dimanche 18 février 2024

Père mutation et mère putation


 Parce que le mot est du genre féminin, et parce que l'on parle couramment de la mère patrie, il m'aurait semblé logique que tous nos woketeux post-féministoïdes adoptassent sans hésiter, et même dans l'enthousiasme le plus progressiste, ce mot, patrie, comme indiscutable et splendide emblème transgenre : cette fusion parfaite du masculin et du féminin aurait dû d'emblée les ravir en extase. 

Or, après avoir consulté de droite et de gauche, sondé les esprits et ausculté les grimoires, j'ai comme l'impression qu'il n'en est rien. J'ai même ouï que certaines excitées du vocabulaire, du genre “MeTooLexique” ou quelque chose d'approchant, proposaient, lors de leurs réunions des soirées de pleine lune, de le remplacer par matrie.

Après tout, pourquoi pas ? Abattons les pères et vivent les mères ! Personnellement, je suis tout près de l'adopter, cette matrie tant désirée. Mais pas n'importe comment ni à toute condition. Afin de respecter le transgenrisme initial, qu'il serait bien dommage de perdre, il faudra impérativement que ce mot tout brillant de l'éclat du neuf soit décrété de genre masculin. Et que chacun puisse dès lors, avec émotion et fierté, évoquer son inaltérable amour pour le père matrie.

Et c'est ainsi qu'on abat des patriarcats comme en se jouant.

dimanche 11 février 2024

Les émoluments de la phobie (film moderne)

Chauffeurs routiers découvrant la gay attitude

 D'ici quelques semaines doit arriver sur Netflix la version 2024 du Salaire de la peur. Comme nous venons tout juste de revoir le film de Clouzot, j'ai trouvé intéressant de mettre le nouvel avatar dans ma liste, histoire de confronter l'ancien et le nouveau. 

Annonçant la chose à Catherine, j'ajoute : « Je suppose que ça va être bourré d'effets spéciaux et de scènes spectaculaires pas crédibles une seconde... » 

Elle : « Et Yves Montand va sûrement être remplacé par un noir... » 

Moi, lui filant aussitôt le train : « Par une femme noire ! Et pour faire bon poids, Charles Vanel sera sûrement pédé... » 

Après coup, je me suis dit que, les woketeux netflicards ne reculant généralement devant rien, je ne serais pas surpris que, au beau milieu du périple, Folco Lulli devienne tout soudain Folca Lulette et affirme bien haut sa non-binarité, transformant ainsi l'aventure cauchemardesque en une sorte de “nitro pride” du plus bel effet. 

Quant au quatrième larron, l'Allemand, je le verrais assez bien hésiter longuement avant de faire sauter le gros rocher barrant la piste, en expliquant aux trois autres, compréhensifs et solidaires, n'être pas certain qu'une telle explosion soit bonne pour la planète. 

Là-dessus, tout ce petit monde remonterait dans les camions – évidemment à batteries solaires pour ne pas aggraver le réchauffement climatique – et on se partagerait une bonne salade de quinoa agrémentée d'un reste du tofu de la veille avant de se remettre en route.

Mais bon : on n'est jamais, même sur Netflix et en 2024, tout à fait à l'abri d'une bonne surprise…

jeudi 8 février 2024

À vos risques et périls : billet dangereux


 À celui qui voudrait découvrir Julio Cortázar et ne saurait par quel bout le prendre, je crois, tout bien pesé et profonde inspiration prise, que je conseillerais le recueil de nouvelles ayant pour titre Tous les feux le feu. Rien de mieux pour qui ne craint pas les expériences légèrement décoiffantes :

Cet énorme bouchon sur l'autoroute du sud, un dimanche d'août de retour vers Paris, qui se prolonge en direction de l'automne, puis sous les premières neiges, avec cette vie parallèle qui germe, cette nouvelle société d'automobilistes qui croît et s'installe... 

Ou bien cet Argentin de Paris, ami “de cœur” de Josiane la prostituée, amoureux des galeries et passages (Vivienne, Panoramas...) mais aussi du passage Güemès de Buenos Aires, où il est fiancée avec la patiente Irma : passe-t-il réellement d'une ville à l'autre, par ces galeries et passages, qui seraient donc autant de “trous de ver”, ou bien rêve-t-il ? Et, s'il rêve, dans laquelle des deux villes, sur quel continent est-il réellement ? Et à quelle époque au juste ?

J'ai employé exprès par deux fois cet adverbe “réellement” : en une sorte de conjuration. Car, chez Cortázar, s'il y a une chose qui se dérobe sans cesse, surtout au sein des petits mondes les plus tangibles et paisibles en apparence, c'est bien la réalité ; ou plutôt : la certitude rassurante que le lecteur pouvait encore avoir de son existence, juste avant de tourner la première page d'un livre de lui. 

Si, passé la dernière, ce même lecteur est toujours vivant, s'il a l'impression – probablement trompeuse – d'avoir conservé toute sa raison, s'il reste en dépit des indices contraires à peu près assuré de sa propre identité, alors il pourra peut-être se risquer au jeu de Marelle...

Mais qu'il ne vienne pas, ensuite, me reprocher quoi que ce soit !

mardi 6 février 2024

Tu survivras longtemps sans visage sans yeux


 Que demandent-elles, qu'exigent-elles, les bigotes puritaines du post-féminisme (je serais bien tenté de les baptiser “MeTouffes”, mais je me retiens...) ? De pouvoir déambuler sans fin dans le monde en restant constamment et partout à l'abri des prédateurs phalloïdes, de leurs questions incitatrices, de leurs attouchements furtifs et même de leurs regards plus ou moins explicites. 

En somme, elles souhaitent devenir protégées de tout désir qui n'aurait pas été dûment notifié par contrat officiel et préalable. Elles veulent devenir invisibles ; sexuellement, érotiquement invisibles. 

Donc, si demain une république islamopithèque et turbanophile venait à s'installer sur nos rives, elles devraient logiquement adopter le voile intégral avec soulagement, reconnaissance, voire enthousiasme. 

Au nom, bien évidemment, de la trilogique liberté-égalité-sororité que leur refuse avec cynisme cette brute rétrograde de mâle européen.



dimanche 4 février 2024

Billet d'Ars et d'essai


 En plus d'être agréable et légèrement déstabilisante, la lecture de Julio Cortázar est souvent très utile. J'ai déjà noté ici même que, grâce à son roman Marelle, on pouvait s'enquérir de la liste des pharmacie de garde à Buenos Aires, ainsi que leurs adresses et numéros de téléphone, ce qui est toujours bon à connaître. 

Et voici que je découvre l'existence, toujours à Buenos Aires et toujours grâce à Julio, d'une église San Juan María Vianney, c'est-à-dire dédiée à notre hexagonal curé d'Ars. C'est tout de même bien beau, ce rayonnement théologico-culturel, non ? 

Et l'on s'imagine déjà pénétrant dans sa nef silencieuse, en coque de navire renversée, par un chaud dimanche après-midi de février, profitant de ce que cette modeste église se trouve à deux pas de la pharmacie Gómez y hermano, de garde ce jour-là, où l'on a bien dû se rendre par la ligne de bus 168, malgré l'assoupissement cotonneux suivant un trop riche déjeuner dominical, quand on s'est aperçu avec un peu d'accablement que la boîte de paracétamol 1000 était vide et que ce foutu mal de tête ne s'évanouirait jamais tout seul.

vendredi 2 février 2024

Ernesto : 1 ; Jean : 0


 Pour mériter d'être lu cinquante ans après avoir été écrit, un roman qualifié de “dystopique” doit présenter au moins l'une de ces deux qualités : 1) le monde imaginaire qu'il décrit aura un certain nombre de ressemblances, de points de contact avec celui du lecteur, et sera “ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre” ; 2) s'il est totalement différent, ce monde, radicalement autre, il doit alors être original, insolite, amusant voire cocasse, tragique, troublant, etc. L'idéal, évidemment, la pleine réussite, c'est le roman qui parvient ou parviendrait à fondre ensemble ces deux qualités.

C'est pourquoi le 2024 de Jean Dutourd, écrit en 1974, est un mauvais roman dystopique. Parce que le monde qu'il imagine – qu'il imagine pour nous, aujourd'hui – n'a strictement aucun rapport, même lointain, avec celui que nous subissons effectivement (je pourrais développer un peu cela, mais n'en ai pas envie : il va falloir me croire sur parole…). Comme, en outre, cette France “futuriste” qu'il tente de décrire, est terne, morne, sans attrait aucun, et que lui-même semble avoir éteint toute verve en lui avant de s'y atteler, 2024 a été abandonné par moi au bout de cinquante pages, alors que je m'y ennuyais depuis la vingt-cinquième.

En revanche, il peut se faire que l'on tombe sur un roman dont l'objet, le but, la raison d'être n'étaient nullement la dystopie, mais qui soudain, durant deux ou trois pages, fugitivement, comme par distraction, y débouche et y réussisse pleinement, cumulant les deux qualités que j'évoquais en commençant. C'est ce qui se produit dans L'Ange des ténèbres d'Ernesto Sábato, entre les pages 206 et 208 de l'édition Points-Seuil. (Par une coïncidence qui ne surprendra que les naïfs, il se trouve que le roman de Sábato a été écrit exactement dans le même temps où Dutourd rédigeait le sien.) Comme je me sens, ce matin, plutôt courageux du clavier, je m'en vais vous recopier le passage en question. Voici :


« Soit le jeune nègre Jefferson Delano Smith. Il passe l'arme à gauche et on greffe son cœur sur le mineur John Schwarzer, qui devra dès lors porter le nom de Schwarzer-Smith, s'il est vrai que le droit n'a pas été inventé pour les chiens. Avec cette réserve qu'on peut, cela va de soi, écrire le deuxième nom en plus petit, par exemple :

SCHWARZER-smith,

proportionnellement au volume occupé par l'organe rapporté dans la grosse carcasse du mineur. Après quoi notre centaure cardiaque reçoit un rein de Nancy Henderson, et son nom devient Schwarzer-Smith-Henderson, avec un léger changement de sexe qui pourra figurer sur ses papiers sous la forme “MASCULIN-féminin” à la ligne 2. Puis on lui greffe un foie de singe (léger changement de statut zoologique).

— Enfin, Quique !…

— Une cornée provenant de Monsieur Nick Minelli, patron de la pizzeria-drugstore de la rue Dalas, à Toledo, Ohio (petit changement, non seulement de nom, mais de professione e indirizzo) ; un mètre vingt d'intestins appartenant à Ralph Cavanagh, boucher de Truro, Mass. (nouveau changement de indirizzo e professione) ; pancréas et rate du joueur de base-ball Joe Di Pietro, de Brooklyn ; hypophyse de l'ex-professeur Sol Shapiro, du Dayan Memorial Hospital, New Jersey ; métacarpe de Seymour Sullivan Jones, cadre supérieur à la Coca-Cola Corp., de Cincinnati. Celui qui était à l'origine, le mineur Schwarzer, et que l'on appelle maintenant pour simplifier Mr John Schwarzer-Smith & Co. Inc. (Inkie, pour les intimes), subit ensuite une greffe d'ovaire de Miss Geraldine Danielsen, de Buffalo, Oklahoma, à la suite d'une sensationnelle découverte du Pr Moshe Goldenberg, de l'université de Palo Alto, Californie, qui a démontré que l'implantation d'un ovaire dans le corps d'un homme (ou d'un testicule dans le corps d'une femme) est la seule façon, à partir d'un certain âge (et la Société Schwarzer-Smith a atteint 172 ans), de rendre leur souplesse aux artérioles du cerveau, sans qu'il soit besoin de transplanter un cerveau, ce qui pour le moment n'est pas jugé indispensable.

— Mais écoute, Quique…

Cazzo di niente ! Par suite des complications que cette dernière greffe commence à produire au bout d'un an et demi, la société Schwarzer-Smith voit se développer son buste et désire, ce qui prouve le rajeunissement appréciable engendré par la greffe, nouer, comme on dit, des rapports sentimentaux avec le sieur ou la société Dupont, de l'Ohio. Dans cette perspective, il aspire à, et finalement exige la greffe du vagin de Miss Christine Michelson, laquelle vient de décéder à la suite d'un rejet de greffe de surrénale en mauvais état.

Devant le refus de la famille Michelson, qui professe une stricte adhésion aux principes de la Nouvelle Église baptiste du Troisième Jour, on incorpore à l'organisation Schwarzer-Smith un organe en térylène fabriqué ad hoc par la prestigieuse Plastic-Opotherapic International Co., aux mesures du sieur ou de la Société Dupont. Opération réussie, qui permet au bout de trois semaines l'union des deux holdings, mariage de raison * si vous voulez, mais qui est couronnée par une importante cérémonie industrielle et théologique au temple de la Christian Science réformée de la petite ville de Praga, Illinois, où la première des deux sociétés susmentionnées détient un gros paquet d'actions qui la rend majoritaire à l'usine Coca-Cola, actions acquises par héritage partiel correspondant à la greffe du pancréas de Mr D.D. Parkinson, le regretté président-directeur général de l'entreprise pour l'État de l'Illinois.

Tout cela est définitivement positif, du point de vue de l'Avancement de la Science et de la Technologie, mais aussi très émouvant du point de vue de la Démocratie américaine, car un misérable péquenot comme l'était au départ le mineur John Schwarzer a pu accéder, grâce à des viscères en bon état, au statut de PDG d'une grosse entreprise mondialement respectée, et passer de sa très grossière condition de mâle pur à celle, super-sophistiquée, d'unisexe en société anonyme. »


Et c'est ainsi qu'Ernesto Sábato, écrivain argentin proposé avec toutes ses pièces garanties d'origine, inventa le bonheur parfait, au détour de sa page 206.

 

* En français dans le texte original.

jeudi 1 février 2024

M.P. en situation de sans-abrisme


 Je ne pouvais pas laisser ce pauvre Marcel sur le trottoir.

Surtout en plein mois de janvier.

Même en tenant compte du réchauffement climatique…

samedi 27 janvier 2024

Marcel-la-Ruine


 À Michel D., voix de la tentation

 

Est-il possible qu'un déjeuner vous revienne à 495 €, alors que le repas est offert ? Vous m'auriez  posé la question il y a trois jours, je n'aurais même pas pris la peine de répondre, me contentant d'un vague haussement d'épaules apitoyé. Mais, ça, c'était il y a trois jours…

Je suppose que Michel était animé des meilleures intentions lorsque, entre œuf en gelée et tarte aux noix, il me signala que les éditions Plon venaient de rééditer, en cinq volumes – papier bible, reliure dorée à l'or fin – sous coffret, la correspondance générale de Marcel Proust. Jamais on ne vit un virus prendre plus facilement et plus vite complète possession de son hôte.

Cette correspondance générale était jusqu'à maintenant disponible en 21 volumes dont, pour des raisons devenues obscures avec le temps, je ne possède que les dix derniers.  Quand je qualifie cette collection de “disponible”, c'est par un net abus de langage, puisque précisément elle ne l'est plus depuis jolie lurette, si bien que les volumes séparés – et notamment ceux qui me font défaut – se négocient à peu près au prix du Béluga. Et voilà que, tout soudain, M. et Mme Plon me proposaient l'ensemble pour moins de cinq cents euros (oui, je sais, je sais : pas beaucoup moins…) ? Il aurait fallu être spartiate ou romain pour résister…

Je n'ai pas résisté, le coffret est arrivé ce matin, Dame Amazone ayant fait particulière diligence.

Ils se présentent fort bien, ces cinq volumes proustiens. Pourtant, je dois reconnaître avoir eu un net haut-le-corps en constatant que la préface générale de M. Thierry Laguet – romancier et traducteur absolument inconnu de moi jusqu'à ce jour – occupait les 55 premières pages de l'ensemble. Je m'attendais déjà à un interminable et indigeste rata universitaire, voire unidiversitaire, qui allait me faire monter aux lèvres une mousseuse bave rabique...

Heureuse surprise ! Il s'agit d'un texte fort élégamment écrit, dépourvu de ce jargon pâteux et auto-satisfait que je redoutais, s'attachant à retracer dans ses lignes maîtresses la vie et surtout l'immense travail de Philip Kolb, l'architecte magnifique de cette correspondance générale. Dans le maquis de laquelle je n'ai plus qu'à m'enfoncer, pour un périple de 12 000 pages – notes comprises.

vendredi 26 janvier 2024

Bienvenue dans la cinéma

Noémie dit oui, de Béatrice Pollet.

Je feuillette Les années laser, magazine de “cinéma à domicile” rapporté hier de chez les Desgranges, et y recense les films récemment sortis en DVD ou Blu-Ray. Une constatation s'impose : désormais, en France – mais il n'y a aucune raison pour qu'il en aille différemment chez nos proches voisins –, un film réalisé par un homme est presque devenu une (fâcheuse ?) exception. D'où ma tentation logique – et furieusement moderne – de parler désormais de la cinéma. Pas étonnant que la cinéma en question soit devenue d'un ennui et d'un didactisme aussi plombants : le plus souvent, le seul résumé de l'intrigue suffit à me rendre morose, moi qui suis pourtant d'une joviale nature. Qu'est-ce que ce serait si je voyais les films...

Deux exemples, pris parmi une douzaine, afin qu'on se fasse une idée :

Magnificat, de Virginie Sauveur : « La chancelière d'un diocèse découvre qu'un prêtre récemment décédé était en réalité une femme. » Ben tiens... Même les impeccables jeunes gens modernes du magazine semblent avoir trouvé la daube  un poil fadasse.

Noémie dit oui, de Béatrice Pollet : « Placée dans un foyer pour mineurs, une adolescente abandonnée par sa mère accepte de se prostituer par amour. » D'après les jeunes gens sus-évoqués, cette pimpante bluette “n'évite hélas pas les travers de l'hystérie, de la complaisance et de l'agressivité”. 

Oui, un film de fille, quoi... Rien que de la bonheur et des lendemaines qui chantonnent…

 

mercredi 24 janvier 2024

Travail, famille, patrie, andouillette et blouse nylon

Bon grand-père tout fier d'avoir réussi à attraper le pompon.

 Hier, en commentaire sur son propre blog, Nicolas écrivait ceci : 

« Je ne traite personne de pétainiste mais d'un relent pétainiste qui ressort de certains propos de nos gouvernants. J'entends par là le côté travail famille patrie... »

Me sentant en veine et n'ayant rien de mieux à faire, je lui ai répondu ceci :

« C'est tout de même un peu agaçant, voire déprimant (je ne dis pas ça spécialement pour vous, hein !), que l'on continue à flétrir ce slogan, "Travail, Famille, Patrie", sous prétexte que Pétain l'a utilisé il y aura bientôt un siècle. Car, au fond, qu'est-ce qu'on lui trouve de si méprisable ?

À tout prendre, je le trouve plus concret, moins pompeux, et donc moins vide que notre "Liberté, Égalité, Fraternité", qui, en plus d'être grandiloquent, contient une belle aporie, puisqu'il est impossible d'avoir en même temps la liberté et l'égalité.

Seulement, comme le monstre Pétain l'a forgé, ce slogan maudit, il est "caca" pour les siècles des siècles !

D'ailleurs, selon le même principe, nos amis véganes devraient peut-être se remettre à l'andouillette et à l'entrecôte : je leur rappelle que Hitler était végétarien… »

Vingt-six minutes plus tard – nous sommes deux garçons très réactifs, parfois –, il me rétorquait ce qui suit :

« Il est méprisable pour ce qu'il représente : la devise de la "France de Vichy", une espèce de symbole de l'histoire de l'extrême droite.

Travail : on lutte pour le plein emploi.
Famille : on encourage et facilite les naissances.
Patrie : on met en place un espèce de nouveau service national pour les jeunes.

On nous sort l'uniforme et tout le monde imagine soit des blouses grises soit des tenues "catho" (alors qu'aucun uniforme n'a été imposé en France à part dans quelques écoles).

Admettez tout de même qu'un progressiste ne pourrait pas se réjouir de toute cela.

Pour le reste, je me fous des mots utilisés... »

Comme je sais me montrer tenace, je lui ai renvoyé la balle depuis le fond du court, mais seulement après une bonne nuit de sommeil :

« N'étant rien moins que progressiste, je veux bien admettre tout ce que vous voulez en ce qui concerne ces étranges animaux.

Même si je vois assez mal ce qui peut choquer un progressiste dans l'idée de "plein emploi".

Pour ce qui est des encouragements à la procréation, il me paraît que les allocations familiales et les congés maternité ne sont pas l'apanage de l'extrême droite.

Quant à la patrie, il me semble bien me souvenir qu'elle a d'abord été exaltée et brandie comme un étendard par les gentils révolutionnaires de 1792 plutôt que par les horribles Vendéens réactionnaires.

Du reste, on peut parfaitement rejeter à titre personnel l'une ou l'autre de ces trois "valeurs", voire les trois ensemble : cela se faisait déjà bien avant que Philippe Pétain ne dirige un gouvernement fantomatique durant trois ou quatre ans. Ainsi, au moment de Vichy, le "Familles, je vous hais !" de Gide avait déjà pas mal de bouteille… Tout comme le Droit à la paresse du camarade Lafargue. Et ne parlons même pas du Joujou patriotisme de Rémy de Gourmont.

Enfin, pour ce qui est de la guignolade des blouses/uniformes dans la Garderie nationale, c'est de la simple gesticulation comique de la part de nos divers Ubu ministres. »

Nous en sommes plus ou moins restés là, car l'heure du déjeuner approchait et je me suis brusquement avisé que j'avais oublié de sortir mon fromage du frigo : le fascisme pouvait attendre.

lundi 22 janvier 2024

Au royaume des aveugles, les Argentins sont rois

Ernesto Sábato, 24 juin 1911 — 30 avril 2011.

 Inutile, dans le cadre de ce blog (on en dira un peu plus dans le journal), d'expliquer pourquoi il m'a semblé évident de faire suivre la relecture de Don Quichotte par celle de la trilogie romanesque d'Ernesto Sábato : c'est ainsi. Déjà, nous sommes en présence d'un écrivain qui a su faire preuve d'une non-prolixité digne des éloges les plus vifs : en cent ans moins sept semaines d'existence, il a eu la sagesse de n'écrire que trois romans, ce qui est laisser beaucoup de temps libre à ses lecteurs survivants.

(En réalité, je ne sais trop comment remplir ce billet, qui n'existe que par ma lassitude à contempler le MeTooToo en laisse illustrant ma précédente intervention ici et qu'il était temps de remplacer en “tête de gondole” par un portrait d'homme nettement plus digne.) 

Je pourrais simplement — c'est sans doute ce que je vais faire — me contenter de justifier mon titre. Il existe un livre de Sábato qui, en espagnol, s'intitule Diálogos, en français Conversations à Buenos Aires, et qui est, comme on le subodore, un livre d'entretiens. Avec Jorge Luis Borges, autre grand écrivain argentin. Or, tous les deux, Ernesto et Jorge Luis, ont fini leur vie parfaitement aveugles.

Sábato pressentait-il sa future cécité lorsque, à l'orée des années soixante, il écrivait l'extraordinaire troisième partie de Héros et Tombes, le panneau central de sa trilogie, partie qui s'intitule : Rapport sur les aveugles ? Ou alors ce serait le dieu particulier des personnes-en-situation-de-non-voyance qui aurait ainsi exercé sa vengeance sur l'auteur du flamboyant Rapport sus-évoqué ? On ne s'engagera pas dans cette voie des correspondances mystérieuses, des explications sentant un peu trop leur Post hoc, ergo propter hoc, comme disaient nos amis latins qui, eux, n'avaient généralement pas les yeux dans leurs poches.

De toute façon, j'ai suffisamment écrit pour que disparaisse dans les tréfonds l'homme-de-demain qui trottine un peu plus bas. Et il est temps d'aller retrouver les Héros et les Tombes.



vendredi 19 janvier 2024

MeTout à l'égout


 La femme post-moderne et son petit mari déconstruit ? 

Une MeToororiste et un MeTooToo à sa mémère.

Alejandra sur le banc du parc Lezama


  Commencé, au saut du lit ou quasi, à relire le deuxième roman d'Ernesto Sábato (il n'en a écrit que trois, en cent ans de vie), Héros et Tombes, qui est sans doute le meilleur de la trilogie, celui qu'il convient de lire si l'on a décidé de n'en lire qu'un seul. 

Et c'est ainsi que, oubliant le gel qui, ce matin, cristallise la Normandie, on se retrouve d'emblée assis sur un banc dans un parc de Buenos Aires, le parc Lezama pour être tout à fait exact, observé par une étrange jeune fille aux longs cheveux noirs semés de discrets reflets roux, pas très loin de la villa Devoto, cette prison dont il est longuement question dans Le Chant du coq, ce superbe disque du Cuarteto Cedron, que je possède — d'abord en vinyle, aujourd'hui en CD — et écoute depuis près de cinquante ans. Le soleil décline lentement sur le Río de la Plata, tandis qu'il tarde à se lever ici. Quelque part dans une rue portègne, ou bien aux alentours immédiats du port, au même instant que s'éloigne du parc la longue et flexible fille brune, déambule un réfugié polonais du nom de Witold Gombrowicz, songeant au Trans-Atlantique qu'il s'apprête à écrire.

En attendant le livre du Polonais, il nous faut tomber amoureux d'Alejandra, et d'un amour funèbre puisque nous la savions vouée à l'immolation dès le tout premier paragraphe du roman, extrait d'une chronique policière parue dans le journal de Buenos Aires, La Razón :

« Les premiers résultats de l'enquête ont révélé que l'ancien Mirador qui servait de chambre à Alejandra avait été fermé à clé de l'intérieur par Alejandra elle-même. Ensuite (même si en bonne logique on ne saurait dire au bout de combien de temps), elle tua son père de quatre coups de pistolet calibre 32, pour finalement arroser la pièce d'essence et y mettre le feu. »

Mais mieux vaut, pour le moment, profiter encore de la douceur du soir en s'attardant sur ce banc du parc Lezama.

jeudi 18 janvier 2024

Le chien et son maître (ou l'inverse)


 

Ce matin au Plessis-Hébert, peu après dix heures…

mardi 16 janvier 2024

La patine des vieux blogs


 Sous l'effet d'une soudaine pulsion, étrange et probablement d'origine démoniaque, je viens de passer plus d'une heure dans les entrailles du blog de Jérôme Vallet — années 2009, 2010 et 2011 —, à parcourir ses innombrables billets, m'arrêtant à plaisir sur les quelques-uns qu'il me consacrait alors, toujours à charge bien entendu, sabre au clair et dents grinçantes. 

Ils m'amusaient à l'époque, ces raids éclairs ; ils le font encore aujourd'hui, mais d'une manière différente : les douze années qui ont passé leur ont donné une coloration nouvelle, une sorte de “poésie” dont ils étaient à l'origine dénués. Un peu, toutes proportions gardées, celles qui embellissent les vieux courts métrages du temps du cinéma muet, lorsqu'on s'attendrit devant ces hommes moustachus et ces femmes en crinoline qui se balancent des tartes à la crème avec des gestes saccadés et des mines outragées semblant tout de commande tant elles sont outrées. 

Tranquillement, sans embêter personne, le blog de Jérôme a pris de la patine, est peu à peu devenu sépia. Et peut-être que lui et moi le sommes devenus également.

samedi 13 janvier 2024

Quand je pense que je vais manquer ça !

 

Tour oblique… donc moderne.

Fi des remaniements et des guerres israélo-hamasiennes ! Grâce à Touitère, j'apprends des choses nettement plus importantes, pour ne pas dire décisives.  Par exemple, la tenue dans deux semaines, à Paris, d'un nouveau séminaire organisé par La Littérature à l'oblique. Qu'est-ce qu'une “littérature à l'oblique” ? vont peut-être demander quelques naïfs. Hélas, je n'en sais pas plus qu'eux sur ce sujet que je devine pourtant capital. Quant au nouveau séminaire, il a pour intitulé : Frontières et littératures lesbiennes. Même s'il demeure lui aussi imbitable, je trouve à ce titre un petit côté “Arsenic et vieilles dentelles” tout à fait charmant.

Sur le site des organisateurs asilaires et obliques, il est précisé ceci : « Cette séance sera consacrée à la question des frontières, entendues à la fois comme signification concrète et comme concept critique nécessaire à l’élaboration de catégories littéraires et poétiques lesbiennes et queer. Camille Back (Université Sorbonne Paris Nord) et Marie-Agnès Palaisi (Université Toulouse Jean Jaurès) seront les intervenantes de cette séance. Elle s’appuieront plus particulièrement sur les textes et la pensée de la poète et théoricienne chicana Gloria Anzaldúa afin de relire nos existences lesbiennes au prisme de l’espace frontière. » Les fautes de français sont garanties d'origine oblique.

Tout de même, c'est dans des moments comme celui-là qu'on regrette de ne pas être un peu gouine soi-même. Car que ne donnerait-on pas pour pouvoir, ne serait-ce qu'une fois, relire son existence au prisme de l'espace frontière !
 
Même de manière oblique.

vendredi 12 janvier 2024

Petit billet passablement gynophobe


 Don Quichotte n'est pas uniformément fou. Sa folie chevaleresque est comme une mer certes agitée, voire furieuse, mais parsemée d'îles tranquilles qui sont ses moments de lucidité, voire de sagesse. La sagesse de don Quichotte lui fait par exemple apprendre ceci à Sancho : 

« Un sage de l'Antiquité disait qu'il n'existe dans le monde entier qu'une seule honnête femme ; et il recommandait à chaque mari, pour vivre en paix, de penser que c'était la sienne. »

Maxime prudente et louable, malgré ses fragrances gynophobiques, et qui, curieusement, par de mystérieux biais, entre en résonance avec une devinette idiote, prise hier au vol chez Dame Ternette, alors que je m'y occupais de tout autre chose :

« Quelle est la différence entre une femme et une tornade ? Réponse : aucune. Quand elles arrivent chez toi, elles sont chaudes et humides ; quand elles repartent, elles emportent ta maison et ta bagnole.

Je vais en rester là pour aujourd'hui.

dimanche 7 janvier 2024

Quand bébé blond bafouille et balbutie


 Alentour l'an de grâce 1550, il se rencontra dans le royaume de France un Monsieur et une Madame Babou, suffisamment sadiques — ou sourds, ou les deux — pour prénommer leur fille Isabeau.

Asteure, je ne désespère pas que le temps me sera laissé de poursuivre assez avant mes très-savantes études dodécacophoniques pour avoir le bonheur de croiser, avant qu'on ne me porte en terre, la route de M. et Mme Lalou, accompagnés de leurs deux filles, Lola et Lili.

lundi 1 janvier 2024

Bords de Seine et rives du Tage

Fernando Pessoa, 1888 – 1935.

 Décembre fut un peu portugais et pas mal Renaissance.

dimanche 31 décembre 2023

Petite devignette ou : mes prédictions pour 2024

 

        Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,
        La Femme aura Gomorrhe et l'Homme aura Sodome,
        Et, se jetant, de loin, un regard irrité,
        Les deux sexes mourront chacun de son côté.

mercredi 27 décembre 2023

De la tribune à l'échafaud


 Notre époque a fait un énorme et fondamental progrès par rapport à tous les temps obscurs qui l'ont précédée : elle a remplacé l'ignoble chasse aux sorcières par la vertueuse chasse des sorcières. On ne peut que s'en féliciter. On doit s'en féliciter. On a intérêt à s'en féliciter.

On y a intérêt, sous peine de se retrouver, si on n'aboie pas avec les hyènes, à portée immédiate de leurs quenottes qu'elles prennent pour des crocs — et qui le deviennent parfois, si quelques imprudents les rendent encore plus furieuses qu'à l'ordinaire ; surfurieuses, en quelque sorte.

C'est pourtant ce qu'ont fait les signataires — signataires des deux sexes, impeccablement paritaires — d'une tribune par laquelle ils disent (en gros, en très gros : c'est moi qui interprète…) que même s'il était prouvé demain que Gérard Depardieu est bel et bien un bouc, il ne sont pas d'accord pour qu'on lui accole “émissaire” au derrière ; et que le lynchage préventif ne saurait résoudre grand-chose.

La horde-à-quenottes s'est aussitôt déchaînée, flétrissant l'ensemble des apposeurs de paraphe, leur promettant une honte éternelle pour avoir osé ne pas participer d'enthousiasme à la curée qu'elle a décrétée, les assurant d'un ton aigrelet que leurs noms ne seront pas oubliés et qu'on saura leur faire passer le goût de défendre des monstres, sous le futile prétexte qu'aucun tribunal ne les a encore condamnés, pour des faits qui attendent toujours leurs preuves d'établissement. 

Elles ont raison de s'indigner ainsi : si on se met à attendre des preuves pour exécuter les accusés qui nous tombent sous la main parce qu'ils ont le profil idéal, il n'y aura plus moyen de faire grimper Calas sur son bûcher toulousain, ni même de dégrader Dreyfus dans la cour d'honneur de l'École militaire, ce qui serait tout de même dommage.

En tout cas, mesdames et messieurs les pétitionnaires, dans l'avenir réfléchissez donc à deux fois avant de signer n'importe quoi : il n'y a jamais très loin de la tribune à l'échafaud.

vendredi 22 décembre 2023

Depardieu et ses anges sexualisés


 La trêve des confiseurs fait rage,  les bulles pétillent déjà dans les bouteilles encore bien closes, approchent à pas feutrés les douceurs de Noël…

Pendant ce temps, la volaille qui s'imagine “féministe” (elle ne l'est évidemment plus, et en aucune façon : à développer plus tard, l'heure du goûter approche…) continue de réclamer l'érection toutes allumettes crépitantes du bûcher de Gérard Depardieu. Comme il s'agit visiblement d'une grande cause nationale — au moins ! —, ces dames sont désormais rejointes par l'arrière-garde des petits mâles woketeux, le professeur Saint-Graal en tête, comme il fallait le prévoir. 

Pour cet universitaire rigoureux — mais il n'est là qu'à titre d'exemple, la troupe charognarde est fournie derrière lui —, balancer une vanne grasse sur une gamine de dix ou douze ans (vanne que la dite gamine n'a même pas entendue), c'est faire la preuve que l'on est un “agresseur pédocriminel”. Celui-là, si demain on devait rouvrir des Kolyma et des Dachau, il ne faudra pas le prier longtemps avant le voir grimper, vieil écureuil tout frétillant, jusqu'au sommet de l'un des miradors d'angle. Un vrai petit Boudarel en demande d'emploi…

Et puis, alors : quoi de plus bouffon que cette accusation d'avoir “sexualisé une fillette” ? Ils n'ont jamais lu Sigmund Freud, tous ces vertueux à torchères ? Ils pensent réellement, sérieusement, que les enfants de la planète Terre ont patiemment attendu la venue d'un gros acteur castelroussin pour se “sexualiser” ? Je ne suis pas un fervent admirateur de celui que Nabokov appelait “le charlatan viennois”, mais tout de même…

Ce sont d'ailleurs ces mêmes enfants, ces angelots éthérés, à qui, désormais, dès l'école primaire, on persuade que l'homosexualité est quasiment un don du Ciel, que vouloir changer de sexe est le moindre de leurs droits et que, vraiment, ils auraient bien tort de s'en priver si tel est leur bon plaisir. 

Mais comment peut-on vouloir changer de sexe à un âge où, d'après tous les oracles saint-graaliens et la cohorte des MeTooBambins, on est censé n'en pas encore avoir ?

mercredi 20 décembre 2023

Le vol temporel des corneilles


 Mercredi 20 décembre 2023, trois heures et demie. 

Je sors de la Case pour tirer quelques bouffées de pipe. Levant la tête vers le ciel nouvellement dégagé, je vois une vingtaine de corneilles au-dessus des sapins proches ; elles tournoient un moment avant de disparaître en direction de l'église. 

La pensée alors me traverse que, peut-être, le 20 décembre de l'an 1023, vers trois heures et demie, un paysan normand illettré se tenait à l'exacte place où je suis ; et que, levant la tête, il put voir le même vol de corneilles que moi. 

Ce court moment de fraternité temporelle ayant suffi pour que s'éteigne ma pipe, je suis rentré me remettre au chaud.

lundi 18 décembre 2023

La nostalgie du XVIe


 Élégante formule de Jean Orieux, biographe talentueux de Catherine de Médicis, parlant du cardinal de Lorraine, compagnon de François 1er et célèbre pour la largesse de ses dons aux pauvres : « Avec les dames il était encore plus généreux, car ce cardinal de la Renaissance ne récompensait pas leur vertu mais le talent qu'elles mettaient à n'en pas avoir. »

 Heureux temps où les dignitaire d'Église pouvaient trousser les cotillons sans que personne y trouve à redire ! Aujourd'hui, ce pauvre Lorraine, on aurait tôt fait de lui concocter un genre de MeTooConclave une “section d'asso” dont les troupes, à force de lui piailler après, parviendraient vite à transformer la pourpre cardinalice en rouge de l'opprobre et de la honte…

Voilà, d'ailleurs, une époque où il devait être plutôt plaisant de vivre : naître vers 1510 ;  connaître les fastes italianisants des années trente et quarante ; enflammer sa jeunesse en liant connaissance avec Gargantua et Pantagruel, tout chauds sortis des presses ; entre deux fêtes galantes dans quelque château des bords du Cher ou de Loire, tenter de se faire une âme romaine en feuilletant Plutarque, récemment traduit en langage françois par M. Amyot ; croiser, par hasard et par chance, le vieux Léonard dans les rues d'Amboise, ou encore Diane de Poitiers traversant Pacy-sur-Eure pour se rendre à son château d'Anet flambant neuf ; voir valser les rois sur le trône de France, les François I et II, les Henri II et III, sans oublier Charles IX flanqué de son archer, plus tard chanté par le malheureux Lucien de Rubempré ; et puis s'éteindre, nonagénaire, plus ou moins consolé de devoir remettre son âme à Dieu, qu'il soit huguenot ou ligueur, par le nouveau livre du Bordelais Montaigne, sous le règne du bon roi sponsor de poule au pot – tout cela en ayant sagement évité de se mêler de ces palinodies confessionnelles qui auront bien pimenté le siècle dans sa seconde partie.

Oui, vraiment, on devrait toujours arriver en ce monde au début du XVIe siècle.

dimanche 17 décembre 2023

À sexiste, sexiste et demi…

 

 

On peut tomber sur cette photo, d'apparence anodine, sur quelques sites féministes où les vigilantes ne dorment toujours que d'un œil – et jamais le même. Notamment dans la boîte-à-touitte de “Pépite sexiste”. Qu'est-ce donc, se demande le mâle rétrograde et ligoté dans ses préjugés de genre, que cette Pépite sexiste ? La Pépite se présente elle-même :

 « Asso de sensibilisation au sexisme ordinaire et aux stéréotypes diffusés par le marketing »

Maintenant, revenons à la photo qui a soulevé l'indignation de Pépita. Observons-la avec attention et scrupule. Que voyons-nous ? Deux sachets contenant des bougies de la marque Sainte-Lucie, les unes bleues, les autres roses. Les premières coûtent 2,59 €, les secondes 2,75 €.  Et ce sont évidemment ces seize centimes de surcoût, tout le monde le comprend d'instinct, qui ont aussitôt provoqué la tempête sous le crâne pépitoïdal.

Or, tout le monde peut voir que les emballages de ces bougies scandalogènes ne portent aucune indication supplémentaire, en dehors de la marque et du prix. Aucun public potentiel n'est explicitement visé. Par conséquent, pour y voir une discrimination sexiste, il faut soi-même considérer que le bleu est forcément la couleur des garçon tandis que le rose est réservé strictement aux filles ; ce qui est, ma chère Pépite, délicieusement suranné ou furieusement rétrograde, selon le point de vue qu'on adopte.

Féminisme bien ordonné commençant par soi-même, il conviendrait donc d'extirper les stéréotypes des cervelles-en-lutte avant que de se pencher sur les manœuvres sournoises d'un marketing insidieusement patriarcal.

Je sais, je sais : la vie des combattantes n'est pas rose tous les jours…

lundi 11 décembre 2023

L'IA et les violeurs


— Titre concocté par mes analphabètes atlanticoïdes d'élection : « L'Europe et l'IA : comment préférer réguler l'intelligence artificielle que la bêtise nauséabonde quotidienne. » Ce qui est rassurant pour les zombis capables de dégurgiter une telle pâtée, c'est que, artificielle ou non, l'intelligence ne semble pas constituer pour eux une menace immédiate ni bien sérieuse. 

— Pendant ce temps, chez MoiTaussiMedia, on se prend également les pieds dans le tapis syntactique. Je lis cette affirmation émanant du haut commandement (j'espère au moins que ce n'est pas miss Élodie la rédactrice…) : « PPDA, Bourdin, Plaza, Cerruti : autant de victimes que nous accompagnons. » Ça va les changer agréablement, ces ignobles violeurs d'étudiantes et tripoteurs de stagiaires, d'être soudainement intronisés victimes, et donc désormais sacrés. Les sœurs-z'en-lutte passent à l'anacoluthe sans débander….

vendredi 8 décembre 2023

C'est l'Avent dans les igloos !


 Sans trop se soucier de savoir s'il ne risque pas d'être taxé d'appropriation culturelle, Charlus fait ses dévotions à la crèche inuite tout juste installée par sa maîtresse sur notre buffet de souche.

Les Inuits… ce peuple fier et frigorifié, dont le nom est indissolublement lié au merveilleux de la Nativité, puisque c'est à l'un de ces humbles anonymes en fourrure et peau de phoque que l'on doit le chant de Noël universellement connu et entonné :

Inuit chrétien, c'est l'heure solenneeeelle

Où l'homme Dieu descendit jusqu'à nous !

(Si avec ça les inquisiteurs du multicul' ne me font pas grimper sur leur bûcher à coups de pompes équitables dans le fondement, je serai assuré d'avoir toutes les puissances du Ciel de mon côté…)

mercredi 6 décembre 2023

Restons optimistes !


  « Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient toujours mutuellement massacrés comme ils font aujourd'hui ? qu'ils aient toujours été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands, faibles, volages, lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés, fanatiques, hypocrites et sots ?

– Croyez-vous, dit Martin, que les éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé ?

– Oui, sans doute, dit Candide.

– Eh bien ! dit Martin, si les éperviers ont toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes aient changé le leur ? »


Je ne suis pas coutumier du fait, mais il se trouve que je me rappelle fort bien où et quand j'ai lu Candide pour la première fois. C'était en janvier de l'année 1971, au numéro 13 du boulevard Fabert *, à Sedan, Ardennes. Je n'avais pas tout à fait 15 ans.

Mes parents, ma fratrie et moi-même venions, le 29 décembre précédent, de rentrer assez précipitamment d'Algérie, où nous avions passé un an et demi. En attendant que mon père reçût sa nouvelle affectation – ce serait à la base aérienne de Châteaudun, dès les vacances de février –, nous nous étions recasés chez mes grands-parents maternels, à l'adresse sus-indiquée, où ma mère avait vécu son adolescence, au milieu d'une fratrie assez nettement plus nombreuse que la mienne. La petite maison était la conciergerie de la Chambre de Commerce sedanaise, dont mon grand-père, ancien militaire, était devenu le concierge juste après la guerre. 

(Je suppose que, officiant aujourd'hui, il  bénéficierait d'un titre autrement ronflant ; quelque chose comme “surintendant du parc” ou “grand chambellan des clés”. À moins que ce ne fût “personne en situation de gardiennage”. Bref…)

J'avais donc, quant à moi, sauté du lycée Pasteur d'Oran au lycée Turenne de Sedan – en attendant le CES Beauvoir de Châteaudun. Passant, du même saut, de la douceur oranaise à un putain de froid ardennais.  Et c'est là qu'un jour, en fin d'après-midi, sortant de cours, j'ai poussé la porte d'une librairie, probablement située aux alentours de la Place d'Armes, juste avant de redescendre vers la place Turenne par la rue Gambetta, puis, franchissant le bras de Meuse, emprunter la rue Thiers filant vers Torcy jusqu'à l'entrée du boulevard Fabert (on pourra vérifier sur Goople Maps que je ne raconte pas n'importe quoi). 

C'est dans cette échoppe, probablement remplacée depuis longtemps par une boutique de fringues pour collégiennes pétassoïdales ou par un kebab bien de chez nous, que j'ai acheté ce volumineux livre de poche qui contenait, sinon tous, du moins un grand nombre des contes du sieur Arouet. Et je crois bien que, si j'ai commencé ma lecture par Candide, c'est parce que son titre était le seul, alors, à me dire vaguement quelque chose.

Pourquoi, moi qui jusque-là n'avais quasiment jamais acheté de livres depuis les Bibliothèques rose et verte de l'enfance, pourquoi ai-je ce jour-là jeté mon dévolu précisément sur Voltaire ? La question restera sans réponse, je le crains. Toujours est-il que c'est lui qui – soyons pompeux une minute – m'a ouvert à deux battants les portes de la littérature.

Imagine-t-on la mine scandalisée et furibarde du seigneur de Ferney, se voyant non seulement reçu dans une maison de gardien, et en plus chargé d'y ouvrir les portes, devenant ainsi le concierge des concierges, un concierge au carré ?

Mais peut-être aurait-il su en rire.


* Comme la forme d'une ville / Change plus vite, hélas, que le cœur d'un mortel, je viens de constater avec un peu d'accablement que le 13 bd Fabert de mon enfance est désormais le 19… et que la Chambre de commerce n'est plus la Chambre de commerce.  Salauds de post-modernes ! Mais je suppose que je puis m'estimer heureux de ce que Fabert est resté Fabert : il pourrait aussi bien être maintenant le boulevard de la Transition-écologique, ou l'allée du vivre-ensemble…

lundi 4 décembre 2023

Le grand regret de ma vie


 Dans notre boîte aux lettres, ce matin, un avis nous informant qu'en raison des travaux en cours dans les rues du Plessis, l'eau nous sera coupée demain entre huit heures et midi. L'avis en question est signé d'un monsieur Untel, dont le nom est suivi de son officielle fonction :

 directeur du petit cycle d'eau

Je trouve à ce titre un attrait irrésistible, comme un parfum d'ancienne Cour, l'équivalent moderne d'un “intendant des menus plaisirs”.

Et l'évidence m'apparaît, aveuglante. Voilà, c'est ça ! voilà ce que j'aurais dû choisir, comme métier, au lieu d'aller barboter, près de quarante années durant, dans les cloaques journalistiques : directeur du petit cycle d'eau. Opter pour l'eau potable plutôt que pour les égouts…

Comme mes parents auraient été fiers de leur fils, alors !

vendredi 1 décembre 2023

Astres au logis et trous sans poils


 On s'est plongé là-dedans durant tout novembre.

lundi 27 novembre 2023

De Pluche en peluche


 J'ignore tout à fait quelle mine peut bien faire un chien qui vient d'attraper un vrai renard. Mais je trouve que, la gueule lestée du sien en peluche, Charlus a l'air parfaitement abruti.

Cela devant être dit et l'étant, je me sens tout gêné vis-à-vis de Dutourd, que j'ai délogé un peu vite et brusquement de la première place du podium. Donc, pour tenter de nous rabibocher, un court extrait de Pluche, dont nous parlions hier. C'est l'un de ses personnages, un peintre fainéant,  qui parle et non lui – du moins fera-t-on semblant de le croire. J'ai choisi ces quelques lignes pour le plaisir, puéril mais bien réel, de me montrer désagréable. Voici :

« Ma vieille vache [Boulard, le peintre, s'adresse au narrateur du roman, Pluche], il faut en prendre son parti : nous n'avons rien à attendre du peuple, et nous sommes arrivés au plus mauvais moment. Les artistes ne peuvent prospérer que dans les époques où le peuple n'a rien à dire. En ce moment on n'entend que lui, ou les gens qui parlent pour lui, et en remettent. Le peuple était comme les chiens : il ne lui manquait que la parole. On la lui a donnée. Quel déluge de conneries ! Le peuple n'a pas besoin de beauté ; il veut des idées. Le moindre confort supplémentaire fait bien mieux son affaire que la victoire d'Austerlitz et le musée du Louvre. À la limite, la démocratie doit supprimer toute la beauté et toute la gloire au profit du confort. C'est sa mission, et elle la remplira, je te le garantis. Dans cent ans, il n'y aura plus de guerre et plus d'art. Ce sera fini. Quand une révolution éclate, le populo commence toujours par casser les statues et incendier les palais. Les historiens, qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, croient que c'est par fureur ou ressentiment. Erreur, c'est par instinct. Le peuple sait que la beauté est son pire ennemi. »

Le temps de taper ce paragraphe impie, Charlus avait lâché sa proie et s'était rendormi.