avec Lionel Hauser, son malheureux conseiller en placements financiers et ami. Il me semble que même moi je ferais figure de génie de la Bourse, à côté de Marcel !

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  8. Tadié m'apparait infiniment plus sérieux que Diesbach.
    Diesbach, de mémoire, ne fait que compiler toutes les anecdotes disponibles sans se soucier de leur véracité.
    Alors certes, Tadié est peut être moins drôle à lire, mais il est sûrement moins malhonnête. Si on veut rigoler, la biographie n'est peut être pas le genre littéraire à privilégier.

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