lundi 27 octobre 2014

Après les martyrs viennent toujours les bourreaux (notes additionnelles à La Faculté de l'inutile)


* On n'exagérerait pas tant, en écrivant que les principaux personnages de La Faculté de l'inutile sont Ponce Pilate, Caïphe, Judas, Pierre et le bon larron ; surplombés par les deux figures tutélaires, des ténèbres et de la lumière : Staline et le Christ. Dombrovski marque très fortement cette double présence puisque, à ce qui sonne comme la dernière phrase logique de son roman, il ajoute cette sorte de coda : 

Quant à cette peu réjouissante histoire, elle est arrivée l'an cinquante-huit après la naissance de Joseph Vissarionovitch Staline, le génial guide des peuples, c'est-à-dire l'an mil neuf cent trente-sept après la naissance de Jésus-Christ, année néfaste, torride, grosse d'un avenir terrifiant.

* La troisième partie (sur cinq) forme une sorte de récit dans le récit, à la manière du Grand Inquisiteur de Dostoïevski. Au fond d'un bouge désert, le père André, défroqué, ancien bagnard, vagabond et ivrogne, raconte à  sa façon à Kornilov, collègue et ami de ce Zybine dont je parlais dans le précédent billet, la Passion du Christ, laquelle devient la clé permettant de comprendre les persécutions staliniennes, par une suite de va-et-vient temporels vertigineux. Le pope rappelle la loi édictée en l'an 15 par Tibère : « Toute critique des actes de l'empereur est assimilée à un outrage à la grandeur du peuple romain. », qui se passe de commentaire. Puis s'avance la figure essentielle de Pilate. Pourquoi veut-il gracier et relâcher Jésus ? Parce que ses prêches divisent les Juifs contre eux-mêmes, met la zizanie au sein de ce peuple que, en tant que procurateur romain de Judée, il doit absolument réduire : il a en tête de l'utiliser afin qu'il lui ramène de plus gros poissons. Pourquoi, alors, le condamne-t-il finalement à la croix ? Parce que Caïphe, le grand-prêtre du Sanhédrin, lui susurre des paroles effrayantes, et qui peuvent être lourdes de conséquences pour lui : « Il se prétend roi des Juifs. Or, nous n'avons d'autre roi que César, procurateur. Si tu le relâches, tu n'es point ami de César. Quiconque se dit roi est ennemi de César, procurateur. » Par crainte du froncement de sourcil de César, Pilate envoie donc Jésus au Golgotha. Le reniement de Pierre et la conversion du bon larron trouvent également leur équivalent sous le règne du César géorgien ; et aussi la trahison de Judas, à propos de qui Kornilov a cette formule : « Le traître est un martyr manqué. » Il y aurait encore à dire sur ce père André, mais je dois me taire, par égard pour ceux qui auraient l'excellente idée de lire le roman. (Roman dont, une fois de plus, je déclare que ce devrait être l'une des grandes hontes des éditeurs français qu'il ne soit plus disponible chez aucun d'entre eux. Heureusement, on le trouve facilement d'occasion : merci Amazon et Price Minister.)

* Dostoïevski est sans cesse présent, soit en filigrane, soit nommément. Le père André parle de lui, pour montrer à Kornilov que, dans son approche du Christ, tantôt tout de résignation et d'amour (L'Idiot), tantôt armé du glaive mais amputé d'amour (Grand Inquisiteur), l'écrivain a fait preuve de moins de réalisme et de cohérence que Pilate. Au début de la dernière partie, c'est Stern, un ponte du NKVD d'Alma-Ata, qui l'invoque, au moment où il explique à sa jeune subordonnée débutante, Tamara, qu'elle a eu bien raison de suivre les cours de l'Institut du Théâtre avant d'entrer dans les “Organes” :

C'est la meilleure des écoles pour un instructeur. Parce que tout dépend de votre aptitude à pénétrer un caractère, à vous incarner dans un personnage. Sur ce point, l'écrivain, l'instructeur et l'artiste se rejoignent. Un instructeur qui n'a pas le sens du tragique ne vaudra jamais rien. Dostoïevski, lui, le possédait ce sens. Je me suis souvent dit qu'il aurait fait un instructeur de tout premier ordre et que j'aurais aimé travailler avec lui. Parce qu'il savait où est le refuge du crime : dans le cerveau. C'est la pensée qui est criminelle. La pensée en tant que telle. Tout commence par la pensée. Étouffez-la dans l'œuf, et il n'y aura pas de crime. Dostoïevski l'avait compris.

Ajouter à cela que la plupart des protagonistes, y compris les agents du NKVD, y compris Staline lui-même, sont des personnages du souterrain, du sous-sol.

* Vision “moderne” de l'histoire récente : un tyran engendre l'autre, qui passe pour son contraire et un rempart contre lui, alors qu'ils sont rigoureusement semblables ; sans Staline, pas de Hitler.

* Passion du Christ, Passion de Zybine, le conservateur des antiquités. Y aura-t-il pardon, rédemption, résurrection ? À la dernière page, dans le square le plus proche de la prison, on retrouve le peintre Kalmykov, un peu fol, méprisé et moqué au début de la première partie ; sur un morceau de carton, il peint Rybine, affaissé sur un banc, entouré de Kornilov, ivre, et de Neumann, l'instructeur radié du NKVD et en attente de son arrestation prochaine : un Christ écrasé et deux larrons grotesques. Mais Dombrovski affirme que cette pochade hâtive de Karmykov demeurera “pour les siècles des siècles”.

10 commentaires:

  1. Votre dernier paragraphe où il est question des quatre individus en sursis de leur arrestation m'a rappelé ce passage de 1984 :

    "Parmi les derniers survivants, il y avait trois hommes nommés Jones, Aaronson et Rutherford. Ce devait être en 1965 que ces trois-là avaient été arrêtés. Comme il arrivait souvent, ils avaient disparu pendant plus d’un an, de sorte qu’on ne savait pas s’ils étaient vivants ou morts puis, soudain, on les avait ramenés à la lumière afin qu’ils s’accusent, comme à l’ordinaire.

    Ils s’étaient accusés d’intelligence avec l’ennemi (à cette date aussi, l’ennemi c’était l’Eurasia), de détournement des fonds publics, du meurtre de divers membres fidèles au Parti, d’intrigues contre la direction de Big Brother, qui avaient commencé longtemps avant la Révolution, d’actes de sabotage qui avaient causé la mort de centaines de milliers de personnes. Après ces confessions, ils avaient été pardonnés, réintégrés dans le Parti et nommés à des postes honorifiques qui étaient en fait des sinécures. Tous trois avaient écrit de longs et abjects articles dans le Times pour analyser les raisons de leur défection et promettre de s’amender.

    Quelque temps après leur libération, Winston les avait vus tous trois au Café du Châtaignier. Il se rappelait cette sorte de fascination terrifiée qui l’avait incité à les regarder du coin de l’œil.

    C’étaient des hommes beaucoup plus âgés que lui, des reliques de l’ancien monde, les dernières grandes figures peut-être des premiers jours héroïques du Parti. Le prestige de la lutte clandestine et de la guerre civile s’attachait encore à eux dans une faible mesure. Winston avait l’impression, bien que déjà à cette époque, les faits et les dates fussent confus, qu’il avait su leurs noms bien des années avant celui de Big Brother. Mais ils étaient aussi des hors-la-loi, des ennemis, des intouchables, dont le destin, inéluctable, était la mort dans une année ou deux. Aucun de ceux qui étaient tombés une fois entre les mains de la Police de la Pensée, n’avait jamais, en fin de compte, échappé. C’étaient des corps qui attendaient d’être renvoyés à leurs tombes.



    Aux tables qui les entouraient, il n’y avait personne. Il n’était pas prudent d’être même seulement vu dans le voisinage de telles personnes. Ils étaient assis silencieux, devant des verres de gin parfumé au clou de girofle qui était la spécialité du café. Des trois, c’était Rutherford qui avait le plus impressionné Winston.



    Rutherford avait, à un moment, été un caricaturiste fameux dont les dessins cruels avaient aidé à enflammer l’opinion avant et après la Révolution. Maintenant encore, à de longs intervalles, ses caricatures paraissaient dans le Times. Ce n’étaient que des imitations de sa première manière. Elles étaient curieusement sans vie et peu convaincantes. Elles n’offraient qu’un rabâchage des thèmes anciens : logements des quartiers sordides, enfants affamés, batailles de rues, capitalistes en haut-de-forme (même sur les barricades, les capitalistes semblaient encore s’attacher à leurs hauts-de-forme). C’était un effort infini et sans espoir pour revenir au passé. Rutherford était un homme monstrueux, aux cheveux gris, graisseux, en crinière, au visage couturé, à la peau fiasque, aux épaisses lèvres négroïdes. Il devait avoir été extrêmement fort. Mais son grand corps s’affaissait, s’inclinait, devenait bossu, s’éparpillait dans tous les sens. Il semblait s’effondrer sous les yeux des gens comme une montagne qui s’émiette.

    [...]

    Un peu plus tard, tous trois furent arrêtés. Il apparut qu’ils s’étaient engagés dans de nouvelles conspirations dès l’instant de leur libération. À leur second procès, ils confessèrent encore leurs anciens crimes ainsi que toute une suite de nouveaux. Ils furent exécutés et leur vie fut consignée dans les annales du Parti, pour servir d’avertissement à la postérité.
    "

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  2. En parlant de martyrs et de bourreaux, où donc est passé Robert Marchenoir ? Je ne dois pas être le seul à le regretter !

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    1. Il doit être occupé à massacrer du fonctionnaire à la tronçonneuse.

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    2. Chez l'Amiral Woland par exemple. Ou bien chez Jacques Etienne. Il est légion, vous ne le saviez pas?

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  3. On le trouve ici:
    http://www.monsieur-le-chien.fr

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  4. Avec tout ça vous m'avez donné envie de relire La faculté de l'inutile, et c'est très mal de votre part car comme je n'aurai pas le temps de le faire ce sont uniquement des regrets que vous me donnez. Vous devriez avoir honte.

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