samedi 25 octobre 2014

La Faculté de l'inutile

C'est très bien, Les Enfants de l'Arbat. Mais ce ne doit pourtant pas être si bien que cela, puisque, ayant refermé le roman sur sa mille cinq-centième page, le lecteur ressent comme une frustration diffuse, la sensation vague que, dans cette fresque russe aux pires temps du stalinisme (1934 – 1943), l'essentiel lui a échappé ; et qu'il éprouve le besoin d'aller vers (ou de revenir à) un plus grand écrivain que Rybakov, afin de descendre plus profondément dans l'entonnoir maléfique, de tenter d'en saisir la nature réelle. Et, heureusement, Iouri Dombrovski se trouve dans la bibliothèque de ce lecteur-là.

La faculté de l'inutile… C'est une jeune milicienne du NKVD qui explique à Guéorgui Nicolaïevitch Zybine, le conservateur des antiquités d'Alma-Ata, qui vient d'être arrêté, ce qu'il faut entendre par là : 

« Vous avez fait du droit ? Eh bien, de votre temps, la faculté de droit, c'était la faculté de l'inutile. Vous y appreniez une science de formalités, d'arguties, de chicanes. Nous, on nous a enseigné à découvrir la vérité. »

Moyennant quoi, Zybine va découvrir rapidement de quelle manière les instructeurs du NKVD, faisant fi du droit devenu inutile, s'y prennent pour parvenir à cette vérité, qui a été entièrement déterminée à l'avance dans le bureau d'un commissaire du peuple, aux étages supérieurs. Sa chance (mais est-ce vraiment une chance ? Je n'en sais encore rien…) est d'être enfermé dans une cellule déjà occupée par un “ennemi du peuple” plus âgé et plus expérimenté que lui. Zybine se transforme alors en une sorte d'Edmond Dantès, et son compagnon en abbé Faria, symbolisant le savoir et la sagesse – sagesse carcérale, mais sagesse tout de même –, comme son nom semble l'indiquer : Bouddo (Alexandre Ivanovitch).

La Faculté de l'inutile est composé de cinq parties, peut-être parce qu'une tragédie a cinq actes ; j'arrive à l'orée de la troisième, mais je sais déjà que je suis aux prises avec un grand roman. Du reste, je le savais déjà, pour l'avoir lu une première fois lorsqu'il est sorti en France, ou peu après : vers 1980 ou 81. Seulement, il ne m'en restait aucun souvenir, hors celui de l'éblouissement qui avait alors été le mien.

Je tenterai d'y revenir lorsque la pièce sera jouée.

12 commentaires:

  1. Votre petite milicienne du NKVD me fait penser au personnage central du roman de Vladimir Zazoubrine : "Le tchékiste", écrit en 1922 et interdit malgré l’appui de Voronski et de Gorki. L'auteur sera d'ailleurs "épuré" en 1938. La vérité que cherche votre donzelle, comme Sroubov le tchékiste de Zazoubrine c'est celle énoncée par Boukharine en 1917 et qui est l'essence même de la soi-disant révolution d'octobre : "La coercition, la coercition prolétaire sous toutes ses formes, à commencer par les exécutions, voilà la méthode qui permettra de façonner l’homme communiste dans le matériau humain de l’époque capitaliste." Cette vérité, elle est mise en mots par le tchékiste : "En France, il y avait la guillotine, les exécutions publiques. Chez nous, c'est le sous-sol. L’exécution secrète. Les exécutions publiques entourent la mort d’un criminel, même le plus dangereux, d’une auréole de martyr, de héros. Elles font de la publicité, elles donnent une force morale à l’ennemi. Elles laissent à la famille et aux proches un cadavre, une tombe, les dernières paroles, les dernières volontés, la date exacte du décès. C'est comme si le supplicié n’était pas entièrement détruit.

    L’exécution secrète, dans une cave, sans aucun élément de spectacle, sans l’annonce du verdict, la mort soudaine, produit sur les ennemis un effet accablant. C'est une machine énorme, impitoyable, omnisciente qui happe soudain ses victimes et les absorbe dans son hachoir. Après l’exécution, on ignore la date exacte de leur mort, il n’y a ni dernières paroles, ni cadavre, ni même une tombe. Il n’y a que le vide. L’ennemi a été entièrement détruit.
    "
    La vérité, c'est la révolution, il faut, on doit tout sacrifier pour elle. Elle seule compte, l'individu n'est rien dès lors qu'il s'agit de donner naissance à l'homme nouveau, au peuple nouveau, un, sans distinction. Et il n'y a qu'une manière d'y arriver, fort bien résumée dans "Tchevengour" de Platonov : "Avec une balle dans le corps les bourgeois comme le prolétariat avaient besoin de camaraderie, sans balle – ils n’aimaient que la propriété."

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    1. C'est tout de même beau, de voir un homme, en l'occurrence Boukharine, édicter les principes qui permettront, vingt ans après, de lui coller ses neuf grammes dans la nuque…

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    2. Ils ont quand même attendu 20 ans pour l'éliminer. Ce qui tend à prouver que le communisme n'est pas aussi efficace que ses partisans aiment à le dire.

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    3. "Attendu" ne me paraît pas le terme exact. D'abord, entre 1917 et 1923, Lénine était le patron incontesté, et ce n'est qu'après que les couteaux sont sortis des étuis.

      Ensuite, Staline a dû définir des priorités, c'est-à-dire éliminer en premier ceux qui avaient le plus de poids face à lui, notamment Trotski, ce qui ne s'est pas fait tout seul ni tout de suite. Pour y parvenir, il a bien fallu qu'il fasse ami-ami avec les Zinoviev, Kamenev et autres Boukharine ; lesquels n'ont dont pu être éliminé que dans la phase suivante… ce qui nous amène en 1937.

      Patience et longueur de temps…

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    4. Les communistes liquidés par leurs camarades, c'est un peu comme les révolutionnaires décapités : j'ai du mal à leur porter beaucoup de compassion.

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    5. Savez vous qu'il y a encore en France en ce moment des militants persuadés que l'élimination physique de leurs adversaires est indispensable au succés de leur projet de renversement "révolutionnaire" ?

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  2. "Les enfants de l'Arbat" ne m'a laissé aucun souvenir. Serait-ce parce que, comme avec "Une juste cause" de Vassili Grossman, ou comme avec "Le vertige" d'Evguenia Guinsburg, l'auteur a encore des illusions, il est encore dans le monde des vivants et que "l'essentiel lui échappe encore" ?
    Alors que Grossman et Guinsburg ayant été aspirés, eux, dans "la profondeur de l'entonnoir maléfique" ils avaient la matière pour "Vie et destin" pour l'un et "Le ciel de la Kolyma" pour l'autre ? Malheureusement pour eux, mais heureusement aussi puisqu'ils ont réchappé.

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    1. Je ne crois pas que ce soit cela : Rybakov, à mon avis, est sans la moindre illusion. Le problème vient de ce qu'il n'est peut-être pas – sans doute pas, même – un écrivain de la taille de Grossman, de Chalamov ou de Dombrovsky. Si bien qu'il ne parvient pas à "descendre" au-delà d'un certain nombre de cercles.

      Il y a, dans La Faculté de l'inutile, au centre exact du roman, une méditation sur la Passion du Christ, sur le reniement de Pierre, le rôle de Pilate, etc. qui, mise en regard des arrestations et interrogatoires staliniens, de la manière dont ils se déroulent, est proprement vertigineuse.

      Et c'est une des hontes de l'édition française, que ce roman majeur soit actuellement indisponible (sauf d'occasion, fort heureusement : merci Amazon et Price Minister !).

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    2. "Procès et condamnations, sur fond de reniements et arrestations, qui entraînent une méditation proprement vertigineuse ..
      E. Guinsburg militante communiste n'ayant jamais douté du parti fut arrêtée et condamnée à dix-huit ans de camp pour un crime, non seulement politique, mais de plus imaginé, a titré le 1er tome de "Le ciel de la Kolyma" d'un mot qui en russe évoque un mouvement de tournoiement, tourbillon, cercle, remous, et traduit en français par "Vertiges".

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    3. J'ai lu Guinzbourg : témoignage essentiel, mais témoignage seulement, si je puis dire : Chalamov, véritable écrivain (Récits de la Kolyma, éditions Verdier), me paraît aller bien plus profond, jusqu'au dernier cercle…

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    4. Oui. Je crois que c'est en tant que femme, et pour un témoignage de femme, que j'ai tant de tendresse pour ce livre-là.

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    5. Il y a un autre témoignage de femme intéressant, celui de Margarete Buber - Neuman, qui a connu dans un premier lieu la police politique et les camps du troisième reich, puis leurs semblables staliniens.

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