samedi 14 avril 2018

Il ne faut jamais espérer, pauvre Lélian


Quel génie malin m'a poussé, hier soir, parce que j'étais victime d'une rupture de stock livresque, à tirer de son rayon la biographie de Verlaine par Troyat ? En tout cas, j'ai payé, et je continue, l'initiative au prix fort. Non que le livre soit mauvais : comme toutes les biographies écrites par l'académicien, c'est du travail honnête et sérieux, on ne se moque pas du client.

Mais peut-on imaginer une vie plus déprimante que celle de Paul Verlaine ? Même Dostoïevski n'aurait pas osé faire descendre aussi bas l'un de ses personnages (si, peut-être, tout de même…). C'est d'ailleurs à lui que fait souvent penser Verlaine, ou plus précisément à son homme du souterrain lorsqu'il pousse son cri de rage et de souffrance : « Moi je suis seul, et eux ils sont tous ! » Bref, me voilà tout chagrin depuis ce matin, comme si une partie des misères affligeantes qui n'ont cessé de gangrener le poète était restée collée à ma peau et refusait de s'en détacher. Cela ressemble à une gueule de bois carabinée qui durerait l'existence entière.  Rien ne réussit, jamais, dans cette misérable vie – exception faite des poèmes sublimes, bien entendu. Et quand quelque chose menace de se transformer en succès, même aussi pâle que possible, quand le mauvais sort semble faire un instant relâche, Verlaine lui-même prend sa relève et piétine ses moindres chances avec une efficacité diabolique.

Et puis, bien sûr, la question majeure, mais dont personne ne possède la réponse : comment font-ils pour cohabiter sous le même front immense, ces deux hommes ? D'un côté la brute alcoolique et violente, qui, fou d'absinthe, arrache son fils de trois mois du berceau et le jette contre le mur avant de commencer à étrangler la mère ; et, de l'autre, celui qui écrit quelques heures plus tard :

                                                     Écoutez la chanson bien douce
                                                     Qui ne pleure que pour vous plaire.
                                                     Elle est discrète, elle est légère :
                                                     Un frisson d'eau sur de la mousse !

Quel Dieu ou quelle malchance (les démons du hasard, qu'évoquera plus tard Apollinaire) s'acharne sur lui d'un bout à l'autre de ses jours ? Pourquoi, alliée au génie pur et lumineux, une telle existence, qui donne envie de s'asseoir par terre et de laisser les larmes venir ? Quel épisode plus atroce et pitoyable que la mort de la seule femme qui l'ait toujours soutenu, qui ne se soit jamais dégoûtée de lui ni de ses outrances, de ses plongées au caniveau, c'est-à-dire sa mère, Stéphanie ?

Nous sommes à l'été 1885, on vient d'enterrer Hugo ; Verlaine a trouvé à se loger dans un hôtel gourbiesque du quartier Bastille : il y occupe une chambre au sol en terre battue, au rez-de-chaussée, et n'a qu'un couloir à traverser pour rejoindre le bistrot des propriétaires du taudis. Tout s'illumine quand, une fois de plus, cédant à son appel, Stéphanie quitte son logement d'Arras pour venir habiter près de son fils : on lui donne la chambre située juste au-dessus de la sienne. Elle se mue aussitôt en garde-malade : l'hydarthrose cloue Paul à son lit. Mais voici venir un hiver humide et glacial, la vieille dame de 77 ans tombe malade, doit s'aliter : pneumonie. Au milieu de janvier,  l'état de Stéphanie empire, on perd tout espoir. Paul Verlaine demande à être monté à son chevet. Mais il ne peut pas se mouvoir, à cause de la jambe qui lui refuse tout service, et l'escalier est trop étroit pour laisser passer une civière. Paul reste donc en bas, sachant que, là, juste au-dessus de sa tête, est en train d'agoniser celle qui lui a toujours tout sacrifié. Et il sera hors d'état encore d'assister à son enterrement. 

Ce n'est qu'un épisode parmi des dizaines d'autres qui jalonnent toute une existence, dont les dernières années se résumeront presque exclusivement à une lamentable navette entre les garnis les plus sordides et les salles communes des hôpitaux parisiens, sous l'œil féroce et bête des deux prostituées qui le volent comme dans un bois, chacune à son tour et parfois en même temps. C'est pourtant cet homme-là qui affirme encore :

                                                    L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable.

La lueur doit être bien faible, certes. Mais Paul Verlaine, titubant sous les chocs et l'alcool, affirme qu'elle est là, qu'elle existe. Qu'elle résiste. Et qu'il la voit.

19 commentaires:

  1. Ah ben c'est malin ! Vous avez failli nous mettre le plomb! Heureusement que nous avons perpétré des frappes aériennes pour de rire sur la Syrie, sinon, je ne vous explique pas le week-end de merde que vous alliez nous faire passer !

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    1. Je dois reconnaître que Trump m'a un peu piqué la vedette…

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  2. J'ignorais que Verlaine fréquentait l'Assommoir, qu'il était une sorte de Coupeau battant femme comme plâtre.
    Un homme qui par ailleurs écrivit de si beaux vers. Dans les vapeurs de l'absinthe ?

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  3. Très belle biographie d'Henry Troyat qui a su restituer la difficile vie de Paul Verlaine. Votre article nous donne bien l'atmosphère de cette vie qu'il partagea un temps avec Arthur Rimbaud. Peut-être vécu-t-il là le meilleur en sa présence?

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    1. Je ne suis pas sûr que l'épisode rimbaldien soit si enviable que ça. Mais enfin, on ne peut jamais savoir…

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    2. les vrais paradis sont les paradis qu'on a perdus

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    3. Tout de même...

      "Toi le
      Jaloux qui m'as fait signe, me voici, voici tout moi !
      Vers toi je rampe encore indigne ! —
      Monte sur mes reins, et trépigne !


      Le bon disciple - Poéme de Verlaine
      http://www.wikipoemes.com/poemes/paul-verlaine/le-bon-disciple.php


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    4. Bah Rimbaud voulut chercher la gloire et la richesse en Afrique, il mourut finalement presque anonyme à Marseille veillé par une de ses sœurs.

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  4. Vous faites si bien passer le réalisme et l'émotion, qu'on pourrait penser qu'il vous a visité pendant votre sommeil.

    Hélène dici

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    1. Peut-être cette "visitation" s'est-elle produite :

      Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant…

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    2. .....
      "Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
      L'inflexion des voix chères qui se sont tues."
      Hélène dici

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  5. Et dire que nos artistes d'aujourdhui s'offusquent qu'on ne les subventionne pas assez, que la Culture n'est pas prise en compte, que le peuple n'y a pas accès.
    Mais qui en 1885 se préoccupait de Verlaine, ou même de Rimbaud !
    On fera une exception pour Hugo qui avait su faire sa publicité...
    Comme disait Adamo

    " Parfois, pauvre Verlaine, il lui faudra beaucoup pleurer ce soir..."

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  6. En en a trop dit peut-être des drames, des hontes, des repentirs ineptes, de l'anecdote et du ragot, l'essentiel étant, selon Ferré, "de dire qu'il est un des plus grands poètes français, ni parnassien, ni symboliste, ni rien dont on puisse retrouver les accents dans la poétique actuelle, savoir aussi qu'en 1960 il a « l'inflexion des voix chères qui se sont tues » et qui ne se taisent pas si tel est notre vouloir de l'œil et de l'âme, et qu'aucun artisan du poème « en forme » ne peut écrire sans se référer à ce pauvre Lélian"
    Léo Ferré, Préface aux "Poèmes saturniens", 1961.

    Il existe aussi une belle biographie écrite par Francis Carco, publiée en 1948, qui prend le parti de retracer sans fard la vie du « poète maudit », un bel hommage rendu à son incontestable génie.

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  7. Question "désespérance" en lecture, si vous n'avez pas lu "Viktor VAVITCH" de Boris Jitkov, ne lisez surtout pas la préface d'abord : les préfaciers nous dévoilent à un détour de phrase le devenir des personnages. Déjà le roman n'est pas gai gai à lire, mais savoir qui va s'en tirer ou qui va succomber à la fin, et comment, m'a gâché la lecture.

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  8. Preuve absolue que Verlaine est le plus grand poète de la langue française : Galouzeau ne l’aime pas.

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    1. Comment savez-vous qu'il ne l'aime pas ? Ne me dites pas que vous vous êtes envoyé son indigeste pavé quand même !

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    2. 25 d'occasion à partir de EUR 3,06 ... bon, pour 3 €, pourquoi pas... quoique....

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  9. Je me suis contenté de le feuilleter, ce qui est déjà trop, mais assez pour constater que le pauvre Lélian n’est pas élevé au rang des « voleurs de feu » (quel titre idiot !) par notre ami Galouzeau.

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