Claude Guéant a perdu une bonne occasion de se taire. Non parce qu'il aurait dit une bêtise, ou soufflé son haleine fétide aux délicats naseaux de Modernœud, ou nausé-abondé dans le mauvais sens – mais simplement parce qu'il n'est pas, à ma connaissance, payé sur les deniers de l'État pour proférer des évidences.
Que certaines civilisations soient plus riches, plus fécondes, plus intenses que d'autres – et, donc, en un mot fort vilain, qu'elles soient supérieures à d'autres –, c'est l'évidence même, et ce ne sont pas les piaulements de la basse-cour progressiste qui changeront quoi que ce soit à cet état de fait. Énoncer cela sur un ton pontifiant et ministériel, c'est nier l'existence du ridicule, ça ne mérite pas qu'on s'y arrête une nanoseconde.
Ce qui est amusant, en revanche, ce sont les arguments utilisés pour attacher ce malheureux Guéant à sa roue : en proférant ce truisme, il aurait cherché à draguer les électeurs du front national. Je reconnais que c'est très laid, de chercher à attirer des électeurs en période électorale ; c'est une chose que les socialistes ne s'autoriseront jamais, par exemple. En dehors de cela, je trouve l'argument parfaitement saugrenu.
On sait à peu près, je crois, quelles franges de la population fournissent ses gros bataillons de votants au parti de Marine Le Pen : plutôt Mimile et sa casquette que M. le marquis dans sa tenue de chasse à courre, pour le dire rapidement. Donc, je m'interroge, je tergiverse, je dubitative : nos petits camarades de la gauche vertueuse aux idées qui sentent bon croient-ils réellement que, le soir, au comptoir de toutes les Comète de France, on tient des meetings passionnés sur les mérites comparés des civilisations grecque et eskimaude ? Qu'on lance des débats de fond à propos des réalisations et des apports de la Chine et du Monomotapa ? Que l'on s'interroge gravement de savoir si le relativisme culturel est naturel à tous les peuples de la Terre ou bien s'il est une originalité de la civilisation dite occidentale ? Et le midi, à la cantine de l'entreprise, on reprend sur le formica des tables de huit la conversation amorcée la veille au zinc ? Ils croient sérieusement ça, nos amis ?
À mon avis, ils gagneraient à fréquenter davantage les bistrots, ça leur éviterait de proférer de telles âneries. Enfin, non, ce n'est même pas sûr.