mercredi 18 avril 2018

Remarques basiques sur roman hassid

Le gang des frères Singer : Israël Joshua (à g.) et Isaac Bashevis.

C'est une ornière dans laquelle tous trébuchent un jour ou l'autre : au milieu d'une page parfaite, d'un paragraphe miroitant de toutes ses facettes, soudain la phrase idiote, la remarque saugrenue. Le mal, j'y insiste, ne frappe pas uniquement les romanciers tâcherons dans mon genre ; même les plus grands n'y échappent pas : on a tous en mémoire les fameuses vertèbres que Proust voyait au front de Tante Léonie.

J'y pensais tout à l'heure, poursuivant ma lecture de l'excellente Famille Karnovski d'Israël Joshua Singer. À la page 508 de l'édition Folio, je tombe sur cette phrase : « Quand l'oncle Harry pénétra dans le quartier juif, Jegor se mit à faire ouvertement la grimace, à éternuer et à tousser sans aucune nécessité. » Quelqu'un, dans l'aimable assistance, connaît-il ou a-t-il connu une seule personne capable d'éternuer volontairement ? Et, d'autre part, depuis quand l'éternuement est-il un signe de désapprobation ? Alors qu'il aurait été si simple que Jegor – cet adolescent pénible et touchant – se contentât de renifler, de soupirer, voire d'expectorer par la vitre baissée de la Chevrolet d'oncle Harry…

Évidemment, dans le cas d'un roman écrit dans une langue étrangère, on vient tout de suite buter sur la question : qui a commis la bourde : l'auteur ou son traducteur ? Irritante incertitude ! La seule solution serait de se reporter à l'œuvre originale, mais j'ai peur que mon yiddish ne soit bien rouillé…

*****

Par ailleurs, il serait bon que je me décidasse à tenter d'écrire quelque chose d'un peu sérieux sur les frères Singer, dans l'intimité de qui je vis depuis déjà quelques semaines, sur la manière dont leurs romans se croisent, s'interpellent, se répondent, y compris après 1943, lorsque Isaac Bashevis reste seul, du fait de la mort de son aîné. Il me faudrait aussi essayer de montrer en quoi et pourquoi le cadet me semble encore supérieur à son devancier dans les lettres, bien qu'Israël Joshua soit déjà un romancier remarquable. Et il faudrait dire un mot d'Esther Kreitman, sœur aînée des deux autres et elle aussi écrivain ; mais à un niveau sensiblement inférieur, m'a-t-il semblé, ce qui a fait saigner ce sens aigu de la parité que l'on me connaît.

Ce sera pour un autre jour : il commence à faire chaud, j'ai le jardin à tondre, avant de rejoindre les Karnovski de trois générations, qui, au seuil de la troisième partie du roman, viennent de quitter Berlin (à mon avis ils ont bien fait) pour Manhattan, où les accueille le jovial et volubile Hatskl, devenu Harry. Et d'autres romans du gang Singer m'attendent derrière.

21 commentaires:

  1. "J'y pensait...",oh putain, ça commence bien !

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    1. Ne vous découragez pas : je crois que, au global, ça va plutôt en s'améliorant.

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  2. "Vous autres intellectuels, à qui je suis aussi indispensable que le latin, faites de votre entendement, grâce aux livres que vous avez lus, l'égal de l'entendement de l'animal qui vous fournit les réceptacles de vos pensées...
    ...recherchez chez les écrivains classiques ce qui est clair pour le commenter, et les lacunes pour les combler; laissez les sucs corrosifs de votre estomac affamé aiguillonner votre bêtise paresseuse pour l'inciter à écrire ; que votre tête vide vous aide à sentir votre estomac vide ; collectez les variantes, les remarques... disputez afin d'exercer vos instruments du langage dans des efforts savants..., de démontrer la marche rapide de votre machine à idées par le mouvement rapide de son balancier, c'est-à-dire de la langue..."

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    1. Euh… bon, d'accord… y a qu'à faire comme ça…

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  3. Le yiddish est une langue très subtile car il y a une vingtaine de mots pour décrire l'odeur d'un pet au chou farci.
    Faut vraiment tout faire soi-même ici.

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    1. En revanche, le farsi est très pauvre dès lors q'il s'agit de parler des pets au chou yiddish. Comme quoi…

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    2. Bonne réponse, je vais essayer de faire le poids...chiche ?

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  4. Parfait, parfait. Et quand donc nous proposez-vous une exégèse de "Belle du Seigneur" dans l'admirable tétralogie d'Albert Cohen ?

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    1. Jamais : Belle du seigneur m'emmerde…

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    2. Cela ne m'étonne pas, vous n'êtes guère romantique. Jazzman, par exemple, l'est beaucoup plus que vous...

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    3. Nananèreuh...
      Je me souviens d'avoir fait une remarque très amusante (si si) à propos de Belle du Seigneur la dernière fois qu'on en a parlé, mais je ne vais pas donner le lien pour ne pas écorner mon image de romantique qui les fait tomber comme des mouches.

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    4. S'il vous plait, soufflez-moi cette date...

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    5. Je n'ai pas pu retrouver mon commentaire, mais j'ai dû écrire un truc du genre :
      Belle du Seigneur ? Je viens d'apprendre que c'est un roman, j'aurais plutôt pensé au nom d'un Labrador femelle.

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  5. Le personnage à gauche, sur la photo, ce ne serait pas Fantomas ?

    Blague à part : pourquoi diable ne pourrait-on tousser volontairement ? Quant aux vertèbres du front, il semblerait que ce soit une coquille plus qu'une bévue : c'est le mot "véritables" qui devait être imprimé, et non "vertèbres". Je tire l'hypothèse de ce blogue :
    https://lefoudeproust.fr/2014/03/le-bide-de-gide/

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    1. Je connaissais l'hypothèse de la coquille. Qui reste une hypothèse. Et puis, quoi : les "vertèbres" arrangeaient ma petite démonstration…

      Pour le reste, vous m'avez lu trop vite : je ne reprochais rien au fait de tousser (qui peut fort bien se faire volontairement) mais à celui d'éternuer.

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    2. Pour ce qui est "d'éternuer volontairement", j'avais entendu un jour à la radio, une dame qui semblait très experte sur le sujet, expliquer que l'orgasme était un réflexe comme l'éternuement. Je ne sais pas si vous pourrez en déduire quelque chose ?

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  6. On peut imaginer simuler une violente réaction allergique avec eternuements, larmes aux yeux et grimace justement pour marquer son dégoût.

    Les ados font ça très bien.

    You

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  7. Qu'apprend-Je ? Vous allez travailler (enfin,pas vous : Catherine,bien sûr. ..) pour une oligarque tchèque qui a racheté FD ?

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    1. Mais qu'est-ce que vous racontez ?

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    2. Ah, pardon, je n'étais pas au courant !

      C'est bien, avec un peu de chance, quand le magazine n'appartiendra plus à Lagardère, je pourrai peut-être retravailler pour lui à visage découvert…

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    3. A-t-on la moindre chance de devenir un écrivain célèbre lorsque votre frère cadet à le prix Nobel de littérature ?

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