vendredi 19 septembre 2014

Les sortilèges de la rue des Maléfices

J'étais persuadé d'avoir déjà consacré un billet à la Rue des Maléfices de Jacques Yonnet : j'ai eu beau chercher, je n'ai rien trouvé – n'est pas M. Chieuvrou qui veut. Je ne sais pas davantage quel enchaînement neuronal hasardeux m'a fait hier, sortant de chez Revel, reprendre ce livre, sous-titré Chronique secrète d'une ville, pour m'y replonger avec un plaisir intact, bien qu'il s'agisse de ma troisième lecture au moins. 

Chronique il y a bien ; des secrets aussi ; mais la ville… Ou alors, il faut considérer que le quartier enclos entre la place Maubert, la Mouffe et l'église Saint-Séverin en est une à lui seul ; ce qui est bien possible après tout, et surtout en ces années quarante qui sont le présent du livre. Un présent grouillant, populeux, sombre, inquiétant parfois, souvent chaleureux, lépreux comme ses murs, poisseux comme ses comptoirs, fantasque comme le Vieux qui n'apparaît jamais qu'après minuit et que nul n'a jamais vu entrer dans les, ni sortir des, bistrots où on le découvre soudain attablé et muet. Présent instable, surtout : la moindre embardée du style et de la fantaisie de l'auteur vous envoie comme qui rigole chez les Coquillards de Maître Villon, avant de vous ramener, quelques pages plus avant, au zinc du Vieux Chêne. Je me souvenais fort bien de tout cela, ou je le croyais.

J'avais oublié en revanche que la rue qui donne son nom à l'ouvrage ne s'appelait pas réellement ainsi, Yonnet me l'a opportunément rappelé. Dans la toujours incertaine réalité, elle se nomme Zacharie. Un nom qui n'a rien de prophétique, puisqu'il s'agit de la déformation de Sac-à-Lie : au XIIIe siècle, dans cette rue, les colporteurs vinaigriers entreposaient dans ce mince boyau les outres de cuir contenant la lie de leur marchandise, c'est-à-dire la mère. Mais, sur un plan établi vers 1600 par les pensionnaires du Collège des Irlandais, elle est notée Wichtcraft Street – rue des Maléfices. De fait, c'est ici et pas ailleurs que certains tatouages sur les torses virils ont ce pouvoir, lorsqu'ils s'approchent d'elles, de désorienter les boussoles. Mais il serait temps d'y pénétrer :

« Un double renfoncement, de part et d'autre de la rue Zacharie, y dessine une petite place où dorment des poussettes chargées de tout ce qu'on veut. À la porte du bougnat, la voiture à bras repliée sur elle-même, roue contre roue, brancards réunis, chambrière ballottante, ressemble au squelette d'un échassier d'Apocalypse monté sur essieux. D'un peu partout suintent les psalmodies arabes ou nègres ou grecques ou arméniennes. Ce balcon de bois fut jadis peint en blanc. Il y sèche du linge que l'on collera en guise d'emplâtre sur l'ophtalmie des fenêtres. Un groupe de sidis nous a repérés. Ils veulent savoir ce que nos nouvelles gueules ont dans le ventre. L'un d'eux se détache, un jeune. Sur l'ordre des Anciens, il nous demande « l'heure qu'il est ». Nous haussons les épaules, sans répondre. Comme s'il pouvait être une heure quelconque dans une rue pareille. »

Si l'on suit mes avis et que l'on décide d'arpenter cette Rue, on tâchera de la trouver dans l'édition Phébus de 1987, en raison des photographies de Doisneau, ami de Yonnet, qui y accompagnent le texte. Ensuite, on se laissera porter.

6 commentaires:

  1. Vous nous en aviez conseillé la lecture, il y a longue lurette.
    Lediazec en parle ici: http://lediazec.blogspot.fr/2010/01/rue-des-malefices-jacques-yonnet.html

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    1. Que j'en aie, et plusieurs fois, conseillé la lecture, de cela je me souvenais, oui. Mais je pensais en outre lui avoir consacré un billet ; or, apparemment, il n'en est rien ; d'où celui d'aujourd'hui, dont vous serez probablement la seule commentatrice…

      (Je me rappelle très bien celui de Lediazec.)

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  2. N'oubliez pas que vous devez me répondre sur le CGB.

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  3. Je n'ai pas lu cet auteur et je ne connaissais pas le rue des maléfices mais un feuilleton nommé : " La brigade des maléfices "; avec Léo Campion, c'était juste un commentaire pour éviter que Suzanne ne soit seule!

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