mardi 25 juin 2013

Les iconoréacs ont de bien saines lectures


Sur son tout jeune blog, presque encore emmailloté, Michel Desgranges écrit ceci, qui est très mauvais pour mes chevilles :

« Dans Mémoire d'en France , ouvrage où la critique littéraire égale en excellence et pertinence la peinture  de la société et de nos mœurs, M. Didier Goux appelle Lucien de Rubempré "ce petit con". La formule est violente, et la pensée juste, mais, à cette aune, quel qualificatif devrait-on appliquer à cette larve de Frédéric Moreau ? » Je vous laisse le temps de lire le développement qui suit cette question…

Que puis-je répondre ? D'abord, peut-être, que l'on ne s'attend jamais à beaucoup d'empathie pour ses personnages, de la part de Flaubert (non plus que de celle de Desgranges envers les siens, du reste ! Mais j'y reviendrai un jour prochain). La satire et la caricature ne sont jamais bien loin, si l'on songe au Homais de Madame Bovary, tandis que Balzac me semble échapper toujours à cette tendance-là. De fait, il ne “charge” nullement Rubempré, se contentant de nous le montrer tel qu'il est, avec ses faiblesses, ses rêves, ses appétits et ses candeurs, et de dérouler les conséquences inéluctables de ses traits de caractère. C'est ce qui le rend extraordinairement vivant, condition nécessaire pour qu'il puisse être profondément aimé par un lecteur (Oscar Wilde, par exemple) et violemment détesté par un autre (votre serviteur). Frédéric Moreau, lui, nous est “vendu” comme médiocre et velléitaire, l'auteur l'a voulu ainsi, on le sent pratiquement dès la scène d'ouverture, sur le navire fluvial Ville-de-Montereau ; c'est ce qui empêche chez moi l'animosité envers lui : l'impression d'avoir la main forcée, le jugement par trop sollicité.

Puis, il y a tout de même autre chose. Frédéric Moreau est certes une “larve”, pour reprendre le terme de Michel Desgranges, mais il n'est jamais malfaisant, alors que l'égoïsme de Rubempré est destructeur : demandez donc à la pauvre Coralie ce qu'elle en pense ; également à l'infortunée Esther des Splendeurs et Misères des courtisanes – et même à Vautrin, d'ailleurs.

Frédéric Moreau est quelque chose comme un gros mollusque inoffensif, quand Lucien Chardon est tout entier du côté des espèces nuisibles. 

(Je parlais plus haut du manque d'empathie de Flaubert : à la réflexion, on doit pouvoir, peut-être, faire une exception pour Bouvard et Pécuchet, qui me paraissent bénéficier d'une certaine tendresse de leur créateur. Attendons quelques jours pour voir ce qu'en pense le relecteur actuel…)

13 commentaires:

  1. Demandons également aux femmes ( la Marèchale, Mme Dambreuse, la petite Roque...) qui ont bénéfécié de l'innoffensivitè ( ? ) de Moreau ce qu'elles en pensent.
    Et si Lucien peut être "violemment détesté" par un lecteur admiratif ( et judicieux critique) , Frédéric n'est que dédaigneusement méprisé par un lecteur ennuyé.

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    1. Pas d'accord ! Ni la Maréchale, ni Mme Dambreuse, je crois, ne peuvent souffrir quoi que ce soit de Frédéric, précisément parce qu'il est ce mollusque que Flaubert a décrété. Après tout, merde, elles ne meurent pas, ces bonnes femmes ! Alors que Coralie, oui. Et Esther.

      (Mais c'est pénible, en tout cas difficile, cette discussion, car L'Éducation sentimentale est, pour moi, le sommet absolu de l'œuvre flaubertienne, de l'œuvre romanesque, en tout cas. Sinon, il faudrait parler des Trois contes, et j'en ai bien envie.

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  2. Si je me souviens bien Balzac décrit Lucien de Rubempré comme un beau jeune homme aux yeux bleus et aux beaux cheveux blonds bouclés. Dans mon jeune temps cette description m'avait fait fantasmer sur ce jeune homme si désirable. Je sais qu'il était aussi d'un caractère faible, rêveur, romantique en somme. Mais comme ça il a fait rêver bien des jeunes filles depuis le 19 ème siècle. Je pense que c'était voulu ainsi avec une douce ironie par Balzac, qui aimait mener son public féminin (et pas seulement féminin) par le bout du nez.
    Pour Flaubert je ne me prononce pas, car j'ai moins fréquenté ses romans. Mea maxima culpa.

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    1. Ana Maria, je vais vous avouer une chose : je vous aime beaucoup.

      Eh bien, il vous faut lire Balzac, absolument !

      Si vous voulez, je suis un assez bon guide balzacien…

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    2. Merci très sincèrement Monsieur Goux !

      En ce moment je lis "Les Chouans" (c'est un pur hasard : parce que j'ai trouvé ce roman en livre de poche, dans un vide grenier, pour 40 centimes d'euros. Balzac pour 40 centimes ça ne se refuse simplement pas.)

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  3. Jean-François Brunet25 juin 2013 à 22:04

    Avec un peu d"imagination, on se reconnait à chaque page de "Bouvard et Pécuchet". Cela ne se pourrait sans empathie de la part de Flaubert.

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    1. On se reconnaît ? Vous plaisantez, non ?

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    2. Jean-François Brunet26 juin 2013 à 12:56

      Absolument pas. Maîtriser la taille des pommiers, comprendre le sens de l'histoire, abdiquer toute compréhension du sens de l'histoire, prendre le réel à bras le corps, comprendre enfin quelque chose à la physique, avoir des idées bien arrêtées sur l'éducation des enfants, refaire le monde : Bouvard et Pécuchet ne font que mettre en pratique et pousser à un extrême immédiatement ridicule nos velléités, ambitions fugitives et mouvements de l'âme. Nous sommes souvent, à un moment ou autre, des Bouvard et Pécuchet en chambre, non? Moi oui en tous cas.

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  4. L'Education fut fort mal reçue à sa sortie ( sauf par la copine Dupin/Sand ) puis un peu, et de plus en plus, admirée, jusqu'à l'adulation présente.
    Cela révèle-t-il quelque chose, non sur le roman, mais sur les lecteurs?
    Comme une sorte d'amollissement du goût ? ( surtout après l'apéro ).

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    1. Adulation, adulation, vous exagérez ! Je connais pas mal de gens, et non des moindres, qui trouvent ce roman fort mauvais (à commencer par Sartre, mais enfin, Sartre et Flaubert, il y a un contentieux lourd…). Et je crois bien que notre cher La Varende ne le prisais guère non plus.

      Cela dit, je me demande si un seul des livres de Flaubert a jamais de succès à sa sortie ; je crois bien que non.

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