mercredi 31 décembre 2014

Géhenne, serpentins, cotillons et céphalée


Réveillon de Nouvel An : encore aujourd'hui, cette seule expression suffit à me faire frissonner d'horreur et de dégoût. C'est que j'en ai enduré un certain nombre, dans ma pauvre vie antérieure, où je n'avais même pas la consolation d'habiter sous de vastes portiques que les soleils marins teignaient de mille feux. C'était un cauchemar immuable.

Tout commence par l'ami qui, vous voyant échoué sur la berge festive, vous propose gentiment, et d'une voix gourmande, de vous emmener à la soirée dont il est l'un des invités ; vous dites oui. Vous vous retrouvez dans un appartement ou une maison inconnus de vous, au milieu de gens qui ne le sont pas moins, à l'exception de quatre ou cinq, que vous n'appréciez pas particulièrement mais à qui vous vous accrochez faute de mieux – et vous commencez à boire, ne serait-ce que pour la contenance que vous donne, croyez-vous, le gobelet de plastique que vous tenez négligemment dans la main qui ne manipule pas les cigarettes que vous carbonisez à la chaîne. Vous observez, d'un air que vous jugez souverainement détaché, les filles qui errent en même temps que vous dans l'appartement ; elles, en revanche, ne vous observent nullement, n'ayant, à votre endroit, conservé que le détachement. Vous commencez à vous faire tartir, vous augmentez la fréquence des gobelets de punch.

Vous vous croyez sauvé quand surgit un autre ami – en réalité un pilier de votre bar commun, dont vous seriez infichu de dire le nom de famille –, qui vous informe discrètement qu'il est venu ici pour tuer le temps, car d'ici une heure ou deux, il doit aller à une autre fête, qui, elle, contrairement à celle-ci qui est vraiment nulle, sera d'enfer ; bien entendu, puisqu'il le propose, vous le suivez.

Après avoir traversé pédestrement près de la moitié de Paris, vous vous retrouvez donc dans un autre appartement, tout aussi inconnu que le premier. Comme la soixantaine d'invités est là depuis trois bonnes heures, que les fenêtres sont évidemment fermées, que tout le monde boit, fume et s'agite sur une musique de merde assourdissante, il y règne une chaleur de bête et des odeurs qui ne le sont pas moins. Malgré, tout, un punch en valant un autre, vous marchez vers le buffet, d'où tout alcool raisonnable a depuis longtemps disparu. Vous commencez à vous dire qu'il serait temps, si vous voulez finir l'année en beauté, de vous mettre en quête d'une chaussure à votre pied, pour parler de façon imagée ; tout en subodorant que, comme l'année dernière et celle d'avant, vous allez rentrer pieds nus (pour filer la métaphore).

Autour de vous, car l'heure tourne Messieurs-Dames, il ne reste plus que des épaves imbibées (généralement de sexe masculin) et des boudins en déshérence (…) ; vous pourriez probablement vous taper l'un ou l'autre membre de ces deux sous-ensembles, mais vous n'avez déjà plus très envie. Entre quatre heures et demie et cinq heures, vous décidez que ça suffit comme ça, et vous rejoignez la rue en titubant ; naturellement, vous n'avez plus la moindre idée de quelle rue il s'agit. Ce n'est pas très important car vous allez, durant l'heure suivante, en parcourir trois douzaines d'autres, claquant des dents sous l'action conjointe du froid extérieur et du punch intérieur, à la recherche d'un taxi, qu'un autre fêtard repère et hèle systématiquement avant vous. À cinq heures et demie, ayant abjuré toute foi en l'humanité, vous descendez dans le métro, pensant que là, au moins, vous serez au calme et à votre aise. Il n'en est rien : le quai est encombré d'une humanité verdâtre et dépenaillée qui, elle aussi, comme vous, s'est rabattue sur la prochaine rame. Plus personne ne souhaite la bonne année à personne. Il est six heures et demie lorsque vous vous laissez enfin tomber sur votre lit ; auparavant, sur le palier du premier, vous avez croisé M. Lemonnier, frais comme un gardon de la dernière marée, qui partait prendre son service à la gare d'Austerlitz. 

Quand vous vous réveillez, vers deux ou trois heures de l'après-midi, vous êtes certain d'une chose, et c'est d'avoir un crâne ; pour le cerveau à l'intérieur, il vous vient comme un doute. En plus, la bouteille de Perrier est vide.

35 commentaires:

  1. " quand surgit un autre ami – en réalité un pilier de votre bar commun"

    Pourquoi ne pas désigner Nicolas Jégou par son nom ?

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    1. Les réveillons dont je parle ont au moins 30 ans : Nicolas était à peine né…

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    2. Qu'est ce que je viens goutte dans cette histoire ?

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  2. Horreur et putréfaction, la bouteille de Perrier est vide!
    J'en ai mal au crane rien que d'y penser. La langue comme du carton. Le souffle court.

    Plus jamais ça, se dit-on. (parole d'ivrogne...)

    Popeye

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  3. Ah Ah ! j'aime beaucoup ; vous voyez que ça existe les zombies !

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    1. Je sais bien que ça existe : j'en ai été un.

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  4. Pendant des années (30 ?), j'ai maîtriser les réveillons pour éviter ce genre de conneries. Uniquement avec des potes proches. Un prétexte pour se saouler la gueule. Cette année je ai rien de prévu. Ça fait bizarre. Du coup de le saoule la gueule le midi. Hop.

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    1. Les trois dernières années avant Catherine (1987 – 89), je rentrais chez mes parents pour le 31, comme je le faisais déjà depuis toujours pour le 24. Et je m'en portais très bien.

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  5. Et ce soir, vous remettez ça?

    Le Page.

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    1. Notre réveillon est déjà fini : blanc de poulet et endives, à la crème et au roquefort, accompagnés d'eau minérale. Et, pour suivre, un film de Wim Wenders : c'est vous dire la marrade…

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    2. Je constate avec plaisir que vous êtes devenu en peu de temps un fin cuisinier !

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    3. Je me suis contenté de couper les endives : tout le reste pouvait être fait avec un seul bras…

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  6. Réveillons, pièges à cons !

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  7. Waouh...
    C'est énervant. Quand on ne réveillonne pas, alors que ce que font les autres pourrait nous laisser indifférents, on attend que ce soit passé.

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    1. Mais ça me laisse parfaitement indifférent, moi ! Et ça ne m'énerve même pas.

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    2. Moi j'ai travaillé et j'en ai tiré une certaine satisfaction financière, confirmée au petit matin, en voyant quelques âmes en peine, déçues de leur soirée, ne sachant pas s'il devait regretter ou se réjouir que ce soit fini. Je me suis dit finalement voilà pourquoi le communisme ne fonctionnera jamais. Quand certains dépensent en futilité leurs économies d'autres les font grossir. Peu-être n'est ce qu'une chronique des joies de l'asociabilité !

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  8. C'est pour qu'on vous jalouse que vous racontez tout ça !

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  9. D'habitude je n'ai aucun concurrent crédible pour le pire réveillon. Alors que j'étais encore étudiant, ma copine de l'époque m'avait proposé d'aller à la fête qu'organisait une de ses collègues de bureau.
    Quand le frère de la collègue est arrivé, on a constaté qu'elle avait oublié de nous dire qu'il était paraplégique.
    Puis qu'elle avait également oublié de nous dire que tous les autres invités étaient tous handicapés à des degrés divers.
    Les handicapés sont souvent très boute-en-train : d'abord ils vous racontent leur accident avec moult détails cocasses et terminent par une note optimiste du genre "mais ça n'empêche pas d'être heureux".
    Donc pas de problème pour trouver un sujet de conversation.
    Le frère de la collègue nous a décrit la BMW spéciale avec accélérateur au volant qu'il venait d'acheter avec l'aide de l'Assurance Invalidité, prouvant que les paraplégiques peuvent être des beaufs comme les autres.
    Super ambiance, quoi.
    Et à minuit tout le monde a éclaté en sanglots, sauf les trois valides qui faisaient de leur mieux pour ne pas trop se réjouir de la nouvelle année qui s'annonçait...
    Ah oui, au fait, bonne année à tous.

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    1. En effet, il va être difficile de faire mieux.

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  10. Il 4h30 du matin,c'est le chat de ma fille qui m'a réveillé et j'ai le sentiment que 2015 sera identique que 2014 avec pour compagne , dame insomnie. Bonne année monsieur Goux.

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    1. Au moins, vous n'avez pas la gueule de bois (moi non plus : au lit à onze heures, j'ai dormi jusqu'à huit heures et demie…), c'est déjà ça !

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  11. Hier soir je vous ai souhaité une bonne année mais mon commentaire sera resté coincé quelque part.
    Donc à nouveau bonne année à vous !

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    1. Il n'est pas du tout resté coincé : vous vous étiez trompé de billet et vous le trouverez donc à l'étage en dessous !

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  12. Comme vous, je n'ai pas réveillonné de façon pochetronne, une boite de pâté Hénaff "millésimé" quand même suivi d'une "pomme d'orange" le tout arrosé d'une dizaine de demi que j'avais pris soin de boire antérieurement

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    1. Ah le pâté Hénaff... la joie du mataf!

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  13. Bien qu'imbibés, vos souvenirs sont étonnamment clairs je trouve ...
    Allez, bonne et heureuse année M'sieur Goux.

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  14. Souvenirs, souvenirs...

    Excellent billet hyper-réaliste : vivement 2016

    Janluk, http://www.tablerase.fr/

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  15. ma première cuite de st sylvestre -au champagne-je l'eût à l'âge tendre de 14 ans dans la maison de campagne costazuréenne de Pierre Lartéguy (vous avez bien lu), en absence d'icelui mais en présence de son ménate....(j'espére qu'à la faveur d'une telle révélation j'aurai un statut de contributeur privilégié sur ce blog en 2015! "tongue-in cheek"....)

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    1. Là, effectivement, je ne puis pas lutter ; ni sur l'âge précoce de la cuite, ni sur son environnement !

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  16. Aïe ! je voulais dire JEAN Lartéguy natürlich! la malédiction du premier de l'an a encore frappé!

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    1. J'avais rectifié sans même m'en apercevoir…

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