mercredi 11 décembre 2019

Muray, moi et quelques autres


Comme promis, je mets ici l'article qui est paru sur le site de Causeur et qui, pour une raison me demeurant mystérieuse, était réservé aux seuls abonnés (pour limiter les dégâts ?). Voici donc :


Le journal de Philippe Muray est paru. Je parle du troisième tome, bien sûr, mais vous êtes sans doute déjà au courant[1]. Peut-être même certains d’entre vous ont-ils commencé à le lire, ce qui les met en avance sur moi, qui en suis toujours à guetter la factrice chargée de me l’apporter. D’où mon petit problème (mon souci, en français post-moderne) : puisque telle est mon intention avouée, comment faire pour parler d’un livre encore en chemin ?

Il est au moins une chose que je suis sûr de retrouver dans ce troisième volume (troisième opus, toujours en français post-moderne), ce sont les grincements de dents et les grondements de douleur de Muray, chaque fois qu’il doit écrire un nouveau roman de la série Brigade mondaine (que je noterai désormais BM), ce qui, dans ces années qui nous occupent, lui échoit cinq fois par an, si j’ai bonne mémoire. C’est pour lui une souffrance plutôt lucrative. Mais, au moment de la première page blanche, la souffrance a tendance à l’emporter sur le lucratif ; d’où les plaintes.

Entre Philippe Muray et moi existent, ou ont existé, des points de contact multiples et divers. Le principal, le plus visible, ce sont précisément ces BM. Il a dû en écrire près de cent ; de mon côté, je suis responsable de cent douze d’entre eux, ou d’entre elles : je viens de les recompter. À partir de la fin des années quatre-vingt, et durant une dizaine d’années, Muray et moi fûmes les deux piliers de cette série érotico-policière, que l’on pourrait également qualifier de ferroviaire, puisqu’elle ressortissait à ce que l’on nomme la « littérature de gare ». Voilà qui aurait dû créer entre nous quelque lien, ou au moins susciter des rencontres. Il n’en fut rien.

Des points de contact, il en existait d’autres. Ainsi, dans ces années-là, je passais chaque jour de la semaine de nombreuses heures dans la compagnie de Michel Desgranges qui, s’apprêtant à prendre la direction des Belles Lettres, allait devenir l’éditeur de Muray – et très accessoirement le mien, mais beaucoup plus tard et avec un succès moindre. D’autre part, je venais tout juste de faire mon entrée dans l’illustre service du rewriting de cet à peine moins prestigieux hebdomadaire ayant pour nom France Dimanche.

(Je n’exagère pas, avec mon « illustre » : si vous saviez le nombre de gloires de nos lettres qui, dans les moments désargentés de leur jeunesse, sont venus gagner leur pitance en ce rewriting, vous en resteriez cois. Mais je ne veux pas dénoncer : beaucoup de ceux-là tiennent généralement à rester discrets sur cet épisode de leur carrière littéraire.)

Ce cénacle, quand j’y entrai, venait tout juste d’être quitté par celui qui l’avait dirigé durant des années, Bernard Touchais, qui n’était autre que l’un des trois fondateurs de la Brigade Mondaine : c’est lui qui avait « recruté » Muray. Le deuxième fondateur était Gérard de Villiers, qu’on ne présente plus, mais dont je signalerai cependant que, bien plus tard, il s’arrangea pour mourir en restant me devoir les huit mille euros du dernier BM que j’avais écrit pour la série. Mais c’était un homme qui vous entourloupait avec une telle candeur, ou si l’on préfère une roublardise si visible, qu’il était impossible de lui en vouloir. De fait, je ne lui en veux nullement.

Quant au troisième fondateur, nous allons le retrouver un peu plus loin. C’est par Villiers que je devins le nouvel auteur de la série, l’ayant connu par celle qui est aujourd’hui sa veuve et qui, alors, n’était même pas encore sa femme. Dans les années qui suivirent, je rencontrai très souvent Bernard Touchais, plusieurs fois Gérard de Villiers… et jamais Philippe Muray.

 Ce n’était pas faute, pourtant, de l’approcher « par la bande ». Au rewriting déjà évoqué, j’étais devenu très proche d’Yves Josso, qui se trouvait être le père des deux fils d’Anne Sefrioui, devenue ensuite la compagne puis l’épouse de Muray. C’est ainsi qu’au fil des années, dans la chaleureuse maison de leur père, rue Blomet, j’ai vu les deux beaux-fils de l’écrivain croître sinon en sagesse, du moins en taille et en musculature. Il n’aurait sans doute pas été trop difficile, par cette voie « belle-familiale » de me ménager une rencontre avec Muray, mon co-nègre de Brigade. Je n’en fis rien.

Pourquoi l’aurais-je provoqué, cette rencontre ? Il faut bien, rendu là, que j’avoue une chose qui ne me fait pas honneur, ni à ma curiosité : bien que le sachant écrivain depuis longtemps, je n’avais jamais ouvert aucun livre de Philippe Muray. Qu’on ait la charité de ne pas me demander pourquoi, ma réponse ne serait sans doute qu’un piteux bafouillis. Il n’est pas impossible que ce « contact » entre nous que représentait la Brigade Mondaine ait fini par se muer en une sorte de repoussoir : à quoi bon faire la connaissance de gens qui vont immanquablement vous « rappeler le boulot » ? C’est ainsi que, de tous les chemins qui m’auraient conduit vers lui, je n’en ai jamais emprunté le moindre.

C’est du moins sur cette idée que j’ai longtemps vécu, et avec cuisants regrets à partir du moment où, Muray mort, je me suis mis à engloutir tous ses livres. Jusqu’à ce soir de décembre 2008 où, invité par Marc Cohen, ci-devant rédacteur en chef de Causeur, à la fête qu’il donnait pour son cinquantième anniversaire, je fus présenté à Élisabeth Lévy, par cette même Anne Sefrioui évoquée plus haut. Peu apte que je suis aux rapports sociaux inopinés, je ne savais trop que dire à la patronne de Causeur, qui ne me fît pas passer pour un semi-débile. Philippe Muray me parut un sujet convenable, puisque j’avais partagé son banc de galérien à bord de la BM. Évoquant ce compagnonnage, je dis très en passant à Dame Élisabeth que, malheureusement, je n’avais jamais rencontré Muray.

C’est alors qu’Anne Sefrioui intervint : « Mais si, voyons : vous avez été présentés l’un à l’autre, lors de l’inauguration des nouveaux locaux des éditions du Rocher. » Pourquoi Muray et moi avions-nous été invités à ce raout parisien ? Parce que le maître de ce Rocher-là était Jean-Paul Bertrand, le troisième fondateur de la Brigade Mondaine. Il était d’ailleurs, dans nos deux vies, un homme capital dans tous les sens du terme, puisque c’était lui qui signait et envoyait les chèques aux deux auteurs que nous étions : une relation à soigner.

Je restais hébété, Anne avait le sourire gentiment moqueur. Comment avais-je pu oublier cette unique rencontre, cette présentation quasi officielle ? Évidemment, dans l’idée assez puérile que j’allais me sentir plus à mon aise, j’avais bu quelques verres avant d’oser débarquer place Saint-Sulpice, dans ce qui était, je ne crois pas me tromper, l’ancien siège des éditions Robert-Laffont, et devenait donc celui du Rocher. Oui, j’étais sans doute un peu gai, mais enfin pas au point de…  

Peu importe, n’est-ce pas ? On en conclura, comme je me suis résigné à le faire, que tel était mon destin : il fallait que Philippe Muray me demeure à tout jamais inabordable. Sauf par ses livres, lus et relus ; et par celui qui le sera dans les prochains jours, si ces dames de la Poste veulent bien un peu se magner le popotin, comme on disait du temps de nos pères, c’est-à-dire avant l’invention de l’antisexisme asilaire.

Didier Goux

P.S. : Comme dans une série télé à coups de théâtre, le volume m’est arrivé au moment où je posais le point final de cet article. Sitôt là, sitôt lu : j’y ai retrouvé, vivants et agissants, la plupart des personnes dont il a été question ici.


[1] Philippe Muray, Ultima Necat III : Journal intime 1989 – 1991, Les Belles Lettres, 700 p.

samedi 7 décembre 2019

Comment j'ai raté Muray


Comment j'ai raté Muray : tel est bien le titre de mon premier article publié sur le site de Causeur. Ironie de la chose : comme les Puissances tutélaires du dit site ont jugé bon de le réserver à leurs abonnés, et que pour des raisons trop longues et pas assez intéressantes à donner je ne fais plus partie de ces happy few, je ne puis même pas avoir l'élémentaire et puéril plaisir de me relire ! Pour ceux de mes braves lecteurs qui ne le seraient pas non plus, abonnés, je compte mettre l'article en question ici, dans quelques jours : j'espère qu'ils sauront contenir leur légitime impatience…

Sinon, pour ceux que Muray et son journal intéressent, je signale à leur gourmandise que le même Causeur, mais dans sa version “papier” et mensuelle publie ce mois-ci deux pages consacrées à Michel Desgranges, rencontré en tant qu'éditeur et ami du Muray en question : lisez-les, vous ne le regretterez pas, je crois. 

Quant au troisième volume du journal  lui-même *, il me semble marquer une rupture, par rapport aux deux tomes précédents, ou au moins une nette évolution, en ce sens qu'on a l'impression d'assister à la naissance du véritable Muray, celui qui s'apprête à écrire les livres qui restent associés à son nom et à sa renommée, en particulier les Exorcismes spirituels. Au fil de ces presque 700 pages, on voit le papillon s'extraire de sa doudoune chenillesque et déployer sinon ses ailes, du moins l'arsenal des armes lourdes qu'il ne cessera plus d'employer par la suite, et dont il fait ici les premiers essais réjouissants. Pour cibles inaugurales, il ne choisit pas du petit gibier, puisqu'il concentre ses tirs sur Philippe Sollers et Bernard-Henri Lévy – qui sortent de ce livre plus ou moins en lambeaux. Ce qui, bien entendu, ne les empêchera nullement de continuer à nuire et à se répandre un peu partout.

Il lui arrive d'être injuste. Par exemple lorsqu'il écrit ceci, en juin 89, que j'ai déjà noté dans mon journal le mois dernier : « […] Postérité [son roman paru l'année précédente] n'était pas raté ; ce n'est pas moi qui ai fait un mauvais livre, c'est Grasset qui (par bêtise ou volontairement) en a fait une mauvaise édition. » Malheureusement, l'un n'exclut pas l'autre. Et on est un peu gêné de voir Muray, cet animal lucide qu'est Muray, se réfugier dans ce type d'argument éculé (« Je suis un génie, mais mon éditeur est en dessous de tout !»), au lieu d'essayer de porter un regard un peu plus distancié sur son roman – qui est, je suis désolé de le dire, totalement raté et d'un insubmersible ennui. Il faut ajouter que, en cette année de bicentenaire, il est occupé à en écrire la suite, ce qui ne risque pas de le prédisposer à la clairvoyance.

Mais les emportements, fussent-ils injustes, font partie du charme irrésistible de cette espèce d'oursin aux piquants toujours dardés qu'est Philippe Muray, qui s'illustre magnifiquement dans ce troisième “opus” (moi aussi, je jargonne le post-moderne, quand je veux !), lequel fait naître une grande envie chez son lecteur parvenu à la dernière page : que les Belles Lettres ne tardent pas trop à nous donner la suite.

* Ultima Necat III, Journal intime 1989 – 1991, Les Belles Lettres, 700 p.

jeudi 5 décembre 2019

Mon cuisant souvenir de cheminot d'occasion

J'ai essayé de trouver une photo de l'ancienne gare Saint-Michel : pas mèche.

Cette nuit, un hôte aussi imprévu qu'indésirable s'est présenté chez moi. Je serais mieux de dire : en moi. Il s'agit en effet d'un gros bouton joufflu, dont l'amusante particularité est d'être placé juste à la pointe du coccyx ; si bien que, quelle que que soit la position que je tente de prendre, il est toujours là pour se rappeler à mon bon souvenir. Je ne sais quelle est exactement sa nature, seul un dermatologue aguerri pourrait nous le dire ; appelons-le “furoncle”, ça lui donnera un petit air de famille. Lui et moi nous fréquentons depuis 1977, première moitié de l'année. Si je puis être aussi précis à plus de 42 ans de distance c'est que, lors de notre première rencontre, après une nuit presque totalement blanche assez longuette, je m'étais résolu à aller demander aide et secours à l'infirmerie des cheminots de la gare d'Austerlitz. Où, en effet, on m'en avait débarrassé – temporairement.

Si je m'étais rendu à cet endroit a priori saugrenu plutôt que dans n'importe quel service d'urgences, c'est que j'étais alors moi-même une sorte de cheminot. Je l'ai été d'octobre 1976 à mai de l'année suivante, ce qui me permet de dater avec une relative précision la naissance officielle de mon oncle Fur. Parisien de très fraîche date, afin de payer mon demi-loyer, rue de Patay, et la nourriture riche en graisses animales que j'ingurgitais, j'avais trouvé cet emploi, qui me faisait arriver à la gare souterraine du pont Saint-Michel (aujourd'hui RER) à six heures et demie du matin pour en repartir à neuf heures ; entretemps j'avais récolté les coupons détachables des banlieusards habitués, hormis ceux que l'on m'avait jetés à la figure, dans un accès bien compréhensible de mauvaise humeur matinale.

J'avais obtenu ce poste par un éhonté piston, celui du père de mon ami Alain Chambenoit, un genre de ponte de la SNCF locale. Pour ce qui est du fils, il avait à l'époque commencé des études de médecine, à Tours, qu'il a visiblement menées à bien puisque, si l'on feuillette virtuellement les Pages jaunes, on constatera qu'il a depuis des années le même cabinet (médecine manuelle, ostéopathie, médecine générale), sis à Issoudun, petite ville de l'Indre où je crois bien n'avoir jamais mis les pieds. Alain et moi ne nous sommes pas revus depuis environ 43 ans. Si vous habitez dans le coin, vous pouvez toujours aller lui dire bonjour de ma part – et tenter du même coup, en profitant de son possible attendrissement, de lui arracher une consultation gratuite.

Donc, en cette année scolaire 76 – 77, je passais deux heures et demie de chaque primo-matinée dans les courants d'air de la gare Saint-Michel. Le reste du temps, je ne faisais rien. Je m'étais inscrit en deuxième année de Lettres modernes à Jussieu (Paris VII, je crois bien), cloaque freudo-marxisant où je restai deux heures, le temps du premier cours auquel j'assistai, qui fut donc aussi le dernier. Naturellement, je ne soufflai mot à mes parents de cette désertion en rase campagne. Sorti de ma gare, je passais le reste des journées à somnoler – j'étais debout depuis cinq heures et demie – et à me morfondre, me demandant ce que je fichais là, dans ce deux-pièces peu engageant, mais pas taudis tout de même, alors que je disposais, chez mes parents, d'une grande chambre bien éclairée et de repas équilibrés servis à des heures immuables ; sans parler de la télé au salon et de ma Mobylette dans le garage. Je ne connaissais évidemment personne : bien qu'assez peu élitiste, ou ne sachant pas encore l'être, je m'étais basé sur les conversations de mes camarades cheminots pour me dissuader de tenter d'établir avec eux des liens extra-ferroviaires plus approfondis. Il y avait bien la présence de Denis Barthès,  mon colocataire, et ami depuis mon arrivée en novembre 72 au lycée Pothier d'Orléans. Mais lui avait quitté la cité ligérienne une année plus tôt, il suivait ses cours plus sérieusement que moi et avait eu le temps de se faire quelques amis tout neufs. D'autre part, il me l'a avoué deux ou trois ans plus tard, la perspective de passer ses soirées avec un gros légume semi-dépressif ne l'enchantait qu'à moitié, malgré la sincérité de son végétarisme. C'est pourquoi, dès l'année suivante, mon entrée au CFJ fut une sorte de bénédiction, même s'il ne me fallut pas plus d'un mois ou deux pour comprendre que le journalisme et moi-même resterions toujours radicalement étrangers l'un à l'autre – mais mon atonie était telle que l'idée d'exercer durant trente ou quarante ans un métier pour lequel je n'avais ni goût ni aptitudes ne me gênait nullement. Faire ça ou autre chose, n'est-ce pas ?

Pour revenir à mon année ferroviaire, il n'est pas exagéré de dire que les deux seuls événements qui la marquèrent un tant soit peu furent, et dans cet ordre, mon dépucelage à l'automne 76 et l'oncle Fur  quelques mois plus tard. Si je n'ai jamais revu la jeune Nadine qui collabora gentiment au premier des deux, l'oncle Fur, lui, n'a jamais cessé ses visites, heureusement de plus en plus espacées à mesure que je prenais de l'âge. Là, par exemple, je crois bien qu'il ne s'était pas présenté depuis une dizaine d'années – si bien que j'aurais pu le croire mort, si j'avais été d'une nature plus optimiste.

Enfin, il est là. Généralement, ses visites ne durent pas plus de deux ou trois jours. Mais Dieu que les heures paraissent longues en sa compagnie ! Comment le temps pourrait-il se montrer léger et bondissant lorsque, pour qualifier la moindre station que l'on fait sur une chaise ou dans un fauteuil, on hésite constamment entre deux adjectifs, assis et empalé ? Il faudrait peut-être voir si, à Évreux, la gare ne possèderait pas, en ses bâtiments, une infirmerie pour très anciens cheminots d'occasion…

mardi 3 décembre 2019

Il suffira d'un cygne…


L'ami Rémi publie un nouveau livre ! Personne ne sera étonné d'apprendre qu'il s'agit d'une légende médiévale, comme d'ailleurs son titre semble l'indiquer. La nouveauté est que ce nouvel ouvrage est abondamment et très-richement illustré. Je ne puis guère vous en dire davantage, vu que notre lambine de facteuse n'a toujours pas jugé bon de déposer le susdit ouvrage dans notre boîte idoine. Mais enfin, j'ai pu, tout récemment, le feuilleter chez Michel Desgranges, sur la table de salon de qui il trônait fièrement lors de la dernière visite que je lui fis : il me parut – je parle du livre – riche de promesses ne demandant qu'à être tenues. De toute façon, je crois que le plus simple est encore de se procurer l'objet, afin d'en jouir tranquillement chez soi, entre apéritif du midi et apéritif du soir. 

Pour cela, on trouvera toutes les explications nécessaires et suffisantes sur le blog de l'auteur. Blog qui vient d'ailleurs de faire sa réapparition dans ma blogoliste : vous ne pourrez pas dire que vous n'étiez pas avertis.

dimanche 1 décembre 2019

Mais quel rapport ?


Je reconnais qu'il est plus que ténu, le lien unissant ce paisible département à mon journal de novembre

samedi 23 novembre 2019

Les pompiers au poteau !


Nous venons de nous fendre de dix euros pour acquérir, comme chaque année, le calendrier vendu par les sapeurs-pompiers de Pacy, brigade que le monde entier nous jalouse. Ou plutôt : nous jalousait jusqu'à présent. À la deuxième page, en regard du mois de février, nous sont présentés les portraits de l'officier chef de centre et de ses dix-neuf sous-officiers. À la suivante, celle de Mars, on peut découvrir, dix-neuf aussi, les hommes de rang. C'est là que mon sang égalitaire s'est figé.

Parmi ces hommes de rang se trouvent quatre femmes. Quatre malheureuses tenues sans doute pour des sous-créatures, donc, puisque leur sont cyniquement déniés sexe, genre, identité profonde, et autres babioles y afférentes. Une telle humiliation est-elle encore admissible, ou même seulement concevable, en 2019, voire en 2020 puisque telle est la date qui s'affiche en ouverture de l'infâme opuscule ?

Évidemment non ! Lorsqu'on traite une femme d'homme de rang, ce sont toutes les femmes qui souffrent dans leur chair. C'est une sorte de viol universel, encore plus cynique qu'un viol classique puisque les tenants de l'ordre patriarcal qui le leur ont imposé savent très bien qu'il ne laissera aucune trace visible et qu'eux-mêmes pourront continuer, hilares, à faire pimpon dans leurs gros camions rouges – rouges comme le sang de ces vierges pures dont ils ont froidement sacrifié la féminitude, les ravalant d'un coup de vocabulaire au rang de personnes en situation d'esclavage.

C'est pourquoi, je compte dès lundi monter une assoce destinée à arrondir ma modeste retraite rendre à ces martyres crucifiées dignité et fierté, en exigeant que “femmes de rang” elles deviennent illico. Dans la foulée, si la subvention départementale que nous ne manquerons pas de percevoir est suffisamment importante, mes troupes citoyennes et moi-même demanderont aux autorités lexicales que soit officiellement créé et enregistré le terme de “sapeure-pompière”, pour désigner désormais ces héroïques combattantes du feu. 

Je précise que nous n'attendrons pas l'année prochaine pour que ces mesures vitales soient prises : c'est dès maintenant qu'il convient de procéder à un nouveau tirage du calendrier 2020. Quant aux exemplaires déjà distribués de l'ignoble version première, notre association se chargera de les collecter, porte à porte, rue par rue, avant de les anéantir en un grand auto-da-fé.

Auto-da-fé que ces andouilles d'hommes de rang n'ont pas intérêt à venir éteindre.

jeudi 21 novembre 2019

T'as voulu voir Vesoul…


J'adore l'histoire de cette vieille religieuse (résumée ici) qui, à Vesoul, s'est vu refuser la place qu'elle sollicitait dans une maison de retraite, au prétexte qu'elle ne voulait pas ôter les habit et voile religieux de son ordre pour y entrer. C'est qu'on ne plaisante pas avec l'intégrisme, à Vesoul ! Et c'est bien vrai qu'elle doit triompher sans partage, notre très-sainte laïcité. Éradiquons les signes religieux partout où on pourra les dénicher ! 

D'ailleurs, j'y songe brusquement : il me semble bien que la majorité des églises de France sont propriétés civiles, étatiques, départementales, communales, etc. Par conséquent, qu'attend-on pour en bannir les crucifix qui s'y dressent, décrocher les chemins de croix de leurs murs, transformer leurs statues en épouvantails à moineaux dans des champs alternatifs garantis sans glyphosate ? Il ne s'agirait pas de choquer nos concitoyens à-sensibilité-différente, si par hasard il leur prenait fantaisie de venir traîner leurs babouches entre chœur et narthex, n'est-ce pas ? 

J'aimerais bien le connaître, le directeur (la directrice ?) de cet impeccable mouroir franc-comtois. Ou, à défaut,  pouvoir, une minute ou deux, simplement, en silence, contempler sa gueule.

lundi 18 novembre 2019

Les scandaleux propos de Monsieur Paul


« Ce qu'il faut dire, c'est que c'est une chimère de vouloir offrir au public d'autres œuvres que celles qu'il aime et de croire qu'il saura les apprécier. L'éducation artistique du public ? l'art pour le peuple ? tout ce qu'on a rêvé dans ce sens ? Autant entreprendre de rendre intelligents et sensibles les gens qui ne le sont pas. Vous n'empêcherez jamais que certaines gens se plaisent mieux au café-concert qu'à une pièce d'Ibsen et entendent mieux les polissonneries de certains vaudevilles que la passion de Racine ou l'esprit de Beaumarchais. C'est même ce qui fait la valeur des pièces d'Ibsen, la beauté de Racine et l'esprit de Beaumarchais de n'être pas entendus d'eux. Je suis gêné d'exprimer de tels lieux communs. J'ajouterai que tout est bien ainsi. J'ai horreur des rustres qui font des grâces et j'aime mieux un brave imbécile qui se satisfait de choses à sa mesure que le même faisant l'entendu à d'autres qui l'ennuient en secret. Qu'on laisse l'art tranquille. Notre époque n'a déjà abaissé que trop de choses. Qu'on ne se mêle pas d'enseigner ce qui ne s'enseigne pas, ce qui est don, sens, aspiration, compréhension naturels et, malgré tout ce qu'on peut dire de contraire, l'apanage d'une élite. Les choses à apprendre au peuple ne manquent pas, auxquelles il est d'ailleurs aussi rétif. […] Depuis le temps que la plaisanterie dure, avec le théâtre pour le peuple, les musées du soir et l'art pour tous, les gens qui y ont cru devraient en être revenus. »

Ce qui précède est extrait par moi d'une chronique théâtrale de Maurice Boissard – c'est-à-dire Paul Léautaud, comme l'on sait –, publiée dans la NRF du 1er novembre 1921. C'est un paragraphe que l'on devrait donner à lire et à méditer à tous ceux qui déplorent l'absence d'une télévision “de qualité”, et qui voudraient voir éclore çà et là dans le paysage des “chaînes culturelles”. Depuis le temps, comme dit ce scandaleux élitiste de Léautaud, ils devraient savoir qu'une telle invention est purement aporétique. Il suffit de constater dans quelle insondable médiocrité a sombré Arte pratiquement dès le lendemain de sa création, et de ricaner doucement devant les pathétiques efforts que font ses dirigeants successifs pour (re)gagner une audience qu'ils n'ont jamais eue. Tous les patrons de télévision savent qu'introduire du culturel dans leurs programmes aurait, sur les chaînes qu'ils dirigent, le même effet que proposer une pastille de cyanure à un individu suicidaire. De fait, ils s'en gardent bien.

samedi 16 novembre 2019

Les préjugés de Winston, les partis pris de Churchill


Si elle est passionnante, cette vie de Winston Churchill, cela doit beaucoup à son personnage principal et fort peu à son biographe. Je n'avais encore rien lu de François Bédarida, historien catholique-de-gauche, dont Dame Ternette m'apprend qu'il est mort en 2001 : ce n'est pas ce livre-là qui me fera regretter mon ignorance. M. Bédarida écrit un français certes correct, mais uniquement dans les nuances de gris – avec beaucoup de gris et peu de nuances. De plus, on sent dès les premières pages qu'il n'est pas homme à se laisser intimider par un cliché, encore moins à reculer devant lui quand il se présente au bout de sa plume : on se taille la part du lion, on fait d'une pierre deux coups, etc. C'est très reposant, en un sens, très grand-public ; c'est assez vite lassant. M. Bédarida n'est pas davantage du genre à éviter les explications passe-partout, surtout lorsqu'elles sont dans une tonalité psychanalytico-café-du-commerciale : il s'en donne à cœur joie (moi aussi, je sais jongler avec les clichés…) dès qu'il s'agit d'exposer les rapports du futur Prime avec ses parents – image du père, absence de la mère, blablabla…

Mais l'une des grandes affaires de M. Bédarida, celle qu'il ne semble jamais perdre de vue, même si c'est du coin d'un œil discret, c'est de nous assurer que, s'il est arrivé à Sir Winston de penser très mal, lui, au moins, pense toujours très bien. Très comme il faut. Très “dans les rails”. Cela éclate dans le passage dont je vais donner un extrait (c'est moi qui mets l'italique). On vient d'aborder un sujet ô combien épineux, la vision que pouvait avoir le jeune Churchill, secrétaire d'État aux colonies, de l'Afrique et de ses habitants de souche :

« […] Il faut dire que Churchill lui-même partage très largement les préjugés raciaux et colonialistes de son milieu et de son temps. Dans son univers, il existe une hiérarchie à l'intérieur de l'espèce humaine […]. “Les indigènes, écrira-t-il retour d'Afrique à propos des Kikuyu, sont des enfants, enjoués, dociles, mais ils gardent quelque chose de la brute.” Le seul espoir pour les arracher à “leur dégradation actuelle […], c'est l'auguste administration de la Couronne”. On ne saurait imaginer plus belle accumulation de clichés… Ces partis pris raciaux, Churchill les conservera toute sa vie : jamais ils ne cèderont devant l'idée de l'unité du genre humain ni devant le principe de l'égalité des races. »

Le lecteur sympathisant du parti socialiste et abonné à Témoignage chrétien peut respirer : M. Bédarida et lui-même sont et resteront du bon côté de la barrière, tandis que Sir Winston continuera à moisir dans les ténèbres engendrées par ses préjugés et ses partis pris.  Car il va de soi que, sur ce sujet, Churchill ne saurait avoir ni idées ni opinions : seulement des préjugés et des partis pris.

Malheureusement, porté trop haut par la vague progressiste qui le soulève, M. Bédarida se perd de vue et en arrive à se trahir plus ou moins. Lorsqu'il admet que l'unité du genre humain n'est qu'une idée, et non un fait, et surtout quand il avoue que l'égalité des races n'est qu'un principe. Or, un principe, c'est soit une proposition initiale, posée et non déduite, soit une règle s'appuyant sur un jugement de valeur. C'est à dire à peu près le contraire d'une chose prouvée par les faits, démontrée par la science, etc. Ce qui, bien sûr, n'empêche nullement Winston Churchill d'être gravement coupable de n'y pas adhérer, et de prétendre se baser sur ses propres observations plutôt que sur les principes de son futur biographe.

Le plus amusant est que M. Bédarida ne s'aperçoit pas que, pris par son élan, il en arrive à donner des armes à plus progressiste que lui, à risquer le débordement sur sa gauche. Car se cramponner au principe de l'égalité des races, c'est considérer comme avérée l'existence des dites races. Et ça, on le sait bien, c'est digne des heures les plus sombres, et il serait scandaleux que cela restât impuni.

Finalement, M. Bédarida a sans doute bien fait de quitter ce monde à l'orée du millénaire : s'il avait vécu, traînant partout après lui cette casserole raciale, il aurait vu de quel bois de justice se chauffaient les associations lucratives sans but ni raison.

jeudi 14 novembre 2019

Sa Majesté sur écran plat


Depuis une dizaine de jours, nos soirées sont occupées par une série télévisée anglaise intitulée The Crown. Comme son nom l'indique plus ou moins, elle retrace le règne d'Élisabeth II, la souveraine actuelle, en ses débuts pour ce qui est des deux premières saisons, c'est-à-dire où nous en sommes rendus. Si j'ai bien compris, quatre saisons sont prévues en tout, et l'histoire doit se prolonger jusqu'à l'arrivée dans le décor de la shampooineuse de luxe, Lady Diana – partie qui m'intéressera sans doute moins, dans la mesure où je risque d'avoir un peu l'impression de me retrouver à France Dimanche. Du reste, il y a déjà, dans les épisodes déjà regardés par nous, des aspects très people, notamment lorsque sont abordées les amours de la sympathique Margaret – qui, entre nous, devait être une fieffée cochonne. 

Mais enfin, pour ce qui est des deux premières saisons, qui vont du mariage de la future reine (1947) à l'assassinat de Kennedy, on peut dire que c'est une bonne série, comme savent en faire les Anglais, au contraire de nous autres : excellents acteurs (avec mention particulière pour John Lithgow, qui campe un très-savoureux Churchill), bon rythme – avec toutefois quelques baisses de régime dans certains épisodes –,  superbes décors (évidemment !) très bien filmés, somptueux châteaux, luxueux appartements, Rolls et Jaguar à tous les étages, etc. Surtout, on n'y voit pas l'ombre d'un pauvre, ce qui est tout de même bien agréable : nous en avons déjà deux à la maison, en les personnes de nous-mêmes, ce n'est pas pour en retrouver d'autres le soir dans notre téléviseur. Surtout s'ils ne parlent pas la langue.

lundi 11 novembre 2019

Solitude de l'antiphobe


Marche contre la très-sinistre “islamophobie”, hier à Paris : à peine plus de dix mille personnes parmi lesquelles, à en juger par les photos, une majorité de musulmans, femmes voilées et barbus vociférants. Pour une grande manifestation nationale, cela revient à peu près à dire qu'il n'y avait personne. 

Nous sommes vraiment d'indécrottables racistes, pas à tortiller.

samedi 9 novembre 2019

Le Mur ou : Tentative de réhabilitation du communisme est-allemand

Bien entendu, les marionnettes pavloviennes qui grouillent dans les catacombes de chez Ternette y vont toutes, aujourd'hui – elles auront oublié demain –, de leur petit péan destiné à célébrer la chute du mur de Berlin (qu'elles appellent simplement “le Mur”, comme les mahométans disent “le Prophète”). Celle-ci a des souvenirs d'époque, cette autre des inquiétudes d'à présent, une troisième des attendrissements sans âge ou une brusque poussée de nostalgie sénile. Je ne critique pas : c'est “l'Espèce humaine”, comme disait Robert Antelme.

Pour apporter ma petite pierre à cette muraille en ruine, je voudrais qu'on me permette de noter une simple chose, inspirée par la photo proposée ci-contre. Que voyons-nous ? Un mur ? Non pas : deux murs. L'un maculé de gribouillis immondes, infantiles, hurleurs, agressifs et glaçants ; l'autre lisse, propre, digne, net, silencieux, imperturbable. 

On s'est donc bruyamment réjoui, alors et de nouveau maintenant, de ce que la moitié des Allemands qui en étaient privés, allaient désormais pouvoir s'exprimer, c'est-à-dire essentiellement saloper les murs à grandes giclées de tagures. Le 9 novembre devenait donc le jour du Guten Tag, celui où tous les Berlinois de l'Est allaient pouvoir faire la bombe, à l'égal des grenouilles décérébrées qui sautillaient déjà du côté festif de ce mur qu'ils venaient d'abattre pour en faire de petits souvenirs commercialisables. Et passer de l'état de vivants emprisonnés et bâillonnés à celui de cadavres braillards et dansant.

Ça valait le coup de pioche.

vendredi 1 novembre 2019

Soyons grand siècle !

Louis II de Bourbon-Condé, 1621 – 1686.

Il a débarqué, à cheval et en armure, vers la fin d'octobre.

dimanche 27 octobre 2019

GdC, réveille-toi, les hordes sont là !


Voilà maintenant plus d'une semaine que le blog de l'irremplaçable camarade Gauche de combat est “en sommeil jusqu'à nouvel ordre”. Je commence à m'en alarmer sérieusement : en l'absence de cet infatigable traqueur de nazis, ce blogo-Klarsfeld, ce Wiesenthal de banlieue nancéenne, les hordes hitlériennes vont évidemment s'empresser de proliférer méchamment. Cet automne déjà gris va rapidement virer au vert-de-, et je ne serais qu'à moitié surpris de voir, ces jours prochains, une quelconque division Das Reich déferler dans ma rue pour aller prendre ses positions d'assaut dans celles des Courts Sillons ou de la Mare du Four. (En tout cas, s'il est question de rassembler tous les villageois dans l'église, sous prétexte de vide-sacristie annuelle ou de choucroute des anciens, moi je me casse illico.) 

Bref, si l'on veut conserver une chance de repousser ces nouvelles heures-les-plus-sombres qui se profilent, il faut à tout prix et urgemment réveiller notre flambeau antifasciste, probablement victime d'un maléfice auprès duquel celui subi par la Belle au bois dormant ferait figure d'anodine tisane vespérale. Seul un véritable électrochoc, je le crains, pourra tirer notre héros de cette ornière soporiforme. 

Un baiser de Marion Maréchal par exemple. Avé la langue.

mardi 22 octobre 2019

Les aventures de Gabriel, le méchant philopède


Bien sûr, je pourrais prendre la défense de Gabriel Matzneff, ce fut d'ailleurs mon premier mouvement, tant l'affaire dont il est le centre depuis quelques jours éclate de ridicule, avec ses minuscules haines maquillées en grands principes et ses bigoteries sous-jacentes. La “pédophilie” a ceci de commun avec le “racisme” – les guillemets sont là pour marquer l'égale et complète impropriété de ces deux termes – qu'elle autorise, dès que le mot est prononcé, ses pourfendeurs à dire absolument n'importe quoi, à proférer les énormités les plus saugrenues d'un ton n'admettant aucune réplique, ni même la moindre nuance.

Sur Causeur, une demoiselle Pélaprat écrit notamment ceci (c'est moi qui souligne), à propos de l'homme qu'elle a pris pour cible : « […] il revendique fièrement des rapports pédophiles qui, par définition, ne sont jamais librement consentis par les mineurs de moins de quinze ans. » Par définition, vraiment ? Définition de quoi ? Établie par qui ? En fonction de quelles prémisses ? À quel usage ? Et quelle puissance divinatoire êtes-vous donc, Mademoiselle, pour savoir aussi sûrement ce qui se passe dans le cerveau de tous les adolescents de moins de 15 ans, au moment où une main adulte se glisse dans leur culotte ? À quelle expérience mystérieuse vous adossez-vous pour écarter avec tant d'assurance toute possibilité de plaisir, voire de fierté, dans quelques-uns de ces cerveaux-là ?

Personnellement, j'ai horreur des enfants, en particulier de ceux des autres. Et, lorsque j'en étais un moi-même, jamais la moindre grande personne n'a eu l'idée d'attenter à mon innocence sacrée. En revanche, j'ai connu trois ou quatre personnes – dont une femme – à qui c'était arrivé et qui, par-delà les années, n'en conservait qu'un souvenir plutôt amusé ; ou disons : indulgent. Je n'en tire évidemment aucune conclusion générale, ni le moindre par-définition. Et je sais bien que, placés dans les mêmes circonstances, d'autres ont pu en souffrir terriblement.

Je ne tire pas de conclusion, mais je m'étonne que l'on puisse tranquillement, sereinement, avec la belle conscience du devoir accompli, appeler au lynchage d'un homme qui prétend avoir eu des rapports sexuels avec des enfants. Car, tout de même, on parle ici d'un écrivain qui, sous couvert d'autobiographie, peut bien raconter ce qu'il veut, vrai ou non, exagéré ou minimisé. Que savons-nous de la réalité ? Y a-t-il eu plaintes de ses nombreuses “victimes” ? Vous avez des dossiers à charge pour justifier vos appels au meurtre citoyens ?

Oui, décidément, j'aurais eu de quoi prendre la défense de Gabriel Matzneff, même sans compter les trois ou quatre arguments supplémentaires que je me garde dans la manche pour ne pas lasser les patiences. Mais j'ai choisi de renoncer. Simplement parce qu'il m'est apparu avec une quasi certitude que M. Matzneff lui-même devait, vis-à-vis de ses procureurs vociférants, n'éprouver autre chose que le plus insouciant mépris.

Car le philopède est toujours assez hautain. Par définition.

lundi 21 octobre 2019

Je n'y suis pour personne


Qu'on ne me cherche pas au Plessis-Hébert et environ, qu'on ne s'attende plus, avant un joli moment, à me rencontrer dans les allées lugubrement hilares du XXIe siècle : parti sans trop de hâte de mes domaines, passant par Ivry puis doublant Pontchartrain, me voici à Versailles, accueilli au château comme un plénipotentiaire arrivant en grand arroi de ses marches normandes. Je suis un peu en avance, c'est vrai : le jeune roi, à peine désendeuillé de son mentor cardinal, vient seulement de se débarrasser de l'encombrant Foucquet, et le dit château n'est encore que le pavillon de chasse qu'aimait feu le roi son père. La cour est encore déserte de Cour. Mais je compte bien assister à toute la suite, aux magnificences comme aux fracas du règne, avec les guides assermentés que je me suis choisis : 

Louis XIV de François Bluche (incessamment attendu, si le coursier ne verse pas dans quelque fondrière),

La France de Louis XIV, de Pierre Gaxotte,

Le Siècle de Louis XIV de Voltaire,

et aussi, en guise de récréation entre deux chapitres denses, les lettres de la princesse Palatine, savoureuses, à la fois fondantes et acidulées comme des bonbons de haute époque.

Donc, inutile d'agiter la cloche de mon portail, ni de hanter les blogocouloirs en braillant mon nom à tous courants d'air : je n'y suis pour personne fors le roi, sa suite et ses armées.

jeudi 10 octobre 2019

Les cacahuètes de GdC


Il y a quelques jours, dans l'une de ses blogobavures (du verbe baver), le camarade Roland, alias Gauche de Combat, alias Adolfo Ramirez, écrivait entre autres âneries ceci : 

« Je dirais même que je sirotais volontiers, devant pareil spectacle jubilatoire, un grand lait menthe en grignotant des cacahuètes. » 

En une fraction de seconde, tout s'est remis en place, la lumière s'est faite, le voile du temple s'est déchiré : de la part d'un individu, non seulement capable d'ingurgiter du lait à la menthe sans y être réduit par la force, mais en outre éprouvant du plaisir à accompagner son breuvage démoniaque de cacahuètes, de la part d'un tel humanoïde, on peut s'attendre à tout, et il est inutile de s'indigner ou de s'esclaffer lorsqu'il a des réactions particulièrement stupides ou ignobles, voire les deux ensemble, comme c'est si souvent le cas de notre Rolandin : cet homme évolue dans le monde et l'existence d'après des critères entièrement différents de ceux de l'humanité courante. Et c'est selon les mœurs propres à sa planète, que l'on imagine lointaine, qu'il conviendrait d'apprécier par exemple son irrésistible propension à la délation de toute personne non exactement semblable à lui : dans sa galaxie, cela correspond peut-être à ce que les scouts de chez nous appellent une B. A

Délation presque mécanique, donc ; sauf, bien sûr, dès lors qu'il s'agit de ses amimusulmans, pour reprendre le syntagme figé qu'il utilise de façon parfaitement psittaciste, comme s'il tentait à toute force de s'en convaincre lui-même sans jamais y parvenir tout à fait. Il devrait quand même se renseigner – on n'est jamais trop prudent avec ses amis – pour savoir si les cacahuètes arrosées de lait à la menthe forment bien un mélange halalo-compatible. Sinon, gare à l'halalie.
 

mercredi 2 octobre 2019

Le coup du pape François


J'apprends avec une sorte de jubilation mauvaise que le consternant pontife dont sont coiffés mes amis catholiques a inauguré, dimanche dernier, sur la place Saint-Pierre, une statue en hommage aux migrants. Plus exactement, il s'agit d'un groupe statuaire, représentant, dans une barque que l'on suppose associative, 140 migrants “de différentes cultures et périodes historiques” (ben voyons…). La chose s'appelle Angels Unaware, ce qui signifie, apprends-je par ailleurs, “anges inconscients”. C'est presque trop beau pour être vrai, on aimerait avoir soi-même inventé un truc pareil. 

Mais, d'un autre côté, pourquoi faire preuve d'une telle timidité ? Pourquoi s'être arrêté au milieu du chemin en faisant de tous les pouilleux de la terre de simples “anges” ? Il faut les proclamer dieux vivants ! clones christiques ! duplicatas sacrés ! Ainsi, la boucle sera bouclée et la messe, dite : quiconque, alors, émettra la moindre réserve quant à l'opportunité de l'invasion en cours pourra être automatiquement convaincu de blasphème et traîné de suite devant les tribunaux de l'inquisition new look, laquelle fait chaque jour davantage la preuve de sa belle efficacité. Les mauvais esprits, les négateurs de la nouvelle religion en resteront sonnés comme après un coup de gourdin derrière la nuque. C'est ce qu'on pourrait appeler : le coup du pape François.

Du reste, nos migrants séraphiques ne sont pas les seuls à se voir sanctifier par le nouveau monument, le même pape, décidément en grande forme, ayant ensuite balbutié la phrase suivante (je souligne) : « Et c’est vrai, il ne s’agit pas seulement d’étrangers, il s’agit de tous les habitants des périphéries existentielles qui, avec les migrants et les réfugiés, sont des victimes de la culture du déchet ». Qui, un jour, n'a pas rêvé de quitter définitivement les grandes villes de l'âme pour aller se faire construire un modeste pavillon dans une gentille périphérie existentielle ? Là ousque le miel diversitaire coule à gros bouillons dans les caniveaux, tel le lait dans les ruisseaux de Chanaan ?

Par contre, je me demande où notre pape, tout existentiel et périphérique qu'il puisse être, a vu que nous pratiquerions la “culture du déchet”. À tout le moins, il aurait dû développer un peu, ses propos risquant d'être vicieusement interprétés par quelques antédiluviens, rétifs à la grâce des anges modern style du Vatican. Culture du déchet, culture du déchet… Ça vous a de ces relents, mon Père !

mardi 1 octobre 2019

Non, non, non, Julien Green n'est pas mort…

1900 – 1998.

Ce fut le grand choc de cette fin de septembre.

vendredi 27 septembre 2019

Dis, quand reviendras-tu ?


Son maître a quitté la maison, pour aller se livrer à de passionnantes activités dont le chien ne soupçonne nullement l'importance : acheter six tranches de jambon pour envelopper les endives de ce soir, faire provision de cigarettes, passer à la pharmacie pour un renouvellement des médicaments qui l'empêchent de mourir trop promptement…

Alors, il s'est installé dans le fauteuil du maître, lequel se transforme illico en observatoire de la rue, par où le Luminaire céleste devrait finalement réapparaître. Tant de fidélité tirerait bien des larmes, mais une question surgit, insidieuse : le chien s'est-il installé là pour garder la place du souverain, lui conserver sa suprématie, barrer la route aux éventuelles usurpatrices… ou au contraire a-t-il dans l'idée de lui ravir son trône, de devenir Luminaire à la place du Luminaire ? 

Un léger doute subsiste.


lundi 23 septembre 2019

Les appétits et la raison de Mr Johnson

Samuel Johnson, 1709 – 1784

 « Vendredi Saint, 1764.

« Je ne me suis pas corrigé. J'ai vécu oisif et inutile, sensuel dans mes pensées, et plus que jamais adonné au vin et à la nourriture. Mon indolence, depuis que j'ai reçu le sacrement la dernière fois, n'a fait que croître pour devenir aujourd'hui une paresse grossière ; elle est à présent coupable négligence. Mes pensées sont assombries par la sensualité. Et, bien que j'aie fait effort depuis le début de cette année, pour me priver de boissons fortes, mes appétits ont toujours vaincu ma raison. Une étrange sensation d'oubli envahit mon esprit si bien que je ne sais ce qui s'est passé dans l'année qui vient de s'écouler. Tout passe sur moi sans laisser de traces. Ce n'est pas la vie que le Ciel m'avait promise. »

Ce court texte, extrait des Méditations de Samuel Johnson, est cité par James Boswell dans son admirable Vie de Samuel Johnson (page 108 de l'édition donnée par Gallimard en 1954). Elle est intéressante dès le départ, cette Vie de Samuel Johnson ; ce qui, déjà, constitue une sorte de petit exploit : celui de nous intéresser à la vie d'un intellectuel anglais du XVIIe siècle, dont on n'a jamais lu la moindre ligne, même si on savait qu'il était l'auteur unique du plus prestigieux dictionnaire de la langue anglaise : une sorte de Littré d'Outre-Channel, et cent ans en avance sur le nôtre. Elle devient véritablement passionnante aux alentours de la page 90 (sur un peu plus de 400, dans l'édition indiquée plus haut), c'est-à-dire lorsque le jeune James Boswell rencontre en effet Samuel Johnson et devient rapidement l'un de ses intimes.  J'y reviendrai sans doute dans quelques jours (oupa, comme disent les cons de la blogoboule), c'est-à-dire quand j'aurai parcouru toute la vie du modèle et la plus grande partie de celle de son biographe.

James Boswell, 1740 – 1795

mercredi 18 septembre 2019

Moi, un manuscrit


Je viens de consacrer toute cette matinée – moins une quarantaine de minutes, distraites pour aller, par voies et chemins, faire gambader Charlus – à ce petit livre original et fascinant. Il s'agit d'un récit d'aventures s'étalant sur environ mille ans, à côté de quoi les pérégrinations d'un Indiana Jones passeront pour de simples promenades d'après-dîner. En dehors du “personnage” central, on en croise une foule d'autres, dont certains fort célèbres : Érasme, Henri Estienne, Thomas More, pour ne citer que les trois noms qui me viennent à l'esprit, et d'autres qui, bien que plus obscurs au profane, n'en sont pas moins, au regard de notre histoire, d'une importance capitalissime, comme aurait dit Proust. Pour en savoir plus…

Eh bien, ma foi, pour en savoir plus, on commencera par “cliquer” sur l'illustration ci-dessus afin de l'agrandir, ce qui rendra lisible le texte de couverture, lequel n'est rien d'autre que le début du premier chapitre. Ensuite, il n'y aura plus qu'à embarquer et à sillonner l'Europe en tous sens, à la suite de cette Anthologie palatine, vieille dame millénaire encore capable de séduire, d'amuser, d'instruire, et peut-être même de choquer.

mercredi 11 septembre 2019

Pour une nouvelle croisade féministe


Depuis quelques jours, la progressistosphère est toute bruissante d'indignation, en raison d'une vague d'homophobie – ne devrait-on pas plutôt dire, dans ce cas précis : une ola d'homophobie ? – qui déferlerait sur les tribunes et les pelouses des stades, semant la mort, le chaos et la désolation, telle une peste noire dans la France médiévale. Homophobie car, si j'ai bien compris, supporters, joueurs, arbitres, marchands de glaces en cornets : tout le monde s'entre-traiterait volontiers d'enculé. Ce qui semblerait signifier que, dans l'esprit de ces êtres, sans doute un peu frust(r)es, l'enculage serait un domaine exclusivement réservé à nos frères pédés.

Pour mettre fin à de tels préjugés, évidemment inacceptables (on est quand même en 2019, quoi, merde !), je pense qu'il est grand temps que nos sœurs de combat, nos défonceuses de plafond de verre, nos vaillantes féministes en un mot, se lancent dans une nouvelle croisade, en exigeant des pouvoirs publics la mise en place d'une sodomie strictement paritaire.

mardi 10 septembre 2019

Les forçats du travail de deuil


Bel éclat de rire tout à l'heure, à propos de cette affaire de Caravelle, abîmée en mer entre Nice et Ajaccio en 1968, dont j'ignorais absolument tout et pour laquelle Macron vient de demander la levée de je ne sais quelle classification “secret défense”. De toute façon, mon hilarité ne venait pas du dossier lui-même, dont je me fous rigoureusement, mais de la phrase prononcée par l'avocat niçois qui s'occupe de cela, et qui ne semble pas du tout effrayé par la menace du ridicule. Voici ce qu'a déclaré Me Sollacaro : « Tous les feux sont au vert pour qu'il y ait une reconnaissance politique pour dire voilà ce qu'il s'est passé. Les morts pourront reposer en paix, et les familles faire leur deuil. »

Bon, on lui accordera par indulgence spéciale le cliché fourbu de ces feux qui ont l'amabilité de passer au vert quand on leur demande, y compris en pleine mer. On trouvera déjà plus incongru le fait que les morts aient pu continuer à s'agiter durant tout ce temps au lieu de reposer en paix comme c'est habituellement leur tendance. Mais ce que je trouve irrésistible, c'est cette conclusion à propos des familles qui vont pouvoir “faire leur deuil”. On peut en effet imaginer leur soulagement : 51 ans passés à attendre, à se retenir de rire et de sourire, à se contraindre à la triste figure, à verser des torrents de larmes chaque matin, comme si c'était toujours le premier depuis l'accident… tout cela parce qu'il n'était pas question de “faire son deuil” avant de tout savoir sur les circonstances du crash. Comme il a dû leur paraître long, ce demi-siècle, à nos toujours sanctifiées familles-de-victimes ! Comme il devait leur tarder qu'il finisse, ce Jour des morts éternel !

Le pis est que, sans doute, leur calvaire n'est pas terminé, mais va seulement changer de nature. Parce qu'enfin, après un demi-siècle passé sous les crêpes noirs, on peut imaginer que nombre de ces affligés à perpète doivent aujourd'hui avoir, à la louche, entre 90 et 120 ans : allez donc vous attaquer à un travail de deuil digne de ce nom à des âges pareils ! En tout cas, voilà un record de “deuil en longueur” qui va être bien difficile à battre, c'est déjà une belle consolation. 

À moins qu'on ne retrouve inopinément, un de ces jours prochains, quelque par entre Castille et Estrémadoure, une ou deux familles-de-victimes des marins de ce galion espagnol coulé dans des circonstances mal élucidées au large de Saint-Domingue, en l'an de grâce 1562… Mais comment dit-on travail de deuil, en langue cervantessienne ?

dimanche 8 septembre 2019

Transmutation oblique de l'Un un en Un plusieurs

Ne reculant devant rien, j'ai choisi pour titre de ce billet à haute concentration philosophique celui de la thèse soutenue autrefois par Anicet Broutard, titulaire de la chaire d'ontologie créative au Collège de France, et accessoirement l'un des plus réjouissants personnages du nouveau roman de Michel Desgranges. Pour ceux qui ont eu le bon goût et le plaisir de lire Une femme d'État, du même et chez le même éditeur (Les Belles Lettres), il s'agit là du second tableau de ces Mœurs contemporaines dans l'étude desquelles notre auteur s'est courageusement et brillamment lancé. Et Dieu seul sait, peut-être, jusqu'où cette exploration le mènera !

D'emblée, le lecteur des Philosophes est plongé dans la tragédie la plus radicale. Anicet Broutard, déjà évoqué, se trouve dans un rayon de supermarché, son philosophone à la main et dûment branché, lequel appareil vient de lui rappeler qu'il est censé rapporter à Mélanie, sa douce épouse (et savoureux personnage, elle aussi !), un bidon de produit adoucissant pour le linge. Et c'est le drame :

« Il n'y avait pas un bidon du produit recherché, mais exactement onze, de marques et de contenances différentes, qui semblaient tous avoir les mêmes qualités, et de manière également superlatives. Il se trouvait donc devant ce que son École nommait un être-totalité plurielle et ses collègues mathématiciens un ensemble, et il allait devoir rassembler forces, énergie et même courage pour provoquer dans ladite totalité une rupture radicale en en extrayant un élément ; […] »

On ne déflorera aucun suspense en révélant qu'Anicet Broutard va piteusement échouer dans cette mission. Mais, dès ces deux ou trois premières pages, le lecteur se retrouve plongé dans un monde délirant, asilaire, psychiatriquement administratif, auquel, en essayant de le penser, nos malheureux philosophes ne font qu'ajouter un peu plus de confusion, une rasade d'irréalité supplémentaire. Et le lecteur, déjà réjoui par le sens du cocasse et du saugrenu que déploie l'auteur, et qui semble inépuisable, se dit qu'il se trouve en face d'une pochade qui va lui faire passer un bien agréable moment d'hilarité bon enfant. 

Il se trompe.

Oh ! certes, il va rire beaucoup et souvent, ce lecteur ! À chaque paragraphe, en vérité. Mais, parallèlement, il va sentir poindre en lui une sourde inquiétude. Quelque chose comme cette à peine perceptible amorce de douleur que l'on ressent juste avant qu'un mal se déclare pour de bon. Car ce monde totalement fou, pris dans les rets d'une bureaucratie qui aurait fait reculer Kafka lui-même, il va se mettre assez vite à lui en rappeler un autre, et de plus en plus à mesure que les pages se tournent. Le nôtre, évidemment. Pas le nôtre dans tant de mois ou dans X années : non, le nôtre maintenant. Michel Desgranges n'est pas un caricaturiste, c'est un portraitiste. Ou, si l'on préfère, un paysagiste. Il rend compte très scrupuleusement de ce qu'il voit autour de lui, autour de nous, mais en ayant pris soin de faire tomber les palissades équitables et bariolées qui tentent de dissimuler la réalité des villes, et s'être employé à laver les couches de maquillage citoyen dont nos contemporains se peinturlurent la face avant de s'exhiber à l'air libre.  Si bien que ce que l'on prend d'abord pour les trouvailles cocasses d'un satiriste hors pair sont en fait les observations objectives d'un moraliste qui n'estime même plus nécessaire de se moquer : il lui suffit de mettre dans la lumière ce que nous ne voyons pas encore tout à fait distinctement pour outrager le monde, ainsi que le recommandait Philippe Muray. 

Je ne donnerai qu'un exemple (après en avoir coché des dizaines…) de ce phénomène. On le rencontre aux pages 166 et 167 du roman. Le passage met en scène Laurent, ancien haut fonctionnaire, le seul transfuge du roman précédent, Une femme d'État. Pour des raisons que le lecteur découvrira, et qui n'importent pas ici, notre énarque a décidé de faire élire Anicet Broutard à l'Académie française. Et il voit se dresser devant lui un obstacle de taille :

« […] il découvrit qu'une forte bourrasque de parité réparatrice menaçait de perturber les prochaines élections académiques. Tout était né de quelques touitts glapis par des associations bien en cours (collectifs de poétesses violées, ethnologues abusées et romancières harcelées) qui avaient observé que s'il était bien gentil d'élire désormais autant de femmes que d'hommes, quid du passé ? D'un passé où il crevait les yeux que les différentes classes de l'Institut avaient été peuplées depuis leur création d'un nombre d'hommes infiniment supérieur à la quantité de femmes auxquelles fut octroyé un habit vert ? Il était facile de faire le compte (il fut fait, par un collectif de doctorantes en muséographie) et d'en déduire combien de femmes devraient désormais siéger dans les diverses Académies pour que soit pleinement réparée une aussi sexiste injustice (selon les estimations d'un collectif d'intermittentes du spectacle et statisticiennes du dimanche, ce n'est qu'à partir de l'an 3029 que l'on pourrait à nouveau autoriser un homme à entrer à l'Institut). »

Se produit là le phénomène que j'évoquais plus haut. Dans un premier temps, le lecteur laisse fuser un petit rire sardonique, tout en rendant hommage à l'imagination de l'auteur. Aussitôt après son rire se fige, lorsqu'il acquiert l'intime mais absolue conviction que, au moment même où Michel Desgranges écrivait le paragraphe qu'on vient de lire, quelque part en Europe, ou en Amérique du Nord, les membres et membresses d'une quelconque association lucrative sans but étaient bel et bien en train de réfléchir à cette même parité réparatrice. Et de le faire très sérieusement, avec le soupçon d'indignation vertueuse nécessaire. Et il en va à peu près de même pour les situations et péripéties a priori cocasses qui ne cessent de survenir à flot presque continu : c'est parce qu'elles ne sont cocasses qu'a priori qu'elles deviennent rapidement inquiétantes, ou au moins refroidissantes.

Il s'ensuit que le lecteur, d'abord enclin à se moquer des malheureux philosophes qui se débattent dans cette gabegie et tentent de la penser, ce lecteur se met à s'apitoyer sur eux, éprouverait bientôt le besoin de les réconforter. Bref, s'il continue à bien voir leur imposture, et s'il n'est pas encore prêt à faire d'eux des héros, il lui semble nettement qu'ils sont perdus dès le départ, condamnés d'avance. Et il se sent tout disposé à les regarder comme de simples victimes.

Ce serait trop se presser. Car le livre de Michel Desgranges n'est pas un simple tableau descriptif des aberrations contemporaines, même s'il est aussi cela, et avec une puissance comique difficile à égaler : c'est surtout un roman. Ce qui revient à dire qu'il va s'y passer des choses qu'aucun des protagonistes n'aurait jamais pu prévoir, même dans ses plus lovecraftiens cauchemars. Et ce qui survient soudain va chambouler le jeu des pensionnaires de l'asile-monde aussi sûrement que le Woland de Boulgakov débarquant dans la Moscou stalinienne. Son nom, à ce Diable, à cet ancestral et implacable ennemi des philosophes depuis des amas de lustres, est encore plus terrible qu'aucun de ceux que l'on connaissait dans les siècles passés, nul ne peut le prononcer sans trembler, tant sont noires les perspectives de destruction qu'il fait planer sur notre château de cartes biseautées.

Il s'appelle… le RÉEL.

Parvenu à ce stade, le critique ne peut que s'arrêter et rentrer dans le silence. Car les effets de l'irruption que l'on vient d'évoquer passent les pouvoirs de sa plume – et même les touches de son clavier ont tendance à sauter toutes seules hors de leur support métallisé. Et puis, il sait que ce n'est pas à lui, ni même à l'auteur,  d'apporter la réponse à la question posée dès l'entrée du roman, « imposteurs ou héros ? ». C'est désormais au lecteur de s'y coller. Qu'il pense à se munir d'une gourde de gnôle et d'un gilet de sauvetage : ça va tanguer méchamment durant la traversée.

mercredi 4 septembre 2019

Shaw must go on

G.B. Shaw, 1856 – 1950

Socialiste, végétarien, antialcoolique : a priori, George Bernard Shaw possède tout ce qu'il faut pour déplaire à l'homme de bien, une sorte de trinité infernale. Mais ce même homme de bien, incarné pour l'heure en votre serviteur, est capable de passer outre ses puériles préventions et d'affirmer que les Écrits sur la musique, de ce turbulent Irlandais sont une lecture constamment excitante, souvent cocasse, toujours pertinente. Chacune de ces chroniques – qui s'étalent de 1876 à la mort de leur auteur – est un zakouski aux épices éternellement fraîches, que l'on savoure avec la gourmandise de l'affamé qui a déjà hâte de mordre dans le suivant.

Bien vite se pose la double question : pourquoi et comment puis-je m'intéresser à des chroniques journalistiques vieilles de plus d'un siècle, rendant compte de concerts où de toute façon, vivant à cette époque, je ne serais point allé – même étant londonien de souche – et au cours desquels, souvent, furent joués des musiciens dont je connaissais à peine l'existence, et parfois pas du tout ? Aussitôt, un nom, double lui aussi, a surgi à mon esprit somnolent : Paul Léautaud / Maurice Boissard ; dont j'ai lu et relu les chroniques théâtrales, pratiquement contemporaines des articles de Shaw, avec la même sorte de jubilation, alors qu'elles aussi concernaient des événements et des auteurs dont je me fichais comme d'une cerise.

C'est évidemment que, quand des articles de journaux ou de revues ont le bonheur d'être nés sous la plume non de journalistes mais d'écrivains, leur sujet n'importe presque pas – je mets ici un “presque” parce que, tout de même, je me sens plus d'appétit pour telle chronique de Shaw si elle parle de Wagner ou de Toscanini, que si elle a pour prétexte un obscur noircisseur de portée écossais ou une soprano germanique dont je n'avais jamais entendu parler. Cependant, même celles-là, je me garde de les “sauter” (je parle évidemment des chroniques…), car toutes sont susceptibles de renfermer des perles précieuses, ou quelque poche sous-textuelle de gaz hilarant – exactement de même que chez Léautaud / Boissard. 

Ajoutons, pour en terminer, que Shaw connaît aussi bien la musique que Léautaud le théâtre, ce qui semble autrement difficile au béotien que je suis en ce domaine. Mais il n'est nul besoin d'être un éminent déchiffreur de partitions pour savourer les 1500 pages de ce volume “Bouquins” : le bonheur et le plaisir sont ailleurs. Du reste, Shaw lui-même disait que son ambition était de réussir à être lu par des sourds. Par conséquent, tout comme je l'ai fait, vous pouvez y aller. Et, même s'il s'agit de musique, y aller sans mesure.

dimanche 1 septembre 2019

De Londres au Suffolk


Il se trouve que mon mois d'août fut très anglais
Surtout vers la fin.

jeudi 29 août 2019

Procès en laudation

Anthony Trollope, 1815 – 1882

Si vous ne connaissez pas Anthony Trollope, ce qui était encore mon cas voilà quelques semaines (merci au Père B. pour m'avoir incité à sa découverte), vous devriez vous précipiter sur ses romans, sans vouloir vous commander. Il en a écrit beaucoup, ce Victorien malicieux, parfois caustique, mais peu ont été traduits, et on les trouve principalement d'occasion. À mon avis, il peut sans difficulté, dans la littérature anglaise du XIXe siècle, prendre toute sa place auprès de Dickens et de Thackeray, pour ne parler que de ses stricts contemporains. D'ailleurs, il ne m'a pas attendu pour l'occuper, je crois. Le roman par lequel je l'ai découvert s'intitule Les Tours de Barchester : livre foisonnant, drôle, assez mordant, sarcastique et néanmoins bienveillant, mettant essentiellement aux prises les hommes d'Église (anglicane, l'Église, ce qui nous vaut quelques portraits d'épouses, de fiancées, etc. plutôt croquignolets) d'une ville imaginaire, leurs manœuvres pour conquérir de minuscules pouvoirs ou le cœur et la main de jeunes filles convenablement dotées, voire de veuves encore attrayantes. 

J'ai enchaîné presque directement sur un autre copieux roman du même : Quelle époque ! (en v.o. : The Way We Live Now). Cette fois, nous plongeons dans les milieux politiques, financiers, aristocratiques de Londres et du Suffolk. On y trouve un lacis d'intrigues diverses et pourtant liées, des portraits savoureux… et toujours des jeunes filles et des dots, ainsi que – ça va ensemble – de jeunes lords désargentés, souvent joueurs et alcooliques, ceci expliquant en partie cela. C'est sans doute par ce roman-ci que je conseillerais pour l'instant d'aborder Trollope. Je dis “pour l'instant” car j'ai demandé à Herr Momox de m'en expédier trois autres, et il n'est pas impossible que, dans ceux-là, se trouve une perle encore plus rare.

À la page 362 de l'édition Fayard, Trollope lance une idée que j'ai trouvée judicieuse. Nous sommes au beau milieu d'une campagne électorale : il s'agit d'élire et d'envoyer aux Communes le nouveau député de Westminster. L'un des candidats, qui est aussi le personnage pivot du roman, Mr Melmotte, est un financier richissime, ou s'affichant tel, d'extraction incertaine, qui s'est lancé dans la campagne avec tout le poids de ses relations et de l'argent qu'il manie. Il me fait un peu penser à Robert Hersant lorsqu'il tentait de devenir député de Neuilly, en 1978, et que, malgré son argent et l'artillerie lourde de ses journaux, il s'était fait renvoyer dans le mur par la très aristocratique Florence d'Harcourt. Dans le roman, un journal se lance dans une contre-campagne systématique, destinée à barrer la route au “nouveau riche”, avec tous les risques de procès en diffamation que cela pourrait entraîner. Et, à cette occasion, Trollope fait la remarque suivante, à laquelle je voulais venir :

« On n'a jamais traîné devant les tribunaux […] un propriétaire ou un rédacteur en chef de journal parce qu'il a attribué une dimension quasi divine à un très médiocre spécimen de l'humanité mortelle. On n'a jamais réclamé des dommages et intérêts à un homme, parce qu'il a attribué à quelqu'un des mobiles nobles. Ce serait peut-être bon pour la politique, pour la littérature, pour l'art – et pour la vérité en général, s'il était possible de le faire. »

Je ne sais pas si ce serait bon, mais je suis sûr que ce serait hautement réjouissant. On pourrait appeler cela des procès en laudation, qui fonctionneraient selon le même principe que leurs frères en diffamation, mais en situation inversée. C'est ainsi, par exemple, que l'on verrait traîner devant les tribunaux – on pourrait même créer une chambre correctionnelle spécialement à cet effet – un journaliste qui aurait écrit que M. Balkany est un homme politique désintéressé, se souciant uniquement du bien de ses administrés. Il serait tôt rejoint par un imprudent animateur de télévision ayant affirmé que tel ou tel imam de banlieue parisienne est un homme de tolérance et de paix, etc. Cela reviendrait, au fond, à compléter les procès contre des phobies de plus en plus nombreuses par des condamnations pour philies ô combien rafraîchissantes.

Je vous laisse méditer sur cette joyeuse perspective, sur ces lendemains rigolards. En attendant, lisez Anthony Trollope, vous vous en trouverez bien.