vendredi 22 juin 2012

Le démocrate, ce despote de l'âme


L'honnêteté – ou peut-être une trouille irrationnelle d'être démasqué, allez savoir –, l'honnêteté, donc, si l'on s'en tient à elle, m'oblige à reconnaitre que je ne suis pas allé puiser le paragraphe qui suit à sa source (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Bibliothèque de la Pléiade, II, pp. 293-294) : je l'ai trouvé enchâssé dans un autre texte, de Renaud Camus celui-là, qui s'intitule L'Homme remplaçable et que l'on peut trouver ici. Néanmoins, la parole est à Tocqueville :

« Sous le gouvernement absolu d’un seul, le despotisme, pour arriver à l’âme, frappait grossièrement le corps ; et l’âme, échappant à ses coups, s’élevait glorieuse au-dessus de lui ; mais dans les républiques démocratiques, ce n’est point ainsi que procède la tyrannie ; elle laisse le corps et va droit à l’âme. Le maître n’y dit plus : Vous penserez comme moi, ou vous mourrez ; il dit : Vous êtes libre de ne point penser ainsi que moi ; votre vie, vos biens, tout vous reste ; mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous. Vous garderez vos privilèges à la cité, mais ils vous deviendront inutiles ; car si vous briguez le choix de vos concitoyens, ils ne vous l’accorderont point, et si vous ne demandez que leur estime, ils feindront encore de vous la refuser. Vous resterez parmi les hommes, mais vous perdrez vos droits à l’humanité. Quand vous vous approcherez de vos semblables, ils vous fuiront comme un être impur ; et ceux qui croient à votre innocence, ceux-là même vous abandonneront, car on les fuirait à leur tour. Allez en paix, je vous laisse la vie, mais je vous la laisse pire que la mort. »

Donc, si l'on en croit Tocqueville, pour se défaire des chaînes de ce despotisme light qui est le nôtre de plus en plus, le meilleur moyen serait encore de repasser par  la dictature, qui rendrait plus claire la véritable nature de nos chaînes virtuelles : ça ne va pas être facile à vendre aux masses petites-bourgeoises, un truc pareil.

24 commentaires:

  1. Un nouvel engagement politique ?

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  2. Nouveau ? Qu'est-ce que vous trouvez de nouveau là-dedans ?

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    1. Ben vous n'avez pas souvent défendu la dictature. La démocratie non plus, d'ailleurs.

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    2. Je n'ai pas l'impression de la défendre bien vaillamment…

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  3. Tocqueville avait vraiment compris comment tout cela finirait : http://koltchak91120.wordpress.com/2010/04/30/tout-est-ecrit/

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  4. L'homme remplaçable peut aussi se trouver là pour les utilisateurs de Kindle. Je me suis laissé dire que les possesseurs d'iPhone et d'iPad seraient aussi prochainement servis.

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  5. Je précise que je ne touche aucun pourcentage sur les ventes innombrables que va, n'en doutons pas, réaliser Renaud Camus de ses livres en ligne suite à ce petit billet…

    (Le lien de Messire Koltchak.)

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  6. Tout cela me fait penser qu'il faudrait quand même que je me décide à lire Tocqueville sérieusement, c'est-à-dire autrement que par petits morceaux sur les blogs des uns et des autres…

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    1. On peut trouver De la démocratie en Amérique en plusieurs formats, dont le Kindle, sur le site du Projet Gutenberg : http://www.gutenberg.org/browse/authors/t

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    2. Ah mais le pire, c'est que ce livre (deux volumes en Folio) est dans la bibliothèque depuis au moins quatre ou cinq ans ! Aucune excuse, le vieux fainéant…

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  7. Pour compléter votre collection :

    - L'Ancien Régime et la Révolution,

    - Souvenirs [sur la révolution de 1848],

    - Quinze jours dans le désert.


    Alexis de Tocqueville


    Un lecteur

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    1. Je possède également le premier cité… pas plus lu que De la démocratie.

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  8. Tocqueville m'a toujours semblé être un homme d'une suprême intelligence, alors même qu'il n'a pas laissé de grand livre. Son génie s'exprime à travers quelques fulgurances, la plupart bien identifiées et souvent citées, mais il faut reconnaître que se taper ses livres en entier est assez pénible, parce qu'il n'y a pas de doctrine de fond bien assurée. Il procède plutôt par remarques, à la manière d'un Burke auquel il me fait penser dans sa façon de procéder. Toutes les trente pages, il y en a une géniale.
    On pourra toujours dire qu'il nous bat tous, et de loin. Et j'en suis bien d'accord.

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    1. Un éclair de génie toutes les trente pages ? En effet, c'est déjà beaucoup.

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    2. Plutôt que de dire qu'il n'a pas de doctrine de fond bien assurée, il me semble qu'il vaudrait mieux dire que Tocqueville n'est pas systématique. Non pas par incapacité à l'être, mais par choix de ne pas l'être.
      Pour des raisons d'ailleurs assez semblables à celles de Burke, me semble-t-il.

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    3. Oui et non. On peut toujours mettre sur le compte d'une volonté le fait de ne pas construire un système, mais la philosophie réclame le système, en tout cas l'articulation des idées dans un tout cohérent. Cela n'enlève rien au génie particulier de Tocqueville - ou de Burke, dont l'oeuvre est encore plus disparate. Je voulais seulement souligner (maladroitement) qu'une lecture partielle de leurs oeuvres est possible sans grande perte, alors qu'il est difficile de ne lire que quelques extraits de Kant, par exemple, si l'on veut en retirer quelque chose. Mais c'est une question de regard, et après tout, qu'il n'y ait pas de Tocquevillisme, comme il existe un kantisme, n'est sans doute pas si grave.

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    4. Articuler ses idées de manières cohérentes est une chose - et je crois Tocqueville ou Burke très cohérents - les présenter de manière systématique en est une autre.
      Le problème est celui du rapport entre théorie et politique, et il me semble assez clair que Tocqueville ou Burke se méfient de l'intrusion de la théorie dans la pratique politique. C'est je crois une des raisons pour lesquelles ils évitent de présenter un "système" à leurs lecteurs. Cela fait en quelque sorte partie de leur "système" que de ne pas paraitre systématiques.
      Ce ne sont d'ailleurs pas les seuls. Je ne l'ai pas sous la main, mais vous pouvez trouver dans la préface que d'Alembert a fait pour l'Esprit des lois des réflexions très pertinentes sur le défaut d'ordre apparent de cet ouvrage, défaut qui justement n'est qu'apparent.
      Donc je ne serais pas tout à fait d'accord avec vous sur la lecture partielle. Mais en même temps mieux vaut de petits bouts que pas du tout.

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    5. Assez d'accord avec vous. On pourrait dire que Tocqueville avance dans la connaissance et la mise en forme de ses idées tout comme Montaigne dans ses Essais. C'est d'ailleurs ce qui le rend très lisible pour moi qui ne déteste rien tant que l'esprit de système.

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    6. Je prendrais l'exemple du fameux passage sur le gouvernement tutélaire, qui est un chef-d'oeuvre d'intelligence. On y voit une présentation minutieusement exacte de ce nouveau despotisme que Tocqueville décrit, à défaut de pouvoir nommer, et qui me semble assez correspondre au totalitarisme dans sa version démocratique. Seulement il s'agit d'une description, précisément, exacte et éclairante sans doute, mais qui ne remonte pas aux principes. Si Tocqueville, comme Rousseau, Kant, ou je ne sais quel autre philosophe classique, était remonté aux principes, il aurait formulé une anthropologie et pas seulement une description ; il aurait dit sur quoi selon lui une société est construite ; il aurait détaillé les liens qui unissent naturellement ou articiciellement les hommes ; il aurait fait le départ entre ce naturel et cet artificiel. C'est cette anthropologie fondamentale qui manque chez lui, alors qu'on la trouve chez Marx ou Rousseau. Attention : il ne s'agit pas de dire que ces deux-là sont dans le vrai et que Tocqueville ne les vaut pas. Je dis simplement que Tocqueville n'est pas philosophe, alors que les deux autres le sont, étant entendu qu'un philosophe peut se tromper et que Tocqueville, d'après moi, a raison contre les deux autres. On me dira que c'est l'essentiel, et que nul n'est tenu, pour dire des vérités, d'entrer dans une catégorie particulière, de s'inscrire quelque part et de prendre sa carte de philosophe patenté. Sans doute, mais la philosophie a ses exigences, elle doit rendre compte de tous ses réquisits, montrer ses sources, présenter ses principes et les articuler entre eux ainsi qu'à leurs conséquences. C'est l'exigence de Platon, de Descartes, de Hegel - enfin des philosophes, pour faire simple -, et c'est ce que ne fait que très partiellement Tocqueville. Son style lui-même n'est guère philosophique, puisqu'il avance par descriptions plus que par analyses. On est frappé de la justesse de son discours, mais on ne sait pas toujours pourquoi, car ses bases ne sont pas explicites. Ainsi, ce texte sur le despotisme démocratique, à mon sens, est une critique fine du libéralisme fondé sur l'individualisme (ce qui en fait bien un parent du totalitarisme), mais tout cela reste confus chez un auteur classé parmi les libéraux, et qui incontestablement a des accents (pour le moins) libéraux. Pour terminer, je dirais que cette absence de fonds anthropologique a nui à la postérité de Tocqueville, qui n'est pas très présent dans l'histoire de la philosophie. Et c'est un peu dommage.

      Chacun comprend j'espère que je ne fais pas la leçon à Tocqueville, que j'admire. C'est plutôt le moyen pour moi, Aristide, de vous renvoyer à la discussion que nous avons eu quelques fois déjà, à propos des fondements du libéralisme, qui sont bien proches de ceux du socialisme. C'est précisément ce genre d'incertitude, de confusion que rend possibles un auteur comme Tocqueville. Quand tout est mis à plat, on voit ce qui est compatible et ce qui ne l'est pas. Par exemple, la critique du despotisme démocratique faite par Tocqueville n'est pas compatible avec le libéralisme.

      Quant à Montaigne, cité par Koltchak, il illustre assez bien également cette légèreté du penseur non systématique. Qu'il soit agréable à lire (en version modernisée, quand même) et suprêmement intelligent et subtil, je n'aurai pas l'outrecuidance de le nier, mais peut-on vraiment qualifier de philosophe sérieux quelqu'un qui fait l'apologie des cannibales ?
      Je termine sur cette note d'humour, en m'excusant d'avoir saisi l'occasion de revenir (sans prévenir) sur un débat de fond.

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    7. Oui c'est un débat de fond, mais qui à mon avis ne porte pas sur le libéralisme mais sur la philosophie.
      La question est : l'activité philosophique telle que vous la présentez est-elle compatible avec la politique?
      Je dis ça très rapidement car je dois partir. J'essayerais de faire plus long ce soir.

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  9. Chose promise, chose due.
    Ce que vous dites présuppose que l’activité politique peut s’accommoder des mêmes exigences que l’activité philosophique : « rendre compte de tous ses réquisits, montrer ses sources, présenter ses principes et les articuler entre eux ainsi qu'à leurs conséquences. » etc.
    Cela n’est pas évident.
    Des auteurs comme Burke ou Tocqueville considèrent au contraire que l’intrusion de la théorie philosophique dans la pratique politique est une source de maux considérables. Burke est évidemment le plus emphatique sur ce point, lui qui voit à l’origine de la Révolution Française précisément cette tentative de modeler la politique sur des idées abstraites et systématiques. Mais Tocqueville le rejoint au moins partiellement, comme le montre par exemple sa critique de l’influence politique des hommes de lettres au 18ème siècle. La conséquence de cela est que Burke et Tocqueville se gardent bien d’écrire de manière systématique, pour ne reproduire le phénomène qu’ils dénoncent. Ce n’est pas qu’ils ne soient pas « systématiques » ou qu’ils n’aient pas « d’anthropologie », comme vous le dites, mais c’est qu’ils choisissent de ne pas l’exposer directement, car pour eux ce n’est pas ainsi que doivent se traiter les questions politiques.
    Je parle de Burke et Tocqueville mais je pourrais parler de bien d’autres auteurs. En fait, je crois, même de la plupart des philosophes à l’exception d’une petite minorité (je pense par exemple à Kant ou Hegel). La position de Burke ou Tocqueville ressemble assez, me semble-t-il, à la critique que fait Aristote de Hippodamos de Millet dans La Politique. Vous voyez qu’elle a un très ancien pédigrée.
    Le philosophe recherche la vérité, mais en politique ce qui est bien n’est pas forcément ce qui est vrai mais, comme le dit Cicéron, ce qui supprime un grand nombre de maux sans choquer un grand nombre de préjugés. Cela signifie aussi qu’il est tout à fait possible d’être politiquement libéral sans être philosophiquement libéral (c’est à dire - pour simplifier - sans penser que Hobbes a raison sur tout).
    Je ne sais pas si je m’exprime très clairement. J’écris rapidement et ce sont des questions compliquées, pour lesquelles il faudrait des volumes entiers. En tout cas, il me semble que le « non-systématisme » apparent de Tocqueville, Burke, Montesquieu, et bien d’autres, est tout à fait délibéré et découle de leur analyse de la politique. Peut-être ont-ils tort, c’est une autre question. Mais du moins faut-il leur reconnaitre le mérite de la cohérence : ils écrivent conformément à leurs propres conclusions.

    Une dernière remarque, juste en passant : je ne suis pas spécialiste de Montaigne, mais il me semble que vous sous-estimez beaucoup sa profondeur et sa cohérence, et aussi peut-être son ironie (même si j’ai bien compris que votre dernière remarque était sur le registre humoristique).

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  10. Vous bottez en touche, Aristide ! Votre argument consistant à distinguer politique et philosophie est un poil fallacieux, puisque précisément, quand Burke ou Tocqueville écrivent des livres, ils ne font pas (seulement, ou pas du tout) de la politique. Ils ne critiquent pas non plus l'intrusion de la philosophie dans la politique, ce qui serait absurde de leur part, mais l'intrusion de l'abstraction dans le réel. Ce que vous dites serait vrai si la philosophie était par nature une abstraction et une idiotie incompatible avec le monde réel, ce que nos deux auteurs ont eu garde de penser. L'appel chez Burke à la "sagesse des nations" , au préjugé et à l'expérience, contre le philosophisme des Lumières (françaises) découle d'ailleurs d'une tradition philosophique anglo-saxone (Berkeley, Hume et Thomas Reid : cf. les fameuses "Lumière écossaises") : on est bien dans la philosophie. Même remarque pour Aristote, dont l'anthropologie est encore plus fondamentale. Difficile de trouver plus systématique et plus "déduit" que les premières pages des "Politiques", et plus orienté vers l'interrogation de la nature humaine. Aristote commence par des questions de couple et de procréation, ne l'oublions pas. Si ce n'est pas de l'anthropologie, qu'est-ce donc ? C'est précisément ce qui manque, me semble-t-il, chez Tocqueville, et ce qui explique quelques contradictions ou obscurités. Encore une fois, on ne peut être libéral, donc individualiste, et en même temps dénoncer l'atomisation de la société démocratique, l'un impliquant nécessairement l'autre. C'est pourtant ce que fait Tocqueville. Mais je dois reconnaître en même temps que le libéralisme de cet auteur me semble souvent surévalué, ce qui diminue l'incohérence.

    Votre idée de la philosophie politique me paraît compatible avec celle de Machiavel, qui n'est pas un philosophe, mais un théoricien de l'action (ce qui est très bien, il ne s'agit pas ici de hiérarchiser, mais de distinguer). Mais avec Machiavel on ne construit pas une vision de la société, on la prend telle qu'elle est, et ce n'est pas du réalisme, mais un réductionnisme. Vous aurez du mal à savoir ce que Machiavel penserait vraiment de la légalisation du mariage homo ou de tout autre question sociétale, par exemple. Il s'en fout. Mais nous, nous en moquons-nous ? Si non, il nous faut bien une anthropologie, une idée de la nature humaine et de la société. Au passage, c'est l'une des différences criantes entre droite et gauche actuelles. La gauche a une anthropologie, hélas la plus nulle qui soit : le relativisme du tout culturel et le "genrisme" à deux balles, tandis que la droite ("républicaine", comme elle dit) s'en fiche. Tout ce qu'elle veut c'est ne pas trop taxer les riches.

    Bon, maintenant, il faut reconnaître qu'on se chipote sur des broutilles à propos de Tocqueville, qui nous apparaît à l'un comme à l'autre comme un maître, visiblement. Ce qui me titille, c'est votre réserve à l'égard de la philosophie disons "fondamentale" ou systématique. Vos articles (excellents) abordent toujours les questions sous l'angle sociologique, ce qui fait leur excellence d'ailleurs, puisqu'ils renvoient à des études anglo-saxonnes autrement plus pertinentes, mais moins accessibles, que notre sociologie française gauchisée à mort. Moi, il me semble qu'on ne peut faire l'économie de la philosophie. Ne prenez pas cela pour un reproche. Je vous ferais même l'aveu que c'est vous qui m'avez fait découvrir ces enquêtes sociologiques et en quelque sorte que vous m'avez révélé un pan de la pensée que j'ignorais. Je termine sur ce compliment (sincère) pour ne pas laisser penser que je me place en position de surplomb.

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  11. Non, je ne botte pas en touche je vous assure. En écrivant sur des sujets politiques, Burke et Tocqueville font bien de la politique. Ils cherchent à modifier les idées de leurs contemporains pour modifier leurs orientations politiques, et in fine leurs actions. Par conséquent ils font attention aux conséquences politiques possibles de leur écrits. Lorsque vous publiez vous pouvez être lu par n’importe qui, et lorsqu’il s’agit de sujets sensibles (en gros, la politique et la religion) il faut impérativement en tenir compte si vous avez pour deux sous de responsabilité. C’est ce qu’ils font.
    Ils cherchent à encourager chez leurs lecteurs une certaine modération, à considérer les questions politiques de manière prudentielle, au cas par cas, et non pas a priori. Non pas à poser à tout bout de champ la question du meilleur régime et pour chaque question à remonter aux principes premiers, mais à délibérer sur ce qui contribue le plus au bien commun en fonction des circonstances.
    Cela ne veut pas dire que eux-mêmes ne soient pas remontés jusqu’à ces principes premiers ou qu’ils ignorent que tout jugement politique repose en définitive sur une certaine « anthropologie » (entre nous soit dit, Machiavel aussi en a une). Mais ils sont parvenus à la conclusion qu’il était dangereux d’encourager les citoyens et les hommes politiques à aborder les questions politiques sous cet angle. Donc ils n’exposent pas leurs principes de jugement, ils les voilent. Ils écrivent sur la politique d’une manière politique, si je puis dire les choses ainsi. Vous parlez de contradictions chez Tocqueville. Personnellement je n’en ai pas trouvé. Des obscurités en revanche, oui. Mais en cherchant il m’a semblé qu’elles étaient sans doute volontaires, et une obscurité volontaire n’en est pas vraiment une.

    Mais je ne peux ni ne veux occuper le blog de Didier Goux avec de longues tartines sur ce sujet, et je ne crois pas non plus qu’il soit possible de résoudre ce différend en quelques commentaires de blog.
    Je voudrais donc simplement essayer de formuler aussi clairement qu’il m’est possible ce sur quoi me parait reposer la position de Burke et Tocqueville, et ce qui nous sépare.
    L’élément de la politique c’est l’opinion, l’élément de la philosophie c’est la vérité. Or il est impossible en ce domaine de remplacer l’opinion par la vérité. Donc la philosophie doit prendre garde lorsqu’elle intervient dans la cité. Même la cité la plus juste repose sur un noble mensonge, dixit Socrate.
    Par ailleurs je maintiens que cette tension entre théorie et pratique (philosophie et politique) était connue de la plupart des philosophes qui ont écrit sur la politique, et que cela affecte la manière dont ils écrivent. Même ceux qui paraissent jouer cartes sur table, comme Aristote ou Rousseau.
    Pour ma part je ne suis donc pas réservé vis-à-vis de la philosophie « fondamentale », je suis réservé sur l’intrusion de cette philosophie « fondamentale » dans la politique car cela me parait souvent conduire à des erreurs de jugement.
    Pour prendre exemple du sujet qui nous occupe, il me semble qu’un certain nombre de personnes sont opposées au libéralisme parce que derrière le libéralisme politique et économique elles voient l’homme de Hobbes, celui qu’il décrit dans le Léviathan ou le De cive, et qu’elles se disent « non, ce n’est pas possible ». Mais il n’est nul besoin d’adhérer à « l’anthropologie » hobbesienne pour défendre le libéralisme politique et économique. Je vais vous dire deux choses qui vous sembleront sans doute excessivement paradoxales : je crois que « l’anthropologie » de Tocqueville est beaucoup plus proche de celle d’Aristote que de celle de Hobbes, et je crois que si Aristote revenait parmi nous il serait un défenseur de la démocratie libérale.
    Evidemment je n’espère absolument pas vous convaincre par ces quelques brèves remarques, juste vous faire mieux comprendre quelle est ma position.
    Je prends congé en vous remerciant pour vos compliments, et au plaisir de discuter avec vous.

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