vendredi 16 juillet 2021

Le saint patron des modernœuds

Les gens qui, en 1867, arrivaient à Paris pour y visiter l'exposition universelle pouvaient facilement se procurer un guide, édité dans le but de faciliter leurs déambulations entre les différents pavillons. Le dit guide s'ennoblissait d'une préface signée de Victor Hugo – lequel était, rappelons-le au passage, supposé être un “proscrit”, victime crucifiée à son rocher anglo-normand par l'implacable tyrannie de Napoléon III… On pouvait, dans cette préface, tomber sur ce paragraphe, piqué au vol dans l'Histoire des Français de Pierre Gaxotte :

« Au XXe siècle, il y aura une nation extraordinaire. Cette nation sera grande, ce qui ne l'empêchera pas d'être libre. Elle sera illustre, riche, pensante, pacifique au reste de l'humanité [on s'étonne, là, de l'absence d'une H majuscule…]. Elle aura la gravité douce d'une aînée. Elle s'étonnera de la gloire des projectiles coniques et elle aura quelque peine à faire la différence entre un général d'armée et un boucher… Cette nation aura pour capitale Paris et ne s'appellera point la France. Elle s'appellera l'Europe. Elle s'appellera l'Europe au XXe siècle, et, aux siècles suivants, plus transfigurée encore, elle s'appellera l'Humanité [eh ! la voilà, notre majuscule !]… Le continent fraternel, tel est l'avenir. Qu'on en prenne son parti, cet immense bonheur est inévitable. »

Il faut relire ces huit lignes lentement, pour savourer toute la niaiserie qui s'y étale, pratiquement à chaque mot. Devant une bêtise aussi himalayenne, pour reprendre le mot de Leconte de Lisle, on comprend mieux pour quelle raison Victor Hugo reste l'écrivain préféré des Français en général, et en particulier des ravagés de l'avenir qui irradie et des lendemains qui vocalisent.

Saint Victor, patron des modernœuds – Everest in peace.

mardi 13 juillet 2021

Tout pass, tout cass, tout lass…


Ce matin, les imbéciles – majoritaires bêlants – et les malfaisants – minoritaires agissants – sont au moins d'accord sur un point essentiel : en français, on ne doit plus désormais parler d'un “passe”, mais d'un “pass”, évidemment beaucoup plus chic. Souhaitons donc, dans la foulée, la bienvenue aux pass-montagne, aux pass-partout et autres pass-lacets. 

Quant aux pass-droits, faisons-leur la plus entière et aveugle confiance : ils sauront toujours, par quelque tour de pass-pass, se sortir à temps de l'impass.

dimanche 11 juillet 2021

Des Salvien comme s'il en pleuvait

J'ignorais, jusqu'à une heure fort récente, qu'avait vécu ce moine de Lerins, auteur vers l'an 440 d'un long traité intitulé Du gouvernement de Dieu, et que l'on appelle quand on s'avise de s'intéresser à lui : Salvien de Marseille. Je suppose, aimables lecteurs, que votre ignorance doit être, sauf improbables exceptions, égale à la mienne. Il m'a fallu parvenir à la page 110 de l'Histoire des Français de Pierre Gaxotte pour découvrir son existence. C'est une découverte que je n'ai pas regrettée. Car voici ce qu'en dit notre Académicien :

« Pour défendre la Providence à qui les fidèles reprochaient de les livrer aux barbares, il répète que ce châtiment est mérité, parce que l'Empire recèle tous les vices, débauche, lâcheté, cupidité, esprit de révolte. Mais l'explication n'est valable que si les barbares, eux, en sont indemnes. Emporté par la logique de son système, il en vient donc, en dépit de tous leurs excès, à faire l'éloge des envahisseurs et à exprimer de cent manières la conviction que le triomphe des Germains sera le retour à la moralité. Les barbares sont humains, ils s'aiment les uns les autres, ils ont le culte de l'amitié, ils ont supprimé la pédérastie, la prostitution, ils ont restauré la fidélité conjugale. Et c'est un tableau idyllique de la conquête. Et ce sont des cris de joie parce que Mayence a été détruite, que Carthage est tombée, que la plus grande partie de la Gaule est occupée. On dirait que ce prêtre est désireux de préparer la défaite des siens en leur persuadant que leur résistance est non seulement inutile mais impie. »

Il me semble que nos actuels xénolâtres devraient se dépêcher d'élever partout des statues à ce Salvien visionnaire – et pensant si juste –, qui mériterait bien de devenir officiellement le saint patron, tout sucre et tout miel, de nos légions d'adule-Coran. On s'étonne même de ce que ce ne soit pas déjà le cas.

mardi 6 juillet 2021

Va te faire contaminer chez les Grecs !

Tout le monde a constaté comme moi (mais peut-être pas avec la même jubilation mauvaise) que, s'agissant du petit Chinois, son variant indien a brusquement muté pour devenir le variant delta, afin que ne soient plus insupportablement stigmatisés ces malheureux natifs du sous-continent, qui tordaient de douleur leurs mains décharnées à la seule idée qu'on pût les rendre responsables de suffocations puis de morts par milliers. Dans la foulée, j'ai cru comprendre que tous les variants, passés, présents et – on l'espère fermement – à venir, seront désormais désignés par des lettres de l'alphabet grec

Est-ce que je suis le seul à me représenter, avec une acuité à peine soutenable, les souffrances morales que vont désormais devoir affronter ces pauvres Hellènes, iliens comme continentaux, Athéniens et Spartiates confondus dans un même opprobre, désormais liés alphabétiquement à tous les variants et montrés du doigt par l'ensemble des peuples de la Terre qui, bientôt, vont commencer à se rabrouer les uns les autres au cri de “va te faire contaminer chez les Grecs” ? C'est une monstruosité qui doit prendre fin sur l'heure, je n'hésite pas à l'exiger ! 

En attendant que justice soit rendue, par élémentaire prudence et conformisme honteux, je vais cesser dès ce jour de parler de “petit Chinois” et utiliserai désormais l'expression de “petit upsilon” – laquelle, hormis peut-être une poignée de savants fous, ne devrait choquer personne.
 

jeudi 1 juillet 2021

Journal de Juin

Ce paysage de Franche-Comté 

parce qu'il en fut question en juin.

mardi 22 juin 2021

Audrey pulvarisée

Grâce à une phrase incidente dans le dernier billet de Nicolas, je découvre avec une certaine jubilation mauvaise, sans doute due à ma nauséabonderie congénitale et extrême-droitière, que la Mairie de Paris s'enorgueillit depuis quelque temps d'un adjoint à l'agriculture

Ou plus exactement, d'une adjointe – sans doute pour endormir la vigilance de toutes nos petites sœurs de parité aux aguets. En l'occurrence, la titulaire de ce poste clé est Mme Audrey Pulvar, ex-bouffonne télévisuelle chez Laurent Ruquier et, à ce qu'on me dit, plus ou moins journaliste dans une vie antérieure. 

Toujours d'après les rumeurs qui me parviennent, l'ex aurait été adoubée comme tête de liste pour la gauche parisienne – qui n'est pas obligatoirement liée à la Rive de même appellation –, lors des élections fantômes qui viennent de faire semblant d'avoir lieu, en s'offrant un premier petit tour sur la pointe des pieds. Il paraît que la dame n'y a pas rencontré tout le succès qu'elle était en droit d'espérer. 

Cela tient sans doute à ce que, dans sa campagne, elle n'aura pas suffisamment labouré le terrain.

dimanche 20 juin 2021

Ébriété calembourgeoise

Dans ses romans, Antoine Blondin semble en état presque constant d'ébriété. Je ne parle pas de celle que lui procurait l'alcool, mais d'une autre que je qualifierais de calembourienne – ou calembourgeoise, si je veux à mon tour m'y risquer une seconde. Voilà un homme qui ne sait pas s'arrêter à temps, lorsque les mots lui viennent sous forme de jeux. Prenons deux exemples tirés du début de la deuxième partie de L'Europe buissonnière – mais le phénomène pullule partout.

Parlant de l'exode français et de l'invasion allemande de mai 1940, Blondin écrit : « L'horloge s'arrêtait, le marguillier déménageait à la cloche de bois, le sous-préfet prenait du champ, le général couchait à la belle étoile. » C'est amusant, c'est léger, le lecteur sourit puis passe : effet pleinement réussi. 

Seulement, vingt lignes plus bas, il y revient et, du coup, devient insistant, presque lourd : « Le marguillier qui avait déménagé à la cloche de bois se tapait la cloche, le sous-préfet qui avait pris du champ faisait des vers, le général qui couchait à la belle étoile comptait les siennes. » C'est trop. C'est du surlignage intempestif. Le lecteur ne sourit plus, ou jaune, et se surprend à soupirer en direction de l'auteur quelque chose comme : « OK, mon vieux, on avait compris du premier coup… »

Même chose, plus avant de quelques lignes. Blondin commence ainsi une phrase : « Lorsqu'on apprit que le front se dégarnissait près d'Étampes… » Clin d'œil, sourire du lecteur, là encore objectif atteint. Sauf que Blondin l'intempérant se croit tenu d'ajouter aussitôt, entre tirets : « une histoire à se faire des cheveux ». C'est le verre de trop, celui qui vous brouille la vue et vous fait tituber – surtout si, comme c'est le cas, ce genre de “trop plein” se rencontre à tous les coins de page. 

Si bien que, devenu raisonnable dans son vieil âge, le lecteur barbouillé décide de se faire abstème et se résout à remiser Antoine Blondin derrière le comptoir, avec toutes ses bouteilles à peine entamées.

jeudi 17 juin 2021

Fait rarissime

Ce billet s'adresse à ceux de mes lecteurs les mieux nantis, qui disposeraient de 38 000 € dont ils ne sauraient trop quoi faire, et qui seraient par ailleurs, en matière d'automobile, à ranger dans la catégorie des m'as-tu-vu-quand-je-titille-le-champignon.

Il y a, en ce moment, au garage Ford de Pacy-sur-Eure, une Ferrari à vendre, exactement pour la modique somme sus-indiquée. Ce qui est, si je puis risquer le calembour, un fait rarissime. Je ne garantis nullement que le modèle soit conforme à celui présenté ci-dessus, mais je puis au moins en certifier la concordance de couleur.

Quant à moi, à qui le goût des monstres rutilo-vrombissants a passé depuis jolie lurette, si tant est que je l'eusse jamais eu, je me trouvais au dit garage pour y récupérer le volume “Bouquins” contenant les romans d'Antoine Blondin que, Dieu seul sait pourquoi – et encore –, j'ai eu soudainement envie de relire et qui, comme il se doit, s'étaient évaporés de leur rayonnage.

Je suis reparti de là aussi heureux que si je l'avais fait sur le cheval cabré – et nettement moins délesté d'argent.

vendredi 11 juin 2021

Staune, le monde est Staune

Je ne me souviens déjà plus comment j'en suis arrivé là. Peut-être par mutation et sélection naturelle, allez savoir…

Toujours est-il que, depuis quelques jours, délaissant pour un temps cette pauvre Joyce Carol, je suis occupé à relire les trois ouvrages de Jean Staune que je possède, à savoir : Notre existence a-t-elle un sens ? pour commencer, puis : Au-delà de Darwin, et enfin, celui qui est le plus récent des trois mais également, et d'assez loin, le plus polémique : La Science en otage.

Lorsque j'en aurai fini avec le dernier cité, j'ai d'ores et déjà prévu un genre de complément de programme : L'Évolution a-t-elle un sens ? de Michael Denton. C'est un peu fou, tout de même, quand on y songe, tous ces gens qui semblent passer leur vie à chercher des sens…

Enfin, tout cela pour dire que ce n'est pas demain que je me sortirai du Big Bang, de la double hélice de l'ADN, de Darwin ni d'Einstein, pour ne rien dire de ce brave Niels Bohr ;  ni, d'une manière plus générale, de la guerre paradigmatique dans laquelle je me suis bien légèrement engagé – guerre de coups de main et d'embuscades, guerre presque silencieuse, mais guerre bel et bien.

En tout cas, si je ne puis savoir combien d'heureux ce court billet engendrera, je suis au moins assuré qu'il fera un mécontent : j'ai nommé M. Brunet ; lequel, s'il n'est pas un grand-prêtre du néodarwinisme le plus “tradi”, en est tout de même le fidèle bedeau. J'espère qu'il aura la grandeur d'âme suffisante pour me pardonner ces relectures impies, sacrilèges et blasphématoires.


P.S. : si l'on tape “Jean Staune” dans le petit moteur de recherche situé en haut et à gauche de cette page, on trouvera les deux ou trois billets que j'ai déjà consacré à ses livres ; billets que, pour ma part, je n'ai pas eu la patience – ou le courage ? – de relire…

jeudi 10 juin 2021

En suivant les éboueurs…

La signification d'un acte, son sens profond, dépend en grande partie, ce me semble, du regard que l'on porte sur lui. Je pensais à cela il y a quelques minutes, en regardant passer les éboueurs.

L'ensemble de l'attelage est composé d'un camion-benne, d'un conducteur et d'un second homme chargé de transvaser le contenu des poubelles dans la benne : rien que du classique, en somme. 

À la ferme qui est derrière chez nous, et que l'on voit fort bien de notre terrasse, il y a toujours beaucoup de poubelles, plus des cartons et emballages divers empilés à côté. Arrivé là, et contrairement à ce qui se passe devant les simples maisons d'habitation à une ou deux poubelles seulement, le conducteur du camion descend de sa cabine afin d'aller prêter main forte à son coéquipier. 

« Altruisme ! Solidarité ! Sens de l'entraide ! » s'exclameront, ravis, les progressistes.  « Calcul purement égoïste ! grommelleront les pessimistes de la nature humaine : en aidant son acolyte, le conducteur du camion permet à la tournée de durer moins longtemps et sera donc, ainsi, rentré plus vite chez lui. » 

Il est probable que les deux auront raison, mais il resterait à déterminer dans quelle proportion, c'est-à-dire la part exacte de l'altruisme et celle de l'intérêt personnel. 

Une tâche d'autant plus délicate que cette proportion doit varier assez fortement selon que le camion est ce jour-là conduit par Marcel, “qui a le cœur sur la main, une vraie crème”, ou par Jean-Paul, “qui n'en a jamais rien à foutre des autres”…

Mes puissantes réflexions se sont arrêtées là, car il fallait encore que j'aille rentrer mes propres poubelles, irréprochablement vidées.

jeudi 3 juin 2021

La Fleur de l'Appenzell

Bien malin, au vu de son improbable nom, qui pourrait dire d'où, de quelle contrée à peine cartographiée, sort cet écrivain, Fleur Jaeggy : ça sentirait presque le pseudonyme goupillé à la hâte, à la va-comme-je-te-signe. La suite renforce cette impression de “pas tout à fait en place” : née à Zurich, contrée de langue allemande donc, ayant passé une grande partie de ses vingt premières années dans quelques pensionnats “internationaux” de l'Appenzell, vivant depuis le début des années soixante à Rome d'abord puis à Milan, cette Suissesse teutonne écrit en italien. C'est Marc Fumaroli – écrivain français au nom italien, on le notera – qui m'a tiré par la manche afin de me signaler l'existence de la dame. 

Son premier livre paru en France s'appelle Les Années bienheureuses du châtiment – titre assez peu engageant, je l'accorde volontiers. C'est Gallimard, “Du monde entier”, qui a publié ce bref récit d'à peine cent pages et c'est Jean-Paul Manganaro qui l'a excellemment traduit – pour autant que j'en puisse juger, le texte italien m'étant, comme de juste, inaccessible aux deux sens de l'adjectif. Car c'est bel et bien ce livre-là que j'ai acheté, reçu et commencé.

Le mince volume n'a pas eu à voyager beaucoup, pour arriver ici, puisque, durant un temps qui restera indéterminé, il a somnolé dans les rayonnages de la bibliothèque municipale de Saint-Jacques-sur-Darnétal – ainsi que nous l'apprend un coup de tampon donné au bas de la page 21 –, petite commune de la Seine-Maritime, comme nul n'en ignore. Si vous vous y trouvez un jour, en ce Saint-Jacques-là, sachez que vous pourrez y emprunter l'un des bus de la ligne 22, lequel vous conduira sans coup férir, du moins en temps normal, au centre de Rouen en trente minutes, ce qui n'est pas mal.

Mais revenons à nos années bienheureuses et à leur châtiment. Est-ce une lecture qui mérite que l'on ? Assurément. D'abord parce que ce n'est pas si souvent que nous est donnée l'occasion de séjourner en Appenzell, et encore moins dans un pensionnat de jouvencelles venues du monde entier (il y a même la fille d'un président nègre, lequel est accueilli par les pensionnaires avec tout le respect et l'enthousiasme dus à son rang). Ensuite parce que ce sera l'occasion de belles et répétées promenades, car, nous le savons tous, “dans l'Appenzell, on ne peut faire autrement que de se promener”. Et enfin parce que, dès la deuxième phrase, surgit le fantôme de Robert Walser, qui fut longtemps interné dans ces mêmes parages, qui y mourut même, et dont le haut patronage est toujours signe prometteur.

Cependant, méfiez-vous : si vous suivez Fleur Jaeggy dans ses tours et détours, sachez qu'elle est capable,  dans sa sage tenue de collégienne, d'ouvrir des gouffres sous la neige et de vous y précipiter sans cesser d'arborer ce sourire à la fois distrait et volontaire que l'on voit se dessiner dès les premières pages de son livre.

Vous voilà prévenus.

mardi 1 juin 2021

Sous le signe du chat


 Il fut fort félin, ce mois de mai.

dimanche 30 mai 2021

Petit vade mecum carolo-joycien


J'ai réussi à rester en vie, livre de Joyce Carol Oates, s'intitule en anglais : A Widow Story. Le titre original dit fort bien, et sobrement, ce qu'est l'ouvrage – alors que celui choisi par les éditeurs français pourrait aussi bien convenir à une femme ayant réchappé à un accident de voiture, à un cancer du sein, à la projection d'un film français contemporain, etc. 

Elle l'a publié en 2011, soit trois ans après la mort soudaine (une pneumonie et une petite infection dite “nosocomiale” par là-dessus) de Raymond Smith, qui fut son mari durant 47 ans. Car Joyce Carol Oates était Joyce Smith à la ville, et elle explique fort bien, dans son journal publié mais aussi un peu dans ce livre-ci, les différences qui peuvent exister entre ces deux “personnages”. 

J'ai réussi à rester en vie raconte, presque à la manière d'un journal de bord, ce que furent pour elle les premières semaines qui ont suivi la mort de Ray, la manière dont elle a dû endosser son nouveau costume, celui de veuve, les difficultés à y entrer et à l'admettre pour sien, les incompréhensions que cette vêture a entraînées, les tentations suicidaires qui ne devinrent jamais tentatives, les nuits sans sommeil et les journées sans courage, mais aussi la poursuite obstinée de la vie extérieure, sociale

C'est un livre qu'on devrait pouvoir offrir à toute femme venant de perdre son mari, comme une sorte de vade mecum, ou de Guide du Routard de la veuve. Mais ce serait peut-être mal pris…

dimanche 23 mai 2021

Mon marronnier du 23 mai

Je suis à droite sur la photographie. À gauche, mon oncle Patrick, plus jeune frère de ma mère, de trois ans mon aîné, et donc camarade de jeux de mon enfance. Nous sommes sur le trottoir du boulevard Fabert, Sedan, Ardennes, à l'époque où nulle voiture n'y passait (début des années soixante), parce que le pont sur la Meuse, au bout, n'avait pas encore été reconstruit : cette impasse nous fut un territoire d'enfance irremplaçable. À gauche de Patrick, le mur du parc de la Chambre de commerce, dont mon grand-père (son père à lui) était le concierge et l'homme à tout faire – vraiment tout. La troublante créature du milieu me demeure inconnue, probablement à jamais.
 

Bien  que très et précocement intelligent, je fus un petit garçon attardé sur le strict plan de l'orthophonie : à quatre ans, un certain nombre de consonnes se montraient encore rétives et ricanaient bêtement à l'instant de sortir de ma bouche. Un jour – c'était à Châlons-sur-Marne, ma ville natale que des modernœuds malfaisants ont depuis pompeusement rebaptisée Châlons-en-Champagne –, alors que nous arrivions de chez ma nourrice (comme je crois bien que l'on ne dit plus), ma très jeune mère et moi, à notre petit appartement de la rue Saint-Éloi, elle sur la selle du vélo et moi dans le petit siège juste derrière, j'annonce fièrement :


« C'est la tête à Didier ! »

Incompréhension de mes parents, pourtant adultes et, donc, omniscients. Leur réaction est en gros la suivante :

« Quoi ta tête, qu'est-ce qu'elle a ta tête ? »

Moi (un peu plus véhémentement) : « C'est la tête à Didier ! »

On examine attentivement le crâne de l'héritier, alors unique, on ne trouve rien de particulièrement alarmant, et même rien du tout. Pourtant l'héritier s'obstine, d'une voix sans doute plus forte et vaguement outrée : « Mais c'est la tête à Didier ! »

On doit probablement finir par me signifier qu'on ne comprend rien à ce que je dis, et qu'il serait bon que je fermasse ma mini-gueule de dauphin putatif : ça se faisait, en ces temps. Et, en effet, je m'écrase. Une demi-heure plus tard, ma mère :

« Tiens, on est le 23 mai, c'est la fête à Didier… »

Et moi : « Aaah, oui : c'est la tête à Didier ! »

Ma grand-mère paternelle (qui était là ce jour) me l'a resservie pendant plus de trente ans, celle-là. Et chaque 23 mai elles me manquent un peu – ma grand-mère et l'histoire.

lundi 17 mai 2021

Stock option

 Le roman de Joyce Carol Oates qui m'est arrivé aujourd'hui – et que j'ai aussitôt commencé à lire – s'intitule en anglais Middle Age: A Romance. L'éditeur français, Stock pour ne pas le nommer, s'est senti obligé de lui donner un titre mieux adapté au lectorat monoglotte qu'il espérait séduire par ici.

C'est donc avec une implacable logique qu'après avoir examiné très soigneusement toutes les options qui se présentaient à lui, du moins le suppose-t-on, il a finalement choisi de commercialiser son beau volume tout neuf sous le titre de Hudson River.

Rien à ajouter, je crois.

samedi 15 mai 2021

De la pérennité des mots-vaseline

Curieuse, l'évolution des termes “collaboration” et “collaborateur”, leur changement de tonalité au fil du temps. Aujourd'hui, on ne le sait que trop, traiter un homme de l'époque de collaborateur revient à le frapper d'ignominie pour les siècles des siècles ; dire d'un homme d'aujourd'hui qu'il a un esprit de collaborateur, pis : de collabo, c'est lui faire subir le même sort. 

Or, au départ, en 1940, le terme de “collaboration” a été mis à l'honneur par les partisans français de l'Allemagne nazie pour se définir et se promouvoir eux-mêmes. C'était ce que je serais tenté d'appeler un “mot-vaseline”, destiné à rendre moins douloureuse la réalité que l'on prétendait imposer aux Français avec leur assentiment et, si possible, leur enthousiasme. La couche de sucre enrobant la pastille de cyanure. 

C'était en somme l'équivalent de ce que sont aujourd'hui nos “vivre ensemble”, nos “quartiers populaires”, nos “jeunes”, etc. On n'est pas obligé d'être dupe, on ne l'était pas toujours à l'époque. Comme le prouve Maurice Garçon qui, dès septembre de cette année 40, note dans son journal que cela revient à évoquer la collaboration entre le cochon et le charcutier ! Comparaison qui ne vaut plus de nos jours puisque bientôt, sans doute, ce pauvre cochon sera banni de tous nos étals pour cause d'impureté constitutive. Mais enfin, on voit l'idée.

En revanche, pour suivre jusqu'au bout la comparaison, on peut toujours espérer que, dans un demi-siècle d'ici, le vent de l'histoire ayant tourné, les mots comme “vivre ensemble” susciteront le même dégoût indigné que celui de “collaboration” aujourd'hui. 

Mais il y faut beaucoup d'optimisme.

vendredi 14 mai 2021

In girum imus nocte

Revu hier soir le Monsieur Klein de Joseph Losey, film produit et superbement interprété par Alain Delon : grand film, effrayant et énigmatique, où l'effrayant jaillit directement de l'énigmatique, bien plus que des circonstances extérieures et historiques (statut des Juifs, rafle du Vel' d'Hiv'…). Quant à la composante énigmatique elle-même, elle vient, m'a-t-il semblé, de ce qu'à aucun moment le spectateur ne parvient à en savoir davantage sur ce qui se passe que Robert Klein lui-même. On erre avec lui dans une sorte de labyrinthe enténébré – In girum imus nocte – et on se rue derrière lui vers la seule lumière que l'on croit apercevoir au bout du tunnel. Évidemment c'est une lumière noire, puisqu'elle nous désigne le wagon à bestiaux qui va nous conduire où l'on sait, et que l'on s'empresse d'y grimper à la suite de M. Klein – qui a enfin, au sens propre et terrible de l'expression, réussi à devenir quelqu'un.

jeudi 13 mai 2021

Petit tour de chauffe

Voilà des jours et des jours que la température matinale se situe autour de cinq degrés frileusement celsius, pour ne pas s'élever à plus de quatorze ou quinze dans la journée ; et on ne nous annonce aucun changement pour au moins les huit jours qui viennent. 

Évidemment, il serait tentant d'ironiser à propos de ce satané réchauffement climatique, même pas foutu de faire correctement son boulot : c'est une tentation trop facile pour que nous y succombions. 

Car enfin, il ne peut pas être partout, cet infortuné réchauffement. Songeons qu'il est déjà fort occupé à dessécher l'Afrique subsaharienne, à faire fondre la glace des pôles, à déclencher des raz-de-marée en Asie du Sud-Est, à juguler l'impétuosité du Gulf Stream, à submerger puis engloutir des centaines d'atolls du Pacifique Sud, plus deux ou trois autres tâches urgentes qui ne me viennent pas à l'esprit pour le quart d'heure : on ne pourra guère, sans une mauvaise foi insigne, lui reprocher de ne pas être tout à fait au taquet pour ce qui concerne nos canicules à nous autres. Il est bien normal, et facilement compréhensible, que, comme chacun de nous, le réchauffement ait ses priorités, son cahier des charges

À titre d'encouragement réchauffiste actif, de pleine solidarité climatique, je pense que je vais aller un peu faire tourner le diesel, moi…

mardi 11 mai 2021

Billet d'intérêt – deuxième saison

La chose va sans doute paraître à peine croyable à M. Arié, mais je  me dois de la lui révéler dans toute sa brutalité : non seulement nous passons, ici, un nombre assez considérable de soirées à regarder des séries télévisées américaines, mais en outre il nous arrive de plus en plus fréquemment… de les revoir. Si, si, je vous assure.

Ainsi, depuis quelque temps, sommes-nous plongés dans la revision (qu'on ne confondra pas avec une révision) de Person of interest, dont nous nous étions pourtant avalé les cinq saisons il n'y a pas plus de quatre ou cinq ans.  (Aparté pour Nicolas : ne la cherchez pas dans les greniers de Netflisque : elle n'y est pas.) C'est le gros avantage d'être partiellement alzheimerisé : tout reprend l'éclat du neuf à une vitesse réjouissante. Nous nous en souvenons assez, cependant, pour savoir que nous “zapperons” probablement la dernière saison, voire les deux dernières, c'est-à-dire quand l'intrigue récurrente se ramifie, complique et embrouille de façon peu convaincante. 

Comme la série m'avait à l'époque, en 2016, inspiré un billet ici même, je me permets de le reproposer à l'aimable clientèle, après l'avoir dûment épousseté. L'original se trouve là, je le signale pour ceux qui souhaiteraient aller consulter les commentaires “d'époque”. Donc, voici :

 
 
On peut toujours se moquer, et de fait on ne s'en prive guère, du fameux Deus ex machina qui, voilà quelques siècles, permettait aux dramaturges ayant du mal, à la fin de leurs pièces, à “poser leur bombardier”, pour parler comme Frédéric Dard, leur permettait, donc, de boucler leur intrigue en faisant descendre des cintres une divinité bien arrangeante qui, de son souffle divin, remettait tout dans l'ordre et autorisait ainsi les spectateurs à quitter la salle avant l'heure du dernier métro. Il arrivait que l'habitant de l'Olympe fût remplacé par le roi terrestre régnant, et c'est une chose que l'on a suffisamment reproché à Molière.

On devrait pourtant en rabattre, de nos lazzis et de nos petits airs supérieurs, puisque nos “créateurs” se sont gaillardement remis à faire la même chose, au cinéma principalement mais aussi dans les mauvais romans – comme Millenium par exemple. Ce nouveau Deus ex machina, cette ficelle bien commode qui dispense de toute explication, puisqu'elle est elle-même l'explication, c'est désormais ce que nous appellerons “le petit génie informatique”, c'est-à-dire ce personnage – généralement jeune, mi-rigolo, mi-marginal, dont l'unique fonction est de promener ses doigts agiles sur les divers claviers disposés devant lui (dans son gourbi d'où il ne sort que contraint et forcé, ce qui ne se produit jamais avant le troisième tiers du film), afin de faire défiler sur ses écrans des colonnes de lettres et de chiffres, lesquels dispensent le scénariste de trouver une explication cohérente à ce qu'il entend nous faire avaler ; et que nous avalons en effet, puisque nous-mêmes semblons avoir admis le fait que tout ce qui passe par le filtre de l'ordinateur, aussi absurde ou hasardeux que ce soit, devient immédiatement recevable, de même qu'un aliment ayant transité par l'estomac et l'intestin est ensuite assimilé sans difficulté par l'organisme.

Un nouveau pas a été franchi il y a peu, notamment dans cette très intéressante série, américaine bien entendu, qui s'appelle Person of interest (au Québec : Personne d'intérêt, ce qui ne veut à peu près rien dire ; traduire en français est louable, à condition de savoir le français…). On y voit le Deus passer au second plan, au profit de la machina elle-même ; laquelle, par cette autonomie, acquiert une puissance formidable, et même des sortes de dons divinatoires dignes des Dei ex machina d'antique école. Ayant compris que, désormais, nul n'aurait plus le front de mettre en doute ce qui émane de la machine, si timidement que ce soit, les scénaristes ont choisi – judicieusement je pense – de ne plus rien nous expliquer du tout de son fonctionnement, ni même de nous montrer la dite machine qui, fort commodément, comme un dieu justement, est aussi bien partout que nulle part. Comment un assemblage de circuits électroniques peut-il prévoir l'avenir et repérer, à l'intérieur de l'entière population de New York, les individus qui vont être prochainement mêlés à un meurtre, soit comme victime soit comme auteur ? On ne nous en dira rien, nous sommant de nous contenter de l'affirmation, faite sur le ton de l'évidence tranquille, qu'elle le peut. Le plus étrange est que, tels des primitifs autour de leur totem, nous nous en contentons en effet.

vendredi 7 mai 2021

Bodyguard aussi (yapadréson…)

Depuis qu'il est devenu un éminent netflicard, Nicolas nous gratifie de billets parlant des séries qu'il enfourne tel un goinfre compulsif (et en V.F., ce qui est un péché quasi mortel, mais bon). Tout récemment, il en a pondu un sur une série anglaise intitulée Bodyguard.

Voilà des mois, nous avions, Catherine et moi, commencé à regardER cette chose, que nous avions abandonnée au seuil du deuxième épisode. Nous avons donc, subissant l'influence délétère de l'ogre du Kremlin, décidé de repiquer au truc et, cette fois, nous avons avalé les six parties de l'œuvre…

… À mon corps et mon esprit défendant ! Toute britannique qu'elle soit, Bodyguard est presque aussi ratée qu'une série française de modèle courant : scénario à la fois embrouillé et ennuyeux, rythme à peu près inexistant, acteurs approximatifs – notamment celui qui campe le personnage central de l'histoire, un transfuge de Game of Thrones et d'une série consacrée aux Médicis, pas terrible elle non plus malgré la présence de Dustin Hoffman.

Mais tout cela est compensé par un respect scrupuleux, tatillon même, du politiquement correct le plus exigeant. (Je pense d'ailleurs que l'expression n'est plus adaptée : il me semble qu'on devrait plutôt parler, désormais, de “politiquement forcé” ou de “politiquement contraint”. Passons.) Ayant rapidement cessé de suivre les piteux méandres d'une histoire sans intérêt, j'ai commencé à m'intéresser aux à-côtés. Et j'ai alors appris des choses que j'ignorais totalement.

Par exemple que, si l'on en croit ce que nous montrent les réalisateurs, la police anglaise est désormais composée à 50 % au moins de femmes, y compris les unités d'intervention armée – genre BAC ou GIGN – ce qui est bien sûr hautement crédible. Bref : une parité impeccable.

D'autre part, il apparaît, toujours si l'on se base sur ce qu'on voit, que la société anglaise comprend aujourd'hui environ 50% de noirs et d'Indiens, plus quelques Extrêmes-Orientaux pour faire bonne mesure. Et c'est un “dosage” qui est strictement respecté, y compris parmi les figurants les plus fugitifs (scènes de rue, passage dans une salle d'attente d'hôpital, etc. : à chaque fois, on est sûr de voir une moitié d'individus négro-indiens et une moitié de femmes – certains figurants ayant évidemment la chance de cumuler ces avantages).

L'affaire se retourne un peu contre les scénaristes. Car lorsqu'ils essaient de nous faire croire que tel assistant de LA ministre est bel et bien le méchant poseur de bombes, le téléspectateur avachi et plus ou moins somnolent n'y croit pas une seconde. Pourquoi ? Parce que ce personnage est joué par un acteur indien ! Or, le politiquement contraint exige que les méchants, les tordus, les traîtres, etc. soient des Anglais de souche, des blancs. Ce qui, bien entendu, se vérifiera dans le dernier épisode.

Finalement, je ne regrette pas d'avoir regardé Bodyguard : on se divertit comme on peut.

vendredi 30 avril 2021

Joyce et moi

 

Une idylle qui commence en avril

… et aucune rupture en vue pour l'instant !

mercredi 28 avril 2021

L'Arche de Noëlle


 Féminiser les noms de métiers est évidemment une très-excellente chose : qui aurait le front d'en douter ? Quelle cervelle (féminisation de l'antique et rébarbatif “cerveau”) dégagerait des vapeurs assez méphitiques pour oser remettre en cause une si formidable avancée, égalitaire et citoyenne à s'en pisser parmi ?

Seulement, le travail ne sera qu'à demi fait si l'on s'en tient là. Il est grand temps, frères bipèdes, d'étendre  cette bienheureuse mesure à tout le champ du vivant, de répandre sur tout le règne animal – on verra dans un troisième temps pour les végétaux, les champignons et les cailloux – les rafraîchissants bienfaits de cette onde égalitaire.

Que Dame rhinocéros se transforme donc dès aujourd'hui en une superbe rhinocérosse, pendant que, sous les mers, demoiselle calamar deviendra une fière calamare et que, sous la ramée, la promise du corbeau se métamorphosera en corbelle – et ainsi de suite. Bien entendu,  pour ne pas risquer une accusation de gynocentrisme, il conviendra de faire de même dans l'autre sens.

Ainsi, que l'otarie mâle qui fait tourner des ballons sur son nez devienne illico un otari, que le mari de la baleine massive se fasse balein et celui de la noire panthère panther (je laisse aux linguistes le soin de déterminer si l'on devra prononcer ce nouveau vocable panté ou si l'on gardera l'ancienne prononciation).

Le cas de la fourmi est un peu particulier. Il conviendrait, je pense, de parler désormais d'un fourmi et d'une fourmie, afin que les deux membres du couple soit correctement genrés. Et puisqu'on parle de la fourmie, il va de soi que le mâle de sa partenaire de fable devra se muer en un cigal.

Une fois ces indispensables réformes langagières admises et utilisées par tous-z'et-toutes, on peut être assuré que les relations entre les différentes espèces animales s'en trouveront délicieusement et définitivement apaisées, ainsi qu'on le constate déjà entre les diverses races humaines-qui-n'existent-pas, depuis qu'elles ont découvert le baume féminisant et se l'appliquent sur les muqueuses tous les matins après la douche.

Et demain, si nous ne le voyons pas nos enfants le verront, on s'émerveillera de ce que la guéparde et l'antilop pourront se croiser dans la savane sans plus jamais se regarder en chiennes de faïence.

lundi 26 avril 2021

Faux Amis


 J'ai reçu ce matin l'un des livres les plus connus, paraît-il, de Martin Amis, écrivain anglais dont je n'ai encore jamais rien lu. Dans sa version originale, le roman s'intitule Money. En français, il est devenu… Money, money.

Qui a bien pu avoir une idée aussi stupidement absurde ? Un traducteur saisi de démence ? Un éditeur sous acide ? Un commercial à tendances suicidaires ? N'importe : s'il est toujours de ce monde – l'édition française date de 1987 –, je donnerais cher pour entendre de sa propre bouche les justifications de l'hurluberlu ayant eu une aussi mirobolante inspiration, tenter de comprendre par quel tortueux chemin psychique il en est arrivé à cet énigmatique redoublement, et aussi par quel tour de force il a réussi à l'imposer aux dirigeants des éditions Mazarine autrement qu'en les saoulant abominablement juste avant le brain storming fatidique.

Il me reste à espérer que l'ensemble de la traduction du roman ne sera pas à l'image de celle du titre. Sinon, il va m'être, je le crains, bien difficile de faire Amis-Amis avec ce Money, money.

vendredi 23 avril 2021

Pour Élie Arié (mais les autres peuvent entrer aussi)

 

M. Arié, rendu quasiment fou par le racisme viscéral qui est le sien de notoriété publique, M. Arié s'est plaint en commentaire de la meringue chocolatée (je crois savoir qu'on ne peut plus parler de “tête de nègre”) qui illustre le billet précédent. Comme je suis prêt à tous les sacrifices pour conserver la maigre clientèle qui me demeure, je lui offre cette photo de Joyce Carol Oates, prise il y a déjà quelques décennies, l'écrivain étant désormais confortablement installé dans l'octogénariat.

Je l'ai choisie pour son côté irrésistiblement désuet, étrangement hors du temps, et aussi parce que Mrs Oates y semble le résultat d'un curieux mix de Virginia Woolf et de Joan Baez, sans qu'on puisse décider avec certitude si elle va se mettre à gratter de la plume ou de la guitare. Malheureusement, les années passant, la dame a assez rapidement pris l'apparence d'une sorte de “féministe foldingue”, ce que pourtant elle n'est nullement, si on en juge par ses écrits.

Mais la vraie raison de son apparition en ces lieux est que je suis, depuis deux jours, occupé à relire cette très prolifique romancière américaine : pour partie son journal (1973 – 1982), pour partie son superbe roman intitulé Nous étions les Mulvaney, dont il se trouve que j'ai déjà parlé ici même.

J'espère que M. Arié sera satisfait et abandonnera toute idée de désertion de ce blog : je me verrais très mal en train de brailler des Élie ! Élie ! Lama Sabachtani ! à tous les vents de la blogoboule…

mardi 20 avril 2021

L'énigme de l'écrivain fantôme (et noir)


 Mon regard balayait paresseusement le rayon des Américains – juste en dessous des Anglais et à gauche des Hispano-Portugais : pouvez pas vous tromper –, quand il est tombé sur lui. 

Percival Everett

En dépit de mon crypto-alzheimerisme, je conserve toujours un vague souvenir des écrivains qui dorment debout dans mes rayons, même si le contenu de leurs livres m'est redevenu opaque.

Là, rien.

J'ignorais totalement, il fallait se rendre à l'évidence, qui pouvait bien être ce Percival-là. Pourtant, avec un prénom pareil, j'aurais dû en garder au moins un semblant de trace mémorielle… Mais non, rien. Et ce n'était pas un mais bien deux romans de lui qui se trouvaient là.

Qui avait bien pu signaler ce garçon à mon attention ? Les gens dont j'incline à suivre les recommandations littéraires sont fort peu nombreux , et je n'en voyais aucun qui pût m'avoir aiguillé vers cet écrivain-là.

Car, a priori, après une rapide visite à Dame Ternette, je voyais bien qu'il avait toutes les raisons de me déplaire. (Et, non, sa couleur de peau n'entrait pas dans les dites raisons : que mesdames et messieurs les vigilants veuillent bien rengainer leurs assignations à comparaître, au moins pour le moment.) Songez donc : un directeur du département de littérature dans une université californienne ! Et, facteur aggravant, marié avec une essayiste, spécialiste des questions de genre, de race et de maternité : le fond de l'horreur, l'alpha et l'oméga de la guignolerie post-moderne.

Pourtant, à un certain moment de ma piteuse existence, j'avais bel et bien acheté deux romans de Percival Everett. Ensemble ? Le second après avoir lu – et donc aimé – le premier ? Dans l'ordre de leur parution première, ils s'intitulent Effacement et Blessés.

Hier, j'ai relu le premier des deux (350 pages chez Actes Sud). Sans que, jamais, le moindre lumignon ne se mette à clignoter dans mon cerveau pour me dire que, oui, en effet, ce roman avait déjà été lu. 

Il y a du bon et du moins bon, dans l'histoire de ce professeur d'université, aussi noir que son créateur, auteur de romans très intellectuels et invendus (sa marotte est de réécrire les tragédies grecques antiques, ce qui m'a fait penser à quelqu'un…), et qui, un jour, par dépit, “pond” un court roman ressortissant à ce qu'on pourrait appeler la “littérature-de-ghetto”, dans ce qu'elle peut avoir de plus frelatée et clichesque. Naturellement, ce roman qui le dégoûte profondément se met à marcher du feu de Dieu, ou du diable. 

Le bon côté est que Mr Everett n'hésite pas à enfoncer les portes du politiquement correct, de l'antiracisme de convenance, en profitant assez malicieusement de sa propre couleur de peau, qui agit ici à la façon d'un pare-feu ou d'un gilet pare-balles : un romancier blanc écrivant le tiers de ce qu'il se permet aurait déjà été poussé au suicide par les ligues de vertu idoines, ou au moins à la démission de son poste universitaire.

Le mauvais côté vient de ce que le romancier ne parvient pas tout à fait à oublier qu'il est professeur de littérature et qu'il se croit obligé de nous montrer qu'il connaît et possède toutes les ficelles avant-gardistes. En bref, il fait un peu trop le malin. Mais enfin, comme on dit : “ça se lit”.

J'ai ouvert Blessés ce matin, entre le premier et le deuxième café. Celui-là, je suis certain de l'avoir lu, même s'il ne me dit absolument rien. Parce que j'ai pris des notes sur la page de garde. Notes qui, relues avant le roman lui-même, ne font qu'épaissir un peu plus le mystère, dans la mesure où elles me demeurent totalement opaques. Les voici telles que rédigées à l'époque (mais quand, bon sang de bois, quand ?) :

Cruauté ––––> tj humaine, tj inconsciente. (Sinon : barrières)

Animal le + humain : le chat.

Pourquoi le chien n'est-il jamais cruel ?

––––> Scène du Coyotte (––> Zoé)

––––> Recueillir 1 animal

––––> Végétariens

Après vingt pages du roman, la seule chose que je suis en mesure d'affirmer, c'est que Zoe (sans accent) est un chien. 

Pour le reste, on verra en cours de route. Ou bien on ne verra rien.


(Ceux qui voudraient savoir à quoi ressemble Percival Everett iront frapper à la porte de Dame Ternette, Blogger me refusant toujours la moindre possibilité photographique. Et comme je n'ai pas l'intention de le supplier à genoux…)

mercredi 14 avril 2021

À hue et à dia

 


« Entre la droite et la gauche, il y a la différence qu'il y a entre ce qu'on dit de moi et ce que je dis de moi. L'homme de droite, en général, est dit de droite.  On le parle. On l'accuse. On le définit. Être de droite, c'est être dans une attitude passive, une situation de défini. Masochisme. L'homme de gauche, en revanche, se dit de gauche. C'est de lui-même que vient sa propre définition. Quand il le dit, il manifeste en même temps une immense satisfaction de son être. Il faut entendre ce qu'il dit de lui-même comme un soupir de satisfaction. »

Philippe Muray, Ultima necat II, Les Belles Lettres, p. 15.

mardi 13 avril 2021

La femme syndicale


 « On n'est jamais traité de misogyne par celles à qui on plaît, comme c'est curieux. Ce sont toujours les autres, celles qu'on ne désire pas, qui parlent au nom de celles qu'on désire. Technique syndicale, elles se sont elles-mêmes nommées déléguées, elles revendiquent la place des employées. En se plaignant au nom de celles-ci, elles se donnent l'illusion d'être celles que vous désirez ; mais elles savent bien que ce n'est pas vrai, elles vous injurient donc avec une énergie redoublée. »

Philippe Muray, Ultima necat III, Les Belles Lettres, p. 306.

 

Quelques pages plus loin, ce très bref dialogue, qui n'a rien à voir avec ce qui précède, mais bon je fais ce que je veux :

« – Quand je n'aurai plus que quatre ou cinq ans à vivre, j'écrirai une biographie de Balzac, ce sera mon dernier livre.

– Comment sauras-tu que tu n'as plus que quatre ou cinq ans à vivre ?

– Je le saurai. »

 

Ben non…


P.S. : Si ce billet-de-feignasse est en outre dénué d'illustration, c'est que Blogger, assez mystérieusement, me refuse la possibilité d'en “importer” la moindre.

mardi 6 avril 2021

Merci Bernard

 Douze minutes de bonheur…

lundi 5 avril 2021

Summa cum glaude

Joseph de Maistre, 1753 – 1821.

Les cuistres à diplôme ne sont hélas pas l'apanage de la Bibliothèque de la Pléiade : on en trouve aussi pour sévir entre les pages des “Bouquins” de Robert Laffont. Celui qui s'est occupé de régler son compte à Joseph de Maistre, qui n'en demandait pas tant, se nomme Pierre Glaudes. D'après la quatrième de couverture du volume, il serait professeur de littérature française à l'université de Toulouse II, alors que d'après Dame Wiki, il enseignerait à Paris IV après avoir fait la même chose à Grenoble : louche d'emblée, donc. Toujours d'après Dame Wiki, M. Glaudes ferait “ savamment dialoguer la critique littéraire et la psychanalyse post-freudienne ”, ce qui est quand même limite fout-la-trouille. On a raison d'avoir peur, car voici les trois lignes qui suivent : 

« L’assimilation qu’il propose entre la forêt d’Atala et un « sein immense » reste exemplaire : ce sein « excite la convoitise » de l’enfant-Chateaubriand, « puisqu’il contient à ses yeux toutes les “richesses” du monde, tous les “trésors” imaginables : des bébés, des excréments, et surtout le pénis que le Père y a laissé. » De manière complémentaire, Pierre Glaudes repère dans l’Empereur du roman de Victor Segalen, René Leys, une « figure du pénis maternel ».

C'est dire si j'ai abordé au continent glaudien avec un maximum de précautions réticentes : muselière à élastiques auriculaires, gestes barrières, vaccin dûment homologué et tout le tremblement. Une combinaison de savant atomiste serait-elle passée à ma portée qu'on m'aurais vu sauter dedans à pieds joints. De fait, je n'ai nullement été déçu. Afin de rendre ce billet plus vivant, je m'en vais prendre un exemple de ce que je me suis infligé en lisant l'introduction glaudienne (glaudicante ?) aux Six Paradoxes à Madame la marquise de Nav… de M. de Maistre.

M. Glaudes en vient rapidement à s'interroger sur l'identité de cette mystérieuse marquise destinataire, et même à se demander si elle existe vraiment. Il conclut d'abord par l'affirmative, notamment en raison de “certains détails trop précis apparemment pour avoir été inventés”. Le lecteur, moi pour l'heure, peut déjà tirer une première conclusion : M. Glaudes juge Joseph de Maistre trop limité, trop bête, trop je-ne-sais-quoi, pour, ayant créé un personnage fictif, lui donner deux ou trois caractéristiques précises destinées à rendre sa création  crédible.

Quels sont donc ces détails “trop précis apparemment pour avoir été inventés” ? M. Glaudes nous les rappelle en une essentielle note de bas de page : la marquise “cultive la langue anglaise” et a “les nerfs délicats”. En effet, personne n'aurait l'imagination assez débridée, proche de la démence à dire vrai, pour inventer deux choses aussi ébouriffantes ! Il faut donc bien que la marquise existe… ou pas. M. Glaudes n'est finalement pas très sûr… il y a du pour et du contre… faudrait voir…

Ce “un coup je te vois, un coup je ne te vois pas”, M. Glaudes, toujours dans sa note de bas de page capitalissime, l'exprime de la manière la plus involontairement savoureuse qui soit : « Ces détails semblent aller dans le sens de la référentialité. Mais ils peuvent être interprétés, contradictoirement, comme un “effet de réel” dans un contexte fictionnel. » En langage de tous les jours : « J'en sais rien, pensez ce que vous voulez. »

Mais, au passage, d'autres questions angoissantes ont surgi, dans l'esprit enfiévré du pauvre lecteur glaudifié.  Comment des détails s'y prennent-ils pour aller dans le sens de la référentialité ? D'ailleurs, y vont-ils réellement, puisqu'on nous dit qu'ils semblent y aller ? Sait-on de source sûre dans quel sens va la référentialité elle-même ? Les détails pourraient-lis décider brusquement d'aller dans un autre sens ? Auquel cas, choisiraient-il le sens exactement contraire ou obliqueraient-ils par un chemin de traverse ? Et, s'ils s'aventurent trop loin dans le contexte fictionnel, s'exposeront-ils alors à un méchant effet de réel ? Je défie qui que ce soit, les âmes les mieux trempées, de sortir indemnes d'un tel labyrinthe, dans lequel, en outre, on est menacé de se retrouver soudainement face à face avec une figure du pénis maternel, ce qui est toujours un choc, on s'en doute.

Que ces consternantes fadaises ne vous dissuadent pas de lire Joseph de Maistre, lequel s'exprimait dans une langue qui n'était pas encore passée dans le mortier et sous le pilon de M. Glaudes. Un pilon que l'on pourrait appeler un “glaudmiché”, lequel, par chance, n'est capable d'inquiéter que les mouches. Et encore.

vendredi 2 avril 2021

Billet garanti mixte et non racisé

Je tombe sur l'information selon laquelle le sénat aurait adopté un amendement permettant de dissoudre les associations qui pratiquent ce qu'on appelle en jargon modernœud des “réunions non mixtes racisées”. De quoi se mêlent-ils, ces sénateurs ? 

Contrairement à mes sympathiques petits camarades néo-nazis, je ne vois rien de scandaleux à ce que des gens aient envie de se réunir entre eux, quel que soit le ou les critères qui président à leurs réunions. Après tout, c'est bien le principe des clubs depuis toujours, non ? 

Pourquoi des noirs, des femmes, des bouchers-charcutiers ou des unijambistes n'auraient-ils pas le droit de se voir entre eux, pour parler de leurs histoires de noirs, de femmes, de bouchers-charcutiers ou d'unijambistes, sans que viennent y mêler leur grain de sel les blancs (ou jaunes), les hommes, les épiciers ou les ingambes ? À ce compte, vais-je bientôt être obligé, quand j'organiserai une réunion de famille, d'y admettre aussi les voisins et les membres du conseil municipal du Plessis-Hébert dans un louable  souci d'équité ?

Évidemment, pour que mon raisonnement tienne, il faudrait que l'exclusive soit permise à tout le monde. Or, je ne sais pourquoi, j'ai dans l'idée qu'une assemblée masculine dont les femmes seraient exclues, ou un meeting de blancs interdit aux noirs auraient plus de mal à passer… en particulier aux yeux des associations noires organisant de leur côté des réunions “racisées” et des groupes féministes mettant sur pieds de petits cénacles “non mixtes”.

On n'est pas sorti du bois…