mardi 7 avril 2015

Autour de deux phrases


Dans la même double page (216 – 217) des Mémoires d'Hélie de Saint Marc, sous-titrés Les Champs de braise (Perrin, collection Tempus), je tombe sur deux phrases qu'il rapporte, dont la capacité de résonance me semble indéniable. La première lui est dite par un journaliste ; nous sommes en 1957, au plus fort de la bataille d'Alger. Le journaliste, qui n'est pas nommé, lui dit ceci : « Saint Marc, le pire est à craindre. Les démocraties n'ont jamais su combattre les ennemis de la démocratie. » Il semble, en effet, qu'en près de soixante ans elles n'ont toujours pas appris à le faire.

Ensuite, Saint Marc se met à parler de la torture, laquelle vient de faire en Algérie son apparition, sinon officielle, du moins admise. Il précise d'emblée qu'il n'a pas eu à affronter le terrible dilemme de ses camarades, officiers de la Légion comme lui, puisque, à cette période, il avait été détaché de son unité combattante pour entrer au cabinet du général Massu. Par conséquent, il s'interdit de porter un jugement sur ceux qui durent y faire face, de “prendre la pose du chevalier blanc”. C'est alors qu'il cite cette phrase de Saint-Exupéry : « Puisque je suis l'un d'eux, je ne renierai jamais les miens quoi qu'ils fassent. Je ne parlerai jamais contre eux devant autrui. S'il est possible de prendre leur défense, je les défendrai. S'ils sont couverts de honte, j'enfermerai cette honte dans mon cœur et je me tairai. Quoi que je pense alors d'eux, je ne servirai jamais de témoin à charge. »

Ne pas prendre la pose du chevalier blanc, refuser d'être témoin à charge, ne jamais renier les siens, accepter sa propre part de leur honte et les défendre malgré tout : combien aujourd'hui, et je ne veux nommer personne, sont enragés de faire exactement l'inverse ? 

Ces Mémoires de Saint Marc sont un livre essentiel, douloureux et revigorant tout en même temps ; un livre à lire debout, si je puis me permettre ce petit accès de grandiloquence. Comment, après cela, revenir aux dîners en ville de ce pauvre Pringué ? Il faudra bien laisser passer quelques jours.

37 commentaires:

  1. Du même auteur et du même acabit il y a "Les sentinelles du soir" que je recommande chaudement.

    Il y a quelque chose d'infiniment rassurant à savoir que de tels hommes sont possibles.

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    1. Je note et vais commander.

      Je suis pourtant moins rassuré que vous.

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  2. de Saint Marc... j'aime cet homme, il me rappelle quelqu un

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  3. Vous remarquerez, Jean-Pierre et Corto, que lorsqu'on parle de vrais hommes, dans la blogoboule, on n'est pas encombré par les commentaires…

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    1. Par les temps qui courent, il semblerait que les grands hommes soient autres. Les " progressistes " ont la cote, les autres, comme Saint Marc, nous sont vendus comme ringards ou totalement hors temps.
      Il y a quelques temps, notre très distingués ministre des affaires étrangères préférait faire l'éloge de Giap...

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  4. J'aurais fait le billet que je méditais, à propos du délicieux Gabriel-Louis Pringué, j'aurais trente ou quarante commentaires, à l'heure qu'il est.

    Je crois que je vais vraiment fermer la boutique, un de ces jours prochains.

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  5. Donc Ménard est bien un homme de goût. Et d'honneur.

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  6. Je crois que je vais vraiment fermer la boutique, un de ces jours prochains.

    Allons ! Un homme comme vous ne tient pas un blog pour lire des commentaires !

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    1. Eh bien, tenez, vous aurez été le dernier commentateur.

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    2. Essayez donc pour voir, et je vous garantis que je lance une pétition internationale contre votre prétention a fermer boutique

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  7. Mais ça va pas la tête ?
    Vous fermeriez votre blog avant que je n'ai pu vous dire qu'il y a certains Hommes qu'on ne peut lire que le coeur serré ?
    Je me souviens en particulier de cette page - car on m'a "subtilisé" le livre - où les soldats qui quittaient l'Indochine, ont été obligés de taper à coups de crosse, sur les mains des Vietnamiens dont ils avaient partagé la vie, qui s'agrippaient à leurs camions, car l'ordre était de les abandonner à leur sort.

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  8. On peut voir ici un large extrait du passage d'Hélie de Saint Marc à "Apostrophes", souvenir d'un heureux temps où les interviews ne ressemblaient pas encore à des réquisitoires...

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    1. Un heureux temps où ils n'avaient pas encore le contrôle total des média français.

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    2. On reste frustré que l'extrait ne soit pas plus long !

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  9. Mais pourquoi vouloir à tout prix "fermer" vôtre blog ; peu de commentaires : est-ce un problème ? Ou bien préférez-vous les niaiseries, dévidées par des bavards impénitents ? Et fermer les commentaires, finalement ?

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  10. Avant de faire des essais àlacon comme hier soir, vous pourriez vous souvenir de l'importance de votre bloguerolle dans ma vie internetique. Et les modernoeuds aussi étaient fermés, là où j'ai découvert Virgine B, merde, quand même.
    Quand j'ai un coup de blues, je clique sur son blog que j'ai mis en favoris et je me dis :
    - Elle fait en moyenne une faute de français par ligne.
    - Elle a le droit de vote.
    - Le connard qui l'a épousée a le droit de vote.
    - Leurs enfants auront le droit de vote.
    - Ils sont certainement tous Charlie Dreyfus, comme Kévin Zola...

    Et là je me dis qu'il faut agir, je me refais un café. Merci Monsieur Goux.
    Hélie de Saint Marc ? Ah mais j'ai retenu qu'il faut le lire debout en boue, sauf que là j'ai piscine, la prochaine fois sans faute. Et lire de cinq marques de fruits et légumes par jour, aussi, je retiens tout.

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  11. Non, Msieu Didier, vous ne fermerez pas boutique. Pourquoi, me demanderez-vous ?
    Parce que, vous répondrai-je, vous êtes un dealer, Msieu Didier.
    Et que votre came, c'est de la bonne ...

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    1. Et comme par hasard quand H16, son fournisseur quotidien prend une semaine de vacances. Encore un complot.

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    2. Je suis flattée. Le Maître vous paie pour me pister ...

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    3. Et que ce blog est une nouvelle salle de shoot.

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  12. Cette pensée d' Hélie de Saint-Marc n'est jamais que la reprise du vieux " Right or wrong, my country".
    Elle peut être considérée comme éthiquement admirable, mais elle discrédite son auteur pour tout échange intellectuel, puisque c'est un aveu ( qui a le mérite de la franchise) de mauvaise foi assumée.

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    1. Fidélité = mauvaise foi, du pur Elie Arié, sans additif ni colorant...

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    2. Vous ne voyez donc pas la différence de nature entre le lien charnel qui nous unit à certains hommes, aux nôtres, et la "discussion" intellectuelle ? Voudriez-vous que nous abandonnions notre identité, notre personnalité, avant d'échanger des "idées" ? Quelle idée, d'ailleurs, vous faites-vous des "idées", pour croire que nous puissions ainsi nous vider de notre propre substance en les concevant ? Croyez-vous vraiment en une objectivité pure ? Il y a seulement des hommes honnêtes qui disent clairement leurs engagements, et des BHL vils qui font croire qu'ils sont philosophes.

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    3. Il faut apprendre à lire : défendre ceux de son camp par principe, se taire s'ils sont indéfendables, ne jamais les accuser s'ils sont condamnables , ne jamais les critiquer si on les juge critiquables, c'est la mauvaise foi assumée ; d'autres ( le général de Bollardière) ont fait d'autres choix .
      Je ne porte pas de jugement de valeur sur ce choix éthique , je ne dis pas que tout relève du débat intellectuel : je dis que ce choix disqualifie celui qui le fait du débat d''idées.

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    4. C'est vous qui ne comprenez rien. Si je défends ma famille, par exemple, cela n'a rien à voir avec le fait de "défendre ceux de mon camp", comme vous dites. Réfléchissez là-dessus.

      Et relisez mon message précédent. Vous verrez que justement je parle du débat d'idées, qui ne saurait être aussi abstrait et pur que vous le croyez. Il est normal qu'un Français ne parle pas de la France comme un Chinois pourrait en parler, par exemple. Si vous avez la prétention de n'enfermer aucune passion dans vos idées, c'est que vous ne connaissez pas la vie.

      Bollardière était un con et un salaud, si vous voulez mon avis. Et je crois bien d'ailleurs que c'est ainsi qu'il est perçu dans l'armée. Trop facile de ne pas vouloir se salir les mains quand d'autres sont obligés de les plonger dans la merde jusqu'aux coudes.

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    5. N'oublions pas que la phrase dont il est question ici n'est pas de Saint Marc, mais de Saint-Exupéry, qui se retrouve donc lui aussi discrédité pour tout échange intellectuel. Pour ce grand pourvoyeur de sujets d'examens depuis des lustres, c'est un coup assez rude !

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    6. Doit-on considérer un témoignage devant un tribunal comme un "échange intellectuel"? Car c'est bien de témoignage à charge qu'il s'agit. L'absence, le refus de témoigner à charge n'est pas de la mauvaise foi. D'ailleurs, une recherche rapide sur Internet me permet d'affirmer que le droit de ne pas témoigner contre son conjoint existe dans le droit néerlandais et apparemment existerait également dans le droit Français. Un frère d'armes n'est pas un conjoint au sens légal du terme, certes. Allez toutefois demander à toute épouse d'officier de Légion Étrangère si elle ne trouve pas la dite subdivision d'arme une maîtresse bien exigeante quand son mari passe sa soirée de Noël avec ses légionnaires. Posez également la question aux enfants qui peuvent trouver ces sortes de grands frères adoptifs un brin envahissant à cette occasion. Ce lien de fraternité d'armes est par de nombreux aspects un attachement aussi fort que les liens du sang ou de la conjugalité.
      Témoigner à décharge quand on sait ses proches "couverts de honte" et "indéfendables", ça c'est de la mauvaise foi.

      Popeye

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  13. "Eh bien, tenez, vous aurez été le dernier commentateur." J'allais émettre un tweet de victoire quand je me suis dis qu'avec la vieille droite réactionnaire et revancharde il fallait toujours attendre le retour de flamme... Voilà, vous être toujours par minou....

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  14. Je ne commente pas souvent paske là, gépaltemps de m'asseoir devant un ordinateur. Et le soir, si je m'assieds, je préfère lire un livre. Ou rêvasser. Ou essayer d'entrevoir les petites chouettes qui viennent hululer tous les soirs dans les branches des pommiers, face aux fenêtres allumées.
    Mais j'ai eu peur quand vous avez fermé les commentaires. Je n'aime pas les blogs privés, je trouve que ce qu'on peut y dire résonne autrement.
    Tous ces bonshommes qui parlent d'honneur, de guerre, de civilisation perdue, et puis des adolescents, de jeunes adultes qui se font trier en fonction de leur religion et tuer au loin... toujours il faut recommencer qu'on meure, et j'aime tant le printemps, les stupides moineaux*, les fleurettes, les abeilles engourdies, les bourgeons des chênes... Je ne me lasse pas de regarder l'éclosion du feuillage des chênes, ces colosses qui enfantent chaque année des minuscules petites feuilles vert tendre, d'un vert idiot* et innocent, tendre comme le coeur tendre d'une laitue de jardin.
    * comme dirait Dorham, qui écrit des billets superbes en ce moment.

    Bon, allez, je vous aime.

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  15. On me raconte une histoire authentique bien sur:

    C'est l'histoire d'un bouquiniste qui voit un client occasionnel mettre UN pied dans sa librairie et lui jeter : "Vous avez mis en vitrine un livre de Monsieur de Saint Marc, vous ne me verrez plus!"

    Un quart d'heure plus tard le voyant dans la rue il lui confirme qu'il a toute liberté pour ne pas revenir dans sa librairie, mais qu'il lui doit une explication par courtoisie élémentaire.
    Il attend.

    Majeur

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  16. Désolé, j'ai vraiment la flemme de répondre à tout le monde.

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    1. Y'a trop de commentaires, c'est ça ?
      (Belle mobilisation en tout cas !)

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  17. Cher Monsieur Goux... Et si vous faisiez enfin ce que vous aimez ? sans contrainte...

    Vous écrivez un roman avec la règle de noircir deux pages du grand cahier tous les jours.
    Vous vous devez de renseigner le journal ce dont vous vous plaignez tout au long des pages d'icelui.
    Vous créez chaque jours un nouvel article de blog illustré d'une belle photo et si vous avez deux jours de retard, vous vous faîtes rappeler à l'ordre par vos commentateurs.
    Vous alimentez régulièrement votre blog de perles Modernoeuses ....

    J'aime bien vous lire mais je serais vous je ne résisterais pas à l'appel de la liberté.

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  18. Anna Plutonovna8 avril 2015 à 17:43

    Je viens de terminer la lecture d'un livre d'entretiens entre Hélie de Saint Marc et August von Kagenek. A lire, vraiment.

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  19. Et même l'"élite" se cramponne !

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  20. J'ai connu personnellement ce grand homme dont je respecte profondément la mémoire. Mais voici deux ans le général qui commandait la Légion m'a demandé d'écrire un article pour la revue "Képi Blanc" que j'avais dirigée pendant quelques années. Le sujet à traiter était: L'exercice du commandement à la Légion étrangère. Je vous livre ici un extrait de cet article qui faisait référence à ce grand soldat: "...En 1941 après les accords de paix de Saint Jean d’Acre, les hommes du 6ème régiment étranger d’infanterie, le régiment du Levant*, presque 3 000 malgré de lourdes pertes, rassemblés dans une enceinte, doivent affronter une redoutable alternative : rejoindre les rangs de la 13ème DBLE* ou rester dans ceux de leur régiment. Les légionnaires choisissent d’abord, viennent ensuite les sous-officiers et enfin les officiers. Cette hiérarchie est délibérée. Près de 700 cadres et légionnaires optent pour la 13. Les autres rejoignent l’Algérie. Un choix, quoique biaisé, était proposé à ces étrangers!
    Vers la fin de la guerre d’Algérie, considérant leur honneur bafoué par des décisions politiques contestables, et entendant mener une révolte à la fois personnelle et collective, des chefs, convaincus à juste titre d’être les dindons d’une douloureuse farce de l’Histoire qui semblait se répéter après l’Indochine - un autre abandon - ont entrainé dans une aventure sans lendemain, dans un engagement politique qui ne les concernait pas, des étrangers placés par la République sous leurs ordres et qui avaient fait le serment, en donnant leur parole, de servir la France avec honneur et fidélité ! Servir la France. Et elle seule.
    Pour légitime que fut leur combat, il était illégal. Convaincus de leur juste et future victoire, ignorant les menaces qu’ils faisaient peser sur l’existence même de la Légion, ces grands soldats ont utilisé d’autres soldats qui les ont aveuglément suivis par amour du chef et par obéissance, par discipline et esprit de corps, dans une lutte qui leur était étrangère. Quel choix fut proposé cette fois-ci ? ..."
    Même chez de grands hommes il y a des faiblesses.

    * 6è REI restait fidèle à l'Etat Français alors que la 13è DBLE a été le premier régiment constitué à rejoindre de Gaulle.
    PS. Veuillez m'excuser pour la longueur du commentaire.

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