lundi 5 novembre 2007

Les scarabées de Witold

Mon très précieux gisant, je sais bien que tu es mort sans avoir la moindre idée de qui pouvait être Witold Gombrowicz. Ce n'est pas très grave. Surtout quand on est mort. D'ailleurs, lui aussi est mort, vous êtes à égalité, d'un certain point de vue.

Néanmoins, ma poule, il est un passage extraordinaire dans le journal de l'écrivain polonais en question.

[Pause : je précise "écrivain polonais", parce que, sinon, je pourrais toujours me retrouver face à une quelconque Manue, me reprochant de parler d'écrivains que personne ne connaît. Ce qui n'est pas étranger à la mort de l'ancien blog, enfin bon.]

Oui, donc, le journal de Gombrowicz (1903 - 1969, pour ta gouverne). Un passage extraordinaire. Witold se trouve à Mar del Plata (je crois), chez Victoria Ocampo. Il est allongé sur le flanc d'une dune. Soudain, il avise, à quelques centimètres de sa main, un scarabée sur le dos, agitant frénétiquement ses pattes, mais incapable de se remettre d'aplomb...

[Pause, 2 : Bien sûr que ce passage me ramène en Algérie, aux mêmes dunes qui, en 1970, existaient à l'est d'Oran, comme elles étaient, je suppose, au sud de Buenos Aires dans les années 40 du même siècle...]

Donc, que fait Witold Gombrowicz ? Bien entendu, il remet le scarabée sur ses pattes. Au moment où ses yeux vont se refermer, il avise un autre scarabée, vivant le même drame, quelques dizaines de centimètres plus loin de lui ; il le remet également sur ses pattes. Juste avant d'en découvrir un troisième encore un peu plus loin, qui l'oblige à se redresser ; il le fait. Mais, évidemment, il y en a un autre un peu plus loin encore. Et encore un autre, à quelques mètres...

La question posée par Gombrowicz est simple et terrible : devenu Dieu (pour les scarabées), à quel moment va-t-il s'arrêter de leur sauver la vie ? Au nom de quoi, de qui, va-t-il sauver CE dernier et laisser mourir le suivant ?

Je suis bien certain qu'il s'agit là d'un problème qui t'aurait maintenu violemment éveillé, alors qu'il va faire rire les rares personnes qui passeront par ici.

Mais, ce que j'aimerais savoir, c'est comment, tout à l'heure, dans le salon, écoutant une cantate de Bach, je suis passé de Gombrowicz à cette comptine allemande que tu avais apprise lors d'un séjour outre-Rhin, et que tu m'avais pour ainsi dire refilée (comme un virus), et dont je me souviens, 23 ans ans plus tard, et que je retiens dans des filets de plus en plus troués, il faut bien le dire, et dont je suis (là, ce soir) persuadé que si je l'oublie, alors tu seras mort pour de bon, comme un crétin de lâcheur que tu es. J'entends ta voix, malsonnante, peu assurée, qui essaie ceci :


Hänselein
Geht allein
In die weite Welt hinein
Stock und hut
Steht ihm gut
Er ist...

Er ist quoi ? Je ne sais plus. J'ai dans l'oreille (ta voix) quelque chose comme "Voll Gemut"; en deux mots ? en un seul ? On verra, si Guillaume passe par ici, il nous dira. En réalité, je m'en fous un peu. Le petit Hans, tu penses bien, par rapport à toi, ça ne pèse quand même pas lourd, même avec son stock und hut...

[Là, et c'est un hasard, dans mon oreille, il y a une plainte de violon, soutenue par un piano, d'Arvo Part - et j'ai presque les yeux humides d'écouter ça sans toi, il me devient difficile d'écouter certaines choses, et en ce moment, celle-là, particulièrement (et je m'interromps pour faire un petit message timide à Jérôme Vallet)...]

Il va m'être difficile de dire pourquoi la langue allemande me rapproche de toi : tu ne la parlais pas, moi non plus. Mais, moi, j'aurais pu ; j'aurais dû. Si, durant les six années que j'ai passées dans ce pays, il n'y avait pas eu d'école française, aujourd'hui, je lirais Hölderlin et Goethe et mon cher Joseph Roth, dans la langue où ils ont écrit, souffert sans doute, et joui peut-être. Écrit, en tout cas.

Mon pauvre Bergouze, il n'y a plus de langue, entre nous. La musique ? Non plus. Rien. Ou alors autre chose. Un langage qui reste à inventer - mais nous savons bien que nous en sommes incapables. Le sourire demeure, néanmoins. Pas toujours, pourtant. Pas ce soir.

15 commentaires:

  1. Bon, le Bergouze, serait temps qu'il vienne vous aider un peu, merde.
    Des bizettes

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  2. Tout le monde s'en fout, mais le Gombrowicz il est enterré à Vence dans un petit coin du grand cimetière, et je suis tombée dessus par hasard sans le chercher. Peut-être est-ce un signe?

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  3. ===> Mélina : ben non, le Bergouze, il ne fera rien : vous savez comment sont les mecs...

    ===> Elise : moi, je ne m'en fous pas du tout. Et je savais qu'il était enterré à Vence, où il est mort. Ety si vous ne l'avez pas lu, c'est le moment.

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  4. C'est tout à fait terrible... (and I mean it.)

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  5. J'ai honte, mais j'avoue: je ne l'ai pas lu. J'expierai en enquêtant dès demain: est-il possible de trouver un livre de Witold dans cette bonne ville d'Orléans (j'ai certains doutes... quoique...)

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  6. 1) Tortue démembrée, scarabée remis d'aplomb (mais pour combien de temps avant que la connerie ne les reprenne ?), vous aviez plus d'ambition, mais pas sur le même référent.

    2) La connerie (du nouveau titre du blog de Dider Goux) a bon dos ; on vous remet sur vos pattes aussi ?

    3) Je fais partie des anonymes paranoïaques qui continueront à vous lire en la fermant (les menaces ça marche sur les paranos)

    4) Puisqu'Internet déshinibe chez certains sujets (dont je suis) et la bienséance et la politesse, permettez-moi de vous rappeler que l'alcool est un dépresseur majeur (votre crise de misanthropie, votre atonie envers Bergouze, votre acidité qui vous emmène loin de Marcel Aymé (à qui vous ressemblez, plus qu'à Bove par exemple) sont des symptômes inquiétants)). Traitez-moi de conne anonyme, ce que je suis d'ailleurs, mais ne pensez pas que je vous traite d'alcoolique, du tout. On sait, en vous lisant sur ce sujet, que si vous aimez boire, vous n'êtes pas une personnalité dépendante ( sauf de l'irremplaçable épouse sans doute, ce qui n'est pas une addiction mais une grâce).

    Sur ce je la boucle et vous remercie d'avoir été aussi bête...

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  7. Sans vous commander, lisez Cosmos

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  8. 1) Tortue démembrée, scarabée remis d'aplomb (mais pour combien de temps avant que la connerie ne les reprenne ?), vous aviez plus d'ambition, mais pas sur le même référent.

    2) La connerie (du nouveau titre du blog de Dider Goux) a bon dos ; on vous remet sur vos pattes aussi ?

    3) Je fais partie des anonymes paranoïaques qui continueront à vous lire en la fermant (les menaces ça marche sur les paranos)

    4) Puisqu'Internet déshinibe chez certains sujets (dont je suis) et la bienséance et la politesse, permettez-moi de vous rappeler que l'alcool est un dépresseur majeur (votre crise de misanthropie, votre atonie envers Bergouze, votre acidité qui vous emmène loin de Marcel Aymé (à qui vous ressemblez, plus qu'à Bove par exemple) sont des symptômes inquiétants)). Traitez-moi de conne anonyme, ce que je suis d'ailleurs, mais ne pensez pas que je vous traite d'alcoolique, du tout. On sait, en vous lisant sur ce sujet, que si vous aimez boire, vous n'êtes pas une personnalité dépendante ( sauf de l'irremplaçable épouse sans doute, ce qui n'est pas une addiction mais une grâce).

    Sur ce je la boucle et vous remercie d'avoir été aussi bête...

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  9. 1) Tortue démembrée, scarabée remis d'aplomb (mais pour combien de temps avant que la connerie ne les reprenne ?), vous aviez plus d'ambition, mais pas sur le même référent.

    2) La connerie (du nouveau titre du blog de Dider Goux) a bon dos ; on vous remet sur vos pattes aussi ?

    3) Je fais partie des anonymes paranoïaques qui continueront à vous lire en la fermant (les menaces ça marche sur les paranos)

    4) Puisqu'Internet déshinibe chez certains sujets (dont je suis) et la bienséance et la politesse, permettez-moi de vous rappeler que l'alcool est un dépresseur majeur (votre crise de misanthropie, votre atonie envers Bergouze, votre acidité qui vous emmène loin de Marcel Aymé (à qui vous ressemblez, plus qu'à Bove par exemple) sont des symptômes inquiétants)). Traitez-moi de conne anonyme, ce que je suis d'ailleurs, mais ne pensez pas que je vous traite d'alcoolique, du tout. On sait, en vous lisant sur ce sujet, que si vous aimez boire, vous n'êtes pas une personnalité dépendante ( sauf de l'irremplaçable épouse sans doute, ce qui n'est pas une addiction mais une grâce).

    Sur ce je la boucle et vous remercie d'avoir été aussi bête...

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  10. (désolée pour cette triplette, pas fait exprès, quelle gourde !)

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  11. Dom, je connais très bien les différents effets de l'alcool. Cela dit, à part deux entorses ces derniers jours pour cause d'absence de l'Irremplaçable, je suis à l'eau minérale depuis un bon mois maintenant...

    Elise : la librairie "Les Temps modernes", elle existe toujours, à Orléans ?

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  12. Ah, tout de même je vous retrouve !
    Alors, voici votre comptine (et pas contine) :

    Hänselein geht allein
    In die weite Welt hinein ;
    Stock und Hut stehn ihm gut,
    Er ist wohlgemut.
    Aber Mama weint so sehr,
    sie hat ja kein Hänslein mehr !
    Da besinnt sich das Kind,
    Kommt nach Haus'geschwind.
    Da freut sich die Mama sehr,
    Und das Hänslein noch viel mehr ...
    Glaub'es mir, bleib'bei mir,
    Geh nicht mehr von hier !

    Et voici la VF :

    Sifflotant petit Jean s'en va seul à travers champs ;
    Il a mis son chapeau car rien n'est trop beau.
    Mais sa maman pleure tant d'avoir perdu petit Jean
    alors jean bon enfant revient promptement.
    Sa maman ne pleure plus, petit jean est bien content.
    "Jamais plus, oui crois -moi je ne le ferai."

    Merci qui ? Merci Google.

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  13. Eh bien, moi, je préfère dire "merci Damien". Et suis ravi de voir que je ne m'étais planté QUE sur ce damné wohlgemut.

    Pour "comptine", je vais évidemment réparer illico cette panne de cerveau...

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  14. Pas de langue à inventer entre Bergouze et vous, il y a quelque chose, vous le savez bien au fond...

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  15. Ouais, elle existe pile aux heures où je suis au boulot. Heureusement, je change de boulot, je change d'horaires, je changes de crèmerie: sus aux fnarchaïsmes, place aux temps modernes!

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