lundi 6 octobre 2014

De la “pluralité” de la presse


Il convient bien entendu d'être chaleureusement pour : la presse doit être pluraliste, cela ne souffre aucune discussion ni réserve. Encore faudrait-il savoir de quoi on parle : si c'est de pluralité des opinions, c'est à coup sûr une excellente chose ; mais la pluralité de l'information ne me paraît pas signifier grand-chose, ou alors des choses plutôt pernicieuses dans leurs effets. Si une véritable information consiste en une collecte aussi complète que possible des faits, puis en leur livraison au public, on ne voit pas bien comment elle devrait être nécessairement pluraliste. Prenons un exemple simple, voire anecdotique : celui d'une manifestation, comme il s'en est déroulé une hier.

À l'issue de l'événement, on a évidemment assisté, à propos du nombre des participants, au petit pas de tango bien rôdé : 70 000 selon la Préfecture et 500 000 d'après les organisateurs étaient les nombres du jour – ils n'ont aucune importance en eux-mêmes, pour ce qui concerne ce billet. À la suite de leur divulgation, les journalistes ont en effet administré la preuve de leur pluralisme : certains, les opposants à la manifestation, ont dit ou écrit que les manifestants étaient 70 000, d'autres, les favorables, ont soutenu qu'ils étaient 500 000 (les petits malins iront jusqu'à écrire plutôt “un demi-million”, le mot, même bémolisé, ayant intrinsèquement la vertu de grossir la représentation que se fera le lecteur de la manifestation) ; enfin, le gros de la troupe, s'imaginant avoir atteint le comble de l'objectivité, a dit ou écrit que les manifestants étaient « 70 000 selon… et 500 000 selon… ». Il y a donc bien eu pluralisme ; mais y a-t-il eu information ? Évidemment non.

L'information, dans ce cas, aurait été, pour mes estimés confrères, d'acquérir préalablement des rudiments de technique concernant le comptage des foules, puis de les mettre en pratique, afin de pouvoir livrer à leurs lecteurs ou auditeurs un nombre aussi exact qu'humainement possible (éventuellement en leur précisant la marge d'incertitude qu'ils s'accordaient) ; auquel cas, ce nombre – mettons 250 000 – aurait été le même, ou du même ordre de grandeur, dans tous les organes de presse.

C'est ensuite, et ensuite seulement, que peut et doit intervenir la fameuse pluralité : au moment où l'on tente de tirer des conclusions de ce nombre, c'est-à-dire où le journaliste émet une opinion. Il pourra le trouver impressionnant, ou au contraire en retrait par rapport à celui d'une précédente manifestation, il sera habilité à en tirer les conclusions qu'il veut sur le mouvement lui-même, etc. Il pourra même tenter d'analyser l'écart farfelu entre les données de la Préfecture et celles des organisateurs, etc. Les lecteurs seront alors libres de le suivre ou de rejeter son point de vue, mais au moins, possédant la clé de l'affaire – le nombre exact de personnes présentes dans le cortège –, ils pourront le faire en connaissance de cause.

On voit qu'on en est loin.

32 commentaires:

  1. De toute façon, les journalistes nous l'on dit, tous les participants sont des tachistes d’extrême droite et de catholiques traditionalistes voire tous les deux ou encore pire.

    Bien la télévision nord coréenne à la française.

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  2. En gros, vous êtes en train de nous dire que les journaleux ne font pas correctement leur travail en se contentant de coucher sur papier ce qu'on leur donne à digérer. Hélas, rien de bien surprenant.

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    1. Remarquez aussi que ni la police, ni les organisateurs ne semblent faire correctement leur travail concernant le comptage...

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    2. Les organisateurs sont des personnes privées : on peut penser qu'elles ont tort de raconter n'importe quoi, mais enfin elles ne bénéficient d'aucune autorité particulière ; du reste, personne ne les croit. Les mensonges de la police, corps officiel, censément au service des citoyens, sont déjà plus ennuyeux. Mais, là encore, sachant que les compteurs sont "aux ordres", personne ne leur accorde grand crédit. Les journalistes, en revanche, ce devrait être en quelque sorte leur mission, de rétablir, ou d'établir, la vérité.

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    3. Si seulement ils (les journalistes) n'étaient pas, en grande partie, "subventionnés" par l'Etat....

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  3. La pluralité consiste dans le CHOIX des informations, car aucun média ne peut donner quotidiennement TOUTES les informations : les "Echos" accordent davantage d'importance aux variations de la Bourse que "l'Humanité" , "l'Humanité" accorde davantage d'importance aux licenciements ou aux accidents du travail qu'au cours de la Bourse, "La Croix" parle davantage des discours du Pape que d'autres journaux, etc.

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    1. Point de vue tout théorique. Dans les faits, la "pluralité" fait bel et bien référence à la manière dont les journaux gonflent (voire inventent) certains faits, en camouflent d'autres, sur un sujet donné.

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    2. C'est un processus naturel, inévitable et qui ne procède pas obligatoirement de la malhonnêteté intellectuelle et du projet de manipuler le lecteur : si " La Croix" informe davantage ses lecteurs sur les déclarations du Pape que "l'Humanité", c'est parce que ses journalistes comme ses lecteurs croient sincèrement beaucoup plus à leur intérêt que les journalistes et les lecteurs de "l'Humanité".

      Un média qui mettrait toutes les informations sur le même plan et tenterait d'être exhaustif serait absolument illisible; il serait comme " le personnage hypermnésique imaginé par Borges: comme il se souvient d'absolument tout, c'est un fou ou un idiot. Et Internet est le scandale d'une mémoire sans filtrage, où l'on ne distingue plus l'erreur de la vérité. " (Umberto Eco)

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    3. Mais ce n'est pas du tout de cela que je parlais, et qui n'a pas grand intérêt en soi ! Si c'est pour m'expliquer que Les Échos traitent davantage de sujets économiques que Marie-Claire mais beaucoup moins de la mode féminine, merci bien : je m'en doutais un peu !

      Je disais que ce que l'on entend généralement par "pluralité de la presse", c'est la propension des journalistes à trier les informations, à en taire certaines qui les dérangent dans leurs présupposés idéologiques, à en gonfler d'autres pour les mêmes raisons, tout cela à l'intérieur d'un sujet donné, celui-là même qu'ils ont choisi de traiter

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    4. Mais c'est bien à cela que je réponds : même à l'intérieur d'un sujet donné, un journaliste peut sincèrement estimer que certaines informations sont capitales et d'autres sans intérêt, et un autre, tout aussi sincère, fera le choix inverse; le "tri" -ou "filtrage" - est inévitable, et peut être sincère, et pas nécessairement manipulateur .

      Un journaliste, comme tout être humain (même vous!) a nécessairement des préjugés, conscients ou inconscients; il ne peut pas se contenter de copier-coller les dépêches de l' AFP (la profession n'aurait plus alors aucune raison d'exister) - dépêches rédigées d'ailleurs par des gens qui ont aussi nécessairement des préjugés, conscients ou inconscients.

      C'est pourquoi il faut bien une pluralité de médias, c'est-à-dire des gens qui feront des tris différents.

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    5. La "sincérité" n'est en aucun cas une vertu journalistique. Et, pour tout dire, je me fous de ce que le journaliste "estime" devoir être dit (voire exagéré sans mesure) ou pouvoir être tu. Sinon, on se retrouve très vite avec des "reportages" sur le conflit israélo-arabe du même tonneau que les articles de Dame Rosa – et de nombreux journalistes ne procèdent pas autrement qu'elle, sauf qu'ils le font un peu moins grossièrement tout de même.

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    6. Elie Arié nous explique qu'il a rien compris à l'article, et ce en 3 commentaires...

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  4. allez, admettons qu'il n'y ait eu que 100 000 personnes (tout le monde sait parfaitement que ce serait une sous-estimation), un dimanche de rentrée (en général peu propice à ce genre de mobilisation!), ce serait déjà enorme. Mais je crois qu'on donne trop d'importance à ce que racontent les merdias officiels. Qu'ils racontent qu'il y a eu 3 manifestants, ce serait encore mieux, celà soulignerait aux yeux de tous le décalage entre la "Propagandastaffel" et le réel...

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  5. Analyse très pertinente de l'imposture du 'pluralisme"..., lequel a été inventé pour justifier les subventions.
    Autrefois, on parlait de liberté ou d'indépendance de la presse...

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    1. Par ailleurs, J.F. Revel fait observer, très pertinemment à mon sens, que le fait qu'une presse soit "indépendante" (du pouvoir politique, des puissances d'argent) ne constitue nullement une garantie de son impartialité.

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    2. (dernier commentaire sur cet article, pour ne pas saturer votre blog)

      L'impartialité n'existe pas; tout au plus peut-on exiger d'un journaliste ou d'un média l'honnêteté intellectuelle : " D'autres pensent que (ne pas déformer leur pensée) en se basant sur le fait que (ne pas escamoter des faits) mais voilà pourquoi nous pensons qu' ils se trompent (...) "
      Mais c'est un exercice assez difficile, qui consiste à penser contre soi : d'où l'intérêt de la pluralité.

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    3. Le fait que l'impartialité absolue n'existe pas ne devrait pas empêcher de tendre vers elle. D'autre part, je n'ai rien dit contre la pluralité, c'est même évidemment une bonne chose : à condition qu'elle soit d'opinion et non d'information, qu'elle porte sur l'analyse des faits et non sur ces faits eux-mêmes.

      (Et vous n'encombrez rien du tout, puisque, apparemment, nous sommes les deux seuls que ça intéresse…)

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    4. Ah non moi ça m'intéresse de voir quelqu'un nous expliquer que vous avez tort de critiquer la pluralité de l'information, alors que ce n'est pas l'objet de votre billet.

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    5. "Par ailleurs, J.F. Revel fait observer, très pertinemment à mon sens, que le fait qu'une presse soit "indépendante" (du pouvoir politique, des puissances d'argent) ne constitue nullement une garantie de son impartialité."

      Certes, mais quand elle est totalement subventionnée par l'Etat et qu'elle appartient à des capitaines d'industries, des élus millionnaires ou autre personnes médiatiques ayant pignon sur rue et cash dans le portefeuille, on peut être sur de sa partialité...

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    6. Quitte à me répéter: même sur l'information, il y a un tri qui ne peut pas être objectif.

      Imaginons un exemple concret : Le Pape rappelle que l'Eglise catholique n'admet toujours pas le divorce.

      Réaction d'un journaliste : " C'est la position classique et bien connue de l' Eglise, ce n'est pas une information ; inutile de reprendre ce propos qui n'apporte rien de nouveau "

      Réaction d'un autre journaliste :" Voilà qui prouve que ce n'est pas avec ce Pape-là que la position de l' Eglise sur le divorce changera : c'est une information qui mérite d'être rapportée et commentée".

      Lequel des deux a "raison" ?

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    7. Pas du tout, moi aussi, cela m'intéresse. Nous sommes donc au moins trois (plus les autres) -même si je ne l'écris pas (de toutes façons, si c'est pour vous tresser des couronnes de laurier, hein...)

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    8. Je reviens d'ailleurs sur les dépêches des Agences de presse : même en matière d' Agences de presse, la pluralité est nécessaire; celles de l' AFP ne sont pas les mêmes que celles de Novosti ou de Xinhua, et pas seulement pour les sujets ne concernant que la France, la Russie ou la Chine (et je ne parle que du choix des sujets sur lesquels portent les dépêches, pas sur les commentaires qui les accompagnent ) ; et Panapress, l' Agence de presse panafricane, est née de la volonté de quelques États africains de doter l’Afrique d’un outil donnant des informations plus complètes sur le continent africain , tant sur ses réussites que sur ses échecs, estimant que les choix très partiels des autres Agences en donnaient une image déformée et limitée .

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    9. Rassurez moi Elie vous le faites exprès ?

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    10. Je suis plutôt d'accord avec les interventions de M. Arié qui me semblent tout de même dans le sujet.
      En exagérant, je dirais que les faits, cela n'existe pas. Non pas qu'on ne puisse pas recueillir par l'observation du monde des données objectives, mais qu'on ne puisse pas livrer ces données sans qu'elle fasse sens d'une manière ou d'une autre, c'est à dire en y introduisant une subjectivité.
      Il faut nécessairement un sujet pour observer un objet. Quelle réalité a l'objet en soi, le monde a t il une existence indépendante du regard qu'on porte sur lui, cette existence peut elle être appréhendée par les sens ?

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  6. Je ne pense pas que les fact checkers inspirent plus confiance que le simple répétiteur. Tandis que ce dernier donne les infos brutes à penser, pour les premiers la dialectique donne les moyens d'aboutir à l'objectif éditorial voulu, quelque soit la donnée de départ.

    Amike

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  7. Au delà de la bataille des chiffres sur telle ou telle manif, l'info en France est dépendante d'une source unique, l'AFP.
    Sans pluralité des sources, aucun recoupement n'est possible.
    Et sans recoupement, aucune garantie que l'info soit vraie.
    Si on ajoute le fait que l'AFP penche fortement à gauche (comme Reuters ou l'Associated Press d’ailleurs), on comprend que les français comptent parmi les moins bien informés de la planète.

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    1. Faux. L'AFP n'est que l'une des sources. Il existe d'autres agences d'information (vous citez d'ailleurs deux d'entre elles). Et il y a également les infos amenées par les journalistes eux-mêmes. Ce qui n'est d'ailleurs une garantie ni d'objectivité, ni de pluralisme, ni d'exhaustivité (cf. Mediapart)
      A propos de votre affirmation "les Français comptent parmi les moins bien informés de la planète", je reviens d'un petit tour en Russie et en Ukraine : là, vous pourriez constater vraiment ce qu'est la désinformation.

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    2. "les Français comptent parmi les moins bien informés de la planète" : ce n'est pas moi qui ai écrit ça.

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    3. Aussi n'est-ce pas à vous que je répondais, mais à waa. A propose de vos interventions, j'abonde dans votre sens, bien que doive reconnaître qu'elles ne répondaient pas aux propos abordés par Didier Goux."Excellente copie, mais hors sujet" comme me le disaient parfois mes profs.

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    4. "L'AFP n'est que l'une des sources".
      Je ne dis pas le contraire.
      Je dis seulement que l'AFP est l'unique source utilisée par les media français, tous supports confondus.
      D'où l'étrange sentiment de lire dans le Figaro ce qu'on vient d'entendre sur RTL ou de voir sur France 2, titre de l'article compris.

      " je reviens d'un petit tour en Russie et en Ukraine : là, vous pourriez constater vraiment ce qu'est la désinformation.".
      Mauvaise querelle: vous parlez de désinformation quand je déplore l'unicité de la source de l'information, ce qui d'ailleurs mène assez souvent à la désinformation.
      Vous vous en rendez compte quand un sujet que vous connaissez bien est abordé, et que vous entendez la somme d'erreurs et d'inexactitudes qui sont débitées sur le ton docte de l'expert.

      "A propos de votre affirmation "les Français comptent parmi les moins bien informés de la planète"".
      Simplement par manque de maitrise d'une autre langue, par exemple l'anglais.

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    5. Tous les journaux mènent à l'AFP. C'est une grande famille qui n'a qu'un seul but:nous informer ou nous séduire. Ou les deux en même temps.
      En d'autres termes, l'AEFPÉ d'aujourd'hui, c'est un peu notre Histoire de demain.
      Vous aurez sans doute saisi le ton faussement tendre, et teinté d'une bonne grosse ironie ricanante.

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  8. Pluralité d'opinion et non d'information. Tout est dit.

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