jeudi 28 juin 2018

La bourde de Vian


Ayant décidé de m'attaquer (enfin ! soupireront certains) au roman noir américain, j'ai commandé, hier, quatre ou cinq volumes des auteurs les plus connus, de Raymond Chandler à Chester Himes, en passant par Jim Thompson, James Hadley Chase et Dashiell Hammett. Les premiers sont arrivés tout-à-l'heure et, confortablement installé dans l'un de nos deux antiques Lafuma, sous le cerisier perdant ses derniers noyaux, j'ai entrepris la lecture du Grand Sommeil, en essayant de n'y pas succomber moi-même, dans la traduction de Boris Vian. Mais, dès la troisième page (édition Quarto, Gallimard), j'ai trébuché sur une impropriété de langage.

Philip Marlowe vient de pénétrer chez les Sternwood (je ne sais pas encore ce qu'il vient y faire) et un domestique, un domestique mâle, l'escorte jusqu'au fauteuil roulant du maître des lieux. Il l'annonce ainsi : « Voici Marlowe, Général. » Or, c'est une faute grossière. Si les femmes s'adressent en effet aux généraux en les appelant “Général”, les hommes, eux, sont tenus de leur donner du “Mon général” – La règle vaut d'ailleurs pour tous les autres grades d'officiers [rajout de cinq heures et demie : à la réflexion, je me demande si la règle vaut pour les officiers subalternes], et je m'étonne que Vian l'ait négligée. On m'objectera que les Anglo-Saxons ignorent l'usage de cet étrange “mon”, qui n'est aucunement la marque de je ne sais quelle possessivité déplacée, mais la simple abréviation de “monsieur”. Certes, mais enfin, il me semble bien que le travail d'un traducteur consiste à rendre les livres qu'il traduit non seulement compréhensibles, mais également assimilables par ses lecteurs pratiquant la langue d'accueil, langue à laquelle il importe qu'il se soumette en grande humblesse d'esprit.

Bref, voilà une lecture qui commence bien.

41 commentaires:

  1. Et c'est pour ça que vous me réveillez ?

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  2. Ne vous interdisez pas la lecture de ces romans en raison d'une faute de traduction, ce serait ballot, mais plutôt parce ce que c'est ennuyeux.
    Une fois qu'on a compris que c'est des histoires de gens qui se tuent pour du fric ou des femmes en buvant du whisky, on peut passer à autre chose plus stimulant.

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    1. Vous êtes marrant, vous : maintenant que les volumes sont achetés, il va bien falloir que j'amortisse !

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  3. Voilà que vous me donnez une très bonne occasion de vous parler de général et même du Général - car à moi aussi il arrive de lire - et cela fait deux jours que j'attends un moment propice :

    "Entre l'aérodrome de Telergma, près de Constantine, et Ajaccio où il va être accueilli en triomphateur, de Gaulle change de tenue. Il était en uniforme tout au long des journées de son second voyage en Algérie en ces premiers jours d'août 1958. C'est en civil, en président, qu'il veut paraître aux regards des Corses qui l'attendent.
    Malheureusement le S.O. Bretagne, un bien mauvais avion, est secoué comme un ascenseur pris de folie. Entre ciel et terre, à mi-chemin de son siège et du plafond, le général s'empêtre dans son pantalon dont il n'a réussi à passer qu'une jambe. Et il soliloque pour le journaliste, fasciné par ses caleçons longs boutonnés à mi-mollet, qu'il a invité à prendre place à ses côtés : "Les généraux, au fond, me détestent. Je le leur rends bien. Tous des cons. Vous les avez us, en rang d'oignons sur l'aérodrome, à Talergma ? Des crétins, uniquement préoccupés de leur avancement, de leurs décorations, de leur confort, qui n'ont rien compris et ne comprendront jamais rien. Ce Salan, un drogué. Je le balancerai aussitôt après les élections. Ce Jouhaud, un gros ahuri. Et Massu ! Un brave type, Massu, mais qui n'a pas inventé l'eau chaude."
    Enfin le pantalon est passé. Le général retombe lourdement sur son auguste postérieur et soupire en boutonnant sa braguette : "Il faut faire avec ce qu'on a.""

    Maintenant, si j'avais la même tournure d'esprit que vous et cherchais à prendre Pierre Viansson-Ponté en défaut, comme vous l'avez fait pour Boris Vian, je noterais qu'en parlant de Massu, il eût dû dire : "n'a pas inventé l'eau tiède".

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  4. J’apprends que dans mon général, mon est l’abréviation de monsieur. Voilà qui ne manquera pas de poser problème à nos ami.e.s féministes : doit-on dire « mon » à un général de genre féminin ?

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    1. Ça existe, ça, des généraux féminins ? Je pensais que, dans l'armée, les femmes étaient soit secrétaires du colonel, soit pensionnaires du BMC…

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  5. Gustave Berflot28 juin 2018 à 17:39

    Boris Vian fait du général Sternwood un officier de marine. Dans ce cas, on ne dit pas "mon général". Plus loin dans le livre, un corps sera retrouvé dans l'Océan Pacifique. Petit clin d'oeil du traducteur.

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    1. Mais on ne dit pas "général" non plus puisque ce sont des amiraux.

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    2. Gustave Berflot29 juin 2018 à 10:20

      Sternwood est peut-être un ancien Général de l'United States Marine Corps. Dans ce cas-là, comment faut-il traduire le passage en question ? Il n'y a pas d'équivalent en français du corps des Marines. A part les fusiliers marins, si on cherche à tout prix la correspondance.

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    3. L'USMC serait dirigé par un général :
      https://fr.wikipedia.org/wiki/United_States_Marine_Corps#Organisation_et_effectifs

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  6. Officier de réserve moi-même (on doit être deux ou trois dans ce cas, dans toute l'Education nationale...), je peux confirmer que même les officiers subalternes (d'aspirant - que l'on appelle "mon lieutenant" - à capitaine, en passant par sous-lieutenant et lieutenant) ont droit au "mon". Comme du reste l'adjudant, chez les sous-officiers.

    Sinon, votre billet est quand même un peu vache pour Vian, qui a dû vouloir respecter le code américain. Après tout, le traducteur ne doit pas faire en sorte que l'on croie que l'action se passe en France quand elle se déroule aux Etats-Unis, ni que l'on nomme un général amerloque comme on le ferait d'un français.

    A mon humble avis, la bourde vient de vous. (Soit dit en toute affection et avec le profond respect que je ne manque jamais de vous témoigner).

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    1. Pour votre premier paragraphe : oui, si on est militaire soi-même. Mais je me posais la question (à propos de lieutenant et capitaine) en ce qui concerne les civils qui s'adressent à eux.

      Quant à votre second paragraphe, il ne tient guère la route. Car si, vraiment, le traducteur veut respecter le code américain et ne pas faire croire que le livre se passe en France, vil devrait, en poussant un peu, laisser tous les dialogues dans leur langue d'origine !

      D'autre part, pensez-vous qu'un traducteur anglo-saxon, travaillant sur un roman français, traduirait "mon général" par "my general", sous prétexte de "respecter le code français" ?

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    2. Le traducteur dont vous parlez pourrait très bien laisser le "mon général" en français (et en italiques) plutôt que de traduire.

      Je crois qu'il est assez fréquent de ne pas traduire certains termes quand ils ont une connotation locale. C'est ainsi que bien des polars traduits en français maintiennent le terme d'attorney, par exemple, parce que les fonctions de ce personnages ne sont pas exactement celles de ses "équivalents" français. On lit même, en français, des "district attorney".

      De même, nous parlons, en français, de "sir" Arthur Conan Doyle (je reste dans le domaine du policier) et non de "Monsieur", qui n'aurait aucun sens. Et comment traduire le titre de "Lady Macbeth" dans la langue de Molière ? Imaginons un livre d'histoire qui traduirait systématiquement les mots de Führer ou de Duce, et qui parlerait sans cesse du "chef" et non du "Caudillo".

      Enfin, si nous revenons plus strictement à la question des grades, il ne serait pas illégitime de ne pas traduire "Oberleutnant" par "lieutenant", mais de laisser le mot allemand tel quel.

      Le traducteur doit faire le choix au cas par cas : parfois il vaut mieux traduire, parfois il vaut mieux laisser. Je pense que Vian a fait le bon choix, car la suppression de "mon" devant "général" étonne, en français (la preuve), ce qui oblige le lecteur à se rappeler qu'il n'est pas en France, même si les personnages "parlent" en français. C'est une astuce, un petit artifice fort bien venu, il me semble.

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  7. Il me semble que cette déférence se limite aux généraux, voire aux colonels ; mais en Amérique du nord on dit"General" ou "Sir" et tous les traducteurs font la faute ; un domestique devrait d'ailleurs dire "Mr. Marlowe".

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    1. Il n'y a aucune raison de ne pas inclure le commandant (dans cette déférence), puisqu'il est lui aussi un officier supérieur.

      Pour "Mr Marlowe", vous avez raison. Mais, là, il faudrait voir ce qu'a écrit Chandler.

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  8. Bon, il est tard : je tâcherai de répondre demain…

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  9. Mon Goux, vous avez mille fois raison, et rien n'est plus agaçant que ces erreurs dues sans doute à la désinvolture de l'air du temps, presque plus personne ne vérifiant aujourd'hui ces détails qui font le plaisir d'exister. Agaçant aussi d'entendre Monseigneur pour Monsieur le cardinal. J'attends pour ma part d'en avoir un à dîner pour me réjouir en salivant de sacrifier à cet usage. Cette occurrence étant bien improbable, j'offre volontiers mon observation à vos autres commentateurs qui eux, fréquentent certainement des gens de robe.

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    1. Je suis content de votre approbation car, visiblement, tout le monde est contre moi sur ce coup. Pourtant, je maintiens qu'un homme, même civil, doit dire "mon général" et que seules les femmes disent "général" tout court.

      Pour les cardinaux, moi qui en ai chaque soir deux ou trois à dîner, vous pensez bien que c'est une faute que je me garde de commettre.

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  10. A toutes fins utiles, et pour animer le débat, je crois que mon mari avait pris huit jours d'arrêts de rigueur parce que l'officier de tenue croisé dans les rue d'Oran l'avait apostrophé, à propos d'une vareuse non boutonnée jusqu'en haut en l'appelant : Monsieur l'aspirant, et qu'il l'avait repris, disant : Monsieur le médecin-aspirant !
    Je ne sais pas si c'est vrai, mais à l'époque il se racontait qu'il y avait de temps en temps des balles perdues qui n'étaient pas perdues pour tout le monde.
    Allez, je vous laisse, j'ai rendez-vous avec Bern!

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  11. Pour résumer vous êtes tombé sur un noyau, sans l'avaler, heureusement.

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  12. Je croyais (mais peut-être suis-je dans l'erreur la plus totale, qu'un militaire se devait de dire "mon Général", mais qu'un civil devait dire "Général", vu qu'il ne fait pas partie de l'institution militaire, et ne peut donc considérer ledit général comme son supérieur. J'ai toujours trouvé ainsi très désagréable d'entendre Pujadas donner du "mon Général" à chaque interview d'un militaire. Mais suis-je dans l'erreur, et votre approche sexuée de la question est-elle la bonne ? J'en tremble mais ne demande qu'à m'élever...

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  13. Autant que je me souvienne, j'avais posé la question pendant mon service militaire.
    La réponse était que pour un civil s'adressant à un militaire, c'était Général tout court.
    Pour un militaire, on ajoute le possessif seulement envers un grade supérieur.
    Un Capitaine dira "Mes respects, Mon Général", un Général dira "Venez avec moi, Capitaine".

    Mais je peux me tromper, c'est assez vieux, tout ça

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    1. Pareil que ma réponse précédente, mais avec une nuance : vous avez tort dans la première partie de votre commentaire, mais raison dans la seconde.

      Bref : vous passez dans la classe supérieure, mais de justesse.

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    2. Point de protocole (si vous voulez passer pour un militaire connaissant certains usages) on ne présente pas ses respects à un général, mais ses devoirs. Et un général, aussi étoilé soit-il, n'est pas un officier supérieur, catégorie qui s'arrête au grade de colonel, mais un officier général, catégorie qui début avec les généraux de brigades, pour se terminer avec les généraux d'armée. Quant aux usages, effectivement, les supérieurs tutoient les inférieurs et les égaux (ce qui pour la catégorie des "lieutenant" comprend les aspirants, sous-lieutenants et lieutenants, et dans certaines circonstances, à compter du coucher du soleil, et dans certaines unités, les lieutenant-colonel).

      Ceci dit, je ne pense pas que Vian ait fait une véritable erreur en respectant l'usage anglo-saxon si le texte d'origine est juste "general". Il en serait allé autrement si le domestique avait dit dans sa langue d'origine "Sir" par exemple.

      "Le grand sommeil" reste un sommet du cinéma noir, si vous vous lassez du bouquin. Non pas pour l'histoire qui reste assez obscure et mal ficelée, mais pour le couple Bogart/Bacall. Ils n'ont tourné que trois fois ensemble.

      Bertrand

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    3. Les supérieurs TUTOIENT les subalternes ?!?! Et depuis quand ? Je suis bien certain que mon père, sous-officier de l'armée de l'Air, n'a jamais été tutoyé par aucun des capitaines ou commandant sous les ordres desquels il a travaillé durant quelques décennies.

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    4. Ils ont peut-être des usages différents chez les gonfleurs d'hélices...Moi j'ai surtout connu les sauvages de l'infanterie. Ceci étant, maintenant que vous le dîtes je ne tutoyais aucun de mes sous-officiers, seulement les autres lieutenant et assimilés.

      Bertrand

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  14. "Un civil s'adressant à un officier ne met pas, en principe, le « mon » devant l'appellation du grade.
    ...
    Dans la marine, on ne met jamais « mon » devant l'appellation du grade employée comme terme allocutif.
    ...
    Dans la littérature, les règles qu'on vient d'indiquer ne sont pas toujours exactement suivies."

    C'est à coups de Maurice Grevisse que l'affaire va se régler, et ça va saigner !

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    1. Je décide donc, puisqu'il le prend sur ce ton, ce foutu Belge, une grève contre Grevisse.

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  15. Sans vouloir vous vexer, je peux conseiller aux drosophiles un excellent proctologue...

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    1. Encore les proctologues ? Ça vire à l'obsession, dites !

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  16. Un bon conseil : lisez donc tous ces auteurs en VO! Quant à James Hadley Chase, même si la plupart de ses romans se situent aux Etats-Unis, lui-même était aussi anglais qu'on peut l'être, et a même fini sa vie en Suisse! IL parait même qu'il a fort peu voyagé aux Etats-Unis. Ce qui est drôle, c'est que certains de ses romans, censés, donc se passer aux USA, sont remplis de termes typiquement britanniques!

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    1. Vous êtes drôle, vous : je les lirais évidemment dans leur langue d'origine, si je n'étais pas, comme disait Mauriac, obstinément monoglotte.

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  17. Mais peut-être, justement, "Général" est une façon de rappeler que ce livre se passe aux Etats-Unis. Ça se défend.

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    1. Mais enfin, on le sait bien qu'il se passe aux États-Unis, mille autres choses sont là pour nous le dire !

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    2. Mais pourquoi donc les Américains parleraient-ils comme des Français ?

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  18. Vous avez raison, Didier Goux. (Vous avez toujours raison mais spécialement cette fois.)

    Ce n'est de toutes façons pas le premier boulot alimentaire que fit Boris Vian. Il a même signé deux "romans policiers américains" dont, pour les prendre au sérieux, il faut être doté de toute l'imbécillité de l'artiste engagé (ça se prouve en regardant le J'irai cracher sur vos tombes cinématographique que je vous défie de voir sans éclater de rire toutes les cinq minutes).

    Les romans policiers "américains" (c'est à dire incluant ceux écrits par les Anglais, Chase, Cheyney et autres) ont toujours été traduits à l'emporte-pièce par des demi- ou quart-habiles, et ce depuis les débuts de la Série noire, et chez les autres éditeurs. Ça a continué, et je suppose que ça continue toujours (je n'en ai plus acheté depuis le début des années 2000).

    Et en plus, ces romans sont souvent "adaptés" (c'est à dire allégés de paragraphes et même chapitres dont l'éditeur pense qu'il peut en dispenser le lecteur français). C'est vrai jusques et y compris pour les grandes signatures, comme Chandler ou Ross McDonald.

    Non mais, mon cher Goux, vous êtes retraité, n'est-il pas ? Et vous reçûtes une solide instruction secondaire ? Alors, franchement, je me permets de vous inviter à suivre ce conseil : lisez-les en anglais. Vous verrez que vous avez déjà à votre disposition tout le nécessaire pour en comprendre l'essentiel. Et le reste, vous l'acquerrez bien vite.

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