vendredi 13 octobre 2017

J'erre à travers mon beau Paris


Pourquoi certains noms de rues, lorsqu'ils surgissent inopinément d'entre les pages d'un livre, produisent-ils sur le lecteur, c'est-à-dire sur moi, un effet comparable à un courant électrique de faible intensité que l'on enverrait soudain entre peau et mémoire ? À la seconde même où le nom apparaît, tout le reste de la phrase où il est enchâssé disparaît pour ne plus laisser subsister que lui : cette rue, on la connaît ; un lambeau de notre vie y est resté accroché, mais lequel ? Et quand ? Le plus souvent, quand le phénomène se produit, je sais aussitôt s'il s'agit d'une résonance littéraire ou de quelque chose de plus intime. Mais il est fort rare que je sois capable d'aller plus avant ; ou plus profond, comme on voudra. Par exemple, voilà quelques jours, la rue Servandoni m'a sauté aux yeux – j'ai déjà oublié d'où elle jaillissait ; du Journal de Gide, peut-être bien –, et j'ai su tout de suite qu'elle ressortissait à la littérature. J'ai cru un moment qu'elle me venait de Balzac, mais il est possible que je fasse une confusion phonétique avec sa nouvelle qui a pour titre Massimilla Doni. C'est un effet mystérieux, mais qui perdure : depuis quatre ou cinq jours, si je me répète ces deux mots, rue Servandoni, la petite décharge mémorielle revient me titiller les lobes ; mais sans qu'aucune lumière plus vaste n'en découle. Tout à l'heure, c'est en relisant le début du Piéton de Paris de Léon-Paul Fargue que le phénomène s'est produit à nouveau ; avec la rue des Vinaigriers. Cette fois encore, j'ai su tout de suite dans quel compartiment la classer : celui de mon existence personnelle. J'ai eu à faire, il y a sans doute longtemps, dans cette rue rectiligne qui relie Magenta au canal ; ou bien j'ai connu quelqu'un qui y logeait ; ou s'y tenait un restaurant de quartier fréquenté deux ou trois fois, encore que le quartier n'était pas de mes familiers. Le plus irritant est de continuer à pelleter ses souvenirs, sachant qu'on ne trouvera probablement rien, que la rue des Vinaigriers gardera l'opacité du songe. Et sans doute celle de Servandoni aussi.

26 commentaires:

  1. C'est une des occupations spécifiques auxquelles nous livre volontiers l'âge : plus nous avons de données mémorielles à gérer et plus la mémoire devient capricieuse. Il faut alors trouver des stratagèmes cognitifs pour la piéger, la forcer à se rappeler d'une chose et ne pas l'oublier à nouveau...
    Torture quotidienne que je suis contente de voir partagée par d'augustes cerveaux tel que le vôtre !

    RépondreSupprimer
  2. Je dirai qu'en l'occurrence "l'auguste cerveau" nous a donné un texte tout à fait charmant à lire.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il vaut mieux avoir un auguste cerveau qu'un cerveau d'auguste.

      Supprimer
  3. Pardonnez-moi cet oubli exemplifique : cerveaux tels...

    RépondreSupprimer

  4. Pfff...On appelle cela Alzheimer. Bisous.

    RépondreSupprimer
  5. Barthes a habité toute sa vie Rue Servandoni .. Geargies

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Non, impossible. (Je veux dire : impossible que ce soit Barthes qui ai mis en branle la vieille passoire me servant (doni…) de boîte à souvenirs.

      Supprimer
  6. Pour la rue Servandoni, voyez Condorcet, qui y fut caché avant son arrestation, Olympe de Gouges, qui y habitait avant de subir la même fin que le sus-cité, de moins conséquents personnages tels que Barthes, Gréco, et, en littérature, d'Artagnan.
    Rue des Vinaigriers, l'Amicale des Garibaldiens, le Syndicat des Cordonniers, surmonté d'une enseigne remarquable, et le restaurant "Ma Bourgogne", prix bas et nappes Vichy, jusqu'il y a peu tenu par l'aimable Monsieur Maurice, qui devait à son grandiose tour de taille de figurer sur de nombreuses cartes postales.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Dans les références que vous donnez pour Servandoni, d'Artagnan seul pourrait faire mon affaire. Quant aux Vinaigriers, le nom de "Ma Bourgogne" évoque en effet quelque chose en moi : y serais-je allé dîner au moins une fois, il y a longtemps ? Possible…

      Supprimer
  7. Pour les rues de Paris, il faut toujours revenir au superbe dictionnaire de Jacques Hillairet; rue Servandoni, ont habité Olympe de Gouges, Roland Barthes et Juliette Gréco, dont vous avez probablement rédigé (ou préparé, pour la dernière) l'article nécrologique ( par contre :je n'ai rien trouvé de spécial sur la rue des Vinaigriers).

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Non, encore une fois, aucune de ces références n'est mienne.

      Supprimer
  8. Elle a bien changé, la rue des Vinaigriers...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je me garderais bien d'y remettre les pieds ! Je suppose qu'elle doit tenir le milieu entre la casbah et la rue Case-Nègre, désormais…

      Supprimer
  9. C'eût pu, mais c'est bien plutôt floraison inexorable de restaurants vegan, d'échoppes à burgers haut-de-gamme (pardonnez l'oxymore...), d'un magasin-école d'"art contemporain pour vos gamins", de boulangerie où, tsunami sonore techno oblige, il faut hurler sa commande de baguette,...
    Rassurez-vous, la Casbah ni Peshawar ne sont loin, mais leurs adeptes n'ont pas l'air de beaucoup goûter l'univers boboïde, on les y voit peu.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Horreur et damnation ! Je crois que, à tout prendre et bien considérer, je préférerait nettement habiter la casbah ou la rue Case-Nègre que dans ce cloaque modernœud.

      Supprimer
    2. Oui, on en est là : à compter sur la diversité pour nous protéger du pire...

      Supprimer
  10. Je crois avoir vu Catherine se mettre délicatement de la crème solaire sur le nez à la plage de Biarritz (in le journal de TF1).
    Me serai-je donc trompée ?

    RépondreSupprimer
  11. On imagine les ombres effarées d'Arletty et de Jouvet se frayant une trouée sanglante parmi les hordes de barbus en bermudas (hipster, les barbes !) et de gorgones dépoitraillées et non moins tatouées, leur malheureuse progéniture étreignant, extasiée, leur smartphone au fond des poussettes. Se voulant jeter du jeter du Pont de l'Écluse dans les eaux crapoteuses du canal, s'en voyant empêcher l'ascension des escaliers par les amas de tristes "amis de la nuit" qui s'épandent sur ses bords, escortés de mauvaises canettes et de rap assourdissant (si seulement !). Fuir ! Fuir ! Mais où ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. « Fuir ! Fuir ! Mais où ? »

      Pour l'instant, le Plessis-Hébert demeure un exil supportable…

      Supprimer
  12. "s'en voyant empêcher l'ascension"
    Que le diable en Prada me patafiole ! Cette engeance est contagieuse et me voilà contaminé ! Empêché, Empêchée (l'ascension), empêchés, voire empêché.e.s (Arletty et Jouvet)???
    Ces barbares diplômés, dont on ne peut croiser sur le trottoir des Vinaigriers une version femelle, le plus souvent affublée de hardes aussi coûteuses que clochardesques, sans avoir les portugaises agressées par des cascades de " Pu... n, m'en bas les c......, ch.. r, etc...", ces barbares, disais-je, m'ont fait oublier les fondamentaux.
    Puis-je, Maître Goux, solliciter votre avis sur cet "empêcher" calamiteux ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. N'y voyez point vile flagornerie de ma part, mais je trouve votre infinitif tout à fait bien venu ! Et d'une correction grammaticale à faire pâlir Vaugelas.

      Supprimer
    2. Cela signifie donc qu'Arletty et Jouvet ont empêché l'acension des escaliers par les amas de tristes amis de nuit. Quels salauds de riches.

      Supprimer
  13. Tout en et bien que rosissant de tout mon être de votre aval, et de l'invocation des mânes du grand Vaugelas, un doute persiste à me ronger les tripes, que j'ai très sensible aux fautes de grammaire.
    Mais revenons au sujet, ces réminiscences. J'ai découvert par votre entremise, et dégusté, le Journal de Maurice Garçon. Je crois me rappeler maintenant qu'il y évoque cette rue Servandoni, où habitent de ses relations.
    Mais ce souvenir n'a-t-il pas été fabriqué par une association fallacieuse d'autres lectures anciennes ? Sans aller jusqu'à relire les près de 700 pages du livre, je vais tenter quelques sondages aléatoires. Qui sait...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. La solution la plus simple pour éviter le contre-sens est :voyant l'ascension des escaliers empêchée par les amas de tristes "amis de la nuit".

      Supprimer
  14. La rue Servandoni est celle où habitait Roland Barthes. Renaud Camus l'évoque parfois. Par exemple ici :

    Mardi 5 décembre 1978. Paris. « Réveillé assez tôt, été chez le coiffeur, passé chez R[oland] B[arthes, rue Servandoni] lui porter un livre, « malheureux ». Acheté des livres au Divan. D[ominique] encore là quand je reviens. Trav. Parlé à M[aurice] Roche, puis à Barthes. Visite de J[ean]-Ch[ristophe Cambier], le soir. Lu très longtemps, “Un Régicide”. »

    RépondreSupprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.