mardi 12 octobre 2021

La cape et la jaquette

L'information que tout le monde espérait – et qui n'a que trop tardé : 
 « Le nouveau Superman sera bisexuel dans sa prochaine aventure. » 

Il était grand temps qu'il sorte de son placard, ce krypton-pédé.

jeudi 7 octobre 2021

Pour Tokyo via Florence

 

La longue nouvelle en deux parties de Kenzaburô Ôé qui s'intitule Seventeen m'a fait penser – au moins dans sa première partie publiée un an avant la seconde, en 1960 – à L'Enfance d'un chef (et aussi au Lacombe Lucien de Louis Malle), mais en moins didactique, voire moins scolaire. Cela dit, il doit y avoir à peu près quarante ans que je n'ai pas lu la nouvelle de Sartre, et il se peut que mon souvenir ne lui rende pas du tout justice. C'est pourquoi j'ai décidé d'y remettre le nez et les yeux, dès que j'aurai terminé celle du Japonais. 

Cette relecture est heureusement possible, mais il s'en est fallu d'un rien. Il y a trois ou quatre ans, lorsque j'ai fait subir à ma bibliothèque surencombrée un véritable holocauste, tous les livres de Sartre (et de Beauvoir) sont partis pour la déchetterie. Tous sauf le volume de la Pléiade contenant ses œuvres romanesques – y inclus Le Mur, donc. J'ai conservé cet unique rescapé pour deux raisons : 

1) parce qu'il s'agit de la Pléiade et qu'une révérence un peu stupide m'a donné l'impression que je commettrais une sorte de sacrilège en le jetant ; 

2) parce qu'il m'avait été offert par Philippe Bernalin pour mon 26ème anniversaire, peu de temps après sa parution. 

Et je nous revois comme si d'hier, partant tous les deux, par un train de nuit, pour Florence que je ne connaissais pas et dont, l'aimant, il voulait que je la découvrisse avec lui. Nous avons passé d'assez nombreuses heures, l'un face à l'autre, dans ce compartiment de seconde classe ; lui dormant et moi commençant à relire le premier tome des Chemins de la liberté

C'était au printemps 1982. Nous avions toute la vie devant nous, la sienne allait durer trois ans.

On me dira que nous voilà bien loin du Tokyo d'Ôé. Je répondrai que, partant de Normandie, évoquer Florence est déjà s'en rapprocher.

vendredi 1 octobre 2021

Y a urgences… mais y a pas le feu !


 Elle ressemblait à ça, ma villégiature de fin septembre

mardi 21 septembre 2021

Maurice ou le camembert bien fait

Catherine : « J'ai l'impression qu'on est en vent d'est, vu la manière dont l'arbre penche… »

Moi : « C'est normal qu'il penche puisqu'il est un peuplier ! »

Sans s'annoncer, l'esprit de Maurice Goux venait de faire irruption au Plessis-Hébert, ce qui lui arrive quelquefois.

Maurice Goux était notre grand-père paternel commun. C'était un grand amateur de calembours déplorables (« Tu veux du poisson pané ? – Non, je ne pourrai pas le manger… puisqu'il est pas né ! » On voit le genre). Il était aussi, même à un âge déjà confortable, amateur de farces qu qui ne devaient guère amuser que lui, mais dont certaines se sont perpétuées dans la famille, se muant au fil des décennies en des sortes de mini-sagas proches de l'épique. Témoin celle-ci :

J'avais quatre ans, à quelques mois près dans un sens ou dans l'autre. En visite chez nous, à Châlons-sur-Marne, Maurice Goux vient de m'entraîner dans une promenade aux alentours de la rue Saint-Éloi. Peut-être ma mère l'a-t-elle envoyé chercher le pain ? On ne saura pas. 

Toujours est-il que nous voici, le vieil homme et l'enfant, arrêtés devant la devanture d'un commerce du quartier. Mon grand-père me glisse alors une pièce de monnaie dans la main et, entrouvrant la porte trop lourde pour moi, m'enjoint :

« Tu vas aller voir la dame, là-bas, et lui demander un camembert bien fait. Tu sauras ? »

Évidemment que je saurai, tiens : je ne suis plus un bébé tout de même !

En effet, je me suis parfaitement acquitté de cette mission de confiance, à la profonde stupéfaction des gens, commerçants et clients, qui se trouvaient là, puisque la boutique où j'étais entré se trouvait être une pharmacie. 

Et c'est sans doute avec une certaine réprobation pincée que la pharmacienne a pu, de son comptoir officinal, contempler outre-vitrine ce sexagénaire indigne qui se bidonnait tout seul sur le trottoir.

mardi 14 septembre 2021

Le fantôme de Bernard V.L.

 

Je découvre à l'instant que Jean-François Kahn publie ses mémoires, que je ne lirai pas : non par animosité mais par désintérêt. Je n'ai jamais rencontré Jean-François Kahn. En revanche – les associations d'idées sont les seules associations que je tolère –, son nom a immédiatement fait ressurgir celui de Bernard Veillet-Lavallée ; sans doute parce que le jour baissait et que c'est un homme que je n'ai jamais vu que de nuit.

On se croisait au Big Buddah. Moi parce que j'y tenais assises, en ces années quatre-vingt, lui parce qu'il passait y boire  un certain nombre de verres en sortant du Matin de Paris voisin, journal dont il assurait le bouclage. En général, il était déjà fort entamé lorsqu'il poussait la porte de ce minuscule et chaleureux établissement.  Veillet-Lavallée suscitait le respect de quelques-uns de ses confrères parce que, totalement imbibé, il était capable, à onze heures du soir, de rédiger en vingt minutes un article clair et concis à propos de la dépêche d'agence qui venait de tomber inopportunément au moment où tout le monde commençait à se détendre. Juché sur l'un des trois ou quatre tabourets de bar,  il enchaînait les verres à une cadence dont j'étais moi-même impressionné.

Je me souviens qu'un jour, suite à une discussion probablement un peu vive, quoique sans doute bredouillante et filandreuse, il a claironné qu'il allait séance tenante me “casser la gueule”. En dehors du fait qu'il avait à peu près vingt ans de plus que moi, je ne m'étais pas du tout inquiété, sachant par expérience que, s'il se déjuchait un peu trop impétueusement de son tabouret à longues pattes, il allait se casser la gueule tout seul, ce qui lui était déjà arrivé plusieurs fois en ma présence, et encore d'autres les soirs où par extraordinaire je n'étais pas là.

On s'est ensuite moins vu. Bernard Veillet-Lavallée avait quitté Le Matin pour suivre Jean-François Kahn, qui venait de créer L'Événement du jeudi. Il y jouait, auprès de lui, et à l'en croire, le rôle de garde-fou, ce qui semblait étrange, ou en tout cas paradoxal, à ceux qui le connaissaient : « Jean-François a dix idées par jour. Mon boulot est de lui faire oublier les huit idées absurdes et d'essayer de mettre sur pied les deux qui restent… »

N'étant plus voisin, il venait moins souvent au Big Buddah ; mais enfin, il continuait à surgir certains soirs, jamais à jeun, empreint de cette cordialité acide qui était sa marque, toujours susceptible de se muer d'une minute sur l'autre en une agressivité sans objet réel et oubliée la minute suivante.  Quand il sentait qu'il était arrivé au bout de lui-même, il demandait à Francis, le barman chevelu, de lui appeler un taxi. La voiture s'arrêtant devant la porte, il dégringolait de son tabouret avec plus ou moins de bonheur en  essayant de déclamer sa phrase rituel : « Bon, maintenant… je vais au claque ! » À part lui, je n'ai jamais entendu personne utiliser ce mot suranné pour désigner un endroit qui pouvait tout autant être un bar à putes bien réel qu'une fantasmagorie de bordel d'avant-guerre.

Je n'ai jamais rencontré Bernard Veillet-Lavallée en dehors du Big Buddah. Du coup, je ne suis pas absolument certain qu'il ait vraiment circulé en ce monde en même temps que moi.

mercredi 8 septembre 2021

En route vers une vieillesse heureuse

Au départ, il y eut les asiles de vieillards. Ça disait fort bien ce que ça voulait dire : qu'il s'agissait d'une sorte de refuge (les deux mots sont à peu près synonymes) où l'on recueillait les personnes trop âgées pour continuer à se suffire à elles-mêmes – ou dont leurs enfants, plus “modernes”, voulaient se débarrasser, vu qu'ils faisaient des saletés partout, pis que le chien. 

Un jour, on a recrépi l'asile de neuf, on a mis des rideaux aux fenêtres et disposé des pots de géraniums un peu partout. Cela méritait bien un second baptême : ainsi sont nées les maisons de retraite. Elles disaient déjà moins bien, car ce n'est nullement le fait d'avoir cessé le travail qui conduit les vieux (les personnes en situation de grand âge…) en ces endroits, mais bien le fait qu'ils perdent le contrôle de leur propre existence.

Un autre jour encore, un crâne d'œuf administratif, probablement fêlé, s'est avisé qu'il serait bon de s'affranchir une fois pour toutes et totalement de la réalité. Et les maisons, ex-asiles, sont enfin, pour la plus grande satisfaction de tous, devenus des Ehpad, création acronymoïdale qui, pour bien revendiquer le fait qu'elle n'a plus rien à voir avec les anciens mots, ceux qui avaient encore l'impudence de signifier quelque chose, refuse de prendre la marque du pluriel, même quand elle est légion. On imagine déjà très bien quel pourrait être demain, voire ce soir même, le slogan publicitaire de ces antichambres de l'enfer :

Grâce à mon e-Pad, je reste connecté dans mon Ehpad !

Et nous aurons enfin une vieillesse heureuse.

mardi 7 septembre 2021

Bella Chao

J'ai passé l'entier après-midi d'hier, lafumesquement avachi au jardin, à lire le livre que Ramon Chao a consacré à Juan Carlos Onetti, uruguayen pour l'état civil et l'un des plus grands romanciers de l'Amérique latine du XXe siècle, sinon l'un des plus connus. 

Il s'agit d'un long entretien – deux cents pages – qui, à la fin des années quatre-vingt, s'est déroulé à Madrid, dans l'appartement de l'écrivain exilé, lequel, des jours durant, a reçu son interlocuteur comme il avait l'habitude de recevoir tout le monde en ses vieux jours, à savoir dans son lit

Chao a conçu son livre d'une manière caractéristiquement onettienne, si bien que, régulièrement, le lecteur a l'impression d'avoir été poussé dans une sorte de labyrinthe, où plusieurs voix lui parviennent sans qu'il soit toujours bien assuré de savoir qui est en train de lui parler : l'écrivain ? son interlocuteur ? tel personnage de l'un des romans évoqués ? La personne réelle qui a inspiré à l'écrivain le personnage en question ? Et cette personne réelle, l'est-elle vraiment ? Enfin, on voit le genre… 

Inutile de préciser, je pense, que ce livre ne présente aucun intérêt pour qui ne connaîtrait pas l'œuvre d'Onetti – ou au moins, comme c'est mon cas, un ou deux de ses livres majeurs, par exemple La Vie brève. Ce qui revient à dire que ce billet ne s'adresse à peu près à personne. Néanmoins, il convient de le terminer dignement.

Je me rappelle avoir vu à la télévision, dans les mêmes moments où paraissait ce livre, une assez longue émission consacrée à Onetti ; laquelle, dans mon souvenir, émanait d'une chaîne espagnole, ce qui n'aurait rien d'étonnant, l'Uruguayen déraciné ayant passé les dernières années de sa vie dans ce pays. L'écrivain, de tout l'entretien, n'a jamais quitté la posture qu'on lui voit sur la photo que j'ai choisie, ne cessant de siroter des verres de whisky et allumant une cigarette après l'autre. La seule différence est que, cette fois-là, et toujours d'après mon incertaine mémoire, il était en pyjama.

Plusieurs des romans d'Onetti se déroulent dans une ville imaginaire, Santa Maria, qui est un mélange entre Montevideo et Buenos Aires. Je dis cela de confiance, n'ayant jamais mis les pieds dans aucune de ces deux capitales. Certes, je connais un peu Buenos Aires, mais les images que j'en ai me sont parvenues au travers de différents prismes déformants et parfois contradictoires, ceux tendus par  les livres de Julio Cortazar, de Roberto Arlt ou d'Ernesto Sabato, voire celui fourni par le Trans-Atlantique de Witold Gombrowicz. Si l'on en croit Onetti – et pourquoi douterait-on de lui ? –, Santa Maria est une ville essentiellement peuplée d'ivrognes, de putes et de leurs maquereaux, plus quelques médecins douteux et à l'identité évanescente. On s'y perd facilement – elle est faite pour cela –, mais à la fin on s'y retrouve toujours, et on s'y retrouve enrichi, si l'on est un lecteur attentif et de bonne volonté.

Pour ce qui est de Ramon Chao, je n'avais à ce jour lu aucun de ses livres ; mais je me souviens que mon ami Carlos le fréquentait, à l'époque où il “pigeait” à Radio France Internationale dont Chao était le responsable pour l'Amérique latine, bien qu'étant lui-même espagnol.

Je sais aussi que Ramon a eu un fils prénommé ou surnommé Manu, qui a plus ou moins réussi dans la variété exotique – mais on sera aimable de ne pas m'en demander davantage à ce sujet.

Juan Carlos Onetti est mort à 85 ans – dans son lit évidemment –, ce qui prouve bien que le whisky et la cigarette conservent. Et l'Espagne aussi, peut-être.

mercredi 1 septembre 2021

D'Artois en Argonne

 

Poilus attendant de pied ferme l'arrivée d'un microbe chinois.

On aura beaucoup guerroyé, en août.

jeudi 26 août 2021

Les charmes discrets du séjour à Fresnes

Le constat est d'une indéniable vérité : les “soirées entre potes” du XVIIe siècle avaient une autre allure que les pauvres nôtres, même sans tenir compte du fait qu'elles se déroulaient généralement sans muselière à élastiques auriculaires.

Au soir du 4 février 1665 – qui tombait un mercredi, comme on s'en souvient peut-être –, Simon Arnauld de Pomponne est enfin de retour à Paris, après une interminable année d'exil. Il est le fils d'Arnauld d'Andilly et, par conséquent, le neveu du Grand Arnauld – pour vous situer un peu le bonhomme. Pourquoi l'exil ? Pour prix de son amitié un peu trop public avec le ci-devant surintendant Nicolas Fouquet ; lequel, au moment où nous parlons, s'apprête à prendre le chemin de son ultime “résidence sur la terre”, soit la forteresse de Pignerol.

Bref, à l'instar des loups teutons, Pomponne est entré dans Paris. Que fait-il, à peine descendu de voiture ? Il se précipite à l'hôtel de Nevers, en lequel Madame du Plessis-Guénégaud reçoit ses amis lorsqu'elle se trouve à Paris. Et c'est là, passé le seuil du salon, que pour nous la rêverie commence.

Car ce soir-là, en l'hôtel de Nevers, sont réunis la marquise de Sévigné et sa fille – la future Madame de Grignan –, la comtesse de La Fayette, le duc de La Rochefoucauld, au milieu d'une douzaine d'autres, dont les noms sonneraient moins haut à vos oreilles. La conversation va son train, quand arrive Nicolas Boileau, venu lire ses dernières satires inédites. Il est suivi de près par Jean Racine, qui déclame les deux premiers actes de son Alexandre le Grand, que nul n'a encore vu jouer sur une scène. Puis, les lectures achevées, les discussions peuvent reprendre, tandis que passent les rafraîchissements. Brillante époque…

Brillante mais aussi heureuse, cette époque où si quelqu'un de vos relations vous apprenait qu'il venait de “passer un mois à Fresnes”, vous étiez davantage enclin à l'envier qu'à le plaindre. Car vous compreniez bien que votre ami n'avait nullement été engeôlé dans un cul de basse fosse surpeuplé de mahométans violents et obtus, mais qu'il avait été invité dans le château de campagne des du Plessis-Guénégaud – les mêmes que tout à l'heure –, résidence bucolique à laquelle le grand Mansart lui-même avait mis la truelle et le fil à plomb.

Là aussi, là encore plus, les talents d'hôtesse de la maîtresse de maison font merveille. Dans ce décor idylliquement champêtre, on retrouve souvent les mêmes invités qu'à Paris, plus Mademoiselle de Scudéry, plus Madame de Motteville qui rêve dans un coin aux mémoires qu'elle s'apprête à écrire, mais moins Arnauld de Pomponne qui, entretemps, a été nommé par le roi ambassadeur en Suède et qui, chez ces grands crétins blonds et nordiques, se languit de ses amis parisiens et du château de Fresnes où il n'est point.

C'est probablement là, en ce château, que se sont nouées les amours du duc de La Rochefoucauld et de Mme de La Fayette – bien que Mme de Sévigné, qui sait parfois se montrer chipie, soutînt que l'auteur des Maximes n'avait jamais été amoureux sa vie durant, en étant incapable. Mauvaise langue ? Peut-être bien. Car le duc semble tout de même avoir eu un certain mal à se remettre de sa rupture avec la duchesse de Longueville (Anne-Geneviève de Bourbon-Condé de son petit nom), sœur aînée du Grand Condé.

C'est à Fresnes encore que la marquise de Sévigné écrit quelques-unes de ses lettres les plus fameuses, celles dans lesquelles elle narre au jour le jour les rebondissements de l'interminable procès de son grand ami Fouquet. Le dit surintendant, à l'époque de sa splendeur, aurait bien aimé mettre la belle marquise dans son lit, ou au moins sur un quelconque canapé – mais il semble qu'il n'y est pas parvenu, malgré sa gloire, sa fortune et sa prestance. Ces lettres ne sont pas destinées à sa fille, dont on a vu qu'elle était encore auprès d'elle, mais à son remuant cousin, Bussy-Rabutin, qui, en ce début d'année 1665, vient d'être élu à l'Académie française, mais ne va pas tarder à prendre le chemin de la Bastille, puis la route de l'exil, c'est-à-dire de son château bourguignon où il terminera sa vie, un bon quart de siècle plus tard – ce qui nous éloigne presque autant du château de Fresnes que de l'hôtel de Nevers.

Le salon de la comtesse du Plessis-Guénégaud avait en quelque sorte, et avec plusieurs autres, remplacé celui, très célèbre, de la marquise de Rambouillet qui, dès le début des années 20 de ce siècle-là, avait pour ainsi dire inauguré la “vie de société”, en recevant divers amis et hôtes de marque, voire très-illustres, dans la fameuse “Chambre bleue” de son hôtel, sis en la rue Saint-Thomas-du-Louvre. Inutile de chercher cette artère sur un plan du Paris actuel : elle a cessé d'exister au XIXe siècle. Avant cela, elle reliait la place du Palais-Royal à la Seine, passant, à quelques mètres près, à l'emplacement où s'élève désormais, pour notre honte à tous, la pyramide de M. Pei.

Comme quoi, il n'y avait pas que les soirées entre potes pour être plus élégantes au XVIIe siècle qu'au nôtre.

jeudi 19 août 2021

Eux autres, à Vauquois


Nous autres à Vauquois est réellement un livre indispensable ; ou, disons, irremplaçable. C'est, avec Ceux de 14 de Maurice Genevoix, celui qu'il faut lire si l'on veut espérer comprendre – en sachant qu'on n'y parviendra pas, ou très mal, ou très peu – ce que furent la vie et la mort de ces hommes que l'on a appelés, et qui se sont appelés eux-mêmes : les Poilus. 

Tout au long de ces 350 pages, le lecteur doit se faire de constants rappels pour bien se persuader qu'André Pézard, le futur traducteur et éditeur de Dante dans la Pléiade, l'homme qui a écrit ces pages extraordinaires n'avait alors que 21 ou 22 ans, qu'il était à peine dégangué de son adolescence studieuse.

Son livre couvre la période allant de janvier 1915, date de son arrivée au combat, à septembre 1916, moment où il est évacué du front de Somme pour blessure. L'essentiel de cette année et demie, il va la passer à Vauquois et dans ses alentours immédiats. Vauquois est un village de la Meuse, situé à 33 km à l'ouest de Verdun (32 seulement si vous faites tout le trajet par la D 38 au lieu d'emprunter d'abord la D 225). 

Je ne me hasarderai pas à tenter de résumer tout ce qu'a coûté de morts, de souffrances, de carnages, la possession de cette sinistre Butte de Vauquois, vingt fois prise, déprise, reprise, et perdue encore : seul André Pézard peut le faire. Et, par chance pour nous, à l'occasion du centenaire de la Grande Guerre, la Table Ronde a réédité son livre, désormais peu coûteux et facilement accessible. Livre dont voici, pour donner un bref aperçu de ce qu'il est, un paragraphe “piqué” à la fin de la deuxième de ses trois parties, dans un chapitre qui s'appelle Le Supplice :


« Du bas du Chemin Creux, je regarde les entassements de rochers aux cassures brutes qui déferlent du haut en bas de la Butte. Il y a tout là-haut une petite silhouette bleue, qui se promène, qui saute, qui gigote, qui se glisse partout. C'est le brave Bonnet qui examine le terrain en plein jour, debout sur les ruines. Il songe sans doute à ses hommes qui l'aimaient tant et à qui il n'a pas dit adieu, à tous ces hommes de son âge qui le suivaient ; à ceux du dehors, qui ont senti la terre leur frapper follement sous les pieds et les genoux ; à ceux qui reposaient dans les abris-cavernes, qui furent réveillés soudain ; et aussitôt ils ont été broyés les uns sur les autres, entre le sol, et le plafond, et les parois, qui se pénétraient dans les ténèbres ; sur le dos, ou sur le côté, accroupis, accoudés, renversés, dans toutes les postures où ils s'abandonnaient, il a fallu que leur corps, possédé, sans avoir le temps de se reprendre, de se disposer au moins comme le criminel supplicié, s'incrustât à la pierre, tout tordu, tout écrasé dans ses contorsions.

« Tous se sont crus seuls à être tués, et ils n'ont pas eu le temps de souffrir avec leurs compagnons, ou bien, dans un éclair, leur horreur s'est centuplée.

« Et leur cri a été retroussé dans leur gorge par la pierre.

« Oh ! vous autres, les autres, qui êtes ailleurs, et qui serez plus tard, vous ne comprendrez jamais, vous ne sentirez jamais, vous serez comme des étrangers et des ennemis, vous ne saurez point ce que cela veut dire, la mine de l'ouest, à Vauquois, la mine du 14 mai 1916, ni comment la Mort se dresse vivante contre les hommes.

« – Mon ami Bonnet, je voudrais d'en bas vous faire signe de vous cacher un peu, mais vous ne songez plus guère à votre vie. Le silence vous empêche d'avoir peur. Vous ne pensez maintenant qu'aux travaux qui pourront préserver ici les camarades de vos morts. »

mercredi 18 août 2021

Rapport sur les nains *

Bernard de Chartres a dit, on le sait, que les hommes de son époque étaient “des nains juchés sur des épaules de géants”. Cela, c'était au XIIe siècle, d'autres ensuite ont perpétué ce jugement, que l'on pourrait qualifier d'orgueilleuse humilité

Notre époque a décidé que cela suffisait. Abandonnant l'orgueil pour la vanité et jugeant l'humilité indigne de leurs précieuses personnes, les homuncules ont sauté jusques à terre des épaules où ils airaient. 

Puis, s'avisant de la disproportion croissante et injurieuse entre leur micro-taille et celle des géants dont ils venaient tout juste de se déjucher, ils ont commencé, bruyants et fiévreux, à en abattre une à une toutes les statues.

 

* Le titre de ce modeste billet est une référence directe à l'indispensable roman d'Ernesto Sabato, Héros et Tombes,  dont l'une des parties, plongée hallucinatoire dans les ténèbres psychiques d'un homme à peu près fou à lier, s'intitule : Rapport sur les aveugles.

mardi 10 août 2021

Quand mon verre est plein…

Je fais absolument miens, et d'enthousiasme, ces deux quatrains de Raoul Ponchon (1848 – 1937), délicieux poète, prolifique et dipsomane :

 

Oh ! n'avoir jamais dans le dos

Un laquais m'offrant du bordeaux,

Surtout, je l'avoue sans vergogne,

Que je préfère le bourgogne.


Je veux la bouteille de vin

Toujours à portée de ma main. 

C'est moi seul qui dois être juge

Du rouge-bord que je m'adjuge.

 

Bien m'en souviens, c'était, hors la commande, la première volonté que j'exprimais au sommelier, à l'époque où Catherine et moi accordions volontiers notre pratique à certains restaurants hautement fréquentables : j'indiquais, assez fermement pour être obéi sans discussion, que je voulais à portée de main gauche le seau où fraîchissait le chablis ou le meursault que nous avions choisi, en précisant que j'entendais opérer moi-même le transvasement du  liquide doré de son flacon jusque dans nos verres, sans devoir attendre qu'un quelconque loufiat daignât s'approcher pour le faire ; c'était là, me semblait-il, un “geste barrière” indispensable pour prétendre à un repas réussi. Bien entendu, la consigne valait également pour la seconde bouteille.

Et, je m'en porte garant, onc ne bûmes de bordeaux lors de ces soirées-là.

samedi 7 août 2021

Un mois d'août très tranchée

La photographie proposée ci-dessus me montre au fond de mon jardin héberto-plessien, fort occupé à guetter l'arrivée du réchauffement climatique. D'après les renseignements qui me parviennent de l'état-major, je devrais être tranquille encore durant quelques jours, le temps que ma tranchée se transforme en pataugeoire.

Les tranchées, du reste, je ne suis pas près d'en sortir, enfoncé que je suis jusqu'au haut des bandes molletières dans la Première Guerre. J'ai commencé, on l'a vu, par Maurice Genevoix et Ceux de 14, c'est-à-dire probablement par le meilleur. C'est, en tout cas, une lecture longue et fortement secouante, à l'image donc de la guerre que le livre décrit et cerne au plus près. En le refermant, il m'a semblé soudain évident, évident bien qu'étrange, que passer à autre chose pourrait être assimilé à une sorte de désertion devant l'ennemi

Guidé par le bréviaire de Jean-Norton Cru, Témoins, lu juste après, j'ai donc commandé pas moins de six livres d'un coup (j'espère que Catherine n'en saura rien…) : quatre témoignages de combattants français, auxquels par un tardif souci de parité j'ai ajouté les Orages d'acier d'Ernst Jünger, plus Études sur le combat, le livre du colonel Ardant du Picq, lequel, ayant été tué durant la guerre de 1870, s'est trouvé empêché de participer à celle la suivant.

Quand tout cela aura été reçu, lu et digéré, je pense qu'un ou deux mois de récupération à l'arrière des lignes ne seront pas superflus. À moins que, d'ici là, je n'aie été tué net dans l'explosion d'une “marmite” : ce sont des choses qui peuvent arriver.

dimanche 1 août 2021

Après la pluie… la pluie


 Toutes les réjouissances de juillet

mardi 27 juillet 2021

Ceux de 14… et ceux d'après

Robert Porchon, 1894 – 1915
Plongé depuis ce matin dans la lecture de Sous Verdun, la première partie de la tétralogie “genevocale” : Ceux de 14. Lecture bouleversante et difficile, ceci parce que cela. L'impression d'être à la fois très proche et à des années-lumière de ces hommes-là. Ou plutôt : comme dans un roman de science-fiction où les habitants de deux univers parallèles très semblables l'un à l'autre peuvent se voir, ont l'illusion qu'ils pourraient presque se toucher, mais sont à tout jamais incapables d'entrer en contact ni même de se comprendre vraiment. D'où la frustration et le chagrin.

Autre chose me frappe. Dans le gros volume Flammarion que j'ai sont proposées, dans les dernières pages, en “annexe”, les rapides biographies des personnages qui apparaissent tout au long de Ceux de 14. Ces pages-là sont agrémentées de photographies de ces soldats, souvent prises quelques jours, semaines ou mois avant leur mort au front. Tous donnent l'impression d'appartenir à une race plus ancienne, quaternaire, plus solidement posée sur la terre, avec de vrais visages d'hommes, dont on ne parvient pas à croire, dont on ne veut pas croire que, quatre ou cinq générations plus tard, elle a pu aboutir à ces grappes d'ectoplasmes oxygénés et tarlouzoïdaux sur quoi l'on tombe immanquablement dans les rues piétonnes, les centre de remise en forme et les marchés bio. Il est heureux que “ceux de 14” n'aient pas su, ni même pu deviner, qu'ils souffraient, se battaient et mouraient pour permettre plus tard à ça d'exister – si toutefois on peut parler d'existence dans le cas de ces androgynes fantomatiques qui piaillent de trouille devant le premier microbe passant devant leurs muselières.

Un extrait de Sous Verdun, pour donner le ton et faire entendre la langue de Maurice Genevoix :


« Porchon, regarde-les. »

J'ai dit cela tout bas. Tout aussi bas, il me répond :

« Mauvais ; nous aurons du mal tout à l'heure. »

C'est qu'en se retournant il a, du premier regard, aperçu toutes ces faces anxieuses, fripées d'angoisse, nouées de grimaces nerveuses, tous ces yeux agrandis et fiévreux d'une agonie morale

Derrière nous, pourtant, ils marchent ; chaque pas qu'ils font les rapproche de ce coin de terre où l'on a peur aujourd'hui, et ils marchent. Ils vont entrer là-dedans, chacun avec son corps vivant ; et ce corps soulevé de terreur agira, fera les gestes de la bataille ; les yeux viseront, le doigt appuiera sur la détente du lebel ; et cela durera, aussi longtemps qu'il sera nécessaire, malgré les balles obstinées qui sifflent, miaulent, claquent sans arrêt, malgré l'affreux bruit mat qu'elles font lorsqu'elles frappent et s'enfoncent – un bruit qui fait tourner la tête et qui semble dire : « Tiens, regarde ! » Et ils regarderont ; ils verront le camarade s'affaisser ; ils se diront : « Tout à l'heure, peut-être, ce sera moi ; dans une heure, dans une minute, pendant cette seconde qui passe, ce sera moi. » Et ils auront peur dans toute leur chair. Ils auront peur, c'est certain, c'est fatal ; mais, ayant peur, ils resteront.


Robert Porchon, présent dans cet extrait, est l'un des rares personnages qui apparaissent dans Ceux de 14 sous leur véritable nom. Sous-lieutenant sorti de Saint-Cyr en juin 1914, à 20 ans, il rejoint en août, à Châlons-sur-Marne, le même régiment que celui de Maurice Genevoix (le 106e RI), dont il devient l'ami. Il est tué le 20 février 1915, aux Éparges. Genevoix, lui-même grièvement blessé deux mois plus tard, lui dédiera Sous Verdun l'année suivante.

dimanche 25 juillet 2021

Patrice Jean ou la faillite de l'idéal


Quel diablotin pervers m'a récemment poussé à acheter La Poursuite de l'idéal, le dernier roman de Patrice Jean ? Je ne puis jurer de rien, mais c'est sûrement encore un mauvais coup de Causeur… Pourtant, je sais qu'il ne faut jamais se fier à cette publication dès qu'ils se piquent de parler de littérature, je le sais ! Donc, Patrice Jean est arrivé avant-hier, tout fiérot de ses 480 pages gallimardées. J'avais déjà lu de lui L'Homme surnuméraire (suite à un article crépitant de louanges d'Élisabeth Lévy : ah, décidément, ces Causeurs…) qui ne m'avait qu'à moitié convaincu, et même au tiers. Malgré toutes ces petites lumières rouges clignotantes, je me suis lancé tout à l'heure à La Poursuite de l'idéal

J'ai tenu quarante pages, en m'ennuyant durant les vingt premières et en soupirant d'exaspération pour la suite. Le livre de Patrice Jean ressemble à un roman comme un docu-fiction télévisuel ressemble à un film. L'auteur se présente à nous en pied, pas un bouton de gilet ne manque à son costume de réactionnaire, il a soigneusement coché toutes les cases anti-progressistes et il manie le stabilo comme personne. Il est là, il annonce, il affiche, il placarde, il discourt, il expose, il explique, il développe, il commente ce qui se passe, ou plutôt, hélas, ce qui ne se passe pas. Derrière lui qui occupe presque tout l'écran, on aperçoit quelques figurants, eux aussi en costumes impeccables, qui, parce qu'ils sont muets, tentent de surjouer les scènes que décrit tout au long leur maître à l'avant-scène. Ils font aussi penser à des marionnettes tellement pâlichonnes qu'on ne verrait plus que les fils qui les manipulent. C'est morne et prévisible, au point de vous donner des envies de vous convertir au progressisme le plus modernœud – bizarrerie fort déstabilisante, on l'imagine.

Après 40 pages, donc, le lecteur, un brin accablé de son fourvoiement, a compris que ce qu'il tenait entre les mains, c'était le programme d'un spectacle qui n'aurait pas lieu, le synopsis d'un roman qui resterait à l'état fœtal, le procès-verbal d'une conférence donnée ex cathedra par le professeur Jean sur les méfaits de la vie moderne, avec projection de diapos à l'appui de ses thèses. Bref : un livre surnuméraire.

Poubelle jaune.

vendredi 16 juillet 2021

Le saint patron des modernœuds

Les gens qui, en 1867, arrivaient à Paris pour y visiter l'exposition universelle pouvaient facilement se procurer un guide, édité dans le but de faciliter leurs déambulations entre les différents pavillons. Le dit guide s'ennoblissait d'une préface signée de Victor Hugo – lequel était, rappelons-le au passage, supposé être un “proscrit”, victime crucifiée à son rocher anglo-normand par l'implacable tyrannie de Napoléon III… On pouvait, dans cette préface, tomber sur ce paragraphe, piqué au vol dans l'Histoire des Français de Pierre Gaxotte :

« Au XXe siècle, il y aura une nation extraordinaire. Cette nation sera grande, ce qui ne l'empêchera pas d'être libre. Elle sera illustre, riche, pensante, pacifique au reste de l'humanité [on s'étonne, là, de l'absence d'une H majuscule…]. Elle aura la gravité douce d'une aînée. Elle s'étonnera de la gloire des projectiles coniques et elle aura quelque peine à faire la différence entre un général d'armée et un boucher… Cette nation aura pour capitale Paris et ne s'appellera point la France. Elle s'appellera l'Europe. Elle s'appellera l'Europe au XXe siècle, et, aux siècles suivants, plus transfigurée encore, elle s'appellera l'Humanité [eh ! la voilà, notre majuscule !]… Le continent fraternel, tel est l'avenir. Qu'on en prenne son parti, cet immense bonheur est inévitable. »

Il faut relire ces huit lignes lentement, pour savourer toute la niaiserie qui s'y étale, pratiquement à chaque mot. Devant une bêtise aussi himalayenne, pour reprendre le mot de Leconte de Lisle, on comprend mieux pour quelle raison Victor Hugo reste l'écrivain préféré des Français en général, et en particulier des ravagés de l'avenir qui irradie et des lendemains qui vocalisent.

Saint Victor, patron des modernœuds – Everest in peace.

mardi 13 juillet 2021

Tout pass, tout cass, tout lass…


Ce matin, les imbéciles – majoritaires bêlants – et les malfaisants – minoritaires agissants – sont au moins d'accord sur un point essentiel : en français, on ne doit plus désormais parler d'un “passe”, mais d'un “pass”, évidemment beaucoup plus chic. Souhaitons donc, dans la foulée, la bienvenue aux pass-montagne, aux pass-partout et autres pass-lacets. 

Quant aux pass-droits, faisons-leur la plus entière et aveugle confiance : ils sauront toujours, par quelque tour de pass-pass, se sortir à temps de l'impass.

dimanche 11 juillet 2021

Des Salvien comme s'il en pleuvait

J'ignorais, jusqu'à une heure fort récente, qu'avait vécu ce moine de Lerins, auteur vers l'an 440 d'un long traité intitulé Du gouvernement de Dieu, et que l'on appelle quand on s'avise de s'intéresser à lui : Salvien de Marseille. Je suppose, aimables lecteurs, que votre ignorance doit être, sauf improbables exceptions, égale à la mienne. Il m'a fallu parvenir à la page 110 de l'Histoire des Français de Pierre Gaxotte pour découvrir son existence. C'est une découverte que je n'ai pas regrettée. Car voici ce qu'en dit notre Académicien :

« Pour défendre la Providence à qui les fidèles reprochaient de les livrer aux barbares, il répète que ce châtiment est mérité, parce que l'Empire recèle tous les vices, débauche, lâcheté, cupidité, esprit de révolte. Mais l'explication n'est valable que si les barbares, eux, en sont indemnes. Emporté par la logique de son système, il en vient donc, en dépit de tous leurs excès, à faire l'éloge des envahisseurs et à exprimer de cent manières la conviction que le triomphe des Germains sera le retour à la moralité. Les barbares sont humains, ils s'aiment les uns les autres, ils ont le culte de l'amitié, ils ont supprimé la pédérastie, la prostitution, ils ont restauré la fidélité conjugale. Et c'est un tableau idyllique de la conquête. Et ce sont des cris de joie parce que Mayence a été détruite, que Carthage est tombée, que la plus grande partie de la Gaule est occupée. On dirait que ce prêtre est désireux de préparer la défaite des siens en leur persuadant que leur résistance est non seulement inutile mais impie. »

Il me semble que nos actuels xénolâtres devraient se dépêcher d'élever partout des statues à ce Salvien visionnaire – et pensant si juste –, qui mériterait bien de devenir officiellement le saint patron, tout sucre et tout miel, de nos légions d'adule-Coran. On s'étonne même de ce que ce ne soit pas déjà le cas.

mardi 6 juillet 2021

Va te faire contaminer chez les Grecs !

Tout le monde a constaté comme moi (mais peut-être pas avec la même jubilation mauvaise) que, s'agissant du petit Chinois, son variant indien a brusquement muté pour devenir le variant delta, afin que ne soient plus insupportablement stigmatisés ces malheureux natifs du sous-continent, qui tordaient de douleur leurs mains décharnées à la seule idée qu'on pût les rendre responsables de suffocations puis de morts par milliers. Dans la foulée, j'ai cru comprendre que tous les variants, passés, présents et – on l'espère fermement – à venir, seront désormais désignés par des lettres de l'alphabet grec

Est-ce que je suis le seul à me représenter, avec une acuité à peine soutenable, les souffrances morales que vont désormais devoir affronter ces pauvres Hellènes, iliens comme continentaux, Athéniens et Spartiates confondus dans un même opprobre, désormais liés alphabétiquement à tous les variants et montrés du doigt par l'ensemble des peuples de la Terre qui, bientôt, vont commencer à se rabrouer les uns les autres au cri de “va te faire contaminer chez les Grecs” ? C'est une monstruosité qui doit prendre fin sur l'heure, je n'hésite pas à l'exiger ! 

En attendant que justice soit rendue, par élémentaire prudence et conformisme honteux, je vais cesser dès ce jour de parler de “petit Chinois” et utiliserai désormais l'expression de “petit upsilon” – laquelle, hormis peut-être une poignée de savants fous, ne devrait choquer personne.
 

jeudi 1 juillet 2021

Journal de Juin

Ce paysage de Franche-Comté 

parce qu'il en fut question en juin.

mardi 22 juin 2021

Audrey pulvarisée

Grâce à une phrase incidente dans le dernier billet de Nicolas, je découvre avec une certaine jubilation mauvaise, sans doute due à ma nauséabonderie congénitale et extrême-droitière, que la Mairie de Paris s'enorgueillit depuis quelque temps d'un adjoint à l'agriculture

Ou plus exactement, d'une adjointe – sans doute pour endormir la vigilance de toutes nos petites sœurs de parité aux aguets. En l'occurrence, la titulaire de ce poste clé est Mme Audrey Pulvar, ex-bouffonne télévisuelle chez Laurent Ruquier et, à ce qu'on me dit, plus ou moins journaliste dans une vie antérieure. 

Toujours d'après les rumeurs qui me parviennent, l'ex aurait été adoubée comme tête de liste pour la gauche parisienne – qui n'est pas obligatoirement liée à la Rive de même appellation –, lors des élections fantômes qui viennent de faire semblant d'avoir lieu, en s'offrant un premier petit tour sur la pointe des pieds. Il paraît que la dame n'y a pas rencontré tout le succès qu'elle était en droit d'espérer. 

Cela tient sans doute à ce que, dans sa campagne, elle n'aura pas suffisamment labouré le terrain.

dimanche 20 juin 2021

Ébriété calembourgeoise

Dans ses romans, Antoine Blondin semble en état presque constant d'ébriété. Je ne parle pas de celle que lui procurait l'alcool, mais d'une autre que je qualifierais de calembourienne – ou calembourgeoise, si je veux à mon tour m'y risquer une seconde. Voilà un homme qui ne sait pas s'arrêter à temps, lorsque les mots lui viennent sous forme de jeux. Prenons deux exemples tirés du début de la deuxième partie de L'Europe buissonnière – mais le phénomène pullule partout.

Parlant de l'exode français et de l'invasion allemande de mai 1940, Blondin écrit : « L'horloge s'arrêtait, le marguillier déménageait à la cloche de bois, le sous-préfet prenait du champ, le général couchait à la belle étoile. » C'est amusant, c'est léger, le lecteur sourit puis passe : effet pleinement réussi. 

Seulement, vingt lignes plus bas, il y revient et, du coup, devient insistant, presque lourd : « Le marguillier qui avait déménagé à la cloche de bois se tapait la cloche, le sous-préfet qui avait pris du champ faisait des vers, le général qui couchait à la belle étoile comptait les siennes. » C'est trop. C'est du surlignage intempestif. Le lecteur ne sourit plus, ou jaune, et se surprend à soupirer en direction de l'auteur quelque chose comme : « OK, mon vieux, on avait compris du premier coup… »

Même chose, plus avant de quelques lignes. Blondin commence ainsi une phrase : « Lorsqu'on apprit que le front se dégarnissait près d'Étampes… » Clin d'œil, sourire du lecteur, là encore objectif atteint. Sauf que Blondin l'intempérant se croit tenu d'ajouter aussitôt, entre tirets : « une histoire à se faire des cheveux ». C'est le verre de trop, celui qui vous brouille la vue et vous fait tituber – surtout si, comme c'est le cas, ce genre de “trop plein” se rencontre à tous les coins de page. 

Si bien que, devenu raisonnable dans son vieil âge, le lecteur barbouillé décide de se faire abstème et se résout à remiser Antoine Blondin derrière le comptoir, avec toutes ses bouteilles à peine entamées.

jeudi 17 juin 2021

Fait rarissime

Ce billet s'adresse à ceux de mes lecteurs les mieux nantis, qui disposeraient de 38 000 € dont ils ne sauraient trop quoi faire, et qui seraient par ailleurs, en matière d'automobile, à ranger dans la catégorie des m'as-tu-vu-quand-je-titille-le-champignon.

Il y a, en ce moment, au garage Ford de Pacy-sur-Eure, une Ferrari à vendre, exactement pour la modique somme sus-indiquée. Ce qui est, si je puis risquer le calembour, un fait rarissime. Je ne garantis nullement que le modèle soit conforme à celui présenté ci-dessus, mais je puis au moins en certifier la concordance de couleur.

Quant à moi, à qui le goût des monstres rutilo-vrombissants a passé depuis jolie lurette, si tant est que je l'eusse jamais eu, je me trouvais au dit garage pour y récupérer le volume “Bouquins” contenant les romans d'Antoine Blondin que, Dieu seul sait pourquoi – et encore –, j'ai eu soudainement envie de relire et qui, comme il se doit, s'étaient évaporés de leur rayonnage.

Je suis reparti de là aussi heureux que si je l'avais fait sur le cheval cabré – et nettement moins délesté d'argent.

vendredi 11 juin 2021

Staune, le monde est Staune

Je ne me souviens déjà plus comment j'en suis arrivé là. Peut-être par mutation et sélection naturelle, allez savoir…

Toujours est-il que, depuis quelques jours, délaissant pour un temps cette pauvre Joyce Carol, je suis occupé à relire les trois ouvrages de Jean Staune que je possède, à savoir : Notre existence a-t-elle un sens ? pour commencer, puis : Au-delà de Darwin, et enfin, celui qui est le plus récent des trois mais également, et d'assez loin, le plus polémique : La Science en otage.

Lorsque j'en aurai fini avec le dernier cité, j'ai d'ores et déjà prévu un genre de complément de programme : L'Évolution a-t-elle un sens ? de Michael Denton. C'est un peu fou, tout de même, quand on y songe, tous ces gens qui semblent passer leur vie à chercher des sens…

Enfin, tout cela pour dire que ce n'est pas demain que je me sortirai du Big Bang, de la double hélice de l'ADN, de Darwin ni d'Einstein, pour ne rien dire de ce brave Niels Bohr ;  ni, d'une manière plus générale, de la guerre paradigmatique dans laquelle je me suis bien légèrement engagé – guerre de coups de main et d'embuscades, guerre presque silencieuse, mais guerre bel et bien.

En tout cas, si je ne puis savoir combien d'heureux ce court billet engendrera, je suis au moins assuré qu'il fera un mécontent : j'ai nommé M. Brunet ; lequel, s'il n'est pas un grand-prêtre du néodarwinisme le plus “tradi”, en est tout de même le fidèle bedeau. J'espère qu'il aura la grandeur d'âme suffisante pour me pardonner ces relectures impies, sacrilèges et blasphématoires.


P.S. : si l'on tape “Jean Staune” dans le petit moteur de recherche situé en haut et à gauche de cette page, on trouvera les deux ou trois billets que j'ai déjà consacré à ses livres ; billets que, pour ma part, je n'ai pas eu la patience – ou le courage ? – de relire…

jeudi 10 juin 2021

En suivant les éboueurs…

La signification d'un acte, son sens profond, dépend en grande partie, ce me semble, du regard que l'on porte sur lui. Je pensais à cela il y a quelques minutes, en regardant passer les éboueurs.

L'ensemble de l'attelage est composé d'un camion-benne, d'un conducteur et d'un second homme chargé de transvaser le contenu des poubelles dans la benne : rien que du classique, en somme. 

À la ferme qui est derrière chez nous, et que l'on voit fort bien de notre terrasse, il y a toujours beaucoup de poubelles, plus des cartons et emballages divers empilés à côté. Arrivé là, et contrairement à ce qui se passe devant les simples maisons d'habitation à une ou deux poubelles seulement, le conducteur du camion descend de sa cabine afin d'aller prêter main forte à son coéquipier. 

« Altruisme ! Solidarité ! Sens de l'entraide ! » s'exclameront, ravis, les progressistes.  « Calcul purement égoïste ! grommelleront les pessimistes de la nature humaine : en aidant son acolyte, le conducteur du camion permet à la tournée de durer moins longtemps et sera donc, ainsi, rentré plus vite chez lui. » 

Il est probable que les deux auront raison, mais il resterait à déterminer dans quelle proportion, c'est-à-dire la part exacte de l'altruisme et celle de l'intérêt personnel. 

Une tâche d'autant plus délicate que cette proportion doit varier assez fortement selon que le camion est ce jour-là conduit par Marcel, “qui a le cœur sur la main, une vraie crème”, ou par Jean-Paul, “qui n'en a jamais rien à foutre des autres”…

Mes puissantes réflexions se sont arrêtées là, car il fallait encore que j'aille rentrer mes propres poubelles, irréprochablement vidées.

jeudi 3 juin 2021

La Fleur de l'Appenzell

Bien malin, au vu de son improbable nom, qui pourrait dire d'où, de quelle contrée à peine cartographiée, sort cet écrivain, Fleur Jaeggy : ça sentirait presque le pseudonyme goupillé à la hâte, à la va-comme-je-te-signe. La suite renforce cette impression de “pas tout à fait en place” : née à Zurich, contrée de langue allemande donc, ayant passé une grande partie de ses vingt premières années dans quelques pensionnats “internationaux” de l'Appenzell, vivant depuis le début des années soixante à Rome d'abord puis à Milan, cette Suissesse teutonne écrit en italien. C'est Marc Fumaroli – écrivain français au nom italien, on le notera – qui m'a tiré par la manche afin de me signaler l'existence de la dame. 

Son premier livre paru en France s'appelle Les Années bienheureuses du châtiment – titre assez peu engageant, je l'accorde volontiers. C'est Gallimard, “Du monde entier”, qui a publié ce bref récit d'à peine cent pages et c'est Jean-Paul Manganaro qui l'a excellemment traduit – pour autant que j'en puisse juger, le texte italien m'étant, comme de juste, inaccessible aux deux sens de l'adjectif. Car c'est bel et bien ce livre-là que j'ai acheté, reçu et commencé.

Le mince volume n'a pas eu à voyager beaucoup, pour arriver ici, puisque, durant un temps qui restera indéterminé, il a somnolé dans les rayonnages de la bibliothèque municipale de Saint-Jacques-sur-Darnétal – ainsi que nous l'apprend un coup de tampon donné au bas de la page 21 –, petite commune de la Seine-Maritime, comme nul n'en ignore. Si vous vous y trouvez un jour, en ce Saint-Jacques-là, sachez que vous pourrez y emprunter l'un des bus de la ligne 22, lequel vous conduira sans coup férir, du moins en temps normal, au centre de Rouen en trente minutes, ce qui n'est pas mal.

Mais revenons à nos années bienheureuses et à leur châtiment. Est-ce une lecture qui mérite que l'on ? Assurément. D'abord parce que ce n'est pas si souvent que nous est donnée l'occasion de séjourner en Appenzell, et encore moins dans un pensionnat de jouvencelles venues du monde entier (il y a même la fille d'un président nègre, lequel est accueilli par les pensionnaires avec tout le respect et l'enthousiasme dus à son rang). Ensuite parce que ce sera l'occasion de belles et répétées promenades, car, nous le savons tous, “dans l'Appenzell, on ne peut faire autrement que de se promener”. Et enfin parce que, dès la deuxième phrase, surgit le fantôme de Robert Walser, qui fut longtemps interné dans ces mêmes parages, qui y mourut même, et dont le haut patronage est toujours signe prometteur.

Cependant, méfiez-vous : si vous suivez Fleur Jaeggy dans ses tours et détours, sachez qu'elle est capable,  dans sa sage tenue de collégienne, d'ouvrir des gouffres sous la neige et de vous y précipiter sans cesser d'arborer ce sourire à la fois distrait et volontaire que l'on voit se dessiner dès les premières pages de son livre.

Vous voilà prévenus.

mardi 1 juin 2021

Sous le signe du chat


 Il fut fort félin, ce mois de mai.

dimanche 30 mai 2021

Petit vade mecum carolo-joycien


J'ai réussi à rester en vie, livre de Joyce Carol Oates, s'intitule en anglais : A Widow Story. Le titre original dit fort bien, et sobrement, ce qu'est l'ouvrage – alors que celui choisi par les éditeurs français pourrait aussi bien convenir à une femme ayant réchappé à un accident de voiture, à un cancer du sein, à la projection d'un film français contemporain, etc. 

Elle l'a publié en 2011, soit trois ans après la mort soudaine (une pneumonie et une petite infection dite “nosocomiale” par là-dessus) de Raymond Smith, qui fut son mari durant 47 ans. Car Joyce Carol Oates était Joyce Smith à la ville, et elle explique fort bien, dans son journal publié mais aussi un peu dans ce livre-ci, les différences qui peuvent exister entre ces deux “personnages”. 

J'ai réussi à rester en vie raconte, presque à la manière d'un journal de bord, ce que furent pour elle les premières semaines qui ont suivi la mort de Ray, la manière dont elle a dû endosser son nouveau costume, celui de veuve, les difficultés à y entrer et à l'admettre pour sien, les incompréhensions que cette vêture a entraînées, les tentations suicidaires qui ne devinrent jamais tentatives, les nuits sans sommeil et les journées sans courage, mais aussi la poursuite obstinée de la vie extérieure, sociale

C'est un livre qu'on devrait pouvoir offrir à toute femme venant de perdre son mari, comme une sorte de vade mecum, ou de Guide du Routard de la veuve. Mais ce serait peut-être mal pris…

dimanche 23 mai 2021

Mon marronnier du 23 mai

Je suis à droite sur la photographie. À gauche, mon oncle Patrick, plus jeune frère de ma mère, de trois ans mon aîné, et donc camarade de jeux de mon enfance. Nous sommes sur le trottoir du boulevard Fabert, Sedan, Ardennes, à l'époque où nulle voiture n'y passait (début des années soixante), parce que le pont sur la Meuse, au bout, n'avait pas encore été reconstruit : cette impasse nous fut un territoire d'enfance irremplaçable. À gauche de Patrick, le mur du parc de la Chambre de commerce, dont mon grand-père (son père à lui) était le concierge et l'homme à tout faire – vraiment tout. La troublante créature du milieu me demeure inconnue, probablement à jamais.
 

Bien  que très et précocement intelligent, je fus un petit garçon attardé sur le strict plan de l'orthophonie : à quatre ans, un certain nombre de consonnes se montraient encore rétives et ricanaient bêtement à l'instant de sortir de ma bouche. Un jour – c'était à Châlons-sur-Marne, ma ville natale que des modernœuds malfaisants ont depuis pompeusement rebaptisée Châlons-en-Champagne –, alors que nous arrivions de chez ma nourrice (comme je crois bien que l'on ne dit plus), ma très jeune mère et moi, à notre petit appartement de la rue Saint-Éloi, elle sur la selle du vélo et moi dans le petit siège juste derrière, j'annonce fièrement :


« C'est la tête à Didier ! »

Incompréhension de mes parents, pourtant adultes et, donc, omniscients. Leur réaction est en gros la suivante :

« Quoi ta tête, qu'est-ce qu'elle a ta tête ? »

Moi (un peu plus véhémentement) : « C'est la tête à Didier ! »

On examine attentivement le crâne de l'héritier, alors unique, on ne trouve rien de particulièrement alarmant, et même rien du tout. Pourtant l'héritier s'obstine, d'une voix sans doute plus forte et vaguement outrée : « Mais c'est la tête à Didier ! »

On doit probablement finir par me signifier qu'on ne comprend rien à ce que je dis, et qu'il serait bon que je fermasse ma mini-gueule de dauphin putatif : ça se faisait, en ces temps. Et, en effet, je m'écrase. Une demi-heure plus tard, ma mère :

« Tiens, on est le 23 mai, c'est la fête à Didier… »

Et moi : « Aaah, oui : c'est la tête à Didier ! »

Ma grand-mère paternelle (qui était là ce jour) me l'a resservie pendant plus de trente ans, celle-là. Et chaque 23 mai elles me manquent un peu – ma grand-mère et l'histoire.