jeudi 4 septembre 2008

La Petite Dame

Elle est minuscule ; elle disparaît dans son imperméable beige clair ; elle est courbée vers la terre ; elle a 72 ans, mettons ; le cheveu rare et agonisant ; elle avance à pas courts et incertains ; elle passe devant l'une des vitres réfléchissantes de l'immeuble au pied duquel je fume ; elle s'arrête ; se contemple ; et passe une main sur sa tête pour se recoiffer.

Blogueur aigri, malheureux, impuissant, illettré...

« Ah! La vieille garde lettrée et engagée se refuse, avec moi, au rôle qui incombe, en général, aux passeurs expérimentés, pour lesquels, tout aussi bien, je pourrai nourrir une certaine admiration. Gatti d'abord. Il me reçoit, s'ouvre de son désir de venir à ***** et je lui propose donc deux ans plus tard. Il traîne...

Vaneigem ensuite. Il semble qu'il ait apprécié un mien texte, lu dans son jardin, par une éditrice devenue depuis lors une amie. Il accepte que je lui soumette un questionnaire auquel il répondra. Voilà un an... Dans les deux cas deux hommes très âgés. C'est une explication plausible. Mais l'un, Gatti, se produit régulièrement en France. L'autre, Vaneigem, est certes pressé d'écrire ses derniers livres mais il consent, je viens de l'entendre, à remettre un texte à Siné, pour ce nouveau journal que crée le dessinateur. On ne connaît pas de production plus spectaculaire que celle-ci...

Ceci dit parce que tout se promet, y compris les réponses plutôt élogieuses d'éditeurs, et rien ne vient... Quand je songe qu'on publie Laure Pille sur la foi de sa jolie frimousse, Valls, Sarkozy et consorts ont devant eux de beaux jours. Que le spectacle continue donc puisqu'ils le veulent tous ainsi... »


Même pas de quoi rire... Certaine tristesse...

Pensez gras !

Au très digne Hoplite...

« Ah ! Quand croyez-vous que cette damnée guerre sera finie ? Je suis un homme si paisible ! Je préfère le son des cloches à celui du canon et le piano à la mitrailleuse. Ma seule ambition est d'habiter la campagne avec ma grasse petite femme et beaucoup de petits enfants gras. »

André Maurois, Les Silences du colonel Bramble.

Regarde les hommes bourrés

J'avais pourtant bien prévenu que je ne voulais pas de la presse, mais l'Irremplaçable a réussi à nous piéger. Nous, c'est 1) Le vieux Jacques, 2) Nicolas, 3) moi. Sur la photo, manque Tonnégrande, pas encore arrivé, ou déjà reparti, ou pas encore revenu (ce garçon est parfois un peu agité).

La soirée débuta vers six heures et demie pour s'achever cinq heures plus tard, ce qui est somme toute raisonnable. Elle fut animée, gaie, convenablement arrosée. L'andouillette sauce moutarde a fait ce qu'elle a pu pour éponger les liquides divers, mais c'était un combat perdu d'avance. Nous avons parlé de tas de choses et, bizarrement, je me souviens de presque tout - sauf peut-être de ce qui s'est dit durant la dernière demi-heure.

Il n'y avait en tout et pour tout qu'une seule possibilité de gaffe. Après avoir héroïquement résisté durant cinq heures, le vieux Jacques a fini par sauter dedans à pieds joints durant le dernier quart d'heure : on a bien ri.

Au retour, j'ai dormi, ce qui n'était pas gênant vu que je n'étais pas au volant. Ce matin, Catherine me dit que j'ai ouvert un oeil après le péage de Mantes-la-Jolie et qu'elle en a profité pour me demander une cigarette. Que je lui ai catégoriquement refusée, Dieu seul sait pour quelle raison (et encore). Ce qui a obligé la malheureuse épouse à s'arrêter sur l'aire suivante afin de prendre le paquet se trouvant dans son sac.

C'est parfois très con, un homme bourré. Souvent, même.

mercredi 3 septembre 2008

Côtes (de boeuf, du Rhône et autres lieux)

À l'heure où ces lignes (Louis-Ferdinand) apparaîtront ici même, et sous réserve de mort violente sur le périphérique extérieur, l'Irremplaçable et moi serons attablés devant une côte de boeuf, ou toute autre nourriture chrétienne, à la désormais célèbre Comète, en compagnie du plus illustre hôte de ce prestigieux établissement bicêtro-kremlinois (ou bistro-kremlinois, comme on voudra.) et probablement de quelques autres, également hauts en couleur - certains de naissance, d'autres par accointance trop marquée avec le beaujolais. On va essayer de se tenir correctement.

Mais peut-être, alors que vous lisez cet engagement hasardeux, est-il déjà trop tard...

Par temps humide...

À Nicolas, fan de parapluie...


« Connaissez-vous, interrompit Aurelle, l'immortel raisonnement de notre Courteline ? Pourquoi donnerais-je douze francs pour un parapluie quand je puis avoir un bock pour six sous ? »

André Maurois, Les Silences du colonel Bramble.

Autoportrait au cador

Plus le maître est con, plus le chien est fidèle.

mardi 2 septembre 2008

Imprévoyance de l'Irremplaçable

Enfin, nous l'avons fait ! Après avoir, des soirs durant, tourné autour du pot, ce soir, nous avons enfin réussi à aborder le problème de fond de notre couple et à parler de biiiiiiiiiiiiiiiiip ! (censuré) biiiiiiiiiiiiiiiiiiiip ! Ç'a duré un bon bout de temps et, ensuite, nous n'avons plus parlé de rien.

Fond sonore : John Coltrane en ouverture (juste pour se faire peur : on avait l'impression que M. Dorham allait entrer à tout moment et nous demander des comptes, c'était délicieusement terrifiant...), puis les deux sonates pour clarinette et piano (op. 120) de Brahms, par Michel Portal et Georges Pludermacher.

Carburant : - Irrempe : aligoté de Bourgogne.
- Moi : une bière La Géante + aligoté de Bourgogne.

Vers la fin de ce moment hautement privilégié, voyant déjà le cul de la bouteille, gros soupir de l'Irremplaçable : « C'est dommage que je n'aie pas pensé à acheter l'apéro de demain : on aurait pu le boire ce soir... »

C'est à ce genre de remarque qu'on peut vérifier, soir après soir, qu'au moins une fois dans sa vie on a fait le bon choix.
Lire une grammaire comme un récit de voyages.

lundi 1 septembre 2008

Mon corps est à nous !

À Son Excellence bbl


Deux sujets de conversation seulement, ce soir, l'un comme mise en bouche, l'autre faisant plat de résistance (à la folie ordinaire).

Je ne sais plus comment c'est arrivé, mais je me suis trouvé dire à l'Irremplaçable que je considérais comme anormal, durant les deux maigres mois que dure l'été, que de braves invétérés fumeurs se fassent refuser une table en terrasse, pour cause de non vacuité, et se retrouvent relégués en salle où ils ne pourront s'adonner à leur noble vice. J'ai donc émis l'hypothèse de faire voter une loi stipulant que, la température extérieure atteignant 20° c, les tablées de non-fumeurs se verraient systématiquement refouler à l'intérieur, à seule fin de nous laisser la place dehors. Avec de solides arguments, du type : « Vous vous êtes battus pour avoir de l'atmosphère non cancérigène ? Entrez, Messieurs-Dames, l'air pur est à l'intérieur ! » Catherine m'a fait remarquer que cela pourrait être l'occasion de créer un nouveau « petit métier de Paris » : l'accompagnateur-fumeur. Se tenant à proximité des restaurants à terrasse, il proposerait ses services rétribués aux tablées de non-fumeurs désireux de dîner dehors. Son seul travail, en dehors d'avaler un repas gratuit, consisterait à en griller une dès que le patron de la taule pointerait un oeil soupçonneux.

Puis, nous sommes passés aux luttes LGBTI. Je me préoccupe beaucoup, depuis 48 heures, des luttes LGBTI (qui me rappellent un peu le douloureux vaccin TABDT de mon enfance). Ce n'est d'ailleurs pas par rouerie que j'ai, hier, posé la question de la signification du sigle : je l'ignorais réellement, bien que me doutant, vu l'endroit où je l'avais ramassé, qu'il s'agissait des fonds de poubelle de la sexualité festive.

Festive, il faut voir. S'il est un adjectif qui, justement, ne correspond pas du tout aux commentateurs des 12 sexes (je fais un prix de gros) qui gargouillent dans les boyaux d'une certaine Mademoiselle, c'est bien festif. En revanche, ils sont très forts sur l'imaginaire et sur la création de mots et de concepts amusants. Par exemple, voilà une tribu - clairsemée, par chance - qui se sacandalise fort, apparemment, que notre monde soit hétérocentré. J'ai assez rapidement compris que ce vocable tout hérissé était aussi répugnant que "raciste", "xénophobe", "fasciste", "riche", sarkozyste" et d'autres de moindre gravité morale. Et je ne peux que partager leur indignation : dans un monde où à peine plus de 95 % des mâles et des femelles croient encore que la perpétuation de l'espèce passera par une union hétérosexuelle indéfiniment répétée, il est inique d'accorder la moindre audience à ces pratiques d'un autre âge.

Festive, néanmoins, non. Je suis tombé d'accord avec la précieuse Bbl qui, après être allée s'ébattre un court instant dans ce cloaque intestinal, a déclaré qu'elle jetait l'éponge (je ne veux même rien savoir de l'état de l'éponge) : il ressort de ces amas viscéraux une impression d'infinie tristesse et une certitude de camp de rééducation - rééducation est d'ailleurs un mot qu'on y emploie fréquemment, en se demandant gravement comment rendre la chose aussi efficace que possible. Dans le même temps, chaque intervenant a au coeur l'ardent désir de prouver qu'il vit dans le pire des enfers concentrationnaires ; qui en tant que femme, qui en tant que travailleur, ou que pédé, que gouine, que pauvre, que nègre, que... je vous laisse compléter la liste, nullement limitative, on le sent bien : le principal est de vitupérer contre les barbelés et les miradors.

Les miradors, justement. Là, se trouve l'ambivalence (apparente) la plus intéressante. Le mot "rééducation", fort prisé en ces lieux, donc, nous aide à la comprendre. Tous ces pauvres gens ne tiennent nullement à sortir du camp qu'ils ont édifiés autour d'eux-mêmes, par peur, je suppose, ou par incompréhension définitive du monde extérieur ; ils ne veulent pas abattre les barbelés par eux déroulés. Ils veulent s'en évader, d'une certaine manière, mais par le haut. Ils aspirent aux miradors. Et, pour peu qu'on les persuade que c'est bien la racaille fascisto-hétérocentrée qui a pris leur place dans les baraquements, ils se bousculeront à l'échelle, s'écraseront les orteils sur les premiers barreaux. La seule libération possible de la petite geôle sans fenêtre (sauf fenêtre de tir) qu'ils se sont bâtie, elle est là, au-dessus du dernier degré, sur cette plateforme carrée où la vue est si dégagée et le coup d'oeil idéologique tellement sûr.

En attendant, ils souffrent. Je crois qu'ils souffrent pour de vrai. Surtout les hommes, car il y en a ; deux ou trois : ils sont les malheureuses arpettes de ces tristes harpies. En un sens, ils me rajeunissent considérablement. Combien en ai-je connu, de leurs pâles grands-frères, dans les années soixante-xix, en ces temps premiers de féminisme virulent, qui hantaient les réunions de "groupes femmes", arpentaient les manifs en criant "Mon corps est à nous ! mon corps est à nous !" d'une voix vibrante d'espoir, non de lendemains qui chantent mais plus humblement de nuits qui ronronnent ?

Ils étaient systématiquement détruits par les mantes, soumis à l'écrasement d'un insoluble double bind. Qu'exigeaient d'eux ces agnelles au sein libre et au cheveu gras ? Ceci, schématiquement : « Si tu veux devenir un homme selon mes goûts, il te faut cesser d'être un homme. » Ils s'y employaient, persuadés que le Nirvanâ était juste derrière les fourches caudines. Jusqu'au jour où ils croisaient leur Vénus modern style, coiffée et de nouveau busto-cuirassée, au bras d'un hétérocentré qui ne savait même pas que le mot existait, ni la chose. D'ailleurs, ils n'existaient pas encore.

Aujourd'hui, trente ans après, les fils de ces malheureux - dont il n'est pas déraisonnable de supposer qu'ils ont fini impuissants, ou fous, ou mariés et pères de famille - les fils reprennent la même danse. Sauf qu'ils ne défilent plus dans la rue avec ces dames, ils se sont installés directement, bien au chaud, dans leurs entrailles.


Carburant : une 1/2 bouteille de chablis (décevant) et une bouteille de Muscadet "sur lie".
Environnement sonore : Anita O'Day, puis Marilyn Monroe.

River of no return...

dimanche 31 août 2008

Afin que j'aie l'air moins con...

Quelqu'un aurait-il une science politico-moderno-meschoses suffisante pour m'expliquer ce que sont les luttes LGBTI ?

Siouplaît...

Memento mori, et remets-nous la même chose

Ce soir, l'apéritif fut incroyablement sobre (une bouteille de muscadet à deux : voyez l'orgie...). Du coup, on a moins parlé, forcément. Comme l'Irremplaçable venait juste de terminer le petit livre de René Girard, Anorexie et désir mimétique, que j'ai moi-même lu avant-hier, nous avons évoqué le cas de ces mannequins actuels, maigres jusqu'à la décarnation (le mot est offert), phénomène dont Girard, dans l'entretien qui suit son texte, remarque qu'il commence à toucher également les top models masculins : les cowboys bodybuildés et légèrement transpirants, qui faisaient mugir nos filles et nos compagnes il y a encore une petite dizaine d'années, ont cédé la place à de petites crevures pâlichonnes, dont l'indice de masse corporelle doit à peine excéder la longueur de mon appendice reproductif.

J'ai fait remarquer à Catherine que non contentes d'être décharnées, blêmes et le plus souvent laides, les filles que l'on voit désormais dans Elle ou ailleurs (mais Elle est un excellent thermomètre, de ce point de vue) arborent en outre un air buté, agressif et, finalement, malheureux. Reflet de l'époque très certainement, puisqu'on croise de plus en plus souvent leurs homologues dans la rue, le métro, les blogs. Mais tout cela, me dira-t-on, est le résultat de l'oppression multiséculaire de ce monstre absolu qu'est le mâle hétérosexuel blanc : je compte revenir sur ce sujet d'ici quelques jours, si j'arrive à écrire quelque chose de point trop stupide.

La discussion - parallèlement à l'assèchement du flacon - s'est déroulée sur fond de Charlie Parker, des enregistrements s'échelonnant de 1949 à 1953, dont le somptueux Lester leaps in, enregistré au Carnegie Hall le 18 septembre 1949, dans le cadre d'une session réunissant Roy Eldridge (trompette), Lester Young (saxophone ténor), Bird himself et quelques autres à peine moins intéressants. Dans cet exercice, où il s'agit toujours plus ou moins de prendre le meilleur sur ses partenaires-rivaux, c'est Charlie qui l'emporte assez nettement sur Lester. Ce dernier avouera plus tard que, "naviguant aux instruments", il ne s'était même pas aperçu qu'il jouait avec Charlie Parker...

Pour finir, et puisqu'on a commencé avec lui, je vous livre l'ultime paragraphe du livre de Girard dont il vient d'être question :

« Quoi qu'il en soit, nous ne sommes toujours pas arrivés à la dernière surenchère. Nous devrions donc nous préparer à des choses encore plus spectaculaires et dramatiques. Si nos ancêtres pouvaient voir les cadavres gesticulants qui ornent les pages de nos revues de mode, ils les interpréteraient vraisemblablement comme un memento mori, un rappel de la mort équivalant, peut-être, aux danses macabres sur les murs de certaines églises médiévales. Si nous leur expliquions que ces squelettes désarticulés symbolisent à nos yeux le plaisir, le bonheur, le luxe, le succès, ils se lanceraient dans une fuite panique, nous imaginant possédés par un diable particulièrement malfaisant. »

Bonne nuit tout de même.
Le drame de l'exilée de Clermont : bourrée en Auvergne, seule à Paris.

samedi 30 août 2008

Nouvelle rubrique

On inaugure, ce soir, mais en fait hier, un nouveau libellé (voir plus bas). Il s'agit de rendre compte de ce dont l'Irremplaçable et moi parlons entre six et sept (des fois huit, voire neuf), lors de notre apéro vespéral. Si je m'en souviens, il va de soit, et si c'est racontable.

Le temps de venir ici, de la maison principale, j'ai déjà évidemment oublié l'essentiel de ces conversations si fluides qu'elles coulent aussi vite que les gorgées de bière. Et c'est bien (on me comprendra) ce qui les rend précieuses, ce côté évanescent, à peine palpable. Néanmoins, je crois me souvenir que nous avons parlé de :

- Marcel Proust. Notamment de ses rapports nettement névrotiques à la médecine. J'expliquais à Catherine que, fils et frère de médecins "haut de gamme", ce connard aurait pu survivre ne serait-ce que deux ou trois ans de plus, et terminer vraiment La Recherche. Et que j'étais fort triste que non. Je ne dois pas être le seul : nombre de proustiens - et parmi eux de bien plus brillants que moi - doivent par moment rêver de remonter le temps à seule fin de bourrer Marcel d'antibiotiques ou de je ne sais quoi, pour le prolonger jusque 1925.

- Plus étonnant : j'ai dit, un moment, que nous devrions pourrir la vie de notre maire et tenter d'obtenir de lui qu'il éteigne ses putains de lampadaires de rue qui ne servent absolument à rien, mais que, pour cela, il faudrait envisager de nous inscrire sur les listes électorales. A ma grande surprise, l'Irremplaçable m'a annoncé qu'elle ne s'inscrirait jamais, parce qu'elle ne voulait juger personne. Devant mon air incompréhensif, elle m'a rappelé que sa soeur, pas longtemps avant, avait été réquisitionnée pour faire partie d'un jury d'Assises. J'ai eu beau lui dire que la "chance" était presque aussi énorme que de gagner au loto, elle est restée su ses positions. (Mais, bon, elle avait bu.)

- Avant, on avait causé de trucs plus légers, mais je suis en train d'oublier, et je n'ai pas envie d'aller lui demander, sinon, elle va me refaire chier avec ses conneries de tribunal.

- Ah ! si A un moment, on parlait de sports de combat, je me demande bien pourquoi. Si ! si ! ça me revient : à cause d'un documentaire extraordinaire que j'ai vu, il y a quelques mois, concernant les procédures de recrutement au GIGN. (Si ça repasse, je vous le conseille, vraiment.) Je me suis souvenu, à cette occasion, d'un sergent parfaitement imbécile (je m'en étais aperçu dès cette époque), que j'ai connu au collège militaire de Saint-Cyr ( mon témoignage est ici, cliquer sur "témoignages et interviews" et repérer mon nom...) et qui était une espèce de champion de Close Combat (à côté de ça, le karaté est un truc de bisounours bobos). Il impressionnait beaucoup les gamins de onze ans que nous étions, ce sergent au regard vide et au sourire niais, en donnant (à notre demande) de grands coups de poing dans les gros piliers en béton qui se trouvaient là.

Un jour, le même, réunissant ses trois neurones, avait réussi à produire un calembour dont il n'avait pas semblé peu fier et qui (si j'en juge avec le recul) nous avait évité la punition. Nous pinçant en train de fumer dans les chiottes (coup de bol : il aurait pu nous prendre à nous branler de conserve, ce que nous faisions à chaque occasion), il avait réfléchi une poignée de fractions de seconde. Puis ses lèvres minces (que je revois parfaitement) s'étaient étirées en un sourire, et, expirant la satisfaction de soi, il avait laissé tomber, avec son accent méridional à la con :

On les connaissait fumisteu... Les voilà fumeureu...

Il était tellement content de lui, qu'on a pu s'égailler sans le moindre dégât collatéral. Comme quoi le Close combat ne prépare pas forcément à toutes les épreuves de la vie. J'avais onze ans et demi lorsque j'ai été confronté à ce brave homme (je dis cela sans ironie : je suis presque certain qu'il était en effet un brave homme) : comment, à cet âge, ai-je vu qu'il était stupide ? Et, plus profondément, ai-je eu raison ? Était-il stupide ? L'est-il ?

Autre chose, plus troublante : tout cela se passant en 1967 ou 1968, ce sergent doit avoir environ 70 ans à l'heure où j'écris (je sais qu'il en avait 30, alors, il en était fier). Quel homme est-il devenu ? Que la vie a-t-elle fait de lui ?
L'Italien, un Monsieur qui s'ignore.

vendredi 29 août 2008

Pour un autre jour

Vache ! j'avais des trucs super subversifs à vous raconter, suite à un apéro avec l'Irremplaçable. On a causé de pédophilie, d'excitations enfantines, de fillettes genre Comtesse de Ségur qui jouissent sur les genoux d'un tonton même pas pervers, elle m'a raconté des souvenirs torrides de quand elle était petite et sans un poil à l'abricot. Et puis... et puis, j'ai oublié. C'est con, hein ?

Mais vous avez tort de ne pas être venus : c'était assez excitant... Une autre fois, peut-être ?

Il nous prennent pour des truffes


Il y a des gens qui font des billets pour nous expliquer qu'ils se sont initiés à la conduite à gauche au Canada...

J'adopte un mot

Ce matin, au saut du lit, j'ai adopté un mot, celui forgé par l'excellente Bbl, pour désigner les révolutionnaires institutionnels (écolos, gauchistes, altermondialistes, féministes d'arrière-cour, etc.).

NORMOPATHE

Pour une définition complète et nuancée, se reporter chez elle, notamment dans la suite des commentaires. Sinon, pour une parfaite illustration de ce même mot, il y a le troupeau des commentateurs de Mademoiselle S (hormis Miss Bbl et moi-même, il va de soi...).

Regret culinaire

Si tu voulais manger du homard,
il aurait suffi que tu me l'écrivisses.

jeudi 28 août 2008

La fièvre

À M. Pluton


La fièvre, lorsqu'elle devient étale, et pour ainsi dire nonchalante, est une manière d'établir le contact avec Dieu. Ou, au moins, avec des contrées étranges parce que jamais vues. Ces quelques degrés supplémentaires (mais il n'en faut pas trop) font naître des plaines aux herbes bizarres, aux arbres tors, vaguement montueuses par endroits, dont on n'aperçoit pas la fin, tout en sachant qu'elle est sans doute là, proche, derrière le petit tertre qu'il est difficile de déterminer naturel ou humain.

Cette plaine est tout entière emplie de Dieu, malgré le soleil écrasant qui vous fait jaillir en eau, et le froid brutal qui s'abat soudain - et les dents claquent. L'homme, soudain plus petit que ce qu'il imaginait, marche sans avancer, il arpente en rêve éveillé, et pourtant le paysage change sans cesse. S'annoncent à l'horizon des villes fatiguées, d'un bleu méditerranéen, et juste après de colossales cités lovecraftiennes vides d'habitants gigantesques morts depuis longtemps, depuis si longtemps qu'on peut à peine les dire morts.

On marche. Le corps met une sourdine à ses besoins fondamentaux, tout en rappelant, chaque instant, ses exigences, qui ne peuvent plus être convenablement nourries, mais ne doivent pas être oubliées, sous peine de dessèchement physiologique - et peut-être pis. On attend avec une impatience résignée les rougeoiments du soir, les cris des corbeaux retour au nid, pour aller s'acagnarder à un rocher de granite noir, qui nous protègera tout à la fois des regards hostiles et des frissons intérieurs - croit-on. L'eau, qui fait défaut partout autour, jaillit de soi, salée et collante, et l'on sent, tout pareil, la nuit glaciale prête à couler de la même source organique.

On a un peu peur, mais pas tellement que cela. Il y a grâce au ciel - devenu invisible - cette bulle isolante, ovoïde et dure, impassible, qui protège des loups errants et des meutes d'humains saccadés en quête d'abreuvoirs. L'homme s'endort. Sommeil peuplé de courbatures fugitives, de visions trop présentes pour être honnêtes, de visages de femmes qui auraient dû être depuis longtemps oubliés, et qui l'ont été.

Durant le sommeil, la fièvre entretient le feu qui éloigne les bêtes dangereuses, aussi celles qui ne demandaient sans doute qu'un peu de réconfort. La fièvre ne fait pas de détail, elle globalise l'homme qu'elle a pris, elle le ramasse en boule, et il se laisse faire, finalement content qu'une puissance quelconque ait pensé s'intéresser à lui.