vendredi 15 janvier 2016

Le temps suspendu



C'est une sensation étrange, qui tient à la fois de l'anomalie spatio-temporelle et de la veillée d'armes. Au dehors, tout semble continuer normalement, à la vitesse réglementaire : les pauvres flocons de ce matin sont tombés sans réticence ni hâte particulières, le soleil a fait croire qu'il chassait les nuages laiteux alors que seul le vent était responsable de leur débâcle vers l'est, les voitures devant le portail passent en respectant les limitations et le sens commun. C'est en dedans qu'il se passe quelque chose, ou plutôt que quelque chose refuse de passer. Chaque journée pèse un poids énorme et paraît capable de se dilater à l'infini : le temps n'est pas tout à fait suspendu, mais il avance debout sur la pédale de frein. Est-ce que les soldats au bivouac, à quelques heures des Thermopyles ou de Wagram, avaient cette sensation aussi ? Eux, au moins, savaient que la bataille aurait lieu, qu'ils ne comptaient pas goutte à goutte les minutes pour rien. Mais une veillée d'armes sans le fracas des bombes ni la perspective du laurier ? À quoi rime ce champ immense où l'on attend seul, sans même la consolation de l'ennemi derrière le promontoire ? Quelque chose devrait advenir, on a graissé les fusils et préparé son exorde ; pourtant on sait déjà qu'il ne se passera rien : nul monument à bâtir, pas de cadavres à relever.

12 commentaires:

  1. Le temps comme un jardin...

    RépondreSupprimer
  2. Vous connaissez ce poème j'imagine ? http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/jose_maria_de_heredia/la_trebbia.html
    votre texte me l'a rappelé instantanément.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Eh bien, je dois avouer que je ne le connaissais pas…

      Supprimer
  3. Réponses
    1. J'ai fait rentrer trois caisses de riesling hier…

      Supprimer
  4. Une prise (pas trop) modérée de l'antidépresseur qu'on vinifie à Chablis ou en Alsace, ne serait-elle pas de nature à chasser ce spleen ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Dans le bordelais, on fait du Chasse-Spleen dont Lord Byron himself aurait reconnu ses vertus pour chasser la mélancolie. Mais j'ai cru comprendre que notre hôte n'était porté ni par l'Ouest et encore moins par le Sud.
      Je lui recommande aussi l'excellente émission de France Inter "Remède contre la mélancolie" le dimanche matin. Celle de ce matin justement, avec l'académicien François Clair, était fort agréable à écouter.

      Bourgeois pas cru,
      Duga

      Supprimer
  5. Magnifique, le goût de l'infini.
    Quand on a goûté à cette drogue dure, on veut toujours l'inhaler. La respirer et planer au-dessus des contingences, de l'agenda et des viles conspirations médiatico-politiques...

    RépondreSupprimer
  6. Je ne sais pas à quoi , pouvez penser les soldats anglo-américains la vieille du débarquement mais peu devaient être incroyants.

    RépondreSupprimer
  7. Comme disent certains physiciens : ce n'est pas le temps qui passe, c'est nous qui passons dans le temps.
    Et aussi : Le temps ne sert qu'à permettre à chaque instant de se renouveler à chaque instant.

    Et réciproquement (Pierre DAC)

    Intemporel
    Duga

    RépondreSupprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.