mardi 2 mars 2021

Religio aut Superstitio


 Parce qu'il me clignait de l'œil sur la coffee table du salon – Catherine venait tout juste d'en tourner la dernière page –, j'ai repris et achève de relire Le Royaume d'Emmanuel Carrère. Construit autour de deux piliers, saint Paul et saint Luc, c'est le plus ample des livres de son auteur : plus de six cents pages. Ample, il l'est aussi par l'histoire qu'il embrasse, le monde qu'il ouvre au lecteur, ce chaudron biblico-romain par lequel il est difficile de n'être pas fasciné. 

Bien entendu, ce livre ne serait pas un livre d'Emmanuel Carrère si l'on n'y rencontrait pas d'abord… Emmanuel Carrère. Qui possède ce don rare de se mêler inextricablement à ce qu'il a décidé de raconter, mais non pas en ramenant les choses à lui comme le ferait un plus médiocre : en nous donnant l'impression vivace que ces choses émanent de lui. 

Enfin, c'est une alchimie difficile à expliquer, et je m'aperçois que je m'en tire fort mal : autant s'arrêter là. De toute façon, mon but initial n'était pas de discourir des mérites et de l'originalité de Carrère, qui sont grands, mais de recopier simplement le paragraphe sur lequel je venais de tomber, au haut de la page 475 (éditions P.O.L). Le voici donc :

« Les Romains, je l'ai déjà dit, opposaient la religio à la superstitio, les rites qui relient les hommes aux croyances qui les séparent. Ces rites étaient formalistes, contractuels, pauvres de sens et d'affect, mais là résidait justement leur vertu. Pensons à nous, Occidentaux du XXIe siècle. La démocratie laïque est notre religio. Nous ne lui demandons pas d'être exaltante ni de combler nos aspirations les plus intimes, seulement de fournir un cadre où puisse se déployer la liberté de chacun. Instruits par l'expérience, nous redoutons par-dessus tout ceux qui prétendent connaître la formule du bonheur, ou de la justice, ou de l'accomplissement de l'homme, et la lui imposer. La superstitio qui veut notre mort, ç'a été le communisme, aujourd'hui c'est l'islamisme. »

lundi 1 mars 2021

ארץ ישראל

 

Notre mois de février fut plutôt judéo-centré

dimanche 21 février 2021

Walking Dead

 
Je suis tombé il y a quelques jours, chez Toitube, sur un montage d'une douzaine de minutes, de scènes parisiennes filmées en 1920. Scènes de vie quotidienne, beaucoup de gens partout, animation, va-et-vient. Et, comme chaque fois que cela m'est arrivé, très vite, au bout d'une ou deux minutes, l'évidence brutale qui saute à l'esprit et l'envahit (en tout cas, il envahit le mien) : tous ces gens qui arpentent les rues, ces hommes et ces femmes de tous âges que l'on voit vaquer, affairés ou musant, tous ces gens sont morts

On se dit alors que le cinéma a bien quelque chose de diabolique. Ou, au moins, a partie étroitement liée avec le blasphème. Car chacun sent confusément qu'il ne devrait pas être possible – et durant la majeure partie de l'histoire humaine il ne l'a pas été en effet –, il devrait même être hautement interdit de voir les morts marcher, sourire, parler, descendre dans le métro, acheter un journal, s'asseoir à la terrasse du Café de la Paix, etc. 

Et le spectateur a l'impression pénible d'avoir été soudainement investi d'une puissance démoniaque lui permettant de contraindre toutes ces âmes à réintégrer de force leurs corps depuis longtemps dissouts, dans une parodie de résurrection. Résurrection en noir et blanc, collective et peut-être très douloureuse.

vendredi 12 février 2021

Billet de rien et de presque personne


 Les ours, l'hiver, personne ne vient les chatouiller sous le museau pour savoir s'ils sont toujours vivants. Ils dorment tranquilles au fond de leurs antres, et le bipède prudent se surprend à marcher sur la pointe de l'orteil quand il passe devant leurs cavernes dortoirs, sachant qu'un réveil prématuré du plantigrade forestier pourrait présenter quelque danger.

Il en va autrement avec le blogueur urbain. S'octroierait-il, lui aussi, une mini-hibernation d'une décade ou deux qu'il verrait aussitôt les plaignants se masser devant sa porte et tambouriner à l'huis en exigeant comminatoirement leur dose hebdomadaire de propos sans suite. Il serait vain alors, pour le dormeur interrompu, de prétendre s'en tirer par un ou deux grognements peu amènes : le lecteur est une race insistante et sans gêne, même à notre époque où les races ont cessé d'exister. Ensommeillé ou pas, frissonnant sous la neige et les grêles, désolé par la vision des arbres aux ramures décharnées, notre ours glabre devra bien se résigner à reprendre son habituel numéro, collier au cou, se remettre à danser lourdement au son du tambourin et sous les rires stupides des villageois édentés.

Mais que veulent-ils qu'on leur dise, par tous les dieux de l'Olympe et du Walhalla confondus ? Que trouver à dégoiser pour éjouir la harde des serfs assemblés en demi-cercle et faire reluire de contentement leurs trognes sur-avinées par des mois d'apéros-claquemurage ?

Bien sûr, comme certaine, on pourrait créer soi-même l'événement, en claquant avec panache la porte du parti socialiste, puis rendre compte en phrases ciselées de cette épopée libératrice. Mais comment claquer une porte qu'on n'a jamais songé à ouvrir ? C'est le gros handicap de ceux qui onc n'ont été des incarcérés volontaires : clamer leur liberté retrouvée leur est interdit.

Il y aurait bien la solution d'imiter les gros frisés social-traîtres et de s'indigner avec eux de la non-réouverture des abreuvoirs à cervoise. Encore faudrait-il s'être aperçu qu'on les avait fermés. Or, s'il est des lieux que fréquentent peu les ours en période hibernale, c'est bien les bars à mousse.

Alors ? 

Alors, c'est le désarroi. D'autant plus profond, d'ailleurs, que le blogueur urbain et somnolent s'était sincèrement imaginé que ses douze lecteurs lui seraient fort reconnaissants de cette pause qu'il leur offrait : à l'année longue il les assomme du compte rendu de ses lectures, des pavés de mille pages écrits par des mâles blancs, très souvent hétérosexuels et invariablement morts ; c'est, lui semblait-il, une gratitude frémissante et digne qui aurait dû saluer sa cure de silence. Au lieu de ça, ce ne sont que réclamations, récriminations, revendications voire objurgations. On n'en est pas encore aux menaces ni aux référés, mais on sent que ça pourrait venir, si se prolongeait le dédaigneux silence de l'ursidé.

Si encore ces braillards avaient eu l'idée bonne et courtoise d'assortir leur réveil d'un joufflu pot de miel ou d'un triple pastis généreusement glaçonné…

Mais je t'en fous.

lundi 1 février 2021

Je suis tombé par terre…


 Je fus, en janvier, blurboïde et voltairien.

samedi 30 janvier 2021

Le Talon et le pied bot

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, 1754 – 1838.

 On serait pris de vertige à moins. J'avais eu, voilà quelque temps, l'occasion de croiser la route d'Omer Talon, ainsi qu'en atteste une brève trace dans mon journal. C'était durant les journées les plus chaudes de la Fronde, l'avocat général était très occupé à contrecarrer les plans d'Anne d'Autriche et Mazarin et à batailler en faveur du Parlement de Paris, j'avais rapidement perdu sa trace dans les fumées de l'histoire.

Et, l'heure dernière, qui donc retrouvai-je en 1794, dans une auberge de Philadelphie, Pennsylvanie, USA,  partageant la table et les agapes du vicomte de Noailles, du duc de La Rochefoucauld-Liancourt, de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, ex-évêque d'Autun et futur prince de Bénévent, ainsi que de quelques moindres commensaux ? Omer Talon !

Inutile de me dire qu'il ne s'agissait pas du même personnage : je l'avais plus ou moins compris tout seul. 

Ce Talon new look, député de Chartres, avait eu l'idée, très noble mais fort risquée, de se mettre trois ans plus tôt au service des Tuileries et, après l'épisode de Varennes, de tenter de défendre les prérogatives du roi face aux clubs et à la partie la plus enragée de l'Assemblée. On comprend que, Robespierre et ses petits camarades de jeu arrivant au pouvoir, il ait jugé, ce Talon-là (lon lère), plus prudent de s'exiler, d'abord en Angleterre puis aux États-Unis. Le piquant de l'affaire est qu'il parvint à quitter la France in extremis – il était en quelque sorte guillotine moins cinq – grâce à un passeport délivré par Danton, c'est-à-dire exactement de la même façon et au même moment que Talleyrand lui-même. Les conventionnels avaient réussi à jeter dans la même galère un Talon et un pied bot.

À propos de lui, de Talleyrand, on donnerait tout de même assez cher pour avoir la possibilité de contempler les trognes mi-ébahies, mi-scandalisées des braves puritains de Philadelphie voyant passer dans leurs rues en équerres le descendant des comtes de Périgord avec, pendue à son bras, levant vers lui des yeux enamourés, une superbe négresse parée comme pour le bal et rutilante tel un sapin de Noël. Une façon, en somme, d'illustrer charnellement le fait qu'il existe bel et bien un Périgord noir.

En tout cas, ça devait valoir le détour, comme on dit chez Michelin.

vendredi 29 janvier 2021

Flamberge au vent, on se lance dans le porno !

Gravure illustrant la première scène du roman.
Dans sa biographie de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (Talleyrand ou le Sphinx incompris), Jean Orieux nous apprend que, dans la bibliothèque de l'évêque d'Autun, on trouvait, entre autres livres tous impeccablement reliés, le roman “libertin” intitulé Dom Bougre, portier des Chartreux, lequel titre est souvent pudiquement noté : Dom B***.

Le nom me disait quelque chose, mais assez vaguement. Je sollicitai donc l'entremise de Dame Ternette, en priant pour qu'elle ne s'effarouchât point trop de ma requête. Crainte vaine : cette brave omnisciente me conduisit tout droit à un site où, d'un clic malicieux, on pouvait télécharger une édition de 1920 – agrémentée de gravures explicites… – sous forme de PDF, ce que je fis tout aussitôt.

Au passage, grâce à la camériste de Dame Ternette, la friponne Wiki, j'appris que le roman datait de 1741 et qu'on le devait à la plume d'un avocat, Jean-Charles Gervaise de Latouche. 

Dès les premières pages, je fus édifié : “libertin” n'est pas assez dire, “pornographique” conviendrait mieux à ce roman, écrit dans cette langue si agréable, si parfaite, si allant-de-soi que les gens bien nés pratiquaient au XVIIIe siècle. Et si obscénité il y a bien, elle s'éploie dans une atmosphère si joyeuse, si optimiste, dans une telle ambiance presque “Watteau”, qu'on aurait envie de la qualifier d'innocente, voire de virginale, si ce n'était pas un peu abuser du paradoxe. En fait, pour les deux ou trois dizaines de pages que j'en ai lues, ce roman me fait penser à un autre du même siècle, mais postérieur à celui-ci de quarante ans : Le Rideau levé ou l'Éducation de Laure, de Mirabeau.

Wiki la soubrette m'assure que l'un des moines paillards que l'on rencontre dans Dom B*** serait en fait l'abbé Desfontaines (1685 – 1745) qui reste connu de nos jours comme l'un des ennemis les plus acharnés de Voltaire, et néanmoins sodomite fervent, que j'ai récemment croisé à plusieurs reprises… dans l'autre grande biographie de Jean Orieux, Voltaire ou la royauté de l'esprit, lue juste avant celle de Talleyrand. 

Et c'est ainsi que la boucle fut bouclée.

samedi 23 janvier 2021

Portrait du blogueur en vieille fille


 « Dans son enfance, Grein répétait que lorsqu'il serait grand, il serait scribe […]. Plus tard, il avait voulu être écrivain, savant, philosophe. Il rêvait de trouver un livre qui révélerait tous les secrets, en allant droit à l'essentiel. Chaque fois qu'il allait dans une bibliothèque, il cherchait ce livre-là. Dans ses rêves éveillés, il s'imaginait même en train de l'écrire lui-même. Mais Tandis que lui se contentait de rêver, d'autres écrivaient vraiment. Des milliers, des millions de livres étaient publiés, lus, puis jetés comme de vieux journaux. […] Comment réussir à dire quelque chose de nouveau au milieu d'une production pareille ? Et quelle valeur pouvaient bien avoir des mots qui ne se traduisaient pas en faits ? L'amour de Grein pour les livres s'accompagnait d'un dégoût grandissant. Avec le temps, il s'enorgueillit de ne pas être devenu un de ces auteurs dont les textes n'auraient fait que s'ajouter à cet énorme fatras littéraire.

« Mais l'habitude de jouer avec un stylo lui était restée. […] Il éprouvait même le besoin de tenir un journal, comme un écolier ou une vieille fille. Mais qu'avait-il donc à noter ? »

Isaac Bashevis Singer, Ombres sur l'Hudson, Folio, pp. 257-258.

vendredi 22 janvier 2021

Didier G. pointe aux hassidiques

 La famille Moskat, éponyme de l'ample roman d'Isaac Bashevis Singer, vit à Varsovie depuis toujours. Ce sont des Juifs hassidim, de plus ou moins stricte observance selon les individus. Nous la découvrons, cette famille, au moment où Reb Meshulam, le patriarche millionnaire, vient de prendre épouse pour la troisième fois : lui-même se demande bien quel coup de folie l'a empoigné ; ses enfants, déjà adultes, encore bien plus. Mais, en dehors de ce petit soubresaut dans les habitudes, on baigne dans l'éternité, tout semble immuable, on est assuré qu'aucun bouleversement ne viendra secouer ces Juifs pieux, solidement ancrés dans leurs habitudes féodales. Nous sommes, dans ces premiers chapitres, à l'orée des années 10 du XXe siècle.

Lorsque le roman s'achève, 850 pages plus avant, l'armée du IIIe Reich est occupée à envahir la Pologne et à bombarder sa capitale. Tout va bientôt se terminer, et le lecteur sait comment, pour les quatre générations de Moskat qu'il a vu vivre et vieillir devant lui. Mais, pour Reb Meshulam et sa descendance, l'écroulement du monde a déjà eu lieu. De larges fissures sont apparues dans l'édifice qui semblait aussi solide que le temple de Jérusalem, et qui va crouler comme lui. Le ferment le plus visible de la dissolution, c'est la mort du patriarche et les dissensions provoquées par son héritage. En apparence au moins. Car, en réalité, le drame est plus profond, le mal vient de plus loin : c'est le XXe siècle naissant qui constitue l'acide le plus corrosif.

Car les Moskat se sont divisés contre eux-mêmes. Il y a les Moskat “modernes”, ceux dont les filles n'hésitent pas à fréquenter des goyim et qui rêvent de l'Amérique, où ils vont aller vivre en effet. Il y a les Moskat “sionistes”, qui frémissent de partir pour la Palestine, y fonder une colonie pieuse ; certains franchiront le pas et les mers. Et il y a les Moskat qui, à partir de 1917, se laissent happer par la tentation diabolique du communisme russe. Enfin, il faut compter avec les influences diverses et contradictoires des éléments extérieurs à la famille proprement dite.

Tout cela donne un foisonnement de personnages aux prénoms exotiques, mais au milieu de qui le lecteur ne se perd jamais ; sauf dans la dixième et dernière partie, mais c'est normal : à ce moment, alors que tous les Moskat se retrouvent à Varsovie pour la Pâque de 1939, la famille n'est déjà plus qu'un champ de ruines, et ses membres eux-mêmes ont bien du mal à se reconnaître entre eux, à retisser les liens de parenté, entre ceux qui arrivent de New York, les autres qui débarquent de Jérusalem et les derniers qui sont demeurés dans la capitale polonaise. Peu de temps après cette ultime réunion, qui n'est déjà plus qu'un simulacre désespéré pour retenir le temps, les bombes se mettent à pleuvoir sur Varsovie. Le roman se termine par ces lignes :

Et Hertz Yanovar éclata en sanglots. Il tira d'une de ses poches un mouchoir jaune et se moucha. L'air à la fois confus et honteux, il ajouta, comme pour s'excuser :
« Je n'ai plus du tout de force. »
Il hésita un instant, puis dit en polonais :
« Le Messie va bientôt arriver. »
Asa Heshel, stupéfait, le regarda :
« Que voulez-vous dire ?
– La mort est le Messie. Voilà la vérité. »

lundi 18 janvier 2021

Se tenir à l'écart de l'exception française


Dans le genre “on se risque sur le bizarre”, nous avions décidé, l'autre soir, de tenter notre chance avec une série télévisée française. Je sais, je sais : c'était du téméraire… En l'occurrence, notre témérité ne fut pas récompensée : nous avons tenu un épisode et demi. 

La série s'appelle Dix pour cent. Elle met en scène une agence de comédiens et ceux qui y travaillent. Le principe est que chaque épisode est centré sur un acteur connu qui vient jouer son propre rôle, comme s'il était l'un des clients de l'agence. Il ne nous a pas fallu dix minutes pour comprendre que ce n'était toujours pas cette série-là qui bousculerait un tant soit peu les conformismes ambiants. 

Sur les trois ou quatre agents d'acteurs que l'on nous présente : une femme lesbienne (qui assume à donf, tu vois…). Sur les trois assistants qui leur servent de souffre-douleur, un seul jeune homme… évidemment pédé, tendance salon de coiffure pour dames (et qui assume à donf, tu vois…). La fille qui s'occupe de la réception est naturellement noire ; quant au seul mâle blanc de plus de 40 ans, c'est un carriériste prêt à tous les coups fourrés, doublé d'un lâche puisqu'il n'assume pas du tout d'avoir une fille majeure et qu'il fait tout pour cacher leur lien de parenté comme un honteux secret. 

Bref, ça commençait mal, la suite n'a fait que confirmer : dialogues plats et empruntés, intrigues paresseuses et convenues, acteurs le plus souvent médiocres ; mais vu les répliques qu'on leur donne à mâchouiller, ce n'est peut-être pas entièrement leur faute. Le tout réalisé – le premier épisode en tout cas – par Cédric Klapisch, dont le talent est, à ce jour, encore à démontrer. 

Nous en sommes restés là, et ce n'est probablement pas demain que nous nous aventurerons à nouveau du côté de l'exception française – dont il est en effet à souhaiter qu'elle reste une exception.

mardi 12 janvier 2021

Monde global


 Nous sommes au nid d'aigle. Le dîner réunissant quelques privilégiés s'est achevé par une “causerie” hilarante de médiocrité, à l'issue de quoi Adolf Hitler a rejoint son bureau ; il y est seul :

« Son bureau était immense et silencieux. Il se plaça devant un gros globe de verre, pressa un bouton, le globe s'éclaira de l'intérieur. Doucement, il passa son doigt tout autour du globe, contempla la mer colorée en bleu, les pays en vert, les frontières rouges, l'Arctique blanc et la ligne du Gange. Il fit tourner le globe plus vite, l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Australie apparurent et disparurent. Il attendit qu'il s'immobilise, pressa le bouton, le globe retomba dans l'obscurité. »

Le lecteur, naturellement, songe aussitôt à la scène fameuse du Dictateur de Chaplin, et se dit qu'il est à peu près impossible que ce paragraphe, nettement postérieur au film, n'ait pas été écrit comme une sorte d'hommage, ou au moins de clin d'œil

On les trouve, ces lignes, au chapitre 14, livre II, du roman de Ferdinand Peroutka, Le Nuage et la Valse, dont je ne saurais dire trop de bien, ni trop encourager à sa lecture. Comme je n'ai nulle envie de tartiner à son sujet, on pourra en lire une présentation ici, et une critique . On pourra aussi s'en désintéresser complètement et continuer à s'occuper des twitterades et des trumpitudes qui encombrent ce qu'on nomme encore, par simple réflexe, l'actualité. Mais qu'on ne vienne pas ensuite se plaindre si on se sent, insidieusement, devenir stupide et morne.

dimanche 10 janvier 2021

Les frères ennemis totalitaires


Dans un article qu'il publie le 5 avril 1933, intitulé “Quels alliés contre le fascisme ?”, le journaliste tchèque Ferdinand Peroutka écrit ceci (c'est moi qui souligne) : « L'internationale communiste est responsable de cette idéologie de la guerre civile et de la lutte pour le pouvoir où “tout est permis”. Si cette idéologie n'existait pas, jamais une telle barbarie ne se serait développée, ni un tel désir de se jeter dans la lutte pour le pouvoir total. La psychologie du communisme est la mère de toutes les espèces de fascisme. » 

Que le communisme ait, tel un surgeon, engendré le nazisme, que Hitler soit sorti tout armé de Lénine comme Athéna du crâne de Zeus, voilà qui, à une conscience lucide, était donc perceptible dès 1933. On trouvera pourtant encore, de nos jours, quelques esprits attardés pour s'indigner d'un semblable rapprochement, voire hurler au blasphème. 

Peroutka conclut son article en une formule “tranchante” : « Entre le communisme et le fascisme, le seul débat consiste à se demander si la démocratie doit se faire poignarder dans le dos ou dans la poitrine. » 

Comme la lucidité se paie toujours comptant, les nazis expédieront Peroutka à Buchenwald, après quoi les communistes le contraindront à l'exil américain pour les trente dernières années de sa vie ; années durant lesquelles il écrira cet ample et somptueux roman qu'est Le Nuage et la Valse, dont j'ai commencé la relecture dès potron-minet.

mardi 5 janvier 2021

Perrault règle ses comptes


 Dans la préface à son Parallèle des Anciens et des Modernes, Charles Perrault envoie quelques flèches sur ce que nous appellerions aujourd'hui les “faiseurs de notes-en-bas-de-page”, cette engeance exécrable qu'on m'a vu, ici même, fustiger en moult occasion ; une race cent fois maudite qui, donc, sévissait à son époque comme à la nôtre, apparemment. Ces doctes, Perrault les ramasse dans une expression savoureuse : “un certain peuple tumultueux de savants”.

Il commence par affirmer que “si la soif des applaudissements me pressait beaucoup, […] je me serais attaché à commenter quelque auteur célèbre et difficile”, avant d'expliquer la manière dont il aurait expédié son affaire. rien de plus aisé :

« Une douzaine de notes de ma façon mêlées avec toutes celles des commentateurs précédents qui appartiennent de droit à celui qui commente le dernier, m'auraient fourni de temps en temps de gros volumes ; j'aurais eu la gloire d'être cité par ces savants, et de leur entendre dire du bien des notes que je leur aurais données ; j'aurais encore eu le plaisir de dire mon Perse, mon Juvénal, mon Horace ; car on peut s'approprier tout auteur qu'on fait réimprimer avec des notes, quelques inutiles que soient les notes qu'on y ajoute. »

Croirait-on pas voir à l'œuvre, suant sur l'établi, ces modernes parasites universitaires et pléiadiformes qui s'entreglosent à perte de vue et d'ouïe, ces boules de gui pompant la sève des chênes et qui finissent par se croire aussi grands qu'eux sous prétexte qu'ils sont accrochés à leurs branches faîtières ? Ces savants ossifiés, Perrault ne tentera même pas de les amener à ses vues, il sait que ce serait peine et temps perdus :

« Quand ils seraient en état de goûter mes raisons, ce qui n'arrivera jamais, ils perdraient trop à changer d'avis […] : que deviendraient leurs trésors de lieux communs et de remarques ? Toutes ces richesses n'auraient plus de cours en l'état qu'elles sont ; il faudrait les refondre, et leur donner une nouvelle forme et une nouvelle empreinte, ce qu'il n'y a que le génie seul qui puisse faire, et ce génie-là, ils ne l'ont pas. »

Et puis, qu'importe ? Perrault reste serein, et on devine son sourire, face à de telles centuries de docteurs cousus de thèses et de diplômes : « Le moindre homme d'esprit et de bon sens serait comparable à ces savants illustres, et même leur passerait sur le ventre malgré tout le latin et le grec dont ils sont hérissés. »

Charles Perrault, un homme qui ne s'en laissait pas conter.

dimanche 3 janvier 2021

Le retour du cénotaphe

Au milieu de maint inconvénient, perdre la mémoire présente aussi quelques avantages, sur lesquels je me propose de revenir plus longuement un de ces jours prochains, si je n'ai pas oublié d'ici là. 

M'étant enfin décidé à confectionner une blurberie à destination maternelle, en réunissant sous une même reliure souple mes journaux de 2019 et 2020, j'ai commencé avant-hier à relire, à mesure que je les empaginais, les premiers mois de la première année concernée. C'est ainsi que j'ai vu soudain resurgir Le Cénotaphe de Newton, roman brièvement évoqué au détour d'une entrée journalière. Certes, ce titre me disait quelque chose : il est assez original pour ne pas se laisser tout à fait oublier. Mais quant au roman lui-même, j'aurais été incapable d'en dire deux mots, et même un. 

Existait-il seulement encore, ce livre ? Mais oui, il était là, bien rangé entre Eugène Nicole et Charles Péguy, ainsi que l'exigeait le nom de son auteur : Dominique Pagnier. J'espérais tirer quelque lumière du texte de quatrième de couverture : bernique. Pourtant, je l'avais bel et bien lu, ce roman, et même aimé, comme en témoignait le bref billet que je lui avait alors consacré, et que je vais reproduire dans une seconde, pour ceux qui ont eu la patience de me suivre jusqu'ici.

Il n'y avait donc qu'une chose à faire, et que je fis : extraire, si je puis dire, ce Cénotaphe de son tombeau, le ramener à la lumière – comprenez : au salon –, et le relire, ce que j'ai commencé à faire tout à l'heure. Et lumière en effet fut : dès les premières pages, des pans entiers du monument me sont réapparus, et c'est assez bravement que j'y pénétrai, content de l'avoir suffisamment oublié pour qu'il me soit donné de le redécouvrir.

Et voici, comme promis supra, ce que j'en disais voilà deux ans :


« Terminé aux aurores, un peu avant elles, même, Le Cénotaphe de Newton, de M. Dominique Pagnier ; roman vaste, ondoyant, divers, profus, labyrinthique, que je serais bien en peine de résumer s'il me fallait le faire – mais quel intérêt de résumer un roman ? Le cénotaphe de Newton (illustration choisie) est un projet de monument dû au grand architecte classique Étienne-Louis Boullée (1728 – 1799), qui circule dans tous le roman de M. Pagnier. Il y circule ou il l'englobe ? Lui confère son unité ou le diffracte à l'infini ? Il est son axe de rotation ou son point fixe  ? Difficile à dire, plus encore à soutenir sans doute. En tout cas, nous sommes là devant – ou plutôt dans – un roman à la construction implacable, presque diabolique de précision, mais qui se laisse difficilement voir, tant est intense le tournoiement des lieux, des époques et des gens par lequel le lecteur est emporté. On y parcourt l'Europe entière, mais surtout sa partie septentrionale, et de préférence germano-austro-russe, ce qui n'exclut nullement quelques incursions plus furtives dans l'Espagne de la Guerre civile, la Champagne actuelle ou le Paris de la Révolution. On est aussi, et presque sans cesse, d'un paragraphe à l'autre, transporté dans toutes les époques du XXe siècle, dont sont privilégiés certains “nœuds”, pour parler comme Soljénitsyne : le déclenchement de la Révolution d'Octobre, l'édification du mur de Berlin, le moment de son effondrement, la fin des années soixante, le milieu des années quatre-vingt, et encore quelques autres… On plonge dans les archives de la Stasi est-allemande, à la recherche des traces de la dynastie Arius, cependant que, simultanément, nous voyons vivre ses  membres sur plusieurs générations, s'allier à d'autres familles, se marier, divorcer, mourir, avoir des enfants qui eux-mêmes, etc. Et tous sont liés d'une façon ou d'une autre, réunis puis séparés par les hoquets de l'histoire, portés ou submergés, ou les deux successivement, par les vagues totalitaires qui se répandent sur l'Europe ; et le miracle est que le lecteur ne se perd jamais dans ce dédale, ou alors très fugitivement, durant un paragraphe ou deux, et qu'il se trouve rapidement comme faisant lui aussi partie de cette famille unique et tentaculaire, dont certains membres s'efforcent à un oubli impossible, quand d'autres à l'inverse fouillent sans fin le passé, en grattent les traces les plus infimes à la recherche d'une origine, d'une cohérence, d'une explication qui leur échappe toujours, à commencer par le narrateur français, celui qui rend compte, celui qui dit “je”, mais qui est, tout autant que les autres, pris dans le maelström commun. Au bout du compte,  le lecteur se demande si ce gigantesque kaléidoscope historico-biographique n'est pas le cénotaphe de Newton lui-même, à l'intérieur duquel il se serait retrouvé pris sans avoir jamais eu vraiment conscience d'y être entré. Et sans savoir, une fois le livre refermé, s'il parviendra à en sortir – c'est-à-dire à commencer un autre livre, comme si rien de tout cela n'était advenu. »

On notera qu'à cette époque je devais être momentanément brouillé avec les alinéas, les paragraphes, les textes aérés ; ce qui ne laisse pas de m'étonner moi-même. Ou bien c'était pour mieux rendre l'atmosphère étouffante, close, hermétique du monument évoqué ? On ne le saura sans doute jamais.

vendredi 1 janvier 2021

L'Aigle et le Petit Duc

En décembre, nous ne fûmes pas à l'abri de Meaux.

(Je sais, je sais…)

 

lundi 28 décembre 2020

Jacques-Bénigne et Louis de Bourbon

 

Quand on lit un livre déjà relativement ancien, on en arrive parfois assez rapidement à perdre de vue cette ancienneté même. Par exemple, l'Histoire de Bossuet qui me tient depuis déjà quelque temps : j'oublie très facilement, vu son sujet, que le cardinal de Bausset l'a écrite il y a un peu plus de deux siècles : après tout, la vie de Bossuet n'a pas changé depuis lors… 

Mais voici que, soudain, au détour d'une page, je touche du doigt le gouffre qui me sépare du texte que je lis, le changement radical qui s'est produit entre son époque et la mienne. Ainsi, lorsque, parlant de l'oraison funèbre du Grand Condé, mon cardinal écrit ceci :

« C'est la première leçon d'éloquence française, par laquelle on essaie le goût et les dispositions des générations naissantes. Elle vient se graver d'elle-même dans la mémoire des jeunes gens, aussitôt que leur oreille se montre sensible à l'harmonie ; elle fait battre de jeunes cœurs étonnés d'une émotion qu'ils n'avaient point encore ressentie ; elle fait couler les premières larmes que la puissance du génie arrache à des âmes encore neuves. »

Ainsi donc, se dit le lecteur béant, il y eut réellement des temps, en France, où les lycéens prenaient leurs premières leçons d'éloquence chez Bossuet, au lieu de les recevoir de la bouillie verbale d'un François Hollande ou des postillonnages racistes d'un Lilian Thuram ?  Où ils découvraient l'harmonie de leur langue dans les majestueux drapés d'une oraison funèbre et non dans les martèlements simiesques d'un rap de cité sensible ? Où l'émotion neuve qui faisait battre leurs cœurs leur était donnée par la haute figure d'un prince du sang doublé d'un capitaine illustre plutôt que par un animateur télé ricanant ou une greluche cinématographique césarisée de frais ?

Le lecteur finit par refermer le livre pour tenter de digérer sa déprimante découverte. Pour essayer, comme on dit presque, de se faire une oraison.

mercredi 23 décembre 2020

Épluche si affinités

 

Comme il était facile de le prévoir en ces temps de débâcle culturelle généralisée, le soin de rédiger les sous-titres pour les films et séries étrangers est désormais confié à de parfaits analphabètes. S'il est possible – mais j'ai de forts doutes sur ce point – que ces baudets appointés aient encore quelques notions de la langue anglaise, il est certain qu'ils n'en ont plus aucune de la française. Nous marchons le plus souvent sur la crête de l'amphigouri, à l'extrême bord du charabia. Ce qui est souvent cause d'énervement mais permet parfois de rire un peu.

Ainsi hier soir. Nous regardions la cinquième et dernière saison de Damages, la scène se passait dans le bureau d'une avocate nouvellement embauchée, à qui, la veille, on avait confié plusieurs cartons de paperasse juridique à examiner attentivement. Sa patronne s'enquiert donc si le travail a été effectué, si tous les cartons ont bien été visités, les documents scrutés. La dame fait alors cette réponse, du moins d'après ses “adaptateurs” supposément francophones :

Je les ai tous épluchés au peigne fin !

On comprend dès lors la mine de fierté, presque de défi, qu'elle arborait disant cela. Quel exploit, en effet, que le sien ! Si certains parmi vous ont déjà tenté de se livrer à un épluchage au moyen d'un peigne, à plus forte raison un peigne fin, ils mesurent le tour de force accompli par cette vaillante attornette. À côté de ça, même le nettoyeur des écuries d'Augias passerait facilement pour un récurateur en situation d'anémie, un genre de Mr Propre entarlouzé.

Cela étant, si je suis le premier à m'incliner devant l'exploit de cette virtuose de l'épluchage au peigne, ce n'est pas demain que j'irai manger le pot-au-feu chez elle. Plat que mes sous-titriers transformeraient sans doute en poteau feu, voire en pote au feu, eux qui parlent déjà couramment de poteau rose quand ils s'imaginent l'avoir découvert.

lundi 21 décembre 2020

Renversement du domaine muselier

 

Lorsqu'un humain et son chien déambulent par les rues de la ville, il est désormais bien facile de discerner lequel des deux est l'animal : c'est celui qui ne porte pas de muselière.

mercredi 16 décembre 2020

Maquereau à la trace

 
Je m'étais préparé une boite de conserve dont je comptais faire mon déjeuner – Ce qu'effectivement fis. Mes yeux étant à sa hauteur, j'y lis cette affirmation triomphale, sonnant presque tel un défi lancé à la face de tout incrédule : Traçabilité garantie. J'ai bien sûr commencé par m'en réjouir en mon for, comme l'aurait fait à ma place tout citoyen éco-responsable. 

Mais, sitôt après ce premier mouvement d'adhésion enthousiaste, une question s'est mise à me tarauder sournoisement : qui donc pourrait bien avoir l'envie, le projet, la volonté de tracer un filet de maquereau au vin blanc et aux aromates ? Une sardine à l'huile d'olive vierge, encore, je ne dis pas : la sardine incite naturellement au traçage, tout comme l'anchois à l'esquisse, le hareng au premier crayon… mais un filet de maquereau ? Qui peut avoir non seulement cette lubie, mais en outre le besoin qu'on lui garantisse la chose possible ?

Encore une interrogation qui ira rejoindre beaucoup d'autres, dans le vaste entrepôt des questions sans réponse.

mardi 15 décembre 2020

lundi 14 décembre 2020

Coupez !


Même chez les bons auteurs, et j'en fréquentais encore un ce matin, il est désormais de coutume d'utiliser faussement ces expressions symétriques que sont “coupe claire” et “coupe sombre”.  Faussement est encore trop peu dire : en réalité, la plupart des gens les emploient très scrupuleusement l'une à la place de l'autre – c'est à dire qu'ils disent “grand” quand ils croient dire “petit”, et “blanc” quand ils pensent “noir”.

Rappelons donc, sans nous lasser le moins, que ces deux expressions ressortissent au langage des bûcherons – ou des exploitants forestiers, si l'on tient à être absolument moderne. Pratiquer une “coupe claire”,  c'est laisser la forêt claire une fois la coupe achevée. Ce qui implique de lui avoir ôté beaucoup de ses arbres, pour que la lumière y pénètre, et donc d'avoir pratiqué une coupe lourde, ou sévère.

À l'inverse, une “coupe sombre” est celle qui laisse la forêt sombre, ce qui veut dire qu'on ne lui a enlevé que peu d'essences : on a donc pratiqué une coupe légère, ou bénigne.

Il résulte de cette inversion symétrique des significations que l'on ne peut plus guère employer l'une ou l'autre de ces expressions, car ce serait prendre le risque d'être compris tout au rebours. C'est-à-dire que la plupart des gens entendraient “blanc” quand ma bouche leur aurait dit “noir”. Par exemple, si j'écris que, depuis ma mise à la retraite, j'ai dû pratiquer des coupes sombres dans mon budget, quatre sur cinq de mes lecteurs vont m'imaginer à deux doigts de la misère, ceinture resserrée au maximum, alors que j'aurai simplement procédé à la suppression de deux ou trois superfluités, sans en souffrir plus que cela.

Cela étant dit, on discerne fort bien la raison de cette “inversion des pôles”, et l'on comprend du même coup qu'elle était sans doute inévitable et probablement irréversible. Elle tient en effet aux charges positive et négative de ces deux mots : claire et sombre. N'en déplaise à nos ami-e-s racisé-e-s, le sombre sera toujours plus inquiétant que le clair, tout au moins dans notre imaginaire linguistique. Et quand il doit associer sombre à léger d'un côté, ou clair à lourd de l'autre, l'esprit regimbe et rétablit sans y penser plus que ça un certain ordre des choses qui lui semble naturel, évident, allant-de-soi.

C'est pourquoi, sauf si l'on est coiffeur ou pilote de formule 1, on évitera désormais de parler de “coupes”, quel que puisse être leur aspect ou leur luminosité.

Ai-je été assez sombre ?

jeudi 10 décembre 2020

Montaigne claquemuré


Ce matin, et avec plus de quatre siècles d'avance, excusez du peu, Michel de Montaigne me parlait de notre actuel claquemurage. Pour en dire ceci : « Encore vaudrait-il mieux souffrir un rhume que de perdre pour jamais, par désaccoutumance, le commerce de la vie commune, en action de si grand usage. » 

Un peu plus bas, filant son sujet, enfonçant le clou, remettant une couche, il prenait la peine de me citer quatre vers de Maximilien (mais de quel Maximilien se peut-il bien agir ? Ce que c'est que d'être inculte, tout de même !) :

On nous force à renoncer à nos habitude et,

Pour prolonger notre vie, à cesser de vivre…

Peut-on dire qu'ils vivent encore ceux à qui on rend

Insupportables l'air qu'ils respirent et la lumière qui les éclaire ?

Là-dessus, j'ai sauté en plein dans le siècle suivant, pour aller ratifier le traité de Nimègue au cul de Louis XIV : on n'est pas plus occupé que je le suis ces jours-ci.

 

lundi 7 décembre 2020

Les Roses blanches, seconde édition

 

 

Faut-il avoir l'âme assez basse pour souiller ainsi, fouler aux pieds, couvrir d'opprobre les plus précieux fleurons de notre génie lyrique, les plus émouvants bouquets assemblés par le génie même de notre peuple ! Nous ne prendrons même pas la peine de dire ce que nous inspirent les ricanantes contorsions d'un tel individu : laissons-le s'engluer dans ses boues fétides et, lui tournant résolument le dos, rétablissons plutôt la vérité en volant vers les cimes.

C’était un gamin, un gosse de Paris,
Pour famille il n’avait qu’ sa mère

Comme on le voit bien, ce gamin, ce gosse, cette fleur du pavé de Montmartre, remontant le nez en l'air et la frimousse curieuse, la rue Saint-Vincent ou celle des Saules ! Il doit avoir quelque chose comme dix ou onze ans, cet âge où le malheur n'est encore qu'une contrée lointaine et à peine réelle, seulement évoquée dans les contes de M. Perrault ou quelques chansons des rues et des cours. Protégé encore du malheur par son innocence, notre poulbot ne l'est pas de l'injustice des hommes. Qu'est-il donc arrivé à ce père absent, que, parfois, souvent, il voit sa mère pleurer en se cachant de lui, comme honteuse du secret qui l'oppresse ?

Les Roses blanches sont de 1928, on le sait. Sans doute conçu lors d'une de ses trop rares permissions, l'orphelin est né alors que son père, poilu par avance sacrifié à la voracité d'une clique militaro-industrielle tapie dans l'ombre des palais nationaux, était déjà remonté au front, le long du Chemin des Dames. Mais, s'il était un héros “certifié”, ce malheureux soldat, fauché par la mitraille en jaillissant de sa tranchée sous les ordres d'un officier de fer, pourquoi sa mère devrait-elle se cacher pour le pleurer ? Et pourquoi aucune photo du disparu dans les deux pièces en soupente où elle vit avec son enfant ? On le comprend sans qu'il soit besoin d'insister : le père du gamin a dû faire partie de ces courageux mutins de 1917, ceux qui ont osé se dresser et dire “non ! ” à la boucherie voulue par les forces bourgeoises. Il est tombé non pas face à l'ennemi, mais sous les balles d'autres Français, lié au poteau d'infamie.

L'absence ajoutée à la honte : il n'en faut pas plus pour détruire lentement mais sûrement la malheureuse ouvrière,

Une pauvre fille aux grands yeux rougis,
Par les chagrins et la misère

Qu'a-t-elle donc pour s'accrocher encore à la vie ? Son enfant. Ce vivant souvenir du disparu, qui revit un peu en lui, qui a son regard tour à tour pensif et malicieux, et aussi cette façon de repousser de deux doigts la mèche qui lui balaie le front. Son enfant et les quelques roses blanches qu'il lui apporte le dimanche, comme le faisait son fiancé au début de leur amour ! Une habitude que le gosse a reprise, sans se douter qu'elle lui venait de ce père dont il n'entend jamais parler. Et c'est pour ces quelques fleurs dominicales que le gosse n'hésite pas à braver la nuit et les froidures humides de l'hiver parisien, pour aller vendre par les rues les journaux aux odeurs d'encre fraîche, labeur qui lui rapportera les quelques sous nécessaires à l'achat des fleurs tant attendues par sa mère, laquelle profite de son seul jour de repos pour astiquer de fond en comble le sombre réduit qui leur sert de tanière.

Ces roses, souvent un peu défraîchies car l'enfant n'a guère les moyens d'entrer chez les fleuristes de luxe et doit bien souvent se contenter des fleurs du marché, celles dont aucun client n'a voulu et qui, sans lui, partiraient sans doute au ruisseau, ces fleurs sont le seul rayon de lumière qui éclaire encore ces deux êtres que le malheur a élus. Mais c'est encore trop :

Un matin d’avril parmi les promeneurs
N’ayant plus un sous dans sa poche
Sur un marché tout tremblant le pauvre mioche,
Furtivement vola des fleurs

Peut-on le condamner pour ce geste ? Non, pas plus qu'on aurait dû envoyer au bagne un Valjean voleur de pain ! Et la brave fleuriste ne s'y trompe pas qui, avec cette générosité innée du petit peuple et cette compréhension du prochain que confère la pauvreté commune, offre avec simplicité les roses que le gamin vient de lui voler. Peut-on imaginer sa joie à ce moment-là ? Se figurer le bonheur qui l'inonde en découvrant ce qu'il y a de bonté dans l'homme ? Joie et bonheur aussi vite anéantis que jaillis :

Puis à l’hôpital il vint en courant,
Pour offrir les fleurs à sa mère
Mais en le voyant, une infirmière,
Tout bas lui dit "Tu n’as plus de maman"

La chanson va-t-elle se terminer là, sombrer irrémédiablement dans la noirceur et le désespoir ? Non ! Car l'enfant puise dans cet anéantissement la force de se projeter à la fois vers l'avant, vers cette vie d'homme qu'il entrevoit désormais, et vers le haut, vers ce Ciel où, les bras chargés de roses blanches, sa pauvre mère est devenue bienheureuse, retrouvant en paradis celui qu'elle a tant aimé, le père de son fils, répudié par les hommes mais réhabilité en gloire par le Très-Haut, le Créateur des fleurs blanches et des enfants aimants.


mardi 1 décembre 2020

Dûment Dumas

 

On n'a pas mal ferraillé, au Plessis, en novembre


lundi 30 novembre 2020

Chanson à la moulinette


 J'ai plusieurs fois, par le passé, tenté d'alerter le peuple insouciant sur le danger de certaines chansonnettes qui, sous leurs anodines ritournelles, cachent en réalité de puissants acides destinés à corroder la morale commune et à dissoudre les vertus les mieux trempées. Je pense que, grâce à mes efforts, nul ne peut plus écouter les Grands Boulevards de Montand ou le Trousse-chemise d'Aznavour, pour ne citer que deux exemples, sans tressauter d'une juste indignation. 

Je me devais à moi-même de poursuivre cette tâche sacrée. C'est pourquoi, aujourd'hui, nous allons nous attaquer à une œuvre particulièrement pernicieuse et passer à la moulinette Les Roses blanches de Mme Berthe Sylva. Commençons par le commencement :

C’était un gamin, un gosse de Paris,
Pour famille il n’avait qu’ sa mère

D'entrée, le ton est donné, l'ambiance misérable dessinée : nous sommes confrontés à une famille mono-parentale, cette abomination des temps modernes. Et l'on imagine sans peine, mais avec chagrin, les pressions morales que l'innocent rejeton a dû subir, depuis sa naissance ou quasi, les récriminations d'une mère aigrie contre les hommes, faisant retomber le poids de ses frustrations infinies sur la tête de son enfant. Il y a là, en germe, de quoi dégoûter à tout jamais un gosse des amours ordinaires : on ne serait pas surpris de le voir se métamorphoser plus tard en fiote amateur de gay prides. Cette mère abusive, qui est-elle ?

Une pauvre fille aux grands yeux rougis,
Par les chagrins et la misère

Ah ! ils ont bon dos, les chagrins et la misère ! Ces “yeux rougis”, on se doute bien qu'ils ont d'autres causes moins avouables : des nuits passées à se saouler de mauvaises gnôles et à rouler entre les bras de quelques apaches des barrières, afin de noyer doublement, dans l'alcool et le stupre, les remords que devraient lui causer les échecs successifs de sa lamentable existence. Un indice de cette vie dissolue qu'on lui entrevoit ?

Elle aimait les fleurs, les roses surtout,

Non, pénible garce, non : on n'aime pas les fleurs, et encore moins les roses, quand on est une honnête ouvrière, s'acharnant par son seul travail à faire vivre son enfant sans père ! Du reste, on commence à le comprendre, ce père, probablement un brave et simple travailleur, horrifié et s'enfuyant à toutes jambes en découvrant le fond de vice de celle dont il avait d'abord rêvé de faire sa chaste épouse. Il a bien fait car elle n'aurait sans doute pas mis grand temps à le corrompre, tout comme elle a commencé à corrompre le fils qu'il lui a laissé. En effet :

Et le bambin tous les dimanche
Lui apportait de belles roses blanches,
Au lieu d’acheter des joujoux

On nous a dit que sa mère était dans la misère, n'est-ce pas ? Alors je formule la question que tout le monde se pose déjà : où diable le “bambin” trouve-t-il l'argent pour acheter des roses, fleurs dispendieuses s'il en est ? Même sans aller jusqu'à imaginer le pire – il ne manque pas de messieurs dépravés, autour des fortifs, pour apprécier le charme interdit des bambins… –, on se doute bien qu'il ne se procure pas ses bouquets par des moyens honnêtes. Et d'ailleurs :

Un matin d’avril parmi les promeneurs
N’ayant plus un sous dans sa poche
Sur un marché tout tremblant le pauvre mioche,
Furtivement vola des fleurs

Voilà où  mènent l'exemple d'une fille-mère et l'éducation qu'elle peut donner ! Et comme dit si bien la sagesse populaire : « Qui ce jour vole une rose / vole bientôt autre chose. » On le retrouvera donc très vite, devenu adulte, occupé à détrousser les bourgeois sur les boulevards, s'il ne se transforme pas en un répugnant julot-casse-croûte, contraignant aux bordels de Pigalle ou au tapin de la Madeleine de pauvres filles qu'il aura séduites en leur payant des cocktails opiacés et leur offrant des cigarettes à bout doré – bref : des portraits vivants et plus jeunes de sa mère, cette mère qui, dès les langes, lui a indiqué la voie de la dépravation comme on ouvre une voie royale.

Certes, la morale semble sauve in extremis, puisque la mère du futur maquereau va très logiquement finir ses jours à l'hôpital, probablement d'une cirrhose en phase terminale ou d'une bléno mal soignée. Mais ce n'est là qu'apparence. Car enfin, qui est-ce qui va le payer, ce séjour hospitalier ? Certainement pas elle, qui n'est riche que de ses chagrins et de sa misère, ni son monomaniaque de fils qui ne pense qu'à ses putains de fleurs.

Eh oui, on l'aura compris : c'est encore nous qui allons y être de notre poche.


mercredi 25 novembre 2020

Terreur festive à la cantine


 Je me suis bien sûr, comme chacun, trouvé plusieurs fois en situation d'être, ou au moins de me sentir ridicule. Je crois l'avoir assez bien supporté, ne pas y avoir, même sur le moment, attaché une grande importance et n'en avoir senti aucune “cuisson” de l'amour-propre qui ne fût aussitôt cautérisée. 

En revanche, j'ai nettement plus de mal à supporter le ridicule chez les autres, en particulier lorsque ces autres n'ont pas conscience de ce ridicule que je discerne, moi, fort bien. C'est ainsi que, même enfant, je n'ai jamais aimé ce type d'émissions de télévision qui s'est d'abord appelé “caméra invisible” avant de devenir “caméra cachée”. Et je me souviens d'une anecdote, j'y ai repensé tout à l'heure en souhaitant sa fête à Catherine. 

C'était un 25 novembre, donc, dans les années quatre-vingt. Nous autres, gens du rewriting, avions accoutumé de descendre ensemble à la mangeoire d'entreprise du groupe Hachette, sis à l'époque au 6 de la rue Ancelle, à Neuilly. C'est ce que nous faisons donc, ce jour-là comme les autres. La première chose qui me saute aux yeux, en pénétrant dans cette grande cantine en sous-sol, c'est que les serveuses et les caissières, du moins les célibataires d'entre elles, ont “coiffé Sainte-Catherine”.  

Bien entendu, comme elles sont toutes affublées du même couvre-chef hautement grotesque et mal seyant, on comprend tout de suite que, en fait, c'est leur direction qui les a contraintes, dans un but festif, à se déguiser de la sorte. Les deux caissières, le visage aussi morose qu'à l'ordinaire, sont particulièrement pitoyables, tant est grand justement le décalage entre leur mine et la coiffure qu'elles arborent, qui se veut joyeuse. 

« Non, là, je ne vais pas pouvoir… dis-je à mes habituels commensaux. Passer devant ces pauvres filles… Je crois que je vais aller me chercher un casse-dalle aux Sablons. » Yves Josso, notre chef à tous, me répond alors : « Mais elles doivent en être ravies, de leur chapeau ! C'est leur grand jour en quelque sorte… » Il pensait sans doute, disant cela, me faire changer d'avis, sa remarque eut l'effet inverse, le ridicule de l'accoutrement redoubla d'un coup à mes yeux. Et je m'enfuis.  

Au bistrot des Sablons, tout était normal, aucune catherinette n'était repérable parmi le personnel. Et leurs sandwichs étaient à peu près propres à la consommation.

 

samedi 21 novembre 2020

De l'avenir de la pédale


Donc, pour satisfaire aux exigences rétrogrades d'une bande d'auto-proclamés “écologistes” frisant la maladie mentale, notre gouvernement d'écouillés ferme docilement, une à une, ces centrales nucléaires que le monde entier nous enviait. Conséquence attendue : de prochaines coupures sauvages d'électricité, comme dans n'importe quelle pétaudière tiers-mondiale. 

Par voie himmelienne, un mien ami me faisait remarquer ce matin que cela risquait de contrarier quelque peu la saine propagation du télétravail, remède miracle au petit Chinois ainsi que chacun le sait. Je lui ai fait observer qu'au contraire ces pannes aléatoires allaient nécessairement avoir une influence très-bénéfique sur l'emploi, dans la mesure où chaque télé-travailleur devra bientôt embaucher un manœuvre non qualifié, mais bien musclé des mollets, qui sera chargé de pédaler avec le plus de régularité possible, de neuf heures à midi puis de deux à six heures, de façon à faire fonctionner la dynamo qui aura été préalablement reliée à l'ordinateur de son employeur, occupé à sauver l'économie française sans bouger de son gourbi – les deux partenaires ayant évidemment pris soin, avant de s'atteler à leurs bécanes respectives, de s'enturbanner le groin des muselières agréées.

 

vendredi 20 novembre 2020

Notre flamboyante jeunesse rebêle


D'après un sondage Odoxa (j'ignore absolument ce que peut être cette officine parasitaire), 65 % des 15 – 30 ans approuvent le claquemurage. C'est bien, c'est très bien : leur existence commence tout juste, entre acné et premier boulot à temps partiel, que les voilà déjà dociles et impeccablement dressés. Et si jamais, suite à un improbable court-circuit dans le disque mou, certains se prenaient à renâcler un peu, pas de problème, le cas est prévu, l'éventualité parfaitement circonscrite : les cellules de soutien sont restées ouvertes ; et, derrière leurs muselières à élastiques auriculaires, les psys de toutes obédiences sourient à pleines dents sur le pas des portes.

 

samedi 14 novembre 2020

Laissez parler les petits papiers

 


J'ai donc repris ce matin la biographie que M. Pierre Chevallier a consacré au roi Louis XIII. Le “donc” de la phrase précédente, je le reconnais, peut présenter un aspect quelque peu saugrenu ; il le conservera tant que l'on n'aura pas pris connaissance de mon journal de ce mois, et notamment de l'entrée du 14. Le livre somnolait sur son étagère depuis des temps plus ou moins immémoriaux à notre fragile échelle humaine.  

J'ai ressenti une sorte de pincement dans la région sub-costale lorsque, manipulant le volume, j'ai vu s'en échapper un petit papier, a priori une page arrachée à son calepin natal. Elle portait, de mon incertaine écriture, le nom de Jean-Philippe Chatrier, suivi de son numéro de téléphone. Celui-ci commençait par 01 47, ce qui est bien, on pourra vérifier, l'indicatif de Neuilly-sur-Seine, ville que ce grand garçon flegmatique et drôle habitait en effet.

Je suis donc, ce papier dormant le dit, resté assez longtemps sans m'intéresser à la vie de Louis XIII, puisque Jean-Philippe est mort voilà dix ans et quelques mois, ainsi qu'en fait foi ce billet que je lui avais alors consacré : on peut en toute confiance faire fond sur lui et sa date de publication, car je n'ai encore jamais pratiqué, à ce jour, le billet nécrologique préventif.

Je me suis retrouvé silencieux et un brin crispé, dans une main un gros volume de près de sept cents pages bourrées de mots formant des phrases, dans l'autre ce petit papier ne portant qu'un nom et dix chiffres. On aura peut-être du mal à me croire, mais le volume s'est tu, et c'est le petit papier qui s'est mis à parler.


vendredi 13 novembre 2020

Islamogauchiste : enfin la définition officielle !


 L'autre matin, sur son blog, le Professeur Cingal affirmait assez péremptoirement, en tout cas un peu vite, que le terme “islamogauchiste” ne correspondait à aucune réalité identifiable, que c'était un non sens. Je suis bien navré de devoir le contredire – et, ce faisant, impressionné de me lever seul contre l'Université tout entière –, mais je dois le proclamer : non seulement le mot recouvre une réalité, parfois même une réalité explosive,  mais il est en outre permis d'en donner la définition précise, ce que je fais ici pour la première fois, non sans une certaine émotion :


Un islamogauchiste est un type particulier de communiste 

qui milite activement pour l'avènement de 

la dictature du proléchariat.

 

Comme, n'étant pas de gauche, je demeure insensible aux miroitements trompeurs de la richesse, le mot que je viens de créer restera entièrement libre de droits jusqu'à la consommation des siècles.