mardi 19 juin 2018

Le vieux réactionnaire sur la montagne suisse


La Montagne magique, tout le monde le sait, se passe à Davos, petite cité suisse bien connue des altermondialistes décervelés. Le jeune Hans Castorp, frais émoulu de son école d'ingénieurs (on notera au passage que l'on ne rencontre jamais de vieil émoulu, encore moins de rance émoulu : l'émoulu est toujours frais, comme le Portugais, toujours gai), Hans Castorp, donc, arrive au sanatorium de l'endroit pour une visite de trois semaines à son cousin Joachim, qui se soigne là afin de pouvoir entamer la brillante carrière d'officier prussien à quoi il se sait voué. L'histoire se passe aux environs des belles années 1910, comme l'aurait dit Trenet.

Les trois semaines de Castorp vont durer sept ans. C'est ce septennat immobile qui constitue la matière des mille pages du roman ; lequel fourmille de moments extraordinaires se détachant d'une pâte uniforme et vaguement ennuyeuse : image parfaitement juste, donc, de ce qu'on imagine être la vie de sanatorium quand on n'y est jamais allé. Comme il ne se passe rien, chaque micro-fait prend des proportions gullivériennes, à commencer par les cinq repas quotidiens qui sont servis aux malades ; ou les heures de balcon et de chaise longue qui ponctuent chaque journée. 

Pas d'événement qui ne fût attendu et préparé de longue date, mais des conversations à perte d'ouïe, notamment entre MM. Settembrini et Naphtah, dans lesquelles le jeune Castorp s'introduit en comparse secondaire. On parle de politique, de théologie, de morale, on s'oppose, on se contre avec courtoisie bourgeoise et conceptuelle fermeté. M. Settembrini figure ce que nous appellerions aujourd'hui un progressiste, tandis que M. Naphtah tiendrait le rôle du réactionnaire, ou du traditionnaliste si l'on veut être gentil. Voici par exemple ce que déclare celui-ci à celui-là (qui vient de lui servir une belle tartine de siècle des Lumières, de liberté et de droits de l'homme), peu après la mi-roman : 

« Je cherche à introduire un peu de logique dans notre conversation et vous me répondez par des phrases généreuses. Je ne laissais pas de savoir que la Renaissance avait mis au monde tout ce que l'on appelle libéralisme, individualisme, humanisme bourgeois. Mais tout cela me laisse froid, car la conquête, l'âge héroïque de votre idéal est depuis longtemps passé, cet idéal est mort, ou tout au moins il agonise, et ceux qui lui donneront le coup de grâce sont déjà devant la porte. Vous vous appelez, sauf erreur, un révolutionnaire. Mais si vous croyez que le résultat des révolutions futures sera la Liberté, vous vous trompez. Le principe de la Liberté s'est réalisé et s'est usé en cinq cents ans. Une pédagogie qui, aujourd'hui encore, se présente comme issue du siècle des Lumières et qui voit ses moyens d'éducation dans la critique, dans l'affranchissement et le culte du Moi, dans la destruction de formes de vie ayant un caractère absolu, une telle pédagogie peut encore remporter des succès momentanés, mais son caractère périmé n'est pas douteux aux yeux de tous les esprits avertis. Toutes les associations vraiment éducatrices ont su, depuis toujours, ce qui importait en réalité dans la pédagogie : à savoir l'autorité absolue, une discipline de fer, le sacrifice, le reniement du moi, la violation de la personnalité. En dernier ressort, c'est méconnaître profondément la jeunesse que de croire qu'elle trouve son plaisir dans la Liberté. Son plaisir le plus profond, c'est l'obéissance. »

Voilà qui, je pense, suffirait à faire grimper ce malheureux Naphtah sur le bûcher toujours dégoulinant d'essence des pédagogues vallaudo-belkacémistes. Il y aurait, évidemment, bien d'autres choses à dire, et souvent plus intéressantes, à propos du roman de Thomas Mann. On m'excusera de remettre : je dois, pour l'heure, aller rempoter mes plantes médicinales, qui ne m'ont que trop attendu.

25 commentaires:

  1. Je ne sais si c'est le fruit du hasard, rarement lorsque les écrivains nomment leurs personnages...Je me disais bien que Settembrini me disait quelque chose...ça me rappelait un coin quand je visitais Rome et j'ai tapé dans Google donc ce Settembrini et voilà ce qu'on trouve dans wiki:

    "Dans le roman de Thomas Mann La montagne magique le nom de Luigi Settembrini est donné à un maçon représentant l'idéal actif et positif du Siècle des Lumières".

    Et puis le réactionnaire qui s'appelle M. Naphtah, comme la naphtaline qui se traduit idem en Allemand...

    J'avais essayé de lire ce livre quand j'avais une 20aine d'années, je n'avais pas dû arriver à 100 pages, puis j'avais encore tenté Dr. Faustus dans la foulée...impossible également...

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    1. J'ai eu à peu près la même expérience au même âge (sauf que je me suis raidi pour aller jusqu'au bout, si je me souviens bien) : disons que ce ne doit pas être un livre pour jeunes gens…

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  2. Et pendant que vous rempotez vos plantes, voici une autre histoire - toute petite celle-là - qui se passe aussi à Davos :

    "Avec quelques copains de le colo, fatigués comme moi des alpages et des veillées, j'échoue à Davos dans cette boîte de nuit pour vieux.
    Une très jeune fille - un visage d'enfant rendu immatériel par la poudre et les fards, appuyé menton levé contre un veston d'homme - danse. Je suis jalouse.
    C'est cette apparence de poupée, faux passeport en règle pour "la vie", qui permet à l'homme mûr de serrer ouvertement la fille contre lui, voilà ce que je réalise. Cette gamine fardée a trouvé sa place dans les bras du monsieur distingué, elle s'appuie yeux fermés contre lui, pendant que moi j'erre encore dans le vide.
    Revenue à Nice, j'étale le Pan Cake de maman sur mes joues, je me charbonne les yeux, et ainsi transformée je m'offre au regard neuf des garçons. Les voisins prennent des airs consternés que je ne m'explique pas. Je suis entrain de "mal tourner" paraît-il : petit tournesol levé vers les hommes, qui cherche à pousser de leur côté."

    Lika Spitzer - Le tournesol de Davos - Edition du tiroir

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    1. Purée, il s'en passe, des choses, à Davos ! Et les curistes n'en savent rien…

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    2. Les curistes vieux et moulus ont sans doute d'autres chats à fouetter.

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  3. Sujet intéressant. Ça nous change des poils mouillés...

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    1. Qui vous dit qu'il n'y a pas de pils mouillés chez Thomas Mann ?

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  4. C'est une caractéristique des livres de Thomas Mann peut-être ? Dans Mort à Venise (relativement court) et "Les Buddenbrook" (très long), il ne se passe pas grand chose non plus.
    La Montagne magique je l'ai lu quand j'avais 17 ans et j'avais trouvé ça très ennuyeux.

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    1. La Mort à Venise (lu tout récemment) est très ennuyeux, bien que court. En revanche, par comparaison, j'ai trouvé Les Buddenbrook plutôt animé. Évidemment, on est encore loin des Aventuriers de l'arche perdue

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    2. Les Aventuriers de l'arche perdue en livre ça doit être ennuyeux aussi mais pour une autre raison...
      Les Buddenbrook j'ai beaucoup aimé, c'est du très bel allemand, il a fallu que je m'habitue un peu aux tournures et orthographes du 19ème siècle mais c’est un vrai régal (l'existence des dictionnaires en ligne sur mon téléphone a dû contribuer à ce ravissement)

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    3. Vous avez de la chance de lire l'allemand : il paraît que le roman de Mann perd beaucoup en traduction, ai-je lu dans la préface de mon édition.

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    4. Pour la Montagne Magique je ne sais pas je l'ai lu en français, mais pour les Buddenbrook c'est fort probable, le charme de la construction des phrases allemandes est difficilement reproductible

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  5. Personnellement, ce qui me semble constituer la grande originalité de ce roman, c'est que les personnages mènent une vie soi-disant "normale", avec des discussions "normales" ( le discours de Naphtah est assez banal, même s'il vous enthousiasme...), mais dans le déni : ils font semblant de ne pas se rendre compte qu'ils meurent tous les uns après les autres comme des mouches ( tout comme le personnage principal, Castorp, fait semblant de croire, au bout de sept ans de sana, qu'il n'est là que pour rendre visite à son cousin), et cette mort permanente en arrière-plan et faussement ignorée rend futiles tous leurs échanges; en fait, au-delà du sana, c'est une métaphore de la condition humaine.

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    1. Je suis à la fois d'accord et pas d'accord avec vous. Les échanges entre Settembrini et Naphtah ne sont pas si banals que vous le dites, et d'autant moins qu'on soupçonne Mann d'être lui-même tiraillé entre les deux, d'être à la fois en accord et en désaccord avec les deux.

      Pour le reste (la mort en arrière-plan, etc.), vous avez entièrement raison, et c'est bien là, je crois, le "fond" du roman. C'est pourquoi j'ai dit qu'il y avait beaucoup de choses plus intéressantes à en dire… mais que je n'avais pas le temps. (En réalité, c'était plutôt un manque d'entrain…)

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    2. Ce qui est ennuyeux, c'est que si la mort que nous faisons semblant d'oublier rend futiles toutes nos discussions, cela concerne aussi nos échanges sur ce blog...Qui sait combien de nos commentaires en triompheront et passeront à la postérité ?

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    3. C'est à peu près ce que je voulais vous dire ce matin… et puis j'ai oublié ! Du reste, on pourrait élargir le propos à la vie dans son ensemble…

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    4. On a d'ailleurs un peu de cela, mais avec une dimension moins tragique, dans les dernières pièces de Tchékov , surtout" Oncle Vania" et " La Cerisaie" : des gens dont le monde va s'écrouler et qui continuent à se comporter comme si de rien n'était, sans qu'on puisse savoir s'ils ne le savent pas ou s'ils ne veulent pas le savoir.

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  6. Vous avez fermé les commentaires des Modernoeuds parce que vous trouviez ce blog trop animé ?
    En comparaison avec la vie au sanatorium, bien sûr, histoire de ne pas être hors sujet.

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    1. C'est simplement que j'ai oublié de les rouvrir : j'y vole !

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  7. Le plaisir le plus profond de la jeunesse serait l'obéissance selon Naphta !
    Faut il alors voir dans cette jeunesse actuelle qui se plait à manifester et à contester, un monstre d'obéissance par le conformisme avec lequel elle se livre à ses rituels de contestation, ou bien au contraire, une jeunesse déboussolée qui cherche en réalité son maître pour la dominer et la diriger ?

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    1. La manifestation, par son côté "troupeau en marche" et slogans meuglés à l'unisson, n'est-elle pas l'image même du conformisme ? Ce qui, d'ailleurs, n'exclut pas la seconde partie de votre phrase.

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  8. Le seul souvenir que j'en ai gardé, c'est un passage où l'on parle de pneumo-thorax.

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  9. "Je ne laissais pas de savoir que la Renaissance avait mis au monde tout ce que l'on appelle libéralisme". Construction, pour le moins bizarre du verbe savoir? Sinon, je saute du coq à l'âne, je viens de lire "A la recherche de Robert Proust" alors que je n'ai jamais lu (Si, c'est vrai!) "A la recherche du temps perdu"....

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    1. Non, la construction est tout à fait correcte.

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