jeudi 3 décembre 2015

La maturité de Rémi Usseil

Je vais faire pour ce livre, ce que j'ai fait pour le précédent de son auteur : plutôt qu'une “critique” dont je ne me sens pas vraiment capable, reproduire ce que j'ai pu en noter dans mon journal, panaché d'un échange de mails avec l'auteur. Avant cela, je tiens à dire ceci : si Rémi Usseil accomplit un bond comparable, entre ce livre et le prochain, à celui qu'il a fait depuis Berthe au grand pied, alors il va nous donner quelque chose d'extraordinaire, dans l'avenir proche. Donc, ç'a commencé comme ça, par un mail envoyé à l'auteur :

Mon cher Rémi,

Ayant liquidé mes lectures en cours, j'ai enfin pu, ce matin, retomber en Enfances. Je t'avouerai que, avant de commencer, je doutais de ma capacité à lire ton livre jusqu'au bout : 420 pages de “geste”, peste ! cela risquait d'outrepasser mes capacités…

Or, les vingt premières pages lues, j'ai su avec certitude que, oui, j'irais au bout, et que j'irais d'un bon pas. Étant parvenu à la fin de la première, de ces “enfances”, je suis déjà sûr d'une chose : tu as considérablement progressé depuis Berthe ; une liberté de ton, une aisance que tu n'avais pas encore dans le premier livre, assorties à une écriture qui me semble avoir gagné à la fois en ampleur, en souplesse et en raffinement : c'est véritablement un grand bonheur que de te lire. Le plus étonnant, pour moi, est que tu parviennes aussi bien à faire que les parties versifiées (les “arias” de ton opéra) ne paraissent jamais artificielles ou forcées, qu'elles ne soient pas ressenties par le lecteur comme une contrainte liée au genre, mais qu'elle coulent aussi naturellement et agréablement.

Je trouve très fort aussi, dans ce premier chapitre, la façon dont tu parviens à rendre vivante et animée ta "chanson dans la chanson", celle d'Aymard : du grand art, puisque que, à plusieurs reprises, j'ai pu oublier que j'étais dans un livre consacré à Charlemagne et non aux hauts faits de Clovis.

Bref – et ce sera ma conclusion provisoire : si, ce matin, je m'effrayais un peu de ces quatre cents pages, je me réjouis maintenant d'en avoir encore trois cent cinquante devant moi.

Amitiés,

Didier

Quelques heures plus tard, ceci, dans le journal :

Depuis ce courrier, j'ai lu une cinquantaine de pages de plus – soit tout le chapitre II –, et mon enthousiasme n'a fait que croître. Le rassemblement de ses quelques fidèles autour du jeune Charles (victimes de ses deux enculés de demi-frères bâtards) et leurs portraits sont d'un picaresque réjouissant : on ne se croirait pas très loin de l'abbaye de Thélème ou de la forêt de Sherwood. Mon avis – mais je me trompe sûrement – est que les cinq chevaliers fidèles ont été créés par Rémi ; peut-être pas eux-mêmes, ex nihilo, mais au moins les portraits qu'il en dresse. Il faudra que je pense à lui demander ce qu'il en est.

Mais il y a mieux et plus haut, dans ce chapitre : la première moitié est occupée par la description du chemin de croix (c'est bien de cela qu'il s'agit) du très jeune Charles, portant la dépouille de son père, Pépin, empoisonné le même jour que son épouse Berthe, entre Paris et Saint-Denis, en passant par la Montjoie. Pages d'une maîtrise parfaite, où la fatigue, la douleur, l'insensé courage deviennent perceptibles par le lecteur, vraiment ressentis par lui. Et puis, aux qualités propres du texte qu'on lit vient s'ajouter, comme en surimpression, le sentiment étrange et mélancolique que, au fond, en refaisant vivre ces chevaliers pétris de bravoure et d'honneur, toujours prêts à se sacrifier pour Dieu et le roi, mais aussi ce petit peuple de paysans, de gardes ou de marmitons, il nous réaffirme, l'air de ne pas trop y toucher, dissimulé derrière les plis de ses étoffes et les armoiries de ses écus, que la France a réellement existé, que son histoire aura été longue et fertile en très riches heures ; une vérité qui, en ces temps d'agonie où nous sommes entrés pour n'en plus ressortir, sans doute, fait à la fois l'effet d'un baume et celui d'un fer porté au rouge. En ce sens, Les Enfances de Charlemagne, en plus de son côté puissamment onirique, peut aussi être considéré comme un livre de combat.

Le lendemain, je notais ceci :

Continué la lecture du Charlemagne de Rémi, avec toujours autant de gourmandise. Les chapitres III et IV nous transportent à la cour du roi mahométan de Tolède. Les divers affrontements entre les chevaliers français et leurs homologues sarrasins (mot qui, nous rappelle-t-on en note, est pour les auteurs de chansons de geste rigoureusement synonyme de “païens”), ainsi que la bataille du chapitre IV, baignent vraiment dans une atmosphère de merveilleux, avec ses excès et ses invraisemblances que l'on ne se préoccupe pas de justifier, mais que, quand elles deviennent vraiment trop grosses, on fait passer par une invocation à Dieu ; lequel, il va de soi, ne peut que favoriser ses chrétiens au détriment des adorateurs de fausses divinités. N'y manque pas non plus l'élément cocasse représenté par le très méchant fils du roi de Tolède, Marsile ; lequel, à force de réclamer sans se lasser, la décapitation ou la pendaison de tous les Français qui défilent devant le trône de son père, finit par ressembler à la fois au grand vizir Iznogoud de Goscinny et au Chinois fou d'Hergé dans Le Lotus bleu. J'ajoute que les parties “poétisées” (décasyllabes à 4/6 ou alexandrins, tantôt rimés, tantôt assonancés) sont parfaitement enchâssées dans le cours du texte en prose et semblent être non pas les interruptions d'un voyage, mais des îles éparses dans le lit du fleuve sur quoi nous sommes embarqués, ravissant l'œil sans interrompre la navigation.

Sur quoi, l'auteur me répondait ceci :

Mon cher Didier,

Tu as bien deviné : les cinq chevaliers fidèles sont en grande partie de ma création. Dans les textes sources, ils ne sont guère plus que des noms et de vagues silhouettes.

Par ailleurs, je suis ravi que tu aies apprécié le chemin de croix de Charles vers Saint-Denis, autre passage qui me tenait à cœur.

Rémi

Que dire de plus, pour l'instant ? J'approche de la moitié, le jeune Charles est en train – ce con – de tomber amoureux de la fille du roi mahométan de Tolède (je ne la sens pas, cette péronnelle, je ne la sens pas…). Mais il y a de la vaillance dans l'air, il y a un panache impossible à imiter chez Rémi Usseil ; et ce pouvoir qu'il a, de mêler les époques en un style impérial – ce qui est bien le moins quand on parle de Charlemagne.

Je vais vous le dire bien net : toute personne qui ne se précipitera pas sur ce livre devrait décemment cesser de lire mon blog, car nous vivons à l'évidence dans des mondes différents.

22 commentaires:

  1. Encore deux ou trois jours avant d'écluser tout ce qu il me reste à lire et je m y attaque. Vous n avez même pas réussi à me décourager. Et comme j ai fort apprécié Berthe, m 'étonnerait que je sois déçu par celui-ci

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    1. Je ne vois pas trop ce que mon billet pourrait avoir de décourageant ; vous m'inquiétez…

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  2. A propos de Charlemagne, que pensez-vous, Didier, du nouveau calendrier Pirelli ?

    Alain

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    1. Rien. Je ne sais même pas de quoi vous parlez.

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    2. ( Désolé de m'immiscer, je réponds à la question que vous posez à Didier Goux).
      Moi, je préfère ça :

      http://tinyurl.com/hyman2q

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    3. Renseignez-vous, Didier, et comparez les éditions 2015 et 2016.
      Je préfère, moi aussi, le calendrier suggestif suggéré par le docteur Arié, mais j'apprends que ce magazine renonce aux nus qui firent jadis son succès.

      Alain

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  3. "J'ai su avec certitude que, oui, j'irais au bout ..." De quelle incertitude cette belle certitude est entachée pour que vous utilisiez le conditionnel ?

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    1. Ma chère, ce conditionnel me fut imposé par la règle dite "de concordance des temps"…

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    2. Ah ben, si c'est une règle, on n'a plus qu'à s'incliner !
      P.S. J'adore que vous m'appeliez : "Ma chère" ! Chacun ses petites faiblesses, mon cher !"

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  4. Il faut le reconnaître, vous n'avez pas votre pareil pour nous mettre la langue à la bouche et nous faire tomber dans la panoplie !
    Ainsi parlait ma nièce Sarah !

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  5. Bonjour Monsieur Goux,
    Vous écrivez que Charlemagne est victime de "ses deux enculés de demi-frères bâtards". Donc nous voyons que les familles recomposées (si chères à nos "modernoeuds") posaient déjà problème...

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  6. Et pendant ce temps, chez les pirates : http://bit.ly/1IIN8CB

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  7. Ce serait chouette de revivre sous Charlemagne...

    Aristide

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  8. Je ne sais pas si monsieur Usseil va le regretter ou s'en réjouir mais vous allez avoir du mal à atteindre les cent commentaires avec ce sujet.

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    1. La vérification de vos prémonitions me font oser dire que vous êtes la Pythie de Didier, chère Madame...

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  9. Depuis quand vous faites des comptes rendus des calendriers Pirelli ?

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    1. Justement, il n'en fait pas et il a tort.

      Alain

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  10. Bon allez, je commande ces Enfances de Charlemagne en espérant qu'Amazone pourra livrer avant le 24 de ce mois....

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  11. Vingt commentaires en trois jours, c'est raisonnable. C'est là qu'on voit que votre Charlemagne, il était peut-être islamophobe mais il n'était pas pédophile.

    Alain

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