samedi 15 mai 2021

De la pérennité des mots-vaseline

Curieuse, l'évolution des termes “collaboration” et “collaborateur”, leur changement de tonalité au fil du temps. Aujourd'hui, on ne le sait que trop, traiter un homme de l'époque de collaborateur revient à le frapper d'ignominie pour les siècles des siècles ; dire d'un homme d'aujourd'hui qu'il a un esprit de collaborateur, pis : de collabo, c'est lui faire subir le même sort. 

Or, au départ, en 1940, le terme de “collaboration” a été mis à l'honneur par les partisans français de l'Allemagne nazie pour se définir et se promouvoir eux-mêmes. C'était ce que je serais tenté d'appeler un “mot-vaseline”, destiné à rendre moins douloureuse la réalité que l'on prétendait imposer aux Français avec leur assentiment et, si possible, leur enthousiasme. La couche de sucre enrobant la pastille de cyanure. 

C'était en somme l'équivalent de ce que sont aujourd'hui nos “vivre ensemble”, nos “quartiers populaires”, nos “jeunes”, etc. On n'est pas obligé d'être dupe, on ne l'était pas toujours à l'époque. Comme le prouve Maurice Garçon qui, dès septembre de cette année 40, note dans son journal que cela revient à évoquer la collaboration entre le cochon et le charcutier ! Comparaison qui ne vaut plus de nos jours puisque bientôt, sans doute, ce pauvre cochon sera banni de tous nos étals pour cause d'impureté constitutive. Mais enfin, on voit l'idée.

En revanche, pour suivre jusqu'au bout la comparaison, on peut toujours espérer que, dans un demi-siècle d'ici, le vent de l'histoire ayant tourné, les mots comme “vivre ensemble” susciteront le même dégoût indigné que celui de “collaboration” aujourd'hui. 

Mais il y faut beaucoup d'optimisme.

vendredi 14 mai 2021

In girum imus nocte

Revu hier soir le Monsieur Klein de Joseph Losey, film produit et superbement interprété par Alain Delon : grand film, effrayant et énigmatique, où l'effrayant jaillit directement de l'énigmatique, bien plus que des circonstances extérieures et historiques (statut des Juifs, rafle du Vel' d'Hiv'…). Quant à la composante énigmatique elle-même, elle vient, m'a-t-il semblé, de ce qu'à aucun moment le spectateur ne parvient à en savoir davantage sur ce qui se passe que Robert Klein lui-même. On erre avec lui dans une sorte de labyrinthe enténébré – In girum imus nocte – et on se rue derrière lui vers la seule lumière que l'on croit apercevoir au bout du tunnel. Évidemment c'est une lumière noire, puisqu'elle nous désigne le wagon à bestiaux qui va nous conduire où l'on sait, et que l'on s'empresse d'y grimper à la suite de M. Klein – qui a enfin, au sens propre et terrible de l'expression, réussi à devenir quelqu'un.

jeudi 13 mai 2021

Petit tour de chauffe

Voilà des jours et des jours que la température matinale se situe autour de cinq degrés frileusement celsius, pour ne pas s'élever à plus de quatorze ou quinze dans la journée ; et on ne nous annonce aucun changement pour au moins les huit jours qui viennent. 

Évidemment, il serait tentant d'ironiser à propos de ce satané réchauffement climatique, même pas foutu de faire correctement son boulot : c'est une tentation trop facile pour que nous y succombions. 

Car enfin, il ne peut pas être partout, cet infortuné réchauffement. Songeons qu'il est déjà fort occupé à dessécher l'Afrique subsaharienne, à faire fondre la glace des pôles, à déclencher des raz-de-marée en Asie du Sud-Est, à juguler l'impétuosité du Gulf Stream, à submerger puis engloutir des centaines d'atolls du Pacifique Sud, plus deux ou trois autres tâches urgentes qui ne me viennent pas à l'esprit pour le quart d'heure : on ne pourra guère, sans une mauvaise foi insigne, lui reprocher de ne pas être tout à fait au taquet pour ce qui concerne nos canicules à nous autres. Il est bien normal, et facilement compréhensible, que, comme chacun de nous, le réchauffement ait ses priorités, son cahier des charges

À titre d'encouragement réchauffiste actif, de pleine solidarité climatique, je pense que je vais aller un peu faire tourner le diesel, moi…

mardi 11 mai 2021

Billet d'intérêt – deuxième saison

La chose va sans doute paraître à peine croyable à M. Arié, mais je  me dois de la lui révéler dans toute sa brutalité : non seulement nous passons, ici, un nombre assez considérable de soirées à regarder des séries télévisées américaines, mais en outre il nous arrive de plus en plus fréquemment… de les revoir. Si, si, je vous assure.

Ainsi, depuis quelque temps, sommes-nous plongés dans la revision (qu'on ne confondra pas avec une révision) de Person of interest, dont nous nous étions pourtant avalé les cinq saisons il n'y a pas plus de quatre ou cinq ans.  (Aparté pour Nicolas : ne la cherchez pas dans les greniers de Netflisque : elle n'y est pas.) C'est le gros avantage d'être partiellement alzheimerisé : tout reprend l'éclat du neuf à une vitesse réjouissante. Nous nous en souvenons assez, cependant, pour savoir que nous “zapperons” probablement la dernière saison, voire les deux dernières, c'est-à-dire quand l'intrigue récurrente se ramifie, complique et embrouille de façon peu convaincante. 

Comme la série m'avait à l'époque, en 2016, inspiré un billet ici même, je me permets de le reproposer à l'aimable clientèle, après l'avoir dûment épousseté. L'original se trouve là, je le signale pour ceux qui souhaiteraient aller consulter les commentaires “d'époque”. Donc, voici :

 
 
On peut toujours se moquer, et de fait on ne s'en prive guère, du fameux Deus ex machina qui, voilà quelques siècles, permettait aux dramaturges ayant du mal, à la fin de leurs pièces, à “poser leur bombardier”, pour parler comme Frédéric Dard, leur permettait, donc, de boucler leur intrigue en faisant descendre des cintres une divinité bien arrangeante qui, de son souffle divin, remettait tout dans l'ordre et autorisait ainsi les spectateurs à quitter la salle avant l'heure du dernier métro. Il arrivait que l'habitant de l'Olympe fût remplacé par le roi terrestre régnant, et c'est une chose que l'on a suffisamment reproché à Molière.

On devrait pourtant en rabattre, de nos lazzis et de nos petits airs supérieurs, puisque nos “créateurs” se sont gaillardement remis à faire la même chose, au cinéma principalement mais aussi dans les mauvais romans – comme Millenium par exemple. Ce nouveau Deus ex machina, cette ficelle bien commode qui dispense de toute explication, puisqu'elle est elle-même l'explication, c'est désormais ce que nous appellerons “le petit génie informatique”, c'est-à-dire ce personnage – généralement jeune, mi-rigolo, mi-marginal, dont l'unique fonction est de promener ses doigts agiles sur les divers claviers disposés devant lui (dans son gourbi d'où il ne sort que contraint et forcé, ce qui ne se produit jamais avant le troisième tiers du film), afin de faire défiler sur ses écrans des colonnes de lettres et de chiffres, lesquels dispensent le scénariste de trouver une explication cohérente à ce qu'il entend nous faire avaler ; et que nous avalons en effet, puisque nous-mêmes semblons avoir admis le fait que tout ce qui passe par le filtre de l'ordinateur, aussi absurde ou hasardeux que ce soit, devient immédiatement recevable, de même qu'un aliment ayant transité par l'estomac et l'intestin est ensuite assimilé sans difficulté par l'organisme.

Un nouveau pas a été franchi il y a peu, notamment dans cette très intéressante série, américaine bien entendu, qui s'appelle Person of interest (au Québec : Personne d'intérêt, ce qui ne veut à peu près rien dire ; traduire en français est louable, à condition de savoir le français…). On y voit le Deus passer au second plan, au profit de la machina elle-même ; laquelle, par cette autonomie, acquiert une puissance formidable, et même des sortes de dons divinatoires dignes des Dei ex machina d'antique école. Ayant compris que, désormais, nul n'aurait plus le front de mettre en doute ce qui émane de la machine, si timidement que ce soit, les scénaristes ont choisi – judicieusement je pense – de ne plus rien nous expliquer du tout de son fonctionnement, ni même de nous montrer la dite machine qui, fort commodément, comme un dieu justement, est aussi bien partout que nulle part. Comment un assemblage de circuits électroniques peut-il prévoir l'avenir et repérer, à l'intérieur de l'entière population de New York, les individus qui vont être prochainement mêlés à un meurtre, soit comme victime soit comme auteur ? On ne nous en dira rien, nous sommant de nous contenter de l'affirmation, faite sur le ton de l'évidence tranquille, qu'elle le peut. Le plus étrange est que, tels des primitifs autour de leur totem, nous nous en contentons en effet.

vendredi 7 mai 2021

Bodyguard aussi (yapadréson…)

Depuis qu'il est devenu un éminent netflicard, Nicolas nous gratifie de billets parlant des séries qu'il enfourne tel un goinfre compulsif (et en V.F., ce qui est un péché quasi mortel, mais bon). Tout récemment, il en a pondu un sur une série anglaise intitulée Bodyguard.

Voilà des mois, nous avions, Catherine et moi, commencé à regardER cette chose, que nous avions abandonnée au seuil du deuxième épisode. Nous avons donc, subissant l'influence délétère de l'ogre du Kremlin, décidé de repiquer au truc et, cette fois, nous avons avalé les six parties de l'œuvre…

… À mon corps et mon esprit défendant ! Toute britannique qu'elle soit, Bodyguard est presque aussi ratée qu'une série française de modèle courant : scénario à la fois embrouillé et ennuyeux, rythme à peu près inexistant, acteurs approximatifs – notamment celui qui campe le personnage central de l'histoire, un transfuge de Game of Thrones et d'une série consacrée aux Médicis, pas terrible elle non plus malgré la présence de Dustin Hoffman.

Mais tout cela est compensé par un respect scrupuleux, tatillon même, du politiquement correct le plus exigeant. (Je pense d'ailleurs que l'expression n'est plus adaptée : il me semble qu'on devrait plutôt parler, désormais, de “politiquement forcé” ou de “politiquement contraint”. Passons.) Ayant rapidement cessé de suivre les piteux méandres d'une histoire sans intérêt, j'ai commencé à m'intéresser aux à-côtés. Et j'ai alors appris des choses que j'ignorais totalement.

Par exemple que, si l'on en croit ce que nous montrent les réalisateurs, la police anglaise est désormais composée à 50 % au moins de femmes, y compris les unités d'intervention armée – genre BAC ou GIGN – ce qui est bien sûr hautement crédible. Bref : une parité impeccable.

D'autre part, il apparaît, toujours si l'on se base sur ce qu'on voit, que la société anglaise comprend aujourd'hui environ 50% de noirs et d'Indiens, plus quelques Extrêmes-Orientaux pour faire bonne mesure. Et c'est un “dosage” qui est strictement respecté, y compris parmi les figurants les plus fugitifs (scènes de rue, passage dans une salle d'attente d'hôpital, etc. : à chaque fois, on est sûr de voir une moitié d'individus négro-indiens et une moitié de femmes – certains figurants ayant évidemment la chance de cumuler ces avantages).

L'affaire se retourne un peu contre les scénaristes. Car lorsqu'ils essaient de nous faire croire que tel assistant de LA ministre est bel et bien le méchant poseur de bombes, le téléspectateur avachi et plus ou moins somnolent n'y croit pas une seconde. Pourquoi ? Parce que ce personnage est joué par un acteur indien ! Or, le politiquement contraint exige que les méchants, les tordus, les traîtres, etc. soient des Anglais de souche, des blancs. Ce qui, bien entendu, se vérifiera dans le dernier épisode.

Finalement, je ne regrette pas d'avoir regardé Bodyguard : on se divertit comme on peut.

vendredi 30 avril 2021

Joyce et moi

 

Une idylle qui commence en avril

… et aucune rupture en vue pour l'instant !

mercredi 28 avril 2021

L'Arche de Noëlle


 Féminiser les noms de métiers est évidemment une très-excellente chose : qui aurait le front d'en douter ? Quelle cervelle (féminisation de l'antique et rébarbatif “cerveau”) dégagerait des vapeurs assez méphitiques pour oser remettre en cause une si formidable avancée, égalitaire et citoyenne à s'en pisser parmi ?

Seulement, le travail ne sera qu'à demi fait si l'on s'en tient là. Il est grand temps, frères bipèdes, d'étendre  cette bienheureuse mesure à tout le champ du vivant, de répandre sur tout le règne animal – on verra dans un troisième temps pour les végétaux, les champignons et les cailloux – les rafraîchissants bienfaits de cette onde égalitaire.

Que Dame rhinocéros se transforme donc dès aujourd'hui en une superbe rhinocérosse, pendant que, sous les mers, demoiselle calamar deviendra une fière calamare et que, sous la ramée, la promise du corbeau se métamorphosera en corbelle – et ainsi de suite. Bien entendu,  pour ne pas risquer une accusation de gynocentrisme, il conviendra de faire de même dans l'autre sens.

Ainsi, que l'otarie mâle qui fait tourner des ballons sur son nez devienne illico un otari, que le mari de la baleine massive se fasse balein et celui de la noire panthère panther (je laisse aux linguistes le soin de déterminer si l'on devra prononcer ce nouveau vocable panté ou si l'on gardera l'ancienne prononciation).

Le cas de la fourmi est un peu particulier. Il conviendrait, je pense, de parler désormais d'un fourmi et d'une fourmie, afin que les deux membres du couple soit correctement genrés. Et puisqu'on parle de la fourmie, il va de soi que le mâle de sa partenaire de fable devra se muer en un cigal.

Une fois ces indispensables réformes langagières admises et utilisées par tous-z'et-toutes, on peut être assuré que les relations entre les différentes espèces animales s'en trouveront délicieusement et définitivement apaisées, ainsi qu'on le constate déjà entre les diverses races humaines-qui-n'existent-pas, depuis qu'elles ont découvert le baume féminisant et se l'appliquent sur les muqueuses tous les matins après la douche.

Et demain, si nous ne le voyons pas nos enfants le verront, on s'émerveillera de ce que la guéparde et l'antilop pourront se croiser dans la savane sans plus jamais se regarder en chiennes de faïence.

lundi 26 avril 2021

Faux Amis


 J'ai reçu ce matin l'un des livres les plus connus, paraît-il, de Martin Amis, écrivain anglais dont je n'ai encore jamais rien lu. Dans sa version originale, le roman s'intitule Money. En français, il est devenu… Money, money.

Qui a bien pu avoir une idée aussi stupidement absurde ? Un traducteur saisi de démence ? Un éditeur sous acide ? Un commercial à tendances suicidaires ? N'importe : s'il est toujours de ce monde – l'édition française date de 1987 –, je donnerais cher pour entendre de sa propre bouche les justifications de l'hurluberlu ayant eu une aussi mirobolante inspiration, tenter de comprendre par quel tortueux chemin psychique il en est arrivé à cet énigmatique redoublement, et aussi par quel tour de force il a réussi à l'imposer aux dirigeants des éditions Mazarine autrement qu'en les saoulant abominablement juste avant le brain storming fatidique.

Il me reste à espérer que l'ensemble de la traduction du roman ne sera pas à l'image de celle du titre. Sinon, il va m'être, je le crains, bien difficile de faire Amis-Amis avec ce Money, money.

vendredi 23 avril 2021

Pour Élie Arié (mais les autres peuvent entrer aussi)

 

M. Arié, rendu quasiment fou par le racisme viscéral qui est le sien de notoriété publique, M. Arié s'est plaint en commentaire de la meringue chocolatée (je crois savoir qu'on ne peut plus parler de “tête de nègre”) qui illustre le billet précédent. Comme je suis prêt à tous les sacrifices pour conserver la maigre clientèle qui me demeure, je lui offre cette photo de Joyce Carol Oates, prise il y a déjà quelques décennies, l'écrivain étant désormais confortablement installé dans l'octogénariat.

Je l'ai choisie pour son côté irrésistiblement désuet, étrangement hors du temps, et aussi parce que Mrs Oates y semble le résultat d'un curieux mix de Virginia Woolf et de Joan Baez, sans qu'on puisse décider avec certitude si elle va se mettre à gratter de la plume ou de la guitare. Malheureusement, les années passant, la dame a assez rapidement pris l'apparence d'une sorte de “féministe foldingue”, ce que pourtant elle n'est nullement, si on en juge par ses écrits.

Mais la vraie raison de son apparition en ces lieux est que je suis, depuis deux jours, occupé à relire cette très prolifique romancière américaine : pour partie son journal (1973 – 1982), pour partie son superbe roman intitulé Nous étions les Mulvaney, dont il se trouve que j'ai déjà parlé ici même.

J'espère que M. Arié sera satisfait et abandonnera toute idée de désertion de ce blog : je me verrais très mal en train de brailler des Élie ! Élie ! Lama Sabachtani ! à tous les vents de la blogoboule…

mardi 20 avril 2021

L'énigme de l'écrivain fantôme (et noir)


 Mon regard balayait paresseusement le rayon des Américains – juste en dessous des Anglais et à gauche des Hispano-Portugais : pouvez pas vous tromper –, quand il est tombé sur lui. 

Percival Everett

En dépit de mon crypto-alzheimerisme, je conserve toujours un vague souvenir des écrivains qui dorment debout dans mes rayons, même si le contenu de leurs livres m'est redevenu opaque.

Là, rien.

J'ignorais totalement, il fallait se rendre à l'évidence, qui pouvait bien être ce Percival-là. Pourtant, avec un prénom pareil, j'aurais dû en garder au moins un semblant de trace mémorielle… Mais non, rien. Et ce n'était pas un mais bien deux romans de lui qui se trouvaient là.

Qui avait bien pu signaler ce garçon à mon attention ? Les gens dont j'incline à suivre les recommandations littéraires sont fort peu nombreux , et je n'en voyais aucun qui pût m'avoir aiguillé vers cet écrivain-là.

Car, a priori, après une rapide visite à Dame Ternette, je voyais bien qu'il avait toutes les raisons de me déplaire. (Et, non, sa couleur de peau n'entrait pas dans les dites raisons : que mesdames et messieurs les vigilants veuillent bien rengainer leurs assignations à comparaître, au moins pour le moment.) Songez donc : un directeur du département de littérature dans une université californienne ! Et, facteur aggravant, marié avec une essayiste, spécialiste des questions de genre, de race et de maternité : le fond de l'horreur, l'alpha et l'oméga de la guignolerie post-moderne.

Pourtant, à un certain moment de ma piteuse existence, j'avais bel et bien acheté deux romans de Percival Everett. Ensemble ? Le second après avoir lu – et donc aimé – le premier ? Dans l'ordre de leur parution première, ils s'intitulent Effacement et Blessés.

Hier, j'ai relu le premier des deux (350 pages chez Actes Sud). Sans que, jamais, le moindre lumignon ne se mette à clignoter dans mon cerveau pour me dire que, oui, en effet, ce roman avait déjà été lu. 

Il y a du bon et du moins bon, dans l'histoire de ce professeur d'université, aussi noir que son créateur, auteur de romans très intellectuels et invendus (sa marotte est de réécrire les tragédies grecques antiques, ce qui m'a fait penser à quelqu'un…), et qui, un jour, par dépit, “pond” un court roman ressortissant à ce qu'on pourrait appeler la “littérature-de-ghetto”, dans ce qu'elle peut avoir de plus frelatée et clichesque. Naturellement, ce roman qui le dégoûte profondément se met à marcher du feu de Dieu, ou du diable. 

Le bon côté est que Mr Everett n'hésite pas à enfoncer les portes du politiquement correct, de l'antiracisme de convenance, en profitant assez malicieusement de sa propre couleur de peau, qui agit ici à la façon d'un pare-feu ou d'un gilet pare-balles : un romancier blanc écrivant le tiers de ce qu'il se permet aurait déjà été poussé au suicide par les ligues de vertu idoines, ou au moins à la démission de son poste universitaire.

Le mauvais côté vient de ce que le romancier ne parvient pas tout à fait à oublier qu'il est professeur de littérature et qu'il se croit obligé de nous montrer qu'il connaît et possède toutes les ficelles avant-gardistes. En bref, il fait un peu trop le malin. Mais enfin, comme on dit : “ça se lit”.

J'ai ouvert Blessés ce matin, entre le premier et le deuxième café. Celui-là, je suis certain de l'avoir lu, même s'il ne me dit absolument rien. Parce que j'ai pris des notes sur la page de garde. Notes qui, relues avant le roman lui-même, ne font qu'épaissir un peu plus le mystère, dans la mesure où elles me demeurent totalement opaques. Les voici telles que rédigées à l'époque (mais quand, bon sang de bois, quand ?) :

Cruauté ––––> tj humaine, tj inconsciente. (Sinon : barrières)

Animal le + humain : le chat.

Pourquoi le chien n'est-il jamais cruel ?

––––> Scène du Coyotte (––> Zoé)

––––> Recueillir 1 animal

––––> Végétariens

Après vingt pages du roman, la seule chose que je suis en mesure d'affirmer, c'est que Zoe (sans accent) est un chien. 

Pour le reste, on verra en cours de route. Ou bien on ne verra rien.


(Ceux qui voudraient savoir à quoi ressemble Percival Everett iront frapper à la porte de Dame Ternette, Blogger me refusant toujours la moindre possibilité photographique. Et comme je n'ai pas l'intention de le supplier à genoux…)

mercredi 14 avril 2021

À hue et à dia

 


« Entre la droite et la gauche, il y a la différence qu'il y a entre ce qu'on dit de moi et ce que je dis de moi. L'homme de droite, en général, est dit de droite.  On le parle. On l'accuse. On le définit. Être de droite, c'est être dans une attitude passive, une situation de défini. Masochisme. L'homme de gauche, en revanche, se dit de gauche. C'est de lui-même que vient sa propre définition. Quand il le dit, il manifeste en même temps une immense satisfaction de son être. Il faut entendre ce qu'il dit de lui-même comme un soupir de satisfaction. »

Philippe Muray, Ultima necat II, Les Belles Lettres, p. 15.

mardi 13 avril 2021

La femme syndicale


 « On n'est jamais traité de misogyne par celles à qui on plaît, comme c'est curieux. Ce sont toujours les autres, celles qu'on ne désire pas, qui parlent au nom de celles qu'on désire. Technique syndicale, elles se sont elles-mêmes nommées déléguées, elles revendiquent la place des employées. En se plaignant au nom de celles-ci, elles se donnent l'illusion d'être celles que vous désirez ; mais elles savent bien que ce n'est pas vrai, elles vous injurient donc avec une énergie redoublée. »

Philippe Muray, Ultima necat III, Les Belles Lettres, p. 306.

 

Quelques pages plus loin, ce très bref dialogue, qui n'a rien à voir avec ce qui précède, mais bon je fais ce que je veux :

« – Quand je n'aurai plus que quatre ou cinq ans à vivre, j'écrirai une biographie de Balzac, ce sera mon dernier livre.

– Comment sauras-tu que tu n'as plus que quatre ou cinq ans à vivre ?

– Je le saurai. »

 

Ben non…


P.S. : Si ce billet-de-feignasse est en outre dénué d'illustration, c'est que Blogger, assez mystérieusement, me refuse la possibilité d'en “importer” la moindre.

mardi 6 avril 2021

Merci Bernard

 Douze minutes de bonheur…

lundi 5 avril 2021

Summa cum glaude

Joseph de Maistre, 1753 – 1821.

Les cuistres à diplôme ne sont hélas pas l'apanage de la Bibliothèque de la Pléiade : on en trouve aussi pour sévir entre les pages des “Bouquins” de Robert Laffont. Celui qui s'est occupé de régler son compte à Joseph de Maistre, qui n'en demandait pas tant, se nomme Pierre Glaudes. D'après la quatrième de couverture du volume, il serait professeur de littérature française à l'université de Toulouse II, alors que d'après Dame Wiki, il enseignerait à Paris IV après avoir fait la même chose à Grenoble : louche d'emblée, donc. Toujours d'après Dame Wiki, M. Glaudes ferait “ savamment dialoguer la critique littéraire et la psychanalyse post-freudienne ”, ce qui est quand même limite fout-la-trouille. On a raison d'avoir peur, car voici les trois lignes qui suivent : 

« L’assimilation qu’il propose entre la forêt d’Atala et un « sein immense » reste exemplaire : ce sein « excite la convoitise » de l’enfant-Chateaubriand, « puisqu’il contient à ses yeux toutes les “richesses” du monde, tous les “trésors” imaginables : des bébés, des excréments, et surtout le pénis que le Père y a laissé. » De manière complémentaire, Pierre Glaudes repère dans l’Empereur du roman de Victor Segalen, René Leys, une « figure du pénis maternel ».

C'est dire si j'ai abordé au continent glaudien avec un maximum de précautions réticentes : muselière à élastiques auriculaires, gestes barrières, vaccin dûment homologué et tout le tremblement. Une combinaison de savant atomiste serait-elle passée à ma portée qu'on m'aurais vu sauter dedans à pieds joints. De fait, je n'ai nullement été déçu. Afin de rendre ce billet plus vivant, je m'en vais prendre un exemple de ce que je me suis infligé en lisant l'introduction glaudienne (glaudicante ?) aux Six Paradoxes à Madame la marquise de Nav… de M. de Maistre.

M. Glaudes en vient rapidement à s'interroger sur l'identité de cette mystérieuse marquise destinataire, et même à se demander si elle existe vraiment. Il conclut d'abord par l'affirmative, notamment en raison de “certains détails trop précis apparemment pour avoir été inventés”. Le lecteur, moi pour l'heure, peut déjà tirer une première conclusion : M. Glaudes juge Joseph de Maistre trop limité, trop bête, trop je-ne-sais-quoi, pour, ayant créé un personnage fictif, lui donner deux ou trois caractéristiques précises destinées à rendre sa création  crédible.

Quels sont donc ces détails “trop précis apparemment pour avoir été inventés” ? M. Glaudes nous les rappelle en une essentielle note de bas de page : la marquise “cultive la langue anglaise” et a “les nerfs délicats”. En effet, personne n'aurait l'imagination assez débridée, proche de la démence à dire vrai, pour inventer deux choses aussi ébouriffantes ! Il faut donc bien que la marquise existe… ou pas. M. Glaudes n'est finalement pas très sûr… il y a du pour et du contre… faudrait voir…

Ce “un coup je te vois, un coup je ne te vois pas”, M. Glaudes, toujours dans sa note de bas de page capitalissime, l'exprime de la manière la plus involontairement savoureuse qui soit : « Ces détails semblent aller dans le sens de la référentialité. Mais ils peuvent être interprétés, contradictoirement, comme un “effet de réel” dans un contexte fictionnel. » En langage de tous les jours : « J'en sais rien, pensez ce que vous voulez. »

Mais, au passage, d'autres questions angoissantes ont surgi, dans l'esprit enfiévré du pauvre lecteur glaudifié.  Comment des détails s'y prennent-ils pour aller dans le sens de la référentialité ? D'ailleurs, y vont-ils réellement, puisqu'on nous dit qu'ils semblent y aller ? Sait-on de source sûre dans quel sens va la référentialité elle-même ? Les détails pourraient-lis décider brusquement d'aller dans un autre sens ? Auquel cas, choisiraient-il le sens exactement contraire ou obliqueraient-ils par un chemin de traverse ? Et, s'ils s'aventurent trop loin dans le contexte fictionnel, s'exposeront-ils alors à un méchant effet de réel ? Je défie qui que ce soit, les âmes les mieux trempées, de sortir indemnes d'un tel labyrinthe, dans lequel, en outre, on est menacé de se retrouver soudainement face à face avec une figure du pénis maternel, ce qui est toujours un choc, on s'en doute.

Que ces consternantes fadaises ne vous dissuadent pas de lire Joseph de Maistre, lequel s'exprimait dans une langue qui n'était pas encore passée dans le mortier et sous le pilon de M. Glaudes. Un pilon que l'on pourrait appeler un “glaudmiché”, lequel, par chance, n'est capable d'inquiéter que les mouches. Et encore.

vendredi 2 avril 2021

Billet garanti mixte et non racisé

Je tombe sur l'information selon laquelle le sénat aurait adopté un amendement permettant de dissoudre les associations qui pratiquent ce qu'on appelle en jargon modernœud des “réunions non mixtes racisées”. De quoi se mêlent-ils, ces sénateurs ? 

Contrairement à mes sympathiques petits camarades néo-nazis, je ne vois rien de scandaleux à ce que des gens aient envie de se réunir entre eux, quel que soit le ou les critères qui président à leurs réunions. Après tout, c'est bien le principe des clubs depuis toujours, non ? 

Pourquoi des noirs, des femmes, des bouchers-charcutiers ou des unijambistes n'auraient-ils pas le droit de se voir entre eux, pour parler de leurs histoires de noirs, de femmes, de bouchers-charcutiers ou d'unijambistes, sans que viennent y mêler leur grain de sel les blancs (ou jaunes), les hommes, les épiciers ou les ingambes ? À ce compte, vais-je bientôt être obligé, quand j'organiserai une réunion de famille, d'y admettre aussi les voisins et les membres du conseil municipal du Plessis-Hébert dans un louable  souci d'équité ?

Évidemment, pour que mon raisonnement tienne, il faudrait que l'exclusive soit permise à tout le monde. Or, je ne sais pourquoi, j'ai dans l'idée qu'une assemblée masculine dont les femmes seraient exclues, ou un meeting de blancs interdit aux noirs auraient plus de mal à passer… en particulier aux yeux des associations noires organisant de leur côté des réunions “racisées” et des groupes féministes mettant sur pieds de petits cénacles “non mixtes”.

On n'est pas sorti du bois…

jeudi 1 avril 2021

Portrait du diariste en agité du buccal


 Je crois bien que je vais garder une dent contre mars.

dimanche 28 mars 2021

Ya pas de lézard… pour l'instant


À propos du petit Chinois, qui visiblement et audiblement continue de passionner le monde, il y a tout de même quelque chose de fort cocasse, à la limite du running gag, c'est la multiplication conjointe, parallèle, concomitante, je ne sais trop, des vaccins et des “variants”.  

Pour ce qui est des vaccins, le temps n'est pas loin où chaque pays aura le sien, sa petite production de proximité, son ampoule artisanale. Les gouvernements et les laboratoires seront bientôt obligés de se lancer dans d'onéreuses campagnes de publicité pour faire connaître leur came, puis d'embaucher crieurs et camelots chargés de refourguer leurs piquouzes aux badauds submergés sous l'offre.

En ce qui concerne les fameux variants, c'est encore mieux puisque nous en sommes déjà au stade des régions, ainsi que le prouve l'entrée en piste du variant breton. Dénomination d'ailleurs trop vague à mon goût : j'aimerais bien savoir si ce nouveau petit Chinois-là nous vient plutôt du Léon ou du pays bigouden : c'est ça, la traçabilité virale !

Mais, bien entendu, Modernœud, touriste dans ce qui lui reste d'âme, donnera toujours sa préférence à des avatars plus exotiques et sentant bon les vacances. De ce point de vue, le brésilien me semble avoir tous les atouts en main pour séduire une vaste clientèle et conquérir d'importants segments de marché.

Personnellement, j'ai décidé de ne pas tomber malade tant que ne serait pas débarqué chez nous un mutant indonésien, de préférence né sous les cieux enchanteurs des îles de la Sonde.

Parce que, tout de même, un variant de Komodo, ça aurait de la gueule.

samedi 27 mars 2021

Emil explique Mohammed


 Puisque nous étions avec Emil Cioran, restons-y : on ne change pas une équipe qui perd. Dans Écartèlement, publié en 1979, je tombe sur ce fragment de paragraphe – à la page 1412 du volume Quarto  de Gallimard :

« Quand les Romains – ou ce qui en restait – voulurent se reposer, les Barbares s'ébranlèrent en masse. On lit dans tel manuel sur les invasions que les Germains qui servaient dans l'armée et dans l'administration de l'Empire prenaient jusqu'au milieu du Ve siècle des noms latins. À partir de ce moment, le nom germanique devint de rigueur. Les seigneurs exténués, en recul dans tous les secteurs, n'étaient plus redoutés ni respectés. À quoi bon s'appeler comme eux ? »

À transmettre d'urgence à Éric Zemmour, qui feint encore de s'étonner que “nos” Arabes puissent préférer nommer leurs rejetons Mohammed et Aïcha plutôt que Blandine et Marc-Édouard. D'un autre côté, si par extraordinaire ces braves allogènes décidaient brusquement de revenir aux noms du terroir, ils opteraient probablement pour Brandon et Priscilla, ce qui relativise méchamment la question.

Du reste, les deux pages qui suivent les quelques lignes lues plus haut, et qui en sont en quelque sorte le développement, seraient elles aussi à citer. Mais, contrairement aux aimables Bouvard et Pécuchet, ma vocation de copieur est assez peu développée…

vendredi 26 mars 2021

Du pullulement des fanfarons politiques

Ayant rouvert Histoire et utopie de Cioran, livre écrit en français à la fin des années cinquante, j'y tombe sur un paragraphe doublement frappant, en ceci qu'il me paraît être pertinent pour toutes les époques dans sa première moitié et spécialement vrai pour la nôtre quant à ses dernières lignes. On le trouvera à la page 1014 de l'édition “Quarto” de Gallimard. Le voici :

« Pour ne pas céder à la tentation politique, il faut se surveiller à chaque instant. Comment y réussir, singulièrement dans un régime démocratique, dont le vice essentiel est de permettre au premier venu de viser au pouvoir et de donner libre carrière à ses ambitions ?  Il en résulte un pullulement de fanfarons, de discutailleurs sans destin, fous quelconques que la fatalité refuse de marquer, inhabiles à la vraie frénésie, impropres et au triomphe et à l'effondrement. C'est leur nullité cependant qui permet et assure nos libertés, que menacent les personnalités d'exception. Une république qui se respecte devrait s'affoler à l'apparition d'un grand homme, le bannir de son sein, ou du moins empêcher que ne se crée une légende autour de lui. Y répugne-t-elle ? C'est qu'éblouie par son fléau, elle ne croit plus à ses institutions ni à ses raisons d'être. Elle s'embrouille dans ses lois, et ses lois, qui protègent son ennemi, la disposent et l'engagent à la démission. Succombant sous les excès de sa tolérance, elle ménage l'adversaire qui ne la ménagera pas, autorise les mythes qui la sapent et la détruisent, se laisse prendre aux suavités de son bourreau. Mérite-t-elle de subsister, quand ses principes mêmes l'invitent à disparaître ? Paradoxe tragique de la liberté : les médiocres, qui seuls en rendent l'exercice possible, ne sauraient en garantir la durée. Nous devons tout à leur insignifiance et nous perdons tout par elle. Ainsi sont-ils toujours au-dessous de leur tâche. »

samedi 20 mars 2021

Charlus ostracisé



 Je viens d'imprimer la nouvelle auto-autorisation de déclaquemurage temporaire : on bat des records dans la connerie – alors que la barre était pourtant déjà fort haute. 

Ainsi, Catherine et moi avons le droit d'aller gambader dans un rayon de dix kilomètres autour de notre maison d'arrêt… cependant que Charlus, lui, violemment ostracisé (mais que font les antispécistes ?), n'a droit qu'à un seul petit kilomètre ; et donc nous avec lui, si jamais il nous prend la fantaisie de l'accompagner dans sa promenade. 

Je suppose que, entre un et dix kilomètres, les quadrupèdes deviennent horriblement contagieux, mutent soudainement, la fatidique borne franchie, en de virulents foyers infectieux. À moins qu'ils ne soient restés bêtement coincés dans le claquemurage précédent : on se perd en conjectures. Se perdre, d'ailleurs, n'est pas si grave ; ce qui compte c'est que les dites conjectures ne dépassent pas le fatidique rayon des dix kilomètres. Ou d'un seul s'il s'agit de conjectures canines.

samedi 13 mars 2021

Nostradamuray

Relisant hier quelques textes de Philippe Muray (Exorcismes spirituels III, Belles Lettres), j'en arrive à celui qui s'intitule Dans la nuit du nouveau monde-monstre. À un moment, il y aborde la question du mâle occidental, tel qu'on prétend le réduire, le comprimer, le confiner, en tout cas le tenir pour un prédateur en puissance, un suspect systématique. Partant de la situation qu'il observe, il se fait alors prédictif :

« Il [l'homme] se laissera aussi imposer, on peut l'imaginer sans peine, quelques autres mesures coercitives que l'on prendra dans son propre intérêt. La violence étant toujours masculine, on décrétera, pour son bien, pour le préserver de ses propres tentations, un couvre-feu s'appliquant à tous les mâles au-dessus de treize ans et au-dessous de soixante-dix. À moins que les dits mâles ne soient accompagnés d'une personne de sexe féminin, si possible leur épouse. La solution du bracelet électronique semble également envisageable. »

Le texte de Muray date de 2002, soit près de vingt ans en arrière de nous. Or, le hasard avait voulu que, une couple d'heures plus tôt, je tombasse sur cette annonce implacablement actuelle, faite par un quelconque analphabète atlanticoïdal :

« Une représentante des Verts britanniques propose un couvre-feu pour les hommes à partir de 18 h après la disparition d'une Londonienne âgée de 33 ans. »

Pour rire, on peut se demander à quelle heure aurait été demandé ce même couvre-feu si la disparue avait été une Londonienne de 42 ans ou encore une Liverpuldienne de 19,5 ans. Quoi qu'il en soit, et c'est un bonheur de le constater, tout marche donc à merveille et d'un bon pas selon le plan murayen. 

Il n'y a plus qu'à attendre le bracelet : il ne devrait pas trop tarder.

jeudi 11 mars 2021

Jusqu'où peut nous mener Ésope


Lisant ce matin quelques fables d'Ésope – que les Belles Lettres ont réunies dans leur édition du centenaire –, j'en arrive à celle du Pêcheur et le Picarel. On connaît l'histoire : un homme prend dans son filet un petit poisson, lequel le supplie de le remettre à l'eau, en arguant du fait qu'il aura bien plus de profit à le reprendre plus tard, lorsqu'il aura eu le temps de grossir. Mais le pêcheur refuse de lâcher la proie pour l'ombre. Bien. Voici la morale qui est donnée (c'est moi qui souligne) : « Cette fable montre que ce serait folie de lâcher, sans espoir d'un profit plus grand, le profit qu'on a dans la main, sous prétexte qu'il est petit. » Ça ne va pas : il est bien évident que, privé de tout espoir, personne ne songerait à abandonner son profit actuel, si minime fût-il. Il me semble qu'il faudrait lire : dans l'espoir, à la place de “sans”.

À part ça, et si l'on en croit Dame Wiki, le picarel, encore appelé mendole ou jarret, serait un poisson de la famille des sparidés – ce qui ne m'étonne pas de lui –, très commune en Méditerranée. Une recherche un peu plus poussée, et à orientation gastronomique, m'apprend que le picarel est excellent frit, en remplacement des crevettes, ou encore cuisiné au piment, mais aussi préparé au sel et mariné dans un mélange d'huile et de vinaigre. Ce qui nous fait une belle jambe, à nous autres Normands.

Enfin, pour être tout à fait complet sur la question, signalons qu'il existe, à Marcilhac-sur-Célé, un “Mas de Picarel” qui propose des chambres d'hôtes. 

Marcilhac-sur-Célé – que l'on est prié de prononcer Marcillac, comme Raymond – est un village du Lot, dépendant de l'arrondissement de Figeac et s'enorgueillissant de 203 habitants – hors période estivale supposé-je. Il en est fait mention pour la première fois au VIIe de notre ère, dans le testament de saint Didier, ce qui bien entendu me touche au plus sensible de mon for. Il est situé sur la via Podiensis, laquelle vous mènera tout droit à Compostelle si vos mollets y consentent.

Quant au Mas de Picarel lui-même, sachez qu'il vous offrira “un oasis de paix et de tranquillité”, ce qui est toujours bon à savourer, même pour les pointilleux qui auraient préféré passer la nuit dans une oasis. Ceux-là se consoleront de leur déconvenue grammaticale en songeant que le GR 651 passe juste devant le mas, et qu'il est même accessible directement depuis le jardin, ce qui est hautement appréciable.

On peut aussi dîner, au Mas de Picarel, mais il n'est pas garanti que l'on vous y serve le poisson totémique du lieu.

lundi 8 mars 2021

D'un torchon à l'autre


Il y a quelque temps, quatre ou cinq films de Bertrand Tavernier ont fait leur entrée chez Netflisque. Je n'ai guère d'attirance pour ce cinéaste, en raison de son côté “vaillant petit soldat de la gauche de progrès”. Il m'a toujours fait un peu l'effet d'une sorte de Jean Delannoy post-moderne, aussi déférent que lui envers les “valeurs” dominantes de son temps, même si, entre l'un et l'autre, ces valeurs ont changé.

J'étais tout de même curieux de revoir Coup de torchon, film librement adapté du Pottsville, 1280 habitants (ancienne et bizarre traduction : 1275 âmes : qu'est-ce que le premier traducteur avait bien pu foutre des cinq âmes manquantes ?). C'est ce que nous avons fait avant-hier, et nous ne fûmes pas déçus : c'est un bon film, les acteurs y sont excellents, même Noiret qui, pour une fois, ne cabotine pas trop, et même pas du tout. 

Du coup, emportés par l'enthousiasme, nous avons, hier, décidé de regarder Que la fête commence. Patatras ! Nous avons abandonné le film peu après sa moitié. D'abord parce qu'il est plutôt ennuyeux, mais surtout parce qu'il est faux à hurler. Qu'est-ce qui est faux ? Tout. La France de la Régence est fausse, la façon de parler des gens – nobles ou “vilains” – est fausse, le Régent lui-même et l'abbé Dubois sont de pitoyables caricatures n'ayant jamais eu la moindre existence réelle. En fait, ce qu'on nous montre, c'est un tableau de l'ancien régime tel que se le représentent depuis deux siècles les plus bornés des républicains, c'est-à-dire une tyrannie insupportable, un champ de ruines et de désolation où règne constamment l'arbitraire le plus débridé. Féérie imaginaire dont on renforce encore le côté purement onirique en mettant dans la bouche des gens du peuple toute une ribambelle de “petites phrases” cherchant à faire croire que le feu de la glorieuse révolution future couve déjà sous la cendre grisâtre d'une royauté honnie. De façon encore plus puérile, le Régent ne cesse de prophétiser les événements futurs, exactement comme s'il venait tout juste de réviser l'histoire du XVIIIe siècle dans son vieux Mallet et Isaac.

Du coup, n'ayant à dire que des choses fausses dans des situations fausses, les acteurs deviennent médiocres, y compris ceux – Noiret, Marielle – qui étaient parfaitement justes la veille au soir dans le film précédent. Le pire étant peut-être Jean Rochefort à qui est échue la pénible et impossible tâche de rendre un tant soit peu crédible la figure d'un abbé Dubois transformé en une sorte de clown à la fois machiavélique et à demi stupide.

Bref, nous avons dégringolés en vingt-quatre heures d'un Coup de torchon à un film méchamment torchonné. Il va être temps de retourner aux Soprano

dimanche 7 mars 2021

Double cabriole passéiste

 

Monsieur Chieuvrou n'est pas seulement un lecteur historique de ce blog : il en est en quelque sorte la mémoire vive, capable qu'il est d'en exhumer des textes dont je n'avais plus moi-même le moindre souvenir. Comment fait-il cela ? Est-il détenteur d'un secret ancestral et terriblement puissant ne se transmettant que de pères en fils au sein de sa seule famille ? Monsieur Chieuvrou est-il seulement humain ? Autant de questions qu'il est sans doute préférable de laisser prudemment de côté, au moins pour l'heure…

Toujours est-il qu'à l'occasion de ce billet du 21 février que j'ai intitulé Walking Dead ce magicien mémoriel en a exhumé un plus ancien, de 2009 pour être davantage précis, qu'il vient de mettre en lien dans la rubrique “commentaires”. Je l'ai donc relu, ce billet, et l'ai trouvé plutôt bon. Ce qui tendrait à prouver, soit que j'ai pu avoir dans le passé un semblant de talent, soit que mon goût  se soit depuis lors gravement chiottisé.

Whatever, comme le hasard a fait que j'ai revu il Les Choses de la vie de Sautet, en mode netflicard, il y a quelques jours, il ne m'a pas semblé inopportun de vous refourguer cette vieillerie ; après tout, on est dimanche, ce qui autorise bien des paresses. Et puis, comme le billet initial était déjà une sorte de saut dans le passé, celui-ci reprenant celui-là représente donc une double cabriole – ce qui, à mon âge, n'est peut-être pas très raisonnable. Le seul changement notable qui soit intervenu depuis sa date de rédaction est que je ne pratique plus le “zapping dodo”,  ne recevant plus aucune chaîne de télévision – et m'en portant à merveille. Voici donc :


« Je me suis laissé entraîner, une fois de plus. Il devait être onze heures et demie, hier soir ; j'effectuais le traditionnel zapping-dodo. Je rappelle aux néophytes que le zapping-dodo est le tour des chaînes – généralistes et cinéphiliques, mais en excluant tout de même le télé-achat et les sports – que l'honnête homme effectue avant d'éteindre le poste et d'aller se coucher ; c'est un exercice à haut risque car on ne sait jamais où il peut vous entraîner, ni surtout jusqu'à quelle heure. 

« C'est ainsi que je suis tombé sur Les Choses de la vie, à une vingtaine de minutes de son commencement. Je suis incapable de résister à un film de Claude Sautet des années soixante-dix. Je ne les regarde pas ni ne les écoute : je les contemple dans un premier temps, puis je plonge dans leur décor qui pour moi n'en est pas un, mais la réalité chaude d'un monde mort, où il me semble vivre encore un peu. Tout y est : les voitures dans lesquelles je me suis assis – toujours à l'arrière, mes parents devant –, les panneaux de béton au pied en triangle serré indiquant les entrées de village, les villages eux-mêmes ; les vêtements gris des hommes mûrs et les robes plus colorées des femmes, presque toutes aussi jeunes et belles que ma mère alors ; l'entrée des cafés, le chiffon sur le formica, le carillon Big Ben au mur du fond, la publicité Byrrh, les casquettes et la fumée des mégots sans filtre ; le guichet de la petite poste en avant duquel on s'adresse à une employée et non à son hygiaphone blindé. Cinq minutes me suffisent pour oublier l'histoire, les personnages, leurs problèmes : je suis dans le monde, je tourne le dos à l'action, je m'exfiltre par une ruelle oblique, je rentre à la maison. 

« Et je me disais hier que ce coin de rue familier, plus savoureusement banal qu'aucun autre, pouvait paraître bien historique et étrange, à beaucoup de mon peu de lecteurs ayant à peine dépassé trente ans ; qu'il devait leur avoir ce côté merveilleux et inquiétant que revêt l'inconnu que l'on sent derrière soi – comme avaient pu l'avoir pour moi les films en noir et blanc des années cinquante, avec Gabin et Paul Frankeur. J'ai inspiré un grand coup, mais je n'ai pas trop bien réussi à sourire. J'ai allumé une gitane au beau milieu du bureau de poste et nul ne s'en est étonné. Lorsque la tête de Michel Piccoli a disparu sous la vague, il m'a bien fallu réintégrer le futur. »

mercredi 3 mars 2021

Et les vaches seront bien gardées

 

Information réjouissante, pêchée sur le site de Causeur (mais on la trouve ailleurs) : aux Pays-Bas, une femme écrivain a dû renoncer à traduire le livre d'une poétesse noire, parce qu'elle-même a été jugée “trop blanche” pour prétendre à cet honneur. 

C'est parfait, c'est juste, c'est le bon sens même. 

Un bon sens qu'il convient d'étendre et même de généraliser. Ainsi, il est inadmissible qu'un écrivain maigrichon puisse être massacré par un traducteur grassouillet ; ou que la prose d'un rouquin en brosse soit  salie, défigurée par un blondinet à mèche ; ad lib. Et il va devenir urgent d'organiser un gigantesque auto-da-fé de toutes les traductions existantes de L'Iliade et de L'Odyssée : il ferait beau voir qu'on nous donnât à lire les livres d'un aveugle traduits par des voyants !

Dans le même sain esprit, il ne saurait désormais être question que les œuvres de Beethoven pussent être dirigées en concert par d'autres quidams que des chefs dûment certifiés sourdingues. Quant aux pianistes qui prétendront jouer, devant un public ou le microphone d'un studio, les pièces de Michel Petrucciani, il leur faudra d'abord passer sous la toise. Et qu'il sachent bien que pas un centimètre excédentaire ne sera toléré !

Pour ce qui est des œuvres posthumes, le recrutement de traducteurs morts soulève encore quelques menus problèmes logistiques, mais ne perdons pas courage.

mardi 2 mars 2021

Religio aut Superstitio


 Parce qu'il me clignait de l'œil sur la coffee table du salon – Catherine venait tout juste d'en tourner la dernière page –, j'ai repris et achève de relire Le Royaume d'Emmanuel Carrère. Construit autour de deux piliers, saint Paul et saint Luc, c'est le plus ample des livres de son auteur : plus de six cents pages. Ample, il l'est aussi par l'histoire qu'il embrasse, le monde qu'il ouvre au lecteur, ce chaudron biblico-romain par lequel il est difficile de n'être pas fasciné. 

Bien entendu, ce livre ne serait pas un livre d'Emmanuel Carrère si l'on n'y rencontrait pas d'abord… Emmanuel Carrère. Qui possède ce don rare de se mêler inextricablement à ce qu'il a décidé de raconter, mais non pas en ramenant les choses à lui comme le ferait un plus médiocre : en nous donnant l'impression vivace que ces choses émanent de lui. 

Enfin, c'est une alchimie difficile à expliquer, et je m'aperçois que je m'en tire fort mal : autant s'arrêter là. De toute façon, mon but initial n'était pas de discourir des mérites et de l'originalité de Carrère, qui sont grands, mais de recopier simplement le paragraphe sur lequel je venais de tomber, au haut de la page 475 (éditions P.O.L). Le voici donc :

« Les Romains, je l'ai déjà dit, opposaient la religio à la superstitio, les rites qui relient les hommes aux croyances qui les séparent. Ces rites étaient formalistes, contractuels, pauvres de sens et d'affect, mais là résidait justement leur vertu. Pensons à nous, Occidentaux du XXIe siècle. La démocratie laïque est notre religio. Nous ne lui demandons pas d'être exaltante ni de combler nos aspirations les plus intimes, seulement de fournir un cadre où puisse se déployer la liberté de chacun. Instruits par l'expérience, nous redoutons par-dessus tout ceux qui prétendent connaître la formule du bonheur, ou de la justice, ou de l'accomplissement de l'homme, et la lui imposer. La superstitio qui veut notre mort, ç'a été le communisme, aujourd'hui c'est l'islamisme. »

lundi 1 mars 2021

ארץ ישראל

 

Notre mois de février fut plutôt judéo-centré

dimanche 21 février 2021

Walking Dead

 
Je suis tombé il y a quelques jours, chez Toitube, sur un montage d'une douzaine de minutes, de scènes parisiennes filmées en 1920. Scènes de vie quotidienne, beaucoup de gens partout, animation, va-et-vient. Et, comme chaque fois que cela m'est arrivé, très vite, au bout d'une ou deux minutes, l'évidence brutale qui saute à l'esprit et l'envahit (en tout cas, il envahit le mien) : tous ces gens qui arpentent les rues, ces hommes et ces femmes de tous âges que l'on voit vaquer, affairés ou musant, tous ces gens sont morts

On se dit alors que le cinéma a bien quelque chose de diabolique. Ou, au moins, a partie étroitement liée avec le blasphème. Car chacun sent confusément qu'il ne devrait pas être possible – et durant la majeure partie de l'histoire humaine il ne l'a pas été en effet –, il devrait même être hautement interdit de voir les morts marcher, sourire, parler, descendre dans le métro, acheter un journal, s'asseoir à la terrasse du Café de la Paix, etc. 

Et le spectateur a l'impression pénible d'avoir été soudainement investi d'une puissance démoniaque lui permettant de contraindre toutes ces âmes à réintégrer de force leurs corps depuis longtemps dissouts, dans une parodie de résurrection. Résurrection en noir et blanc, collective et peut-être très douloureuse.

vendredi 12 février 2021

Billet de rien et de presque personne


 Les ours, l'hiver, personne ne vient les chatouiller sous le museau pour savoir s'ils sont toujours vivants. Ils dorment tranquilles au fond de leurs antres, et le bipède prudent se surprend à marcher sur la pointe de l'orteil quand il passe devant leurs cavernes dortoirs, sachant qu'un réveil prématuré du plantigrade forestier pourrait présenter quelque danger.

Il en va autrement avec le blogueur urbain. S'octroierait-il, lui aussi, une mini-hibernation d'une décade ou deux qu'il verrait aussitôt les plaignants se masser devant sa porte et tambouriner à l'huis en exigeant comminatoirement leur dose hebdomadaire de propos sans suite. Il serait vain alors, pour le dormeur interrompu, de prétendre s'en tirer par un ou deux grognements peu amènes : le lecteur est une race insistante et sans gêne, même à notre époque où les races ont cessé d'exister. Ensommeillé ou pas, frissonnant sous la neige et les grêles, désolé par la vision des arbres aux ramures décharnées, notre ours glabre devra bien se résigner à reprendre son habituel numéro, collier au cou, se remettre à danser lourdement au son du tambourin et sous les rires stupides des villageois édentés.

Mais que veulent-ils qu'on leur dise, par tous les dieux de l'Olympe et du Walhalla confondus ? Que trouver à dégoiser pour éjouir la harde des serfs assemblés en demi-cercle et faire reluire de contentement leurs trognes sur-avinées par des mois d'apéros-claquemurage ?

Bien sûr, comme certaine, on pourrait créer soi-même l'événement, en claquant avec panache la porte du parti socialiste, puis rendre compte en phrases ciselées de cette épopée libératrice. Mais comment claquer une porte qu'on n'a jamais songé à ouvrir ? C'est le gros handicap de ceux qui onc n'ont été des incarcérés volontaires : clamer leur liberté retrouvée leur est interdit.

Il y aurait bien la solution d'imiter les gros frisés social-traîtres et de s'indigner avec eux de la non-réouverture des abreuvoirs à cervoise. Encore faudrait-il s'être aperçu qu'on les avait fermés. Or, s'il est des lieux que fréquentent peu les ours en période hibernale, c'est bien les bars à mousse.

Alors ? 

Alors, c'est le désarroi. D'autant plus profond, d'ailleurs, que le blogueur urbain et somnolent s'était sincèrement imaginé que ses douze lecteurs lui seraient fort reconnaissants de cette pause qu'il leur offrait : à l'année longue il les assomme du compte rendu de ses lectures, des pavés de mille pages écrits par des mâles blancs, très souvent hétérosexuels et invariablement morts ; c'est, lui semblait-il, une gratitude frémissante et digne qui aurait dû saluer sa cure de silence. Au lieu de ça, ce ne sont que réclamations, récriminations, revendications voire objurgations. On n'en est pas encore aux menaces ni aux référés, mais on sent que ça pourrait venir, si se prolongeait le dédaigneux silence de l'ursidé.

Si encore ces braillards avaient eu l'idée bonne et courtoise d'assortir leur réveil d'un joufflu pot de miel ou d'un triple pastis généreusement glaçonné…

Mais je t'en fous.

lundi 1 février 2021

Je suis tombé par terre…


 Je fus, en janvier, blurboïde et voltairien.

samedi 30 janvier 2021

Le Talon et le pied bot

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, 1754 – 1838.

 On serait pris de vertige à moins. J'avais eu, voilà quelque temps, l'occasion de croiser la route d'Omer Talon, ainsi qu'en atteste une brève trace dans mon journal. C'était durant les journées les plus chaudes de la Fronde, l'avocat général était très occupé à contrecarrer les plans d'Anne d'Autriche et Mazarin et à batailler en faveur du Parlement de Paris, j'avais rapidement perdu sa trace dans les fumées de l'histoire.

Et, l'heure dernière, qui donc retrouvai-je en 1794, dans une auberge de Philadelphie, Pennsylvanie, USA,  partageant la table et les agapes du vicomte de Noailles, du duc de La Rochefoucauld-Liancourt, de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, ex-évêque d'Autun et futur prince de Bénévent, ainsi que de quelques moindres commensaux ? Omer Talon !

Inutile de me dire qu'il ne s'agissait pas du même personnage : je l'avais plus ou moins compris tout seul. 

Ce Talon new look, député de Chartres, avait eu l'idée, très noble mais fort risquée, de se mettre trois ans plus tôt au service des Tuileries et, après l'épisode de Varennes, de tenter de défendre les prérogatives du roi face aux clubs et à la partie la plus enragée de l'Assemblée. On comprend que, Robespierre et ses petits camarades de jeu arrivant au pouvoir, il ait jugé, ce Talon-là (lon lère), plus prudent de s'exiler, d'abord en Angleterre puis aux États-Unis. Le piquant de l'affaire est qu'il parvint à quitter la France in extremis – il était en quelque sorte guillotine moins cinq – grâce à un passeport délivré par Danton, c'est-à-dire exactement de la même façon et au même moment que Talleyrand lui-même. Les conventionnels avaient réussi à jeter dans la même galère un Talon et un pied bot.

À propos de lui, de Talleyrand, on donnerait tout de même assez cher pour avoir la possibilité de contempler les trognes mi-ébahies, mi-scandalisées des braves puritains de Philadelphie voyant passer dans leurs rues en équerres le descendant des comtes de Périgord avec, pendue à son bras, levant vers lui des yeux enamourés, une superbe négresse parée comme pour le bal et rutilante tel un sapin de Noël. Une façon, en somme, d'illustrer charnellement le fait qu'il existe bel et bien un Périgord noir.

En tout cas, ça devait valoir le détour, comme on dit chez Michelin.

vendredi 29 janvier 2021

Flamberge au vent, on se lance dans le porno !

Gravure illustrant la première scène du roman.
Dans sa biographie de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (Talleyrand ou le Sphinx incompris), Jean Orieux nous apprend que, dans la bibliothèque de l'évêque d'Autun, on trouvait, entre autres livres tous impeccablement reliés, le roman “libertin” intitulé Dom Bougre, portier des Chartreux, lequel titre est souvent pudiquement noté : Dom B***.

Le nom me disait quelque chose, mais assez vaguement. Je sollicitai donc l'entremise de Dame Ternette, en priant pour qu'elle ne s'effarouchât point trop de ma requête. Crainte vaine : cette brave omnisciente me conduisit tout droit à un site où, d'un clic malicieux, on pouvait télécharger une édition de 1920 – agrémentée de gravures explicites… – sous forme de PDF, ce que je fis tout aussitôt.

Au passage, grâce à la camériste de Dame Ternette, la friponne Wiki, j'appris que le roman datait de 1741 et qu'on le devait à la plume d'un avocat, Jean-Charles Gervaise de Latouche. 

Dès les premières pages, je fus édifié : “libertin” n'est pas assez dire, “pornographique” conviendrait mieux à ce roman, écrit dans cette langue si agréable, si parfaite, si allant-de-soi que les gens bien nés pratiquaient au XVIIIe siècle. Et si obscénité il y a bien, elle s'éploie dans une atmosphère si joyeuse, si optimiste, dans une telle ambiance presque “Watteau”, qu'on aurait envie de la qualifier d'innocente, voire de virginale, si ce n'était pas un peu abuser du paradoxe. En fait, pour les deux ou trois dizaines de pages que j'en ai lues, ce roman me fait penser à un autre du même siècle, mais postérieur à celui-ci de quarante ans : Le Rideau levé ou l'Éducation de Laure, de Mirabeau.

Wiki la soubrette m'assure que l'un des moines paillards que l'on rencontre dans Dom B*** serait en fait l'abbé Desfontaines (1685 – 1745) qui reste connu de nos jours comme l'un des ennemis les plus acharnés de Voltaire, et néanmoins sodomite fervent, que j'ai récemment croisé à plusieurs reprises… dans l'autre grande biographie de Jean Orieux, Voltaire ou la royauté de l'esprit, lue juste avant celle de Talleyrand. 

Et c'est ainsi que la boucle fut bouclée.

samedi 23 janvier 2021

Portrait du blogueur en vieille fille


 « Dans son enfance, Grein répétait que lorsqu'il serait grand, il serait scribe […]. Plus tard, il avait voulu être écrivain, savant, philosophe. Il rêvait de trouver un livre qui révélerait tous les secrets, en allant droit à l'essentiel. Chaque fois qu'il allait dans une bibliothèque, il cherchait ce livre-là. Dans ses rêves éveillés, il s'imaginait même en train de l'écrire lui-même. Mais Tandis que lui se contentait de rêver, d'autres écrivaient vraiment. Des milliers, des millions de livres étaient publiés, lus, puis jetés comme de vieux journaux. […] Comment réussir à dire quelque chose de nouveau au milieu d'une production pareille ? Et quelle valeur pouvaient bien avoir des mots qui ne se traduisaient pas en faits ? L'amour de Grein pour les livres s'accompagnait d'un dégoût grandissant. Avec le temps, il s'enorgueillit de ne pas être devenu un de ces auteurs dont les textes n'auraient fait que s'ajouter à cet énorme fatras littéraire.

« Mais l'habitude de jouer avec un stylo lui était restée. […] Il éprouvait même le besoin de tenir un journal, comme un écolier ou une vieille fille. Mais qu'avait-il donc à noter ? »

Isaac Bashevis Singer, Ombres sur l'Hudson, Folio, pp. 257-258.

vendredi 22 janvier 2021

Didier G. pointe aux hassidiques

 La famille Moskat, éponyme de l'ample roman d'Isaac Bashevis Singer, vit à Varsovie depuis toujours. Ce sont des Juifs hassidim, de plus ou moins stricte observance selon les individus. Nous la découvrons, cette famille, au moment où Reb Meshulam, le patriarche millionnaire, vient de prendre épouse pour la troisième fois : lui-même se demande bien quel coup de folie l'a empoigné ; ses enfants, déjà adultes, encore bien plus. Mais, en dehors de ce petit soubresaut dans les habitudes, on baigne dans l'éternité, tout semble immuable, on est assuré qu'aucun bouleversement ne viendra secouer ces Juifs pieux, solidement ancrés dans leurs habitudes féodales. Nous sommes, dans ces premiers chapitres, à l'orée des années 10 du XXe siècle.

Lorsque le roman s'achève, 850 pages plus avant, l'armée du IIIe Reich est occupée à envahir la Pologne et à bombarder sa capitale. Tout va bientôt se terminer, et le lecteur sait comment, pour les quatre générations de Moskat qu'il a vu vivre et vieillir devant lui. Mais, pour Reb Meshulam et sa descendance, l'écroulement du monde a déjà eu lieu. De larges fissures sont apparues dans l'édifice qui semblait aussi solide que le temple de Jérusalem, et qui va crouler comme lui. Le ferment le plus visible de la dissolution, c'est la mort du patriarche et les dissensions provoquées par son héritage. En apparence au moins. Car, en réalité, le drame est plus profond, le mal vient de plus loin : c'est le XXe siècle naissant qui constitue l'acide le plus corrosif.

Car les Moskat se sont divisés contre eux-mêmes. Il y a les Moskat “modernes”, ceux dont les filles n'hésitent pas à fréquenter des goyim et qui rêvent de l'Amérique, où ils vont aller vivre en effet. Il y a les Moskat “sionistes”, qui frémissent de partir pour la Palestine, y fonder une colonie pieuse ; certains franchiront le pas et les mers. Et il y a les Moskat qui, à partir de 1917, se laissent happer par la tentation diabolique du communisme russe. Enfin, il faut compter avec les influences diverses et contradictoires des éléments extérieurs à la famille proprement dite.

Tout cela donne un foisonnement de personnages aux prénoms exotiques, mais au milieu de qui le lecteur ne se perd jamais ; sauf dans la dixième et dernière partie, mais c'est normal : à ce moment, alors que tous les Moskat se retrouvent à Varsovie pour la Pâque de 1939, la famille n'est déjà plus qu'un champ de ruines, et ses membres eux-mêmes ont bien du mal à se reconnaître entre eux, à retisser les liens de parenté, entre ceux qui arrivent de New York, les autres qui débarquent de Jérusalem et les derniers qui sont demeurés dans la capitale polonaise. Peu de temps après cette ultime réunion, qui n'est déjà plus qu'un simulacre désespéré pour retenir le temps, les bombes se mettent à pleuvoir sur Varsovie. Le roman se termine par ces lignes :

Et Hertz Yanovar éclata en sanglots. Il tira d'une de ses poches un mouchoir jaune et se moucha. L'air à la fois confus et honteux, il ajouta, comme pour s'excuser :
« Je n'ai plus du tout de force. »
Il hésita un instant, puis dit en polonais :
« Le Messie va bientôt arriver. »
Asa Heshel, stupéfait, le regarda :
« Que voulez-vous dire ?
– La mort est le Messie. Voilà la vérité. »

lundi 18 janvier 2021

Se tenir à l'écart de l'exception française


Dans le genre “on se risque sur le bizarre”, nous avions décidé, l'autre soir, de tenter notre chance avec une série télévisée française. Je sais, je sais : c'était du téméraire… En l'occurrence, notre témérité ne fut pas récompensée : nous avons tenu un épisode et demi. 

La série s'appelle Dix pour cent. Elle met en scène une agence de comédiens et ceux qui y travaillent. Le principe est que chaque épisode est centré sur un acteur connu qui vient jouer son propre rôle, comme s'il était l'un des clients de l'agence. Il ne nous a pas fallu dix minutes pour comprendre que ce n'était toujours pas cette série-là qui bousculerait un tant soit peu les conformismes ambiants. 

Sur les trois ou quatre agents d'acteurs que l'on nous présente : une femme lesbienne (qui assume à donf, tu vois…). Sur les trois assistants qui leur servent de souffre-douleur, un seul jeune homme… évidemment pédé, tendance salon de coiffure pour dames (et qui assume à donf, tu vois…). La fille qui s'occupe de la réception est naturellement noire ; quant au seul mâle blanc de plus de 40 ans, c'est un carriériste prêt à tous les coups fourrés, doublé d'un lâche puisqu'il n'assume pas du tout d'avoir une fille majeure et qu'il fait tout pour cacher leur lien de parenté comme un honteux secret. 

Bref, ça commençait mal, la suite n'a fait que confirmer : dialogues plats et empruntés, intrigues paresseuses et convenues, acteurs le plus souvent médiocres ; mais vu les répliques qu'on leur donne à mâchouiller, ce n'est peut-être pas entièrement leur faute. Le tout réalisé – le premier épisode en tout cas – par Cédric Klapisch, dont le talent est, à ce jour, encore à démontrer. 

Nous en sommes restés là, et ce n'est probablement pas demain que nous nous aventurerons à nouveau du côté de l'exception française – dont il est en effet à souhaiter qu'elle reste une exception.

mardi 12 janvier 2021

Monde global


 Nous sommes au nid d'aigle. Le dîner réunissant quelques privilégiés s'est achevé par une “causerie” hilarante de médiocrité, à l'issue de quoi Adolf Hitler a rejoint son bureau ; il y est seul :

« Son bureau était immense et silencieux. Il se plaça devant un gros globe de verre, pressa un bouton, le globe s'éclaira de l'intérieur. Doucement, il passa son doigt tout autour du globe, contempla la mer colorée en bleu, les pays en vert, les frontières rouges, l'Arctique blanc et la ligne du Gange. Il fit tourner le globe plus vite, l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Australie apparurent et disparurent. Il attendit qu'il s'immobilise, pressa le bouton, le globe retomba dans l'obscurité. »

Le lecteur, naturellement, songe aussitôt à la scène fameuse du Dictateur de Chaplin, et se dit qu'il est à peu près impossible que ce paragraphe, nettement postérieur au film, n'ait pas été écrit comme une sorte d'hommage, ou au moins de clin d'œil

On les trouve, ces lignes, au chapitre 14, livre II, du roman de Ferdinand Peroutka, Le Nuage et la Valse, dont je ne saurais dire trop de bien, ni trop encourager à sa lecture. Comme je n'ai nulle envie de tartiner à son sujet, on pourra en lire une présentation ici, et une critique . On pourra aussi s'en désintéresser complètement et continuer à s'occuper des twitterades et des trumpitudes qui encombrent ce qu'on nomme encore, par simple réflexe, l'actualité. Mais qu'on ne vienne pas ensuite se plaindre si on se sent, insidieusement, devenir stupide et morne.

dimanche 10 janvier 2021

Les frères ennemis totalitaires


Dans un article qu'il publie le 5 avril 1933, intitulé “Quels alliés contre le fascisme ?”, le journaliste tchèque Ferdinand Peroutka écrit ceci (c'est moi qui souligne) : « L'internationale communiste est responsable de cette idéologie de la guerre civile et de la lutte pour le pouvoir où “tout est permis”. Si cette idéologie n'existait pas, jamais une telle barbarie ne se serait développée, ni un tel désir de se jeter dans la lutte pour le pouvoir total. La psychologie du communisme est la mère de toutes les espèces de fascisme. » 

Que le communisme ait, tel un surgeon, engendré le nazisme, que Hitler soit sorti tout armé de Lénine comme Athéna du crâne de Zeus, voilà qui, à une conscience lucide, était donc perceptible dès 1933. On trouvera pourtant encore, de nos jours, quelques esprits attardés pour s'indigner d'un semblable rapprochement, voire hurler au blasphème. 

Peroutka conclut son article en une formule “tranchante” : « Entre le communisme et le fascisme, le seul débat consiste à se demander si la démocratie doit se faire poignarder dans le dos ou dans la poitrine. » 

Comme la lucidité se paie toujours comptant, les nazis expédieront Peroutka à Buchenwald, après quoi les communistes le contraindront à l'exil américain pour les trente dernières années de sa vie ; années durant lesquelles il écrira cet ample et somptueux roman qu'est Le Nuage et la Valse, dont j'ai commencé la relecture dès potron-minet.

mardi 5 janvier 2021

Perrault règle ses comptes


 Dans la préface à son Parallèle des Anciens et des Modernes, Charles Perrault envoie quelques flèches sur ce que nous appellerions aujourd'hui les “faiseurs de notes-en-bas-de-page”, cette engeance exécrable qu'on m'a vu, ici même, fustiger en moult occasion ; une race cent fois maudite qui, donc, sévissait à son époque comme à la nôtre, apparemment. Ces doctes, Perrault les ramasse dans une expression savoureuse : “un certain peuple tumultueux de savants”.

Il commence par affirmer que “si la soif des applaudissements me pressait beaucoup, […] je me serais attaché à commenter quelque auteur célèbre et difficile”, avant d'expliquer la manière dont il aurait expédié son affaire. rien de plus aisé :

« Une douzaine de notes de ma façon mêlées avec toutes celles des commentateurs précédents qui appartiennent de droit à celui qui commente le dernier, m'auraient fourni de temps en temps de gros volumes ; j'aurais eu la gloire d'être cité par ces savants, et de leur entendre dire du bien des notes que je leur aurais données ; j'aurais encore eu le plaisir de dire mon Perse, mon Juvénal, mon Horace ; car on peut s'approprier tout auteur qu'on fait réimprimer avec des notes, quelques inutiles que soient les notes qu'on y ajoute. »

Croirait-on pas voir à l'œuvre, suant sur l'établi, ces modernes parasites universitaires et pléiadiformes qui s'entreglosent à perte de vue et d'ouïe, ces boules de gui pompant la sève des chênes et qui finissent par se croire aussi grands qu'eux sous prétexte qu'ils sont accrochés à leurs branches faîtières ? Ces savants ossifiés, Perrault ne tentera même pas de les amener à ses vues, il sait que ce serait peine et temps perdus :

« Quand ils seraient en état de goûter mes raisons, ce qui n'arrivera jamais, ils perdraient trop à changer d'avis […] : que deviendraient leurs trésors de lieux communs et de remarques ? Toutes ces richesses n'auraient plus de cours en l'état qu'elles sont ; il faudrait les refondre, et leur donner une nouvelle forme et une nouvelle empreinte, ce qu'il n'y a que le génie seul qui puisse faire, et ce génie-là, ils ne l'ont pas. »

Et puis, qu'importe ? Perrault reste serein, et on devine son sourire, face à de telles centuries de docteurs cousus de thèses et de diplômes : « Le moindre homme d'esprit et de bon sens serait comparable à ces savants illustres, et même leur passerait sur le ventre malgré tout le latin et le grec dont ils sont hérissés. »

Charles Perrault, un homme qui ne s'en laissait pas conter.