dimanche 28 décembre 2014

Comment Dostoïevski est passé à côté d'une grande carrière

Leonid Grossman (1888 – 1965) – que l'on se gardera de confondre avec son homonyme Vassili, auteur du majestueux Vie et Destin – est un écrivain et critique russe ; ou devrait-on plutôt dire soviétique ? Sa vaste biographie de Dostoïevski (500 pages aux éditions du Parangon) mérite d'être lue. D'abord parce que Grossman a eu la chance de pouvoir s'entretenir longuement dans sa jeunesse avec Anna Grigorievna, la veuve du romancier, source évidemment irremplaçable. Ensuite parce que son intelligence et son amour de l'œuvre sont réels, et que Grossman possède l'art de mettre en regard ce que sont les romans de Dostoïevski avec les circonstances historiques, tant générales que personnelles, de leur naissance.

Néanmoins, Léonid Grossman reste un intellectuel communiste ; ce qui, par moments, le conduit à se prendre les pieds dans le tapis idéologique, et, par suite, à écrire de merveilleuses âneries. (Il ne faut pas exclure, cependant, que les dites âneries n'aient été disposées çà et là dans le manuscrit qu'afin de servir de leurres pour endormir les sourcilleux censeurs du Kremlin.) À la page 264, par exemple, Grossman écrit ceci (c'est moi qui souligne) :

« Il prit une position qui avait toujours conduit les grands écrivains comme lui à la défaite : il se mit à défendre la réaction, se prononça contre le mouvement d'avant-garde de l'époque. Ce fut là sans doute la plus grande tragédie de toute sa douloureuse existence. Dostoïevski-écrivain conserva son talent. Mais en tant que penseur, il se retrouva parmi les forces les plus réactionnaires de la société. »

Admirons l'aplomb avec lequel Grossman assène l'axiome qu'il vient de tirer de son chapeau : tous les grands écrivains qui cèdent aux effroyables sirènes de la réaction connaissent immanquablement la défaite ; axiome d'autant plus surprenant, de la part de quelqu'un reconnu, à son époque et dans son pays, comme le spécialiste de Balzac ! Ce qui vient ensuite n'est pas mal non plus : Dostoïevski-écrivain conserva son talent. » Or, les événements dont parle Grossman dans le paragraphe cité  se passent en 1864 ; soit au moment où Dostoïevski écrit Les Carnets du sous-sol et s'apprête à entreprendre Crime et Châtiment. C'est-à-dire que non seulement, en plongeant dans la réaction, Dostoïevski ne se contente pas de conserver son talent, mais qu'il accède à son génie propre et unique. Évidemment, on sent ce pauvre Grossman très gêné aux entournures, par cette malencontreuse coïncidence entre le fait de devenir ignoblement réactionnaire et celui de se mettre à n'écrire quasiment plus que des chefs-d'œuvre. Il tente de s'en tirer, de sauver ce qui peut l'être de la défroque progressiste dostoïevskienne. Hélas pour lui, cela ne donne que le paragraphe suivant (c'est toujours moi qui souligne) :

« C'est là non seulement la tragédie personnelle de son destin d'écrivain, mais peut-être aussi l'une des plus grandes catastrophes de la littérature russe. Il suffit de se représenter un instant quelle puissante épopée aurait laissée Dostoïevski aux générations futures s'il était resté fidèle aux convictions socialistes de sa jeunesse, pour comprendre l'ampleur de cet événement et tout le sens de cette perte. »

Réflexion faite, je ne souligne rien, car tout mériterait de l'être, dans ces quatre lignes qui sont autant de pirouettes manquées. Donc, pour commencer, le fait de se mettre à écrire des chefs-d'œuvre est, pour un écrivain, une tragédie personnelle. Ces chefs-d'œuvre deviennent donc, suivant une logique sans faille, un coup terrible porté à la littérature russe. Ensuite, ce bon Leonid nous accorde une dizaine de minutes afin que nous nous figurions, chacun à part soi, la puissante épopée que Dostoïevski aurait bien évidemment écrite s'il était resté socialiste. (.........................) Ça y est ? Vous y êtes ? Vous la voyez bien, la puissante épopée virtuelle de Dostoïevski ? Eh bien, maintenant, il ne vous reste plus qu'à convenir de ce qui saute aux yeux : à côté de la puissante épopée que vous avez bien présente à l'esprit, Les Démons et Les Frères Karamazov représentent bel et bien une perte irréparable ; n'importe quel esprit lucide et honnête sera forcé d'en convenir. 

Et si Balzac s'était converti au fouriérisme à trente ans, au lieu d'en pincer sottement pour le trône et l'autel, quelle fresque gigantesque il nous aurait léguée, au lieu de ce pauvre petit théâtre guignol qu'est sa Comédie humaine ! Tiens, ça me déprime, quand j'y pense.

23 commentaires:

  1. Pourquoi ai-je eu l'idée de lire vos trois dernières lignes avant les premières ? Mystère !
    Quoiqu'il en soit, j'en resterai donc là pour le moment. Car ce sont les fêtes, n'est-ce pas ? Et moi aussi je ne veux faire rien qu'à rigoler et m'amuser.
    Je continuerai donc à lire le "Derrière Napoléon" de Nouratin !

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    1. Riche idée que la vôtre : tout ce qui précède n'est que du remplissage éhonté et indigne.

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  2. Mais alors finalement, vous allez le relire, Dosto, ou pas , du coup ?
    Bec

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    1. Je vais finir Crime et Châtiment, parce que j'y suis plus ou moins obligé (obligation toute personnelle, mais là même difficile à contourner), mais après c'en sera fini, je crois.

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  3. Imaginez l'œuvre gigantesque et grandiose que nous vaudrait la conversion de Zemmour à L'Islam !

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    1. Ah, je l'imagine très bien, dans le moindre détail de ses 850 pages !

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  4. Allons bon, si vous vous mettez à lire et critiquer les critiques soviétiques que vous avez l'insolence d' apprécier par ailleurs, vous allez encore effaroucher vos gauchistes les plus métastasés. Merci cependant pour vos explications de texte. Elles sont savoureuses, en ces périodes agitées -et festives.

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    1. Comme remède contre le festif, il n'y a pas mieux que Dostoïevski. À part Houellebecq, peut-être.

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  5. Si on peut dater le virage anti-révolutionnaire de Dostoïevski des Carnets du sous-sol , on notera que c'est ensuite qu'il a écrit Crime et Châtiment, L'Idiot, Les Démons et Les Frères Karamazov : comme "grande catastrophe littéraire" , on a connu pire...

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    1. Si je me souviens bien de mon billet, c'est à peu près ce que je disais.

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    2. Mais vous, Didier, vous vous contentez de dire, tandis que lui, il pense !

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  6. Mais au final, Goux, la recommandez-vous, cette biographie grossmanienne ?

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    1. Eh bien, au final, je la recommanderais, oui. Mais alors vraiment au final, j'veux dire.

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    2. Y'a pas de souci (hé! hé!)

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  7. On ne m'ôtera pas de l'esprit que les russes ont été bien inspirés d'inventer l'ut et la vodka, le reste n'est que de la branlette cyrillique.

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    1. Rassurez-vous, personne ne songe, ici, à vous ôter quoi que ce soit de l'esprit.

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  8. Votre Leonid Grossman, là, me fait penser à un autre intellectuel communiste, bien de chez nous, celui-là: Sartre avait commis un bouquin abominable où il considérait que Baudelaire était raté car il n'était pas révolutionnaire...

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    1. Vous caricaturez tout de même beaucoup ! Le Baudelaire de Sartre était tout de même très éclairant, pas tellement sur Baudelaire mais sur l'auteur. Qui a éprouvé le besoin de parler d'un écrivain ayant rêvé de vivre en symbiose exclusive avec sa mère et qui en a été brutalement privé par le remariage de la mère en question : exactement ce que Sartre a vécu lui-même. Du coup, il s'acharne sur Baudelaire (comme plus tard sur Flaubert) parce que c'est une façon de piétiner sa propre enfance. (Enfin, quelque chose comme ça…)

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    2. Ah oui, c'est le moins qu'on puisse dire: le Baudelaire de Sartre est plus éclairant sur Sartre que sur Baudelaire...

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    3. Oui mais le Sartre de Beaudelaire est pas mal non plus.

      J'avais oublié de troller ici.

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    4. Baudelaire qui a, par ailleurs, très bien parlé de Proust :

      Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
      Du passé lumineux recueille tout vestige !

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  9. Edité par Parangon... Cette maison d'édition crypto-soviétique fut créée, avec l'aide du KGB..., par le fameux (et pittoresque, et feu) escroc Maxwell (célébrité un peu oubliée, hélas).

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    1. Ah, ça explique bien des choses, en effet ! Cela étant, cela reste une biographie de qualité, malgré mes petites moqueries…

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