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vendredi 7 février 2025

Oncle Paul plus fort que Nostradamus


 Comme quoi les précurseurs, les visionnaires, les prophètes inspirés, les chanteurs de lendemains ne se recrutent pas nécessairement parmi la merveilleuse frange progressiste de la population. C'est ainsi que l'on découvre, au détour d'une page, que ce vieux réactionnaire de Paul Léautaud pourrait bien avoir été, avec plus d'un demi-siècle d'avance sur son disciple gersois (lequel risque de n'apprécier qu'à demi de se faire ainsi, et surtout par lui, griller la politesse…), le premier grand-remplacementologue de notre histoire. En témoigne ceci, noté dans son journal le 11 juin 1945 : 

« Au train dont va de nouveau la France, de plus en plus envahie d'étrangers, et de provenances peu sympathiques, — il est bien difficile pour un Français, surtout dans les grandes villes, surtout à Paris, de ressentir ce qu'on appelle le sentiment de la patrie. Sur vingt passants qu'on coudoie, plus de la moitié s'expriment dans on ne sait quelle langue, ou dans un Français dont ils ne savent que quelques mots appris depuis peu, leurs faciès encore plus révélateurs de leurs origines. Et je ne parle pas des marchés en plein vent, dans des quartiers populeux, où la basse classe de ces nouveaux venus vend sa pacotille. Ouvrez le Journal officiel. À chaque numéro, pas loin de trois cents naturalisations nouvelles. Ce sera le Français, bientôt, au milieu de ces envahisseurs, qui aura la sensation de se trouver en terre étrangère. »

Si ce n'est pas déjà fait — ce qui serait bien étonnant : faisons confiance à nos vigilants toujours au taquet —, il serait grand temps de faire disparaître de toutes les bibliothèques les écrits méphitiques de ce clodo fascisto-raciste, afin d'en préserver nos chères têtes blondes.

Si toutefois il existe encore des têtes blondes dans les rues et des livres dans les bibliothèques.

lundi 20 janvier 2025

Une gloire inattendue

 


Dans les années 1430, Maître Guillaume était un très ordinaire répétiteur de droit, à Paris : personne n'a jamais jugé bon de laisser le moindre témoignage de ce qu'a pu être son enseignement. Comme de juste, il logeait dans le quartier des écoles ; plus précisément à la collégiale Saint-Benoît-le-Bétourné dont il était l'un des modestes chapelains. L'église était ainsi qualifiée car son chœur était orienté à l'ouest et non à l'est comme il est d'usage. Elle était située rue Saint-Jacques, à droite quand on vient de la Seine, entre le boulevard Saint-Germain et la rue des Écoles.

Ce n'est pas non plus son nom de baptême qui risquait de distinguer notre clerc obscur : en ces temps de fin de guerre de Cent Ans, un Parisien sur cinq se prénommait Guillaume. D'où la forge de divers diminutifs pour les différencier, dont nous avons gardé les traces : Guillemin, Guillaumin, Guillermot, Guillot, etc. À l'instar de 99% d'entre nous, Maître Guillaume aurait donc dû s'évanouir sans laisser la moindre trace de son bref passage sublunaire.

Or il advint que, vers 1435 ou 36, il prit en charge un tout jeune enfant, François de Montcorbier, dont il était peut-être vaguement parent, mais rien n'est moins certain. Qu'on ne songe pas à une adoption au sens moderne du mot : il s'agissait plus d'avoir à sa disposition un petit domestique gratuit, chargé d'allumer le feu dans l'âtre les matins frisquets et qu'on envoyait faire les courses à la supérette du coin. En échange, Maître Guillaume entreprit de pourvoir à l'éducation du petit François.

Ce fut à la fois un succès, un échec et un triomphe. 

Un succès car François de Montcorbier devint, au début des années cinquante de son siècle, bachelier puis maître ès-arts, c'est-à-dire licencié ; un échec parce qu'il tourna plus ou moins caillera, au point d'être, à l'orée de la décennie suivante, condamné à la pendaison, peine qui fut commuée en un bannissement de dix années hors de Paris.

Ce fut aussi un triomphe, mais posthume. Car François de Montcorbier, entre ses études et sa condamnation terminale, s'était mis à écrire des vers, encore des vers ; des ballades surtout. Et, quand il fut question de les signer, afin de rendre hommage à celui qu'il appelait son “plus que père”, François décida qu'il quitterait son nom de Montcorbier au profit du sien.

C'est ainsi que le nom de Maître Guillaume de Villon commença à monter au firmament glorieux. À la date où nous sommes, il n'en est toujours pas redescendu.

samedi 18 janvier 2025

Dépénalisons l'assassinat conjugal !

Comme elles sont rafraîchissantes, les pensées saines de Rémy de Gourmont, qui lui vaudraient pourtant la géhenne s'il avait la fâcheuse idée de ressusciter demain matin :

Qu'une femme tue son mâle, ou un mâle sa femelle — qui cela peut-il émouvoir ? Et qui cela peut-il intéresser hormis les statisticiens et quelques philosophes ? Je veux bien que l'on me protège contre les ennemis inconnus, l'escarpe ou le cambrioleur, — mais contre moi-même, vices ou passions, non. L'intervention de la justice en de tels cas est absurde.

S'il avait existé un genre de MetooLittérature au carrefour des XIXe et XXe siècles, j'en connais, dans les parages du Mercure de France, qui se seraient fait méchamment épurer. Même si le bon Rémy, lorsqu'il envisage le surinage conjugal, fait preuve d'un exemplaire sens de la parité et d'un souci louable de la plus scrupuleuse réciprocité.

 

mercredi 4 décembre 2024

Tout est au duc ou Les mémoires interrompus


 Je viens de tirer d'une très longue léthargie le premier tome des Mémoires du duc de Saint-Simon, Louis de Rouvroy pour les intimes : voilà une grosse quarantaine d'années qu'il est en ma possession, et il ne… Mais je sens qu'il me faut reprendre toute l'affaire depuis le début.

En 1975, tricentenaire de la naissance du vidame de Chartres et futur duc de Saint-Simon, une édition reprenant celle de Boislisle — elle-même mise en chantier peu après le bicentenaire de la dite naissance — avait été proposée à la convoitise des saint-simoniens frustrés ; au nombre desquels je n'avais encore jamais songé à me compter. Édition en 25 très beaux volumes et limitée à 3000 collections, acquérables par souscription.

C'est monsieur Pain, le démiurge de la librairie “Variétés” de Neuilly, qui me proposa un jour, au début des années quatre-vingt, de devenir l'un de ces trois mille. Il me suffirait pour cela, me fit-il miroiter, d'acheter le premier volume, de payer en même temps les deux derniers, à titre de garantie, puis d'acquérir les 22 volumes intermédiaires à raison d'un par mois. Comme la proposition était parfaitement déraisonnable, notamment à cause du prix relativement élevé de ces livres — surtout en regard de mon salaire de l'époque —, je souscrivis sans hésiter et me retrouvai ainsi l'heureux possesseur, largement virtuel encore, de la collection n° 705. Le mois suivant, j'achetai le second tome, puis le troisième trente jours plus tard, puis le quatrième, puis...

Puis plus rien. Je me suis arrêté là. Pourquoi ? Disons, pour faire bref : par imbécilité de jeunesse ; ou par inconséquence d'ivrogne ; ou l'inverse. J'ai d'abord laissé passer un mois, pour cause de situation financière vraiment épineuse ; puis un deuxième, vu que je n'avais rien fait pour redresser entre-temps les comptes de la nation, puis encore un autre... et comme cela jusqu'à la fermeture définitive des “Variétés” de M. Pain. Sur le moment, je crois n'en avoir eu aucun regret, même pas celui des tomes 24 et 25 que j'avais payés d'avance et que je n'ai jamais eus. Ce n'est que beaucoup plus tard, tout récemment même, que, racontant cela à Michel Desgranges, il m'a fait sentir, sans même me dire rien, combien j'avais été léger et inconséquent et sot en cette affaire. Surtout lorsqu'il m'a renseigné sur les prix qu'atteignent aujourd'hui les collections complètes de cette édition du tricentenaire...

Cela dit, pourquoi regretter mon non-achat, dans la mesure où je n'ai même jamais lu les quatre volumes en ma possession, me contentant au fil des années de quelques “coups de sonde” assez paresseux dans ces fameux mémoires que, finalement je ne connais pas, ou si peu, ou si mal ? Même si, de chacune de ces plongées brèves, je ressortais ébloui par cette langue sancta-simonienne, tressautante, vibrante, obscure parfois mais crépitante d'éclairs ; une langue ne ressemblant à rien qu'à elle-même, et comme tombée d'une planète non encore découverte. Il n'empêche que, chaque fois, j'abandonnais très vite ce pauvre duc fertois.

Mais alors, mais alors… pourquoi en avoir rouvert le tome premier tout à l'heure ? Je serais infoutu de le dire. Ça fait partie, sans doute, de ces envies fugacissimes qui nous traversent régulièrement le cerveau sans s'y arrêter — mais qui parfois s'y arrêtent, la preuve.

Il reste maintenant à espérer, pour les finances conjugales, que je ne me prenne pas d'une passion aussi dévorante que sénile pour Saint-Simon. Car alors, parvenu au bout des quatre volumes qui dorment dans la Case, il faudra bien que j'achète le reste. Oh ! Pas dans l'édition Boislisles du tricentenaire, non ! Je ne suis pas, ou plus, auto-munificent à ce point. Mais même en “simples” volumes de la Pléiade, ça risque de me coûter chaud...

Quel crétin il a été, quand j'y repense, ce jeune Didier Goux de 1982 ou 3 ! Il aurait pu penser à moi, quand même…

dimanche 24 novembre 2024

La nécropole Léautaud


 Depuis deux ou trois semaines, je termine mes après-midi avec Paul Léautaud, c'est-à-dire avec son Journal littéraire, lecture qui se marie parfaitement avec la tombée du jour. Ce n'est pas ma première relecture, il s'en faut. Mais chaque fois, la surprise est intacte, de constater à quel point tout est encore intensément vivant dans ces presque sept mille pages bien tassées.

Le journal est vivant, mais que de morts on y croise ! Je ne parle pas des disparus de corps : ils le sont évidemment tous. Je parle des morts littéraires. De tous ces gens de lettres devenus armée des ombres. Certains sont encore vaguement connus de nom. D'autre même pas, qui n'existent plus que par un fil : celui, justement, qui les relie à ce journal léautaldien. Pourtant, tous ont écrit et publié ; ils ont eu des ambitions, se sont agités, poussés, autopromus ; ils ont obtenu des prix, des médailles, des prébendes, parfois même des ambassades. Et que reste-t-il d'eux ?

Lors de cette nouvelle relecture, j'ai pris une nouvelle habitude : chaque fois qu'apparaît entre les pages l'un de ces fantômes, je demande à Dame Ternette de me renseigner sur sa situation, de me fournir en quelque sorte ses états de service. Quatre fois sur cinq, sa réponse est un couperet : gloire et renom sont tombés en poussière, poussière elle-même invisible, et aucun des multiples livres de l'écrivain visé par ma recherche n'a été réédité depuis sa mort physique. Pas un. Parfois, on trouve tout de même certains de leurs ouvrages dans des éditions séculaires, comme cryogénisés dans l'une ou l'autre des nombreuses catacombes de l'occasion qui se sont creusées à notre époque. Mais qui pour les décongeler et les lire ?

C'est ainsi que ce journal, si vivant en lui-même, se met à prendre des allures de cimetière à gens de plume. Ses trois tomes sont des stèles et ses pages une nécropole. La nécropole Léautaud, du nom de son intuable gardien. Voici ce que j'en disais en 2015, lors d'une précédente relecture : 

Enchantement intact ! Chaque paragraphe y déborde de vie, le quartier de l'Odéon s'anime, les rues de Paris s'emplissent de cris, d'odeurs, du bruit des voitures à chevaux, des appels des marchands ; on croise Vallette et Gourmont, Rachilde et Van Bever, Charles-Louis Philippe ou Paul Valéry, Apollinaire et Carco, Gide, Gallimard et Paulhan ; eux aussi vivent leur existence à pleine force ; un monde entier, géographiquement restreint certes, sort tout bruissant de ces pages, donnant l'impression au lecteur qu'il lui suffirait de quitter son fauteuil et de faire un pas en avant pour y pénétrer physiquement et sans retour. 


Et puis, bien sûr, il y a Léautaud lui-même, courtois et emporté, sarcastique et timide, provocateur fleur bleue (comme il me haïrait pour le traiter ainsi !), vivant, grognant, riant, écrivant pour se demander s'il doit écrire, s'examinant sans complaisance, se soupesant au juste poids, uniquement préoccupé de soi mais ne laissant rien échapper du monde alentour, tiraillé entre la femme de chair qui l'encombre et les filles fantômes qu'il ne cesse de ramener du passé pour soupirer après elles ; Léautaud irritant et touchant, Léautaud écrivain de belle race, Léautaud gentilhomme égaré dans son siècle comme il l'aurait été en d'autres.
 
Car il y a tout de même, en effet, d'autres encore-vivants que l'auteur, dans ce journal ; et qui, parfois, vivent davantage ici que dans leurs propres œuvres. Contradictoire ? Mais ce journal vit en grande partie de ses contradictions, c'est peut-être la plus précieuse partie de son charme !

J'avais en tête encore d'autres choses à noter ici ; des choses essentielles, évidemment, comme toutes celles que finalement on n'écrit pas. Mais voici qu'approche l'heure d'aller nourrir le chien. Et s'il y a une personne qui ne me pardonnerait pas le moindre retard de gamelle, la plus courte rétention de croquettes, c'est bien Léautaud.

mercredi 13 novembre 2024

Un dernier écho, puis le silence


 J'ai bien fait d'ouvrir La Fin de l'homme rouge de Svetlana Alexievitch juste après en avoir fini avec Les Chuchoteurs d'Orlando Figes : s'ils sont très différents de conception et d'écriture, ces deux livres remarquables ressortissent malgré tout au même genre, que j'appellerai faute de mieux la “littérature de temoignage(s)”. 

Il s'agit, dans les deux cas, d'aller au devant de ces fameuses et difficilement saisissables “vraies gens”, afin de les faire parler d'eux-mêmes avant qu'ils ne disparaissent, de tenter de comprendre quel regard ils portent sur leur propre vie et sur l'époque où le hasard les a fait naître. De plus, il se trouve que les deux livres se font plus ou moins suite chronologiquement, celui de Figes couvrant la période allant du coup d'État léniniste jusqu'au “dégel” khrouchtchevien, tandis que celui de Mme Alexievitch débute avec l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev, mais enrichi par de nombreux “coups de sonde” dans la préhistoire brejnévienne, voire stalinienne.

Enfin, ces deux livres “soviétiques” peuvent également être rattachés à celui de Daniel Mendelsohn, Les Disparus, qui, lui aussi, ô combien, était une sorte de corps à corps avec la mémoire des encore vivants et l'ombre ténue mais tenace des sacrifiés.

mercredi 16 octobre 2024

Tempête sous un crâne approximatif

Jacob Wassermann (1873 — 1934), écrivain ostracisé.
 

Voilà ce qui arrive, quand on prétend faire des économies de bouts de chandelles, dont on pourrait, en outre, se dispenser sans la moindre douleur budgétaire. Sur l'amicale incitation de Me Rosalie, experte en bizarreries (voir ma blogoliste, à gauche), j'ai acheté récemment L'Affaire Maurizius de Jacob Wassermann, écrivain juif allemand dont j'ignorais — honte sur moi pour sept générations — jusqu'à l'existence.

J'étais fort satisfait d'avoir trouvé un exemplaire du roman pour une somme ridicule, deux ou trois euros : quelle bonne affaire je réalisais là ! quelles savoureuses et longues heures de lecture pour le prix de deux ou trois baguettes, même pas “tradition” !

Las… Ce que j'ai reçu — j'aurais pu et dû m'en aviser au moment de la commande —, c'est un livre de poche aux pages jaunies par les années, le volume étant sorti des presses à peu près dans le temps où, résigné, fataliste, je quittais les entrailles de ma mère ; et les caractères en étaient si minuscules et tassés qu'après une soixantaine de pages péniblement lues, j'ai bien dû m'avouer vaincu et jeter l'éponge — ou plutôt le livre.

Il ne me reste, asteure, qu'une alternative : racheter le roman de Herr Wassermann, cet écrivain que je viens de méchamment ostraciser, stigmatiser, invisibiliser, tout ce qu'on voudra, par le truchement de la poubelle jaune — jaune comme l'étoile que sa mort judicieusement précoce l'a empêché de porter —, dans une édition meilleure, et donc probablement plus coûteuse ; ou bien renoncer à sa lecture.

Au moment de cliquer sur “publier”, aucune décision irréversible n'a encore été prise...

mercredi 25 septembre 2024

Mémoires d'outre-futur

 

Au printemps 1792, retour d'Amérique, Chateaubriand redécouvre Paris après un an d'absence. Voici le souvenir qu'il en gardait encore trente ans plus tard, écrivant ses Mémoires d'outre-tombe :

« Tandis que la tragédie rougissait les rues, la bergerie florissait au théâtre ; il n'était question que d'innocents pasteurs et de virginales pastourelles : champs, ruisseaux, prairies, moutons, colombes, âge d'or sous le chaume, revivaient aux soupirs du pipeau devant les roucoulants Tircis et les naïves tricoteuses qui sortaient du spectacle de la guillotine. [...] Les Conventionnels se piquaient d'être les plus bénins des hommes : bons pères, bons fils, bons maris, ils menaient promener les petits enfants ; ils leur servaient de nourrices ; ils pleuraient de tendresse à leurs simples jeux ; ils prenaient doucement dans leurs bras ces petits agneaux, afin de leur montrer le dada des charrettes qui conduisaient  les victimes au supplice. Ils chantaient la nature, la paix, la pitié, la bienfaisance, la candeur, les vertus domestiques ; ces béats de philanthropie faisaient couper le cou à leurs voisins avec une extrême sensibilité, pour le plus grand bonheur de l'espèce humaine. »

Comment un homme mort depuis près de deux cents ans a-t-il fait pour voir et comprendre aussi bien notre merveilleux début de XXIe siècle ? Quel est ce prodige ?
 
Car enfin, je ne rêve pas : on les rencontre un peu partout, ces tricoteuses qui, dames de charité durant le jour, réclament à grands cris le couperet virilicide dès qu'elles retrouvent leur clavier vespéral.
 
Ils sont à chaque carrefour, ces “plus bénins des hommes”, déconstruits à s'en pisser parmi, heureux d'être transformés en nourrice, s'attendrissant à toute niaiserie, mais qui, à la moindre moquerie, au plus petit sourire en coin, exigent envers l'insolent “le bâillon pour la bouche et pour la main le clou”.
 
Et ce sont bien ceux-là, non ?, que le bonheur futur de l'espèce humaine, dont ils sont certains d'être les bâtisseurs, fait éructer de menaces et baver d'anathèmes.
 
Enfin, quelle peut être cette diable d'époque où le sang coule dans les rues, tandis que s'étale sur les scènes subventionnées et les écrans désertés le doucereux catéchisme d'une fraternité d'autant plus contrainte qu'elle est plus bêlante ?
 
 

vendredi 20 septembre 2024

Le Nazi et le Barbier

Edgar Hilsenrath, 1926 — 2018.

 Malgré ce que le béret pourrait incliner à croire, Edgar Hilsenrath n'était nullement français mais allemand ; juif de surcroît et, durant un temps, pensionnaire obligé de divers ghettos. Ce fut aussi un écrivain, ce qui explique qu'il resurgisse ici.

Très curieux roman que Le Nazi et le Barbier, où le macabre et le burlesque sont intimement liés, où la farce et l'horrible forment un mélange parfait, mais où l'insupportable est tempéré par l'exagération volontaire. C'est ainsi que le narrateur se fait enculer par l'amant de sa mère — lequel est doté d'une bite énorme — alors qu'il est âgé d'à peine une semaine. Plus loin, on rencontre une quinquagénaire allemande, affligée d'une jambe de bois, que les Russes, au moment de la prise de Berlin en 1945, ont violée 59 fois.

Ce narrateur, Max Schultz, n'est pas qu'une victime, loin s'en faut. Fils d'une putain aryenne “de souche”, on le voit s'engager dans la SS et devenir exterminateur dans un camp de la mort, où il massacre sans hésiter plus que cela Itzig Finkelstein, son ami d'enfance, juif indiscutable mais au physique de parfait aryen, tandis que son bourreau, lui, ressemble par une incompréhensible ironie génétique à une caricature de youpin publiée dans le Völkischer Beobachter.

Ce faciès outrancièrement typé va être sa chance ; ou, disons, sa planche de salut : en 45, à l'écroulement de ce Reich qu'il a servi avec zèle et conscience, Max Schulz endosse l'identité de son ami tué par ses soins, après s'être fait déprépucer par un médecin complaisant, un ex-nazi compréhensif. Devenu juif par ce tour de passe-passe, il choisit fort logiquement d'émigrer en Palestine, où il  reprend son premier métier, coiffeur, et devient un intransigeant sioniste. La suite ? La fin ? Je ne sais pas : il m'en reste à lire.

Si j'ai écrit plus haut les mots “bite”, “enculer” et “youpin”, ce n'est pas par puéril désir de choquer les prudes ni les antiracistes de profession, mais parce que Hilsenrath lui-même manie une langue sans périphrase ni litote, une langue souvent verte et roide, qui tressaute et rebondit, un peu à l'image de son effrayant et pitoyable “héros”. Il y a, dans ces quatre cents et quelques pages, un peu de Rabelais et pas mal de Père Ubu : on s'y amuse beaucoup.

Mais enfin, il faut admettre que c'est plutôt une boisson d'homme.

mercredi 18 septembre 2024

Loin d'où ?

 Claudio Magris a 85 ans, ce qui prouve bien que le temps passe, contrairement à ce que voudraient nous faire croire certains rêveurs pernicieux. De plus, il est italien, ce qui constitue un second motif de se réjouir. De lui, je ne connais qu'un livre, lu deux fois avec le même plaisir : Danube. Il s'agit d'une promenade ; ou d'un voyage ; ou d'une expédition, si l'on ne craint pas les mots qui ronflent un peu. L'important, est que nul autre que Magris, ce grand amoureux et connaisseur de la Mitteleuropa, ne nous sert de guide.

On tourne la première page pas très loin de Fribourg-en-Brisgau, à Donauschingen précisément, là que sort de terre la source du fleuve éponyme (et où je me souviens d'être allé avec mes parents, quelque part dans les années soixante), et quand on referme la dernière, on est au bord de la Mer Noire. Entre les deux, on a contemplé des paysages, on est entré dans des maisons, masures ou palais, on a découvert des peuplades, leur histoire et leurs histoires, on a goûté des cuisines locales. On a aussi, chemin faisant, fait la révérence devant Goethe, salué prudemment Kafka, adressé un petit signe fraternel à Joseph Roth puis à Élias Canetti, pris un verre ou deux avec le trio des roumains francisés : Mircéa Éliade, Panaït Istrati et Cioran. On n'a pas perdu son temps, à avaler ainsi les kilomètres ; ou, plutôt, on l'a perdu de la meilleure et plus agréable façon qui puisse être.

Revenu sur terre, je pensais en être quitte avec Claudio Magris.

Et voilà que, ce matin, m'étant plus ou moins perdu dans un lacis de chemins qui bifurquent, je me suis retrouvé à lire sa fiche ouiqui. Et que découvris-je ? Que mon Triestin — terroir qu'il possède en commun avec le merveilleux Italo Svevo que j'évoquais ici même il y a six ans — avait, à l'aube des années soixante-dix, consacré tout un livre à ce même Joseph Roth que l'on vient de laisser sur les bords du Danube, et à qui j'ai consacré plusieurs billets, que l'on retrouvera en tapant son nom dans la petite fenêtre idoine (juste à votre gauche, en levant un peu les yeux…).

Le titre de cet essai de jeunesse est celui que j'ai choisi à mon tour pour ce billet. Le sous-titre est : Joseph Roth et la tradition juive-orientale. Sortant de deux semaines passées dans la compagnie d'Isaac Bashevis Singer (lui aussi “chroniqué” dans ce blog), commander ce livre était évidemment un excellent moyen de ne pas quitter encore la dite tradition, qui exerce tant d'attraits sur ma goyesque personne.

Commande qui fut aussitôt passée.

jeudi 11 juillet 2024

Simenon en question

L'une des caractéristiques de Simenon est son utilisation fréquente des phrases interrogatives. Un exemple, pris au début de la seconde partie du Veuf, roman de 1960 (mais on en trouverait cent autres dans l'ensemble de l'œuvre). Simenon commence ainsi : 

« Sa nouvelle vie n'était pas très différente de l'ancienne, dont elle avait conservé à peu près le rythme. » 

Suit une description en sept ou huit lignes de la routine en question , du veuf de fraîche date. Soudain, changement de paragraphe, et vient ceci, comme isolé , presque indépendant de ce qui précède et de ce qui va suivre :

« Peut-être passait-il plus de temps dans son fauteuil que du vivant de Jeanne et lui arrivait-il d'y perdre conscience de la fuite du temps ? »

Ensuite, le récit reprend son cours précédent : « Les jours se suivaient, calmes et vides en apparence, etc. »

Mais cette courte phrase interrogative, insérée là, suffit à créer quelque chose comme une menace encore très floue mais bien réelle ; un commencement de faille si minuscule que l'auteur lui-même ne paraît pas assuré tout à fait de son existence. Il se pourrait que l'idée, le soupçon d'un possible “glissement de terrain” psychique chez son personnage lui soit venue au moment même où sa main commençait à tracer la phrase. 

Devant la forme interrogative que prend alors celle-ci, on s'attendrait presque à le voir ajouter, relevant la tête et se tournant vers son lecteur : « Qu'est-ce que vous en pensez, vous ? »

Mais le lecteur, c'est bien connu, n'est nullement là pour penser.


 

mercredi 12 juin 2024

Au bûcher, Donald !


 Bon, l'affaire est entendue : Donald Westlake est un infréquentable méritant la roue, l'estrapade, le pilori et le gibet ; il a beaucoup de chance d'être déjà mort. Voici ce qu'il écrit à propos d'un des flics qui viennent d'apparaître au chapitre 8 de Pourquoi moi ? :

« C'était un Nègre de vingt-huit ans, une foutue tapette à la langue bien pendue : le sergent Léon Windrift. Si Léon avait simplement été homosexuel, il y a longtemps qu'il aurait été viré de ce corps d'élite qu'était la police new-yorkaise. S'il avait simplement été noir, il serait resté flic des rues sa vie durant. Mais comme il était à la fois nègre et pédé, on ne pouvait ni le virer ni le garder dans un commissariat de quartier, ce qui expliquait l'ascension rapide qui l'avait conduit au grade de sergent et à un boulot au quartier général. »

À fin d'exemplarité, je propose que le cadavre de cet ignoble homonégrophobe soit promptement déterré et publiquement écartelé puis brûlé lors d'une grande cérémonie expiatoire, citoyenne, inclusive, éco-responsable et, bien sûr, aussi dérangeante que décalée.

 

samedi 8 juin 2024

Comme sur des roulettes

Non parce que, quand même : on ne peut pas passer toutes ses journées uniquement entre Chateaubriand et Proust, même si on est un intellectuel dûment barbelé de références littéraires. Il faut savoir se détendre un peu. Prendre durant une heure ou deux la vie par ses côtés improbables.

Pour cela, rien de mieux que d'aller piocher dans la pile des romans déjà lus de Donald Westlake, spécialement la série des Dortmunder, du nom du personnage principal de cette épopée du cambriolage moderne en une quinzaine de volumes. On peut les lire dans n'importe quel ordre, mais pourquoi ne pas commencer par le premier, loin d'être le moins réjouissant ?

C'est ce que j'ai fait hier. Pierre qui brûle est l'histoire d'une émeraude que se disputent deux pays africains imaginaires, et qui se trouve présentement — vrai coup de chance — au Coliseum de New York. Quoi de plus évident, pour Dortmunder et sa petite bande de branquignols d'anthologie, que de mettre la main dessus ? Évidemment, tout va se mettre à mal marcher, à barrer en implacables sucettes. (Ce disant, je ne casse aucun suspense : tous les “coups” montés par les Dortmunder's Boys échouent systématiquement ; c'est presque leur marque de fabrique.)

Ce matin, ayant fini de brûler ma pierre, j'ai rouvert Comment voler une banque. À ce sujet, une remarque. Pour je ne sais quelle obscure et tortueuse raison, les éditeurs français de romans policiers américains ont longtemps eu à cœur de donner à leurs livres des titres absurdes, si possible n'ayant rien à voir avec l'original, même quand il était aisément traduisible tel quel — les plus acharnés en ce domaine étant la consternante Série noire de Gallimard. 

Tel n'est pas le cas ici. Westlake a appelé son roman Bank Shot. Le titre français, Comment voler une banque, est certes différent, mais il est judicieux. En effet, il ne s'agit nullement, pour Dortmunder et ses pieds nickelés, de simplement dévaliser cette banque de Long Island, mais bel et bien de la voler, après l'avoir équipée nuitamment de roues et d'essieux.

La chose est-elle possible, même seulement concevable ? Allez-y voir

vendredi 24 mai 2024

Que sierra sierra…


 Je serai sans doute le seul de cet avis, mais il m'a semblé que, sortant des Liaisons dangereuses de Laclos, il était parfaitement logique de dérouler le Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki, évidemment déjà lu et relu, comme en fera foi ce qui suit. La première raison est que le Français et le Polonais furent contemporains, à quelques années près, le droit d'aînesse revenant au premier. La seconde est qu'il leur est arrivé la même chose : tous deux, au cours de leur existence terrestre, se sont occupés de diverses choses n'ayant que peu à voir avec la littérature, puis ils se sont mis à un unique roman et ont enfanté un chef-d'œuvre.

La vie de Potocki, du reste, mériterait un long billet à elle seule, tant elle fut riche, féconde, mouvementée, brillante. Peut-être le ferais-je un de ces jours, en pompant éhontément la copieuse et excellente préface que Roger Caillois donna en 1958 au Manuscrit, dans l'édition —furieusement tronquée — qu'il fit paraître alors chez Gallimard. En attendant, il me semble plus judicieux — et surtout moins fatigant… — de vous resservir celui que j'écrivis sur ce même roman il y a tout juste dix ans. Le voici :


Je ne parviens pas à me souvenir s'il s'agit d'une seconde ou d'une troisième lecture. Toujours est-il que j'ai repris, cet après-midi le Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki (1761 – 1815), écrivain polonais de langue française. Fabuleux livre que celui-là, qui tient à la fois du roman noir, de l'épopée de brigands, du conte fantastique, de l'histoire de fantômes, du conte libertin, du récit philosophique, du roman d'amour, de celui d'intrigues politiques, voire du conte oriental, plus deux ou trois autres genres que j'oublie certainement. Livre labyrinthe, avec son récit dans le récit, puis un récit dans le récit dans le récit, et encore un récit dans le récit dans le récit dans le récit, ainsi de suite. On se retrouve perdu au milieu de ces innombrables miroirs qui se regardent les uns les autres, de face, de biais, et se reflètent à l'infini. En voici la première phrase, l'incipit comme l'on dit  – encore qu'il ne s'agisse pas tout à fait de l'entame du livre, lequel commence par un avertissement de l'auteur, qui explique brièvement dans quelles circonstances il a trouvé ce manuscrit rédigé en espagnol, dans une maisonnette désertée de Saragosse. Néanmoins, il s'agit bien de la première phrase de la première journée du récit lui-même ; et c'est l'une des plus savoureuses qui soit :

« Le comte d'Olavidez n'avait pas encore établi des colonies étrangères dans la Sierra Morena : cette chaîne sourcilleuse qui sépare l'Andalousie d'avec la Manche n'était alors habitée que par des contrebandiers, des bandits, et quelques Bohémiens qui passaient pour manger les voyageurs qu'ils avaient assassinés ; et de là le proverbe espagnol : Las gitanas de Sierra Morena quieren carne de hombres. »

De fait, elle est bien peu engageante, cette sierra, notamment lorsqu'on débouche dans la vallée de Los Hermanos, où le Guadalquivir se répand dans la plaine, en raison des frères Zoto qui, à son entrée, se balancent sous un gibet, cependant que les vautours s'affairent à leur dévorer chair et entrailles. Et puis, surtout, chaque voyageur se retrouve plus ou moins contraint de bivouaquer à la Venta Quemada, une auberge déserte que son propriétaire a fui, en laissant un écriteau qui demande aux passants de prier pour lui. On y passe certes des nuits surprenantes et délicieuses (le possédé Pacheco se vautre jusqu'au petit matin dans la luxure, en compagnie de sa jeune belle-mère, Camille, et de la sœur cadette de celle-ci, Inésille), mais les voyageurs ont la fâcheuse surprise, le lendemain, de se réveiller sous le gibet, parmi les ossements et les haillons, encadré par les cadavres en voie de putréfaction des deux frères, dont on ne sait pas trop bien comment ils ont pu se dépendre de leurs nœuds coulants.

Jean Potocki met fin à ses jours le 11 décembre 1815. Diverses histoires circulent à propos de ce suicide. Certains affirment qu'il aurait chargé son pistolet avec une balle de plomb provenant du couvercle d'une théière et qu'il aurait méticuleusement polie lui-même durant des mois ; d'autres prétendent que la balle était d'argent et avait été bénie par un prêtre ; quant à moi, je reste persuadé qu'il ne s'est nullement suicidé, mais a eu la cervelle dévorée par les gitanas de Sierra Morena.
 
 
La photo que j'ai choisie en illustration, avec le goût macabre très sûr qu'on me connaît, est tirée d'un film polonais de 1965, intitulé Rękopis znaleziony w Saragossie : je suppose qu'il pourra se passer d'une traduction.

lundi 20 mai 2024

Les questions dangereuses


 Pierre Choderlos de Laclos. Tout de même étonnant, cet homme : militaire de carrière et de goût, auteur d'un opéra comique qui s'est effondré dès sa première représentation, ainsi que de deux ou trois vagues brochures sur des sujets anodins, en tout cas pas littéraires pour deux piastres (l'éducation des femmes, la numérotation des rues de Paris...), et qui, soudain, la quarantaine approchant, prend sa plume et écrit Les Liaisons dangereuses, qui est sans doute le plus remarquable roman de tout le XVIIIe siècle français (les Anglais, à cette époque et en ce domaine, nous dépassaient de cent coudées) et de quelques autres.

Qu'est-ce qui s'est passé ? Et pourquoi ce jaillissement superbe n'a-t-il eu ni prémisses, ni lendemains ? Autant de questions sans réponses, et donc potentiellement dangereuses : on ne sait jamais, en ces parages, où on met le pied ni l'esprit, sitôt qu'on s'y aventure…

Pour se raccrocher à quelque chose, il est tout de même une question à laquelle il est permis de répondre, celle qui concerne la prononciation de son nom de famille : on se doit de dire Chauderlau et non Kauderlau ; encore moins Kauderlosse.  

J'aimerais bien ne pas avoir à le répéter.


dimanche 10 mars 2024

Charles-Maurice et la boule de cristal


 Se pourrait-il ? M. de Talleyrand aurait-il eu, par quelque mystère spatio-temporel, connaissance de la France de M. Macron, deux siècles avant qu'elle n'advînt ? On parierait bien que non ; pourtant, voici ce qu'il écrit dans ses mémoires : 

« La grande facilité dans les souverains inspire plus d'amour que de respect, et au premier embarras l'amour passe. On essaye alors quelques coups d'autorité ; mais il est trop clair que cet emploi de l'autorité n'est qu'un effort, et un effort ne dure pas. Le gouvernement, n'osant pas donner de la suite à ce qu'il entreprend, retombe nécessairement dans une fatale indolence. Arrive alors la grande ressource du changement des ministres ; on croit que c'est remédier à quelque chose ; c'est contenter telle maison, c'est plaire à telle personne et voilà tout. La France avait l'air d'être composée d'un certain nombre de sociétés avec lesquelles le gouvernement comptait. Par tel choix, il en contentait une et il usait le crédit qu'elle pouvait avoir ; ensuite il se tournait vers une autre, dont il se servait de la même manière. Un tel état de choses pouvait-il durer ? »

Poser la question, toute rhétorique, c'est évidemment y répondre. On me dira que “prévoir” la chute de l'Ancien Régime quand on écrit sous la Restauration est chose commode. Mais quand le même Talleyrand, dans ces années 20 de son siècle, annonce la montée en puissance de la Prusse et la façon dont elle risque de dévorer l'Europe, c'est bien l'avenir qu'il entrevoit et annonce. 

S'il prenait l'envie à quelqu'un (ou à quelqu'une : la journée gynolâtre n'est pas si loin derrière nous…) de les lire, ces mémoires du Diable boiteux, on ne saurait trop lui conseiller l'édition “Bouquins” qu'en a donné Robert Laffont. Le maître d'œuvre en est Emmanuel de Waresquiel, historien dont il convient de saluer le travail : je traîne assez souvent les cuistres faiseurs de notes dans la fange pour ne pas reconnaître, à l'inverse, le grand mérite des siennes, brèves et riches tout à la fois, strictement informatives et d'une clarté parfaite, sans rien en elles qui pèse ou qui pose.

Pour reprendre en conclusion mon hypothèse de départ, si vraiment M. de Talleyrand a eu une fois la possibilité de sauter de son époque en la nôtre, on aimerait beaucoup qu'il renouvelât l'exploit : sa profonde intelligence et ses talents hors-pair de diplomate remplaceraient fort avantageusement, dans le concert désormais atonal des nations, les gesticulations dérisoires et les risibles bravades de notre guignol élyséen.

mardi 27 février 2024

Littérature phallique et débat maternel — avec Philippe Muray pour arbitre


 

« Toute littérature qui ne repère pas la Culture comme son ennemi primordial trahit la littérature.

« La littérature n'est pas du côté du maternel culturesque, elle est du côté du Père : incarnation de décisions qu'on ne discute pas, qui n'ont pas à être justifiées. Pôle d'identification du phallus.

« La littérature ne se discute pas. Elle s'admire ou elle se quitte. Le débat, en revanche, c'est du maternel, c'est du culturel.

« La littérature ne parle pas, n'écoute pas, ne débat pas. Elle dit. »

 

La mâle déclaration que l'on vient de lire est de Philippe Muray, elle date du 6 mars 1995.  Car telle est la nouvelle que j'apporte : les volumes V et VI d'Ultima Necat, le “Journal intime” du Muray en question, sont arrivés chez vos libraires, et même chez les libraires des autres. (S'ils n'y sont point encore, ce ne saurait être qu'une question de jours, peut-être même d'heures : vous pouvez toujours réserver vos exemplaires.)

C'est une bonne et une mauvaise nouvelle tout ensemble. Bonne parce que deux volumes valent mieux qu'un, surtout lorsqu'il s'agit de cet écrivain-là ; mauvaise parce que ce seront les derniers. 

Après 1997, sur quoi se ferme le volume VI, Muray a plus ou moins cessé de tenir son journal. Je badigeonne mon “plus ou moins” d'italique pour réveiller le fond de la classe et attirer l'attention sur ce fait que, si Muray a considéré lui-même l'expérience comme terminée, il a tout de même continué à noircir des pages, ou un écran, mais uniquement sous forme de notes brèves et éparses. 

C'est en tout cas ce que, dans sa postface, explique Anne Sefrioui – la “Nanouk” que l'on ne cesse de rencontrer dans le journal –, maître d'œuvre (bon sang ! j'ai failli écrire “maîtresse d'œuvre” : la modernité virale s'attrape plus facilement que le covid…) des six tomes d'Ultima Necat.

Six volumes, six armes de destruction massive braquées sur la connerie satisfaite de l'after-monde, six livres qui, une fois lus, ne demanderont qu'à être relus : on s'y emploiera.

jeudi 8 février 2024

À vos risques et périls : billet dangereux


 À celui qui voudrait découvrir Julio Cortázar et ne saurait par quel bout le prendre, je crois, tout bien pesé et profonde inspiration prise, que je conseillerais le recueil de nouvelles ayant pour titre Tous les feux le feu. Rien de mieux pour qui ne craint pas les expériences légèrement décoiffantes :

Cet énorme bouchon sur l'autoroute du sud, un dimanche d'août de retour vers Paris, qui se prolonge en direction de l'automne, puis sous les premières neiges, avec cette vie parallèle qui germe, cette nouvelle société d'automobilistes qui croît et s'installe... 

Ou bien cet Argentin de Paris, ami “de cœur” de Josiane la prostituée, amoureux des galeries et passages (Vivienne, Panoramas...) mais aussi du passage Güemès de Buenos Aires, où il est fiancée avec la patiente Irma : passe-t-il réellement d'une ville à l'autre, par ces galeries et passages, qui seraient donc autant de “trous de ver”, ou bien rêve-t-il ? Et, s'il rêve, dans laquelle des deux villes, sur quel continent est-il réellement ? Et à quelle époque au juste ?

J'ai employé exprès par deux fois cet adverbe “réellement” : en une sorte de conjuration. Car, chez Cortázar, s'il y a une chose qui se dérobe sans cesse, surtout au sein des petits mondes les plus tangibles et paisibles en apparence, c'est bien la réalité ; ou plutôt : la certitude rassurante que le lecteur pouvait encore avoir de son existence, juste avant de tourner la première page d'un livre de lui. 

Si, passé la dernière, ce même lecteur est toujours vivant, s'il a l'impression – probablement trompeuse – d'avoir conservé toute sa raison, s'il reste en dépit des indices contraires à peu près assuré de sa propre identité, alors il pourra peut-être se risquer au jeu de Marelle...

Mais qu'il ne vienne pas, ensuite, me reprocher quoi que ce soit !

dimanche 4 février 2024

Billet d'Ars et d'essai


 En plus d'être agréable et légèrement déstabilisante, la lecture de Julio Cortázar est souvent très utile. J'ai déjà noté ici même que, grâce à son roman Marelle, on pouvait s'enquérir de la liste des pharmacie de garde à Buenos Aires, ainsi que leurs adresses et numéros de téléphone, ce qui est toujours bon à connaître. 

Et voici que je découvre l'existence, toujours à Buenos Aires et toujours grâce à Julio, d'une église San Juan María Vianney, c'est-à-dire dédiée à notre hexagonal curé d'Ars. C'est tout de même bien beau, ce rayonnement théologico-culturel, non ? 

Et l'on s'imagine déjà pénétrant dans sa nef silencieuse, en coque de navire renversée, par un chaud dimanche après-midi de février, profitant de ce que cette modeste église se trouve à deux pas de la pharmacie Gómez y hermano, de garde ce jour-là, où l'on a bien dû se rendre par la ligne de bus 168, malgré l'assoupissement cotonneux suivant un trop riche déjeuner dominical, quand on s'est aperçu avec un peu d'accablement que la boîte de paracétamol 1000 était vide et que ce foutu mal de tête ne s'évanouirait jamais tout seul.

vendredi 2 février 2024

Ernesto : 1 ; Jean : 0


 Pour mériter d'être lu cinquante ans après avoir été écrit, un roman qualifié de “dystopique” doit présenter au moins l'une de ces deux qualités : 1) le monde imaginaire qu'il décrit aura un certain nombre de ressemblances, de points de contact avec celui du lecteur, et sera “ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre” ; 2) s'il est totalement différent, ce monde, radicalement autre, il doit alors être original, insolite, amusant voire cocasse, tragique, troublant, etc. L'idéal, évidemment, la pleine réussite, c'est le roman qui parvient ou parviendrait à fondre ensemble ces deux qualités.

C'est pourquoi le 2024 de Jean Dutourd, écrit en 1974, est un mauvais roman dystopique. Parce que le monde qu'il imagine – qu'il imagine pour nous, aujourd'hui – n'a strictement aucun rapport, même lointain, avec celui que nous subissons effectivement (je pourrais développer un peu cela, mais n'en ai pas envie : il va falloir me croire sur parole…). Comme, en outre, cette France “futuriste” qu'il tente de décrire, est terne, morne, sans attrait aucun, et que lui-même semble avoir éteint toute verve en lui avant de s'y atteler, 2024 a été abandonné par moi au bout de cinquante pages, alors que je m'y ennuyais depuis la vingt-cinquième.

En revanche, il peut se faire que l'on tombe sur un roman dont l'objet, le but, la raison d'être n'étaient nullement la dystopie, mais qui soudain, durant deux ou trois pages, fugitivement, comme par distraction, y débouche et y réussisse pleinement, cumulant les deux qualités que j'évoquais en commençant. C'est ce qui se produit dans L'Ange des ténèbres d'Ernesto Sábato, entre les pages 206 et 208 de l'édition Points-Seuil. (Par une coïncidence qui ne surprendra que les naïfs, il se trouve que le roman de Sábato a été écrit exactement dans le même temps où Dutourd rédigeait le sien.) Comme je me sens, ce matin, plutôt courageux du clavier, je m'en vais vous recopier le passage en question. Voici :


« Soit le jeune nègre Jefferson Delano Smith. Il passe l'arme à gauche et on greffe son cœur sur le mineur John Schwarzer, qui devra dès lors porter le nom de Schwarzer-Smith, s'il est vrai que le droit n'a pas été inventé pour les chiens. Avec cette réserve qu'on peut, cela va de soi, écrire le deuxième nom en plus petit, par exemple :

SCHWARZER-smith,

proportionnellement au volume occupé par l'organe rapporté dans la grosse carcasse du mineur. Après quoi notre centaure cardiaque reçoit un rein de Nancy Henderson, et son nom devient Schwarzer-Smith-Henderson, avec un léger changement de sexe qui pourra figurer sur ses papiers sous la forme “MASCULIN-féminin” à la ligne 2. Puis on lui greffe un foie de singe (léger changement de statut zoologique).

— Enfin, Quique !…

— Une cornée provenant de Monsieur Nick Minelli, patron de la pizzeria-drugstore de la rue Dalas, à Toledo, Ohio (petit changement, non seulement de nom, mais de professione e indirizzo) ; un mètre vingt d'intestins appartenant à Ralph Cavanagh, boucher de Truro, Mass. (nouveau changement de indirizzo e professione) ; pancréas et rate du joueur de base-ball Joe Di Pietro, de Brooklyn ; hypophyse de l'ex-professeur Sol Shapiro, du Dayan Memorial Hospital, New Jersey ; métacarpe de Seymour Sullivan Jones, cadre supérieur à la Coca-Cola Corp., de Cincinnati. Celui qui était à l'origine, le mineur Schwarzer, et que l'on appelle maintenant pour simplifier Mr John Schwarzer-Smith & Co. Inc. (Inkie, pour les intimes), subit ensuite une greffe d'ovaire de Miss Geraldine Danielsen, de Buffalo, Oklahoma, à la suite d'une sensationnelle découverte du Pr Moshe Goldenberg, de l'université de Palo Alto, Californie, qui a démontré que l'implantation d'un ovaire dans le corps d'un homme (ou d'un testicule dans le corps d'une femme) est la seule façon, à partir d'un certain âge (et la Société Schwarzer-Smith a atteint 172 ans), de rendre leur souplesse aux artérioles du cerveau, sans qu'il soit besoin de transplanter un cerveau, ce qui pour le moment n'est pas jugé indispensable.

— Mais écoute, Quique…

Cazzo di niente ! Par suite des complications que cette dernière greffe commence à produire au bout d'un an et demi, la société Schwarzer-Smith voit se développer son buste et désire, ce qui prouve le rajeunissement appréciable engendré par la greffe, nouer, comme on dit, des rapports sentimentaux avec le sieur ou la société Dupont, de l'Ohio. Dans cette perspective, il aspire à, et finalement exige la greffe du vagin de Miss Christine Michelson, laquelle vient de décéder à la suite d'un rejet de greffe de surrénale en mauvais état.

Devant le refus de la famille Michelson, qui professe une stricte adhésion aux principes de la Nouvelle Église baptiste du Troisième Jour, on incorpore à l'organisation Schwarzer-Smith un organe en térylène fabriqué ad hoc par la prestigieuse Plastic-Opotherapic International Co., aux mesures du sieur ou de la Société Dupont. Opération réussie, qui permet au bout de trois semaines l'union des deux holdings, mariage de raison * si vous voulez, mais qui est couronnée par une importante cérémonie industrielle et théologique au temple de la Christian Science réformée de la petite ville de Praga, Illinois, où la première des deux sociétés susmentionnées détient un gros paquet d'actions qui la rend majoritaire à l'usine Coca-Cola, actions acquises par héritage partiel correspondant à la greffe du pancréas de Mr D.D. Parkinson, le regretté président-directeur général de l'entreprise pour l'État de l'Illinois.

Tout cela est définitivement positif, du point de vue de l'Avancement de la Science et de la Technologie, mais aussi très émouvant du point de vue de la Démocratie américaine, car un misérable péquenot comme l'était au départ le mineur John Schwarzer a pu accéder, grâce à des viscères en bon état, au statut de PDG d'une grosse entreprise mondialement respectée, et passer de sa très grossière condition de mâle pur à celle, super-sophistiquée, d'unisexe en société anonyme. »


Et c'est ainsi qu'Ernesto Sábato, écrivain argentin proposé avec toutes ses pièces garanties d'origine, inventa le bonheur parfait, au détour de sa page 206.

 

* En français dans le texte original.