vendredi 26 septembre 2014

Comprendre la guerre


Élie Halévy (1870 – 1937), philosophe et historien spécialiste du Royaume-Uni, est le fils de Ludovic Halévy, librettiste d'Offenbach et de Bizet ; son frère, Daniel (1872 – 1962), également historien, fut le condisciple de Marcel Proust au lycée Condorcet (il est également le grand-père de Pierre Joxe, mais nul ne peut être tenu pour responsable de sa descendance).

Trop âgé pour être mobilisable, Élie Halévy s'est porté volontaire dès 1914 et il a été affecté comme infirmier à Chambéry, où il vit, dit-il, “dans le cléricalisme d'ambulance”. Dans ses moment de loisir, il réfléchit aux événements dans lesquels il est immergé et échange épistolairement ses vues avec ses amis, les philosophes Alain et Xavier Léon. Celles qu'il adresse au premier ont malheureusement été perdues (mais non celles que lui envoient Alain, éditées en 1957 par Gallimard). Dans celles à Léon, conservées, Halévy fait preuve d'une lucidité et d'une prescience étonnantes, quant à la suite de l'histoire. Tout de suite, à rebours de presque tout le monde en Europe, il comprend que la guerre a pris, après la bataille de la Marne, un tour inédit et désespérant. En janvier 1915 il écrit :

« Je considère – et voilà la source de mon ennui – toute offensive comme étant devenue, d'un côté comme de l'autre, impossible, dans les conditions de la stratégie moderne… Je ne vois pas que l'on puisse sortir de là, pendant des mois et des mois. Je ne vois pas que l'on puisse s'arrêter. C'est une guerre de races, assez sordide, sans grande idée, sans plan de génie. »

Deux mois plus tôt, en novembre 1914, toujours dans une lettre à Xavier Léon, il s'était hasardé à un pronostic : « Nous avons devant nous 10 ou 15 ans, ou 30 ans de guerre. Donc, la deuxième, la dernière partie de nos existences, ne ressemblera guère à la première. »

Trente ans de guerre, cela nous mène jusqu'en 1944. Coïncidence ? Pour une part, oui, évidemment : Halévy n'est pas devin et ne prétend certainement pas l'être. Seulement, il y a a cette autre lettre, d'octobre 1915, encore plus étonnante : 

« Je dis :
1) que cette guerre ne pourra être considérée comme finie que le jour où il y aura défaite constatée des empire du centre. – Je ne vois pas dans le détail en quoi consistera cette défaite. Je ne vois guère un dépècement de l'Allemagne ; je vois mieux un dépècement de l'Autriche, mais suivi par l'absorption dans un seul bloc de la fraction occidentale de l'Autriche avec l'empire de Guillaume II. N'importe, je m'entends ;
2) que le temps nécessaire pour atteindre ce résultat doit s'évaluer non par semaines ou par mois, mais par années. Quand j'ai parlé de 25 ans, je n'ai pas si mal parlé ;
3) que quand j'ai envisagé la possibilité d'une guerre aussi prolongée, j'ai toujours considéré qu'elle serait suspendue par de fausses paix, des paix précaires, des trêves ;
4) que, par suite, ces trêves, devant intervenir avant la défaites de l'Allemagne, devront enregistrer nécessairement un état de choses temporairement favorables à l'Allemagne, donc constituer, momentanément, pour l'Allemagne, des paix victorieuses. »

Penser les deux Guerres mondiales comme n'en étant en réalité qu'une seule, c'est ce qu'ont tendance à faire de plus en plus d'historiens contemporains ; Élie Halévy l'a vu, lui, ou du moins fortement pressenti, du fond de son ambulance, dès la fin de 1914. Il est possible que des esprits aussi lucides existent encore aujourd'hui, et qu'ils s'exerceront encore demain ; mais comme nul ne les écoutera, ce sera sans aucune importance.

10 commentaires:

  1. Ernst Nolte avait écrit un livre sur ce qu'il appelait "la guerre civile européenne".

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  2. Ben oui, c'est exactement ça !
    Et il dit quoi le Halévy d'aujourd'hui, s'il existe ?
    Que cette guerre qui vient de s'allumer contre l'Islam terroriste va durer 5 ans, 7 ans ans, 30 ans, 100 ans ?
    Toutes guerres qu'on a menées par le passé et qu'on devrait donc pouvoir supporter sans trop de mal, ou bien ?.

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  3. Bonjour Monsieur Goux
    Effectivement Elie Halévy n'est pas, comme vous l'écrivez, un devin, mais ce qu'il écrit est très bien pensé et extrêmement "prémonitoire".
    S'il était encore vivant j'aurais bien aimé savoir ce qu'il penserait de la "troisième guerre mondiale" dont on nous dit, par ci, par là, qu'elle a déjà commencé.

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  4. Et ceux qui veulent dépecer les empires du centre, c'est le camp du bien. Tout est simple.

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  5. En prenant un peu de recul, on peut considérer le monde en état de guerre permanent...

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  6. On veut bien vous écouter, que disent donc ces esprits lucides ?

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  7. Et voilà, vous restez coi ! Même si j'ai une petite idée du genre d'avenir que vous prédisez, à force de vous lire, je remarque que vous n'avez aucun désir d'en dire plus, de clarifier, d'approfondir le sujet. Pourtant, vous ratez peut être là une occasion : celle qu'on vous lise dans 30 ans en disant, vous voyez que ce qui arrive était prévisible. Peut être aussi que votre talent s'arrête là. Un billet de temps en temps, une allusion, un jeu de mots, une pirouette, un rond de jambe, une révérence mais rien de plus. Dans ce cas, vers qui se tourner, qui sont ces esprits lucides de notre temps ?

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    1. Mais vous êtes drôle : je n'ai jamais prétendu en faire partie, de ces esprits-là !

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  8. Je n'ai pas pensé non plus que c'était le cas, mais j'ai cru voir dans la fin de votre billet une allusion à notre époque. Si vous n'êtes pas lucide, vous ne pouvez pas non plus savoir que nul n'écoutera les paroles des esprits lucides, n'est ce pas ?

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