mercredi 24 décembre 2014

La Douleur

 
C'est une expérience curieuse, lorsqu'on se trouve sur un lit d'hôpital, que cette question immanquable, posée à peu près en ces termes : « Vous avez mal ? Dites-moi, de 1 à 5, où se situe votre douleur. » Il est impossible, au gisant entubé, de répondre à cette étrange interrogation. Celui qui est en proie à la douleur, non seulement ne connaît pas l'échelle en question (les médecins non plus, évidemment, et même encore moins), mais est totalement isolé des autres souffrants qui l'entourent sans doute. La douleur isole encore plus l'individu que la vie elle-même, c'est comme ça, il faut se faire à cette raison, même s'il est impossible de s'y préparer. On ne se prépare pas à la douleur, on n'apprend pas ses échelles fictives, on la découvre à chaque fois, on y réagit comme on peut. C'est pourquoi, aussi, il est vain de dire que celui-ci “est dur au mal” ou que cet autre a un “seuil de tolérance très bas” : nul ne peut savoir ce que le voisin endure, et selon quel mode ; pas de règle. Les médecins, dans ce domaine, sont souvent des ignorants présomptueux ; les infirmières les surpassent en savoir, parce qu'elles sont au plus près de la chair qui hurle ; elles plongent dans les yeux du malade, de l'opéré, de l'agonisant, elles posent leurs doigts à l'endroit vif ; et, souvent, elles savent sourire au moment judicieux ou, à l'inverse, ce qui est bien plus difficile, je crois, ne pas sourire ; les médecins, praticiens, chirurgiens, eux, sont le plus souvent à côté de la plaque, dans ce service après vente. Cela tient surtout au fait que les docteurs ne sont jamais là lorsque la nuit vient, ce moment très long où la peur humaine s'ajoute à la souffrance purement animale de la chair dérangée. Aucune personne bien portante ne saura jamais à quel point une nuit peut être longue et menaçante quand le corps se dresse contre soi-même ; ni combien la souffrance rallonge les heures, les rend épaisses et gluantes et interminables et terriblement pareilles. – Mais les silencieuses infirmières, quelque part, veillent.

32 commentaires:

  1. Voilà un billet joyeux et léger pour les fêtes. Merci !

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    1. J'ai failli faire un petit rajout entre parenthèses pour dire à peu près la même chose que vous !

      Mais, bon : j'ai récupéré Catherine aujourd'hui, dans une clinique rouennaise, où on venait de lui démantibuler, puis remantibuler l'épaule gauche. Elle avait très mal, on a fait semblant de faire réveillon, entre six heures et demie et huit heures, et elle s'est endormie, shootée aux opiacés.

      Enfin voilà, quoi…

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    2. Du coup, j'ai collé un Avé Maria de Schubert sur mon blog de connerie.

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  2. Cette vision de la douleur et du froid couloir de l'hôpital déserté est totalement réaliste. Et la douleur ne connaît pas de fêtes ni de convenances sociales! Souhaits de rapide rétablissement à Catherine.

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  3. Une pensée bienveillante à Catherine qui ne me connaît pas et que je ne connais pas.
    Hélène

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    1. merci, les pensés bienveillantes sont appréciés. et merci à adamastor aussi.

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  4. Quelque jour il faudra bien écrire une ode qui rende justice aux infirmières pour leurs seuls mérites, sans leur imposer cette sempiternelle comparaison avec ceux des médecins qui n'a pas lieu d'être.

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  5. Arrive un âge où il faut cesser de porter le sac de charbon.
    Vous devriez participer aux tâches ménagères, c'est moderne !
    Prompt rétablissement et ne pas mollir sur la pompe à morphine !
    Sincèrement,

    Laozeuladi

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  6. Prompt rétablissement à votre épouse,et merci pour les bons moments passés à lire vos textes.
    rocardo

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  7. Prompt rétablissement à Catherine de la part de nous deux !

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  8. Ceux qui sont passés par là savent de quoi vous parlez si bien.

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  9. Il va falloir renoncer au tennis !
    Bon Noël à tous les deux !

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  10. Oui, la douleur n'a aucun respect pour les fêtes religieuses.

    Rapide rétablissement à Catherine, et que tout cela soit vite oublié ( il est impressionnant , aussi, de voir à quelle vitesse les grandes douleurs sont heureusement vite oubliées : on se souvient d'avoir eu très mal , mais on ne se souvient plus du tout de la sensation douloureuse elle-même : c'est un peu comme quand on se réveille parfois en sachant qu'on a eu un cauchemar épouvantable , mais qu'on est incapable de se souvenir du contenu de ce cauchemar .)

    Ah, oui, au fait : cette question sur l'échelle des douleurs ne cherche nullement à les comparer aux douleurs des autres .

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    1. « cette question sur l'échelle des douleurs ne cherche nullement à les comparer aux douleurs des autres . »

      Je le sais bien ! Mais, comme vous le dites vous-même : on perd très vite le souvenir concret de ce que l'on a enduré ; par conséquent, lorsqu'une nouvelle douleur survient, comment faire pour l'apprécier ? Par rapport à quoi ?

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    2. Exactement : "par rapport à quoi" ? Je n'ai jamais réussi à répondre à cette question.

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  11. Il s'agit de l'apprécier sur le moment : ni par rapport à celles qu'on a pu éprouver dans le passé, ni par rapport à celles qu'éprouvent les autres.

    La question " notez-la sur une échelle de 1 à 5 " revient à poser la question : " Est-elle supportable, pourriez-vous supporter une douleur un peu plus intense , beaucoup plus intense , etc." ; autre technique utilisée : à l'aide d'une échelle visuelle analogique allant de "pas de douleur" à "douleur maximale imaginable", le patient coche l’endroit correspondant à l'intensité de sa douleur ressentie .

    Certaines procédures vont plus loin :

    -un questionnaire permet d'apprécier le retentissement de la douleur sur les émotions à l'aide de 14 questions fermées, car des études ont montré qu'une diminution de l’intensité de la douleur n'entraînait pas nécessairement une amélioration de la qualité de vie ;

    -à l'aide d'une échelle analogique étalonnée de 0% à 100%, le patient coche le chiffre correspondant au degré de soulagement de sa douleur par le traitement .

    La France a longtemps eu un gros retard par rapport à d'autres pays dans l'évaluation et le traitement de la douleur, car , contrairement à d'autres, nous avons longtemps estimé que la douleur ( un peu comme la fièvre pour les maladies infectieuses) était un bon indicateur de l'évolution de la maladie, et qu'il ne fallait donc pas l'influencer ...

    À noter que celui qui a introduit, en France, l'évaluation et le traitement de la douleur, et la création de " centres anti-douleur" (quelle qu'en soit la cause) , est un certain professeur Bourreau, qui a créé aussi un club de médecins dont le nom jurait avec leur spécialité : y avaient adhéré le professeur Vilain , un grand maître de la chirurgie esthétique; le professeur Ducimetière, spécialiste de la prévention de l' infarctus, etc.

    Désolé d'avoir été trop long .

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    1. Ça fait mal, l'épaule ! Pauvre Catherine !

      (Une échelle de 1 à 5 ? C'est un peu minable ! Pourquoi pas une échelle de 1 à 40 ?)

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    2. 1 à 40, c'est l'échelle qui est réservée aux pompiers, lorsqu'ils se font réparer les épaules.

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    3. Monsieur Arié : on n'est jamais trop long quand on a des choses à dire. Mais, bon : n'en abusez pas non plus.

      Le Pr Bourreau me plaît beaucoup.

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  12. Des opiacés pour le réveillon, ça change de la dinde. Tous mes souhaits de prompt rétablissement à votre épouse. Et bon Noël, malgré tout.

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  13. Ahn mon Cher, petite rectification, l'échelle analogique compte dix degrés, encore faut-il qu'on ait mis le patient au parfum avant l'intervention..! Ce qui est fait rarement je vous l'accorde. Quant aux médecins, dans mon service , ils sont là 24h/24h à 20 euros de l'heure pour le travail de nuit, ces putains de nantis de mes deux! Joseph au secours euh non vlad illitch...

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    1. Ah ben, dans votre service, évidemment ! Et encore heureux d'ailleurs !

      Cela dit, vous avez raison pour l'échelle : ça m'est revenu ensuite et j'ai eu la flemme de rectifier…

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    2. L'échelle notée de 1 à 10 appartiendra bientôt au passé. Trop discriminant pour les gens qui souffrent peu. On va la remplacer par des couleurs -ou des smileys, la ministre ne sait pas encore.

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  14. Demander de noter sa douleur à quelqu'un qui ne demande qu'à en être soulager c'est du sadisme je trouve.
    Dieu m'a épargné jusqu'à ce jour les douleurs physiques. Sauf une fois. Après un dîner plutôt frugal d'ailleurs, je me mis à rouler par terre, renvoyant ledit dîner. N'en pouvant plus je fis venir un médecin de nuit. Le diagnostique fut vite fait : un mauvais calcul cherchait son chemin dans mes reins. Et sur la fameuse échelle de la douleur, le parcours du petit cailloux tient une bonne place. Le docteur arriva dans une phase d'accalmie. Il s’apprêtait à repartir quand une nouvelle crise m'envoya de nouveau rouler sur le parquet. Alors il sorti de sa trousse une seringue et me fit la piqûre miraculeuse.
    Sur l'échelle de la douleur il connaissait la mienne.

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  15. Vaste sujet d'interrogation la douleur,plus encore,je découvre il y a peu que la douleur peut être exquise..a deguster?j'en doute.
    Dominique.

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  16. Votre dernier paragraphe est remarquablement écrit. Toute ma sympathie à Catherine.

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