mardi 2 mars 2021

Religio aut Superstitio


 Parce qu'il me clignait de l'œil sur la coffee table du salon – Catherine venait tout juste d'en tourner la dernière page –, j'ai repris et achève de relire Le Royaume d'Emmanuel Carrère. Construit autour de deux piliers, saint Paul et saint Luc, c'est le plus ample des livres de son auteur : plus de six cents pages. Ample, il l'est aussi par l'histoire qu'il embrasse, le monde qu'il ouvre au lecteur, ce chaudron biblico-romain par lequel il est difficile de n'être pas fasciné. 

Bien entendu, ce livre ne serait pas un livre d'Emmanuel Carrère si l'on n'y rencontrait pas d'abord… Emmanuel Carrère. Qui possède ce don rare de se mêler inextricablement à ce qu'il a décidé de raconter, mais non pas en ramenant les choses à lui comme le ferait un plus médiocre : en nous donnant l'impression vivace que ces choses émanent de lui. 

Enfin, c'est une alchimie difficile à expliquer, et je m'aperçois que je m'en tire fort mal : autant s'arrêter là. De toute façon, mon but initial n'était pas de discourir des mérites et de l'originalité de Carrère, qui sont grands, mais de recopier simplement le paragraphe sur lequel je venais de tomber, au haut de la page 475 (éditions P.O.L). Le voici donc :

« Les Romains, je l'ai déjà dit, opposaient la religio à la superstitio, les rites qui relient les hommes aux croyances qui les séparent. Ces rites étaient formalistes, contractuels, pauvres de sens et d'affect, mais là résidait justement leur vertu. Pensons à nous, Occidentaux du XXIe siècle. La démocratie laïque est notre religio. Nous ne lui demandons pas d'être exaltante ni de combler nos aspirations les plus intimes, seulement de fournir un cadre où puisse se déployer la liberté de chacun. Instruits par l'expérience, nous redoutons par-dessus tout ceux qui prétendent connaître la formule du bonheur, ou de la justice, ou de l'accomplissement de l'homme, et la lui imposer. La superstitio qui veut notre mort, ç'a été le communisme, aujourd'hui c'est l'islamisme. »

lundi 1 mars 2021

ארץ ישראל

 

Notre mois de février fut plutôt judéo-centré

dimanche 21 février 2021

Walking Dead

 
Je suis tombé il y a quelques jours, chez Toitube, sur un montage d'une douzaine de minutes, de scènes parisiennes filmées en 1920. Scènes de vie quotidienne, beaucoup de gens partout, animation, va-et-vient. Et, comme chaque fois que cela m'est arrivé, très vite, au bout d'une ou deux minutes, l'évidence brutale qui saute à l'esprit et l'envahit (en tout cas, il envahit le mien) : tous ces gens qui arpentent les rues, ces hommes et ces femmes de tous âges que l'on voit vaquer, affairés ou musant, tous ces gens sont morts

On se dit alors que le cinéma a bien quelque chose de diabolique. Ou, au moins, a partie étroitement liée avec le blasphème. Car chacun sent confusément qu'il ne devrait pas être possible – et durant la majeure partie de l'histoire humaine il ne l'a pas été en effet –, il devrait même être hautement interdit de voir les morts marcher, sourire, parler, descendre dans le métro, acheter un journal, s'asseoir à la terrasse du Café de la Paix, etc. 

Et le spectateur a l'impression pénible d'avoir été soudainement investi d'une puissance démoniaque lui permettant de contraindre toutes ces âmes à réintégrer de force leurs corps depuis longtemps dissouts, dans une parodie de résurrection. Résurrection en noir et blanc, collective et peut-être très douloureuse.

vendredi 12 février 2021

Billet de rien et de presque personne


 Les ours, l'hiver, personne ne vient les chatouiller sous le museau pour savoir s'ils sont toujours vivants. Ils dorment tranquilles au fond de leurs antres, et le bipède prudent se surprend à marcher sur la pointe de l'orteil quand il passe devant leurs cavernes dortoirs, sachant qu'un réveil prématuré du plantigrade forestier pourrait présenter quelque danger.

Il en va autrement avec le blogueur urbain. S'octroierait-il, lui aussi, une mini-hibernation d'une décade ou deux qu'il verrait aussitôt les plaignants se masser devant sa porte et tambouriner à l'huis en exigeant comminatoirement leur dose hebdomadaire de propos sans suite. Il serait vain alors, pour le dormeur interrompu, de prétendre s'en tirer par un ou deux grognements peu amènes : le lecteur est une race insistante et sans gêne, même à notre époque où les races ont cessé d'exister. Ensommeillé ou pas, frissonnant sous la neige et les grêles, désolé par la vision des arbres aux ramures décharnées, notre ours glabre devra bien se résigner à reprendre son habituel numéro, collier au cou, se remettre à danser lourdement au son du tambourin et sous les rires stupides des villageois édentés.

Mais que veulent-ils qu'on leur dise, par tous les dieux de l'Olympe et du Walhalla confondus ? Que trouver à dégoiser pour éjouir la harde des serfs assemblés en demi-cercle et faire reluire de contentement leurs trognes sur-avinées par des mois d'apéros-claquemurage ?

Bien sûr, comme certaine, on pourrait créer soi-même l'événement, en claquant avec panache la porte du parti socialiste, puis rendre compte en phrases ciselées de cette épopée libératrice. Mais comment claquer une porte qu'on n'a jamais songé à ouvrir ? C'est le gros handicap de ceux qui onc n'ont été des incarcérés volontaires : clamer leur liberté retrouvée leur est interdit.

Il y aurait bien la solution d'imiter les gros frisés social-traîtres et de s'indigner avec eux de la non-réouverture des abreuvoirs à cervoise. Encore faudrait-il s'être aperçu qu'on les avait fermés. Or, s'il est des lieux que fréquentent peu les ours en période hibernale, c'est bien les bars à mousse.

Alors ? 

Alors, c'est le désarroi. D'autant plus profond, d'ailleurs, que le blogueur urbain et somnolent s'était sincèrement imaginé que ses douze lecteurs lui seraient fort reconnaissants de cette pause qu'il leur offrait : à l'année longue il les assomme du compte rendu de ses lectures, des pavés de mille pages écrits par des mâles blancs, très souvent hétérosexuels et invariablement morts ; c'est, lui semblait-il, une gratitude frémissante et digne qui aurait dû saluer sa cure de silence. Au lieu de ça, ce ne sont que réclamations, récriminations, revendications voire objurgations. On n'en est pas encore aux menaces ni aux référés, mais on sent que ça pourrait venir, si se prolongeait le dédaigneux silence de l'ursidé.

Si encore ces braillards avaient eu l'idée bonne et courtoise d'assortir leur réveil d'un joufflu pot de miel ou d'un triple pastis généreusement glaçonné…

Mais je t'en fous.

lundi 1 février 2021

Je suis tombé par terre…


 Je fus, en janvier, blurboïde et voltairien.

samedi 30 janvier 2021

Le Talon et le pied bot

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, 1754 – 1838.

 On serait pris de vertige à moins. J'avais eu, voilà quelque temps, l'occasion de croiser la route d'Omer Talon, ainsi qu'en atteste une brève trace dans mon journal. C'était durant les journées les plus chaudes de la Fronde, l'avocat général était très occupé à contrecarrer les plans d'Anne d'Autriche et Mazarin et à batailler en faveur du Parlement de Paris, j'avais rapidement perdu sa trace dans les fumées de l'histoire.

Et, l'heure dernière, qui donc retrouvai-je en 1794, dans une auberge de Philadelphie, Pennsylvanie, USA,  partageant la table et les agapes du vicomte de Noailles, du duc de La Rochefoucauld-Liancourt, de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, ex-évêque d'Autun et futur prince de Bénévent, ainsi que de quelques moindres commensaux ? Omer Talon !

Inutile de me dire qu'il ne s'agissait pas du même personnage : je l'avais plus ou moins compris tout seul. 

Ce Talon new look, député de Chartres, avait eu l'idée, très noble mais fort risquée, de se mettre trois ans plus tôt au service des Tuileries et, après l'épisode de Varennes, de tenter de défendre les prérogatives du roi face aux clubs et à la partie la plus enragée de l'Assemblée. On comprend que, Robespierre et ses petits camarades de jeu arrivant au pouvoir, il ait jugé, ce Talon-là (lon lère), plus prudent de s'exiler, d'abord en Angleterre puis aux États-Unis. Le piquant de l'affaire est qu'il parvint à quitter la France in extremis – il était en quelque sorte guillotine moins cinq – grâce à un passeport délivré par Danton, c'est-à-dire exactement de la même façon et au même moment que Talleyrand lui-même. Les conventionnels avaient réussi à jeter dans la même galère un Talon et un pied bot.

À propos de lui, de Talleyrand, on donnerait tout de même assez cher pour avoir la possibilité de contempler les trognes mi-ébahies, mi-scandalisées des braves puritains de Philadelphie voyant passer dans leurs rues en équerres le descendant des comtes de Périgord avec, pendue à son bras, levant vers lui des yeux enamourés, une superbe négresse parée comme pour le bal et rutilante tel un sapin de Noël. Une façon, en somme, d'illustrer charnellement le fait qu'il existe bel et bien un Périgord noir.

En tout cas, ça devait valoir le détour, comme on dit chez Michelin.

vendredi 29 janvier 2021

Flamberge au vent, on se lance dans le porno !

Gravure illustrant la première scène du roman.
Dans sa biographie de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (Talleyrand ou le Sphinx incompris), Jean Orieux nous apprend que, dans la bibliothèque de l'évêque d'Autun, on trouvait, entre autres livres tous impeccablement reliés, le roman “libertin” intitulé Dom Bougre, portier des Chartreux, lequel titre est souvent pudiquement noté : Dom B***.

Le nom me disait quelque chose, mais assez vaguement. Je sollicitai donc l'entremise de Dame Ternette, en priant pour qu'elle ne s'effarouchât point trop de ma requête. Crainte vaine : cette brave omnisciente me conduisit tout droit à un site où, d'un clic malicieux, on pouvait télécharger une édition de 1920 – agrémentée de gravures explicites… – sous forme de PDF, ce que je fis tout aussitôt.

Au passage, grâce à la camériste de Dame Ternette, la friponne Wiki, j'appris que le roman datait de 1741 et qu'on le devait à la plume d'un avocat, Jean-Charles Gervaise de Latouche. 

Dès les premières pages, je fus édifié : “libertin” n'est pas assez dire, “pornographique” conviendrait mieux à ce roman, écrit dans cette langue si agréable, si parfaite, si allant-de-soi que les gens bien nés pratiquaient au XVIIIe siècle. Et si obscénité il y a bien, elle s'éploie dans une atmosphère si joyeuse, si optimiste, dans une telle ambiance presque “Watteau”, qu'on aurait envie de la qualifier d'innocente, voire de virginale, si ce n'était pas un peu abuser du paradoxe. En fait, pour les deux ou trois dizaines de pages que j'en ai lues, ce roman me fait penser à un autre du même siècle, mais postérieur à celui-ci de quarante ans : Le Rideau levé ou l'Éducation de Laure, de Mirabeau.

Wiki la soubrette m'assure que l'un des moines paillards que l'on rencontre dans Dom B*** serait en fait l'abbé Desfontaines (1685 – 1745) qui reste connu de nos jours comme l'un des ennemis les plus acharnés de Voltaire, et néanmoins sodomite fervent, que j'ai récemment croisé à plusieurs reprises… dans l'autre grande biographie de Jean Orieux, Voltaire ou la royauté de l'esprit, lue juste avant celle de Talleyrand. 

Et c'est ainsi que la boucle fut bouclée.

samedi 23 janvier 2021

Portrait du blogueur en vieille fille


 « Dans son enfance, Grein répétait que lorsqu'il serait grand, il serait scribe […]. Plus tard, il avait voulu être écrivain, savant, philosophe. Il rêvait de trouver un livre qui révélerait tous les secrets, en allant droit à l'essentiel. Chaque fois qu'il allait dans une bibliothèque, il cherchait ce livre-là. Dans ses rêves éveillés, il s'imaginait même en train de l'écrire lui-même. Mais Tandis que lui se contentait de rêver, d'autres écrivaient vraiment. Des milliers, des millions de livres étaient publiés, lus, puis jetés comme de vieux journaux. […] Comment réussir à dire quelque chose de nouveau au milieu d'une production pareille ? Et quelle valeur pouvaient bien avoir des mots qui ne se traduisaient pas en faits ? L'amour de Grein pour les livres s'accompagnait d'un dégoût grandissant. Avec le temps, il s'enorgueillit de ne pas être devenu un de ces auteurs dont les textes n'auraient fait que s'ajouter à cet énorme fatras littéraire.

« Mais l'habitude de jouer avec un stylo lui était restée. […] Il éprouvait même le besoin de tenir un journal, comme un écolier ou une vieille fille. Mais qu'avait-il donc à noter ? »

Isaac Bashevis Singer, Ombres sur l'Hudson, Folio, pp. 257-258.

vendredi 22 janvier 2021

Didier G. pointe aux hassidiques

 La famille Moskat, éponyme de l'ample roman d'Isaac Bashevis Singer, vit à Varsovie depuis toujours. Ce sont des Juifs hassidim, de plus ou moins stricte observance selon les individus. Nous la découvrons, cette famille, au moment où Reb Meshulam, le patriarche millionnaire, vient de prendre épouse pour la troisième fois : lui-même se demande bien quel coup de folie l'a empoigné ; ses enfants, déjà adultes, encore bien plus. Mais, en dehors de ce petit soubresaut dans les habitudes, on baigne dans l'éternité, tout semble immuable, on est assuré qu'aucun bouleversement ne viendra secouer ces Juifs pieux, solidement ancrés dans leurs habitudes féodales. Nous sommes, dans ces premiers chapitres, à l'orée des années 10 du XXe siècle.

Lorsque le roman s'achève, 850 pages plus avant, l'armée du IIIe Reich est occupée à envahir la Pologne et à bombarder sa capitale. Tout va bientôt se terminer, et le lecteur sait comment, pour les quatre générations de Moskat qu'il a vu vivre et vieillir devant lui. Mais, pour Reb Meshulam et sa descendance, l'écroulement du monde a déjà eu lieu. De larges fissures sont apparues dans l'édifice qui semblait aussi solide que le temple de Jérusalem, et qui va crouler comme lui. Le ferment le plus visible de la dissolution, c'est la mort du patriarche et les dissensions provoquées par son héritage. En apparence au moins. Car, en réalité, le drame est plus profond, le mal vient de plus loin : c'est le XXe siècle naissant qui constitue l'acide le plus corrosif.

Car les Moskat se sont divisés contre eux-mêmes. Il y a les Moskat “modernes”, ceux dont les filles n'hésitent pas à fréquenter des goyim et qui rêvent de l'Amérique, où ils vont aller vivre en effet. Il y a les Moskat “sionistes”, qui frémissent de partir pour la Palestine, y fonder une colonie pieuse ; certains franchiront le pas et les mers. Et il y a les Moskat qui, à partir de 1917, se laissent happer par la tentation diabolique du communisme russe. Enfin, il faut compter avec les influences diverses et contradictoires des éléments extérieurs à la famille proprement dite.

Tout cela donne un foisonnement de personnages aux prénoms exotiques, mais au milieu de qui le lecteur ne se perd jamais ; sauf dans la dixième et dernière partie, mais c'est normal : à ce moment, alors que tous les Moskat se retrouvent à Varsovie pour la Pâque de 1939, la famille n'est déjà plus qu'un champ de ruines, et ses membres eux-mêmes ont bien du mal à se reconnaître entre eux, à retisser les liens de parenté, entre ceux qui arrivent de New York, les autres qui débarquent de Jérusalem et les derniers qui sont demeurés dans la capitale polonaise. Peu de temps après cette ultime réunion, qui n'est déjà plus qu'un simulacre désespéré pour retenir le temps, les bombes se mettent à pleuvoir sur Varsovie. Le roman se termine par ces lignes :

Et Hertz Yanovar éclata en sanglots. Il tira d'une de ses poches un mouchoir jaune et se moucha. L'air à la fois confus et honteux, il ajouta, comme pour s'excuser :
« Je n'ai plus du tout de force. »
Il hésita un instant, puis dit en polonais :
« Le Messie va bientôt arriver. »
Asa Heshel, stupéfait, le regarda :
« Que voulez-vous dire ?
– La mort est le Messie. Voilà la vérité. »

lundi 18 janvier 2021

Se tenir à l'écart de l'exception française


Dans le genre “on se risque sur le bizarre”, nous avions décidé, l'autre soir, de tenter notre chance avec une série télévisée française. Je sais, je sais : c'était du téméraire… En l'occurrence, notre témérité ne fut pas récompensée : nous avons tenu un épisode et demi. 

La série s'appelle Dix pour cent. Elle met en scène une agence de comédiens et ceux qui y travaillent. Le principe est que chaque épisode est centré sur un acteur connu qui vient jouer son propre rôle, comme s'il était l'un des clients de l'agence. Il ne nous a pas fallu dix minutes pour comprendre que ce n'était toujours pas cette série-là qui bousculerait un tant soit peu les conformismes ambiants. 

Sur les trois ou quatre agents d'acteurs que l'on nous présente : une femme lesbienne (qui assume à donf, tu vois…). Sur les trois assistants qui leur servent de souffre-douleur, un seul jeune homme… évidemment pédé, tendance salon de coiffure pour dames (et qui assume à donf, tu vois…). La fille qui s'occupe de la réception est naturellement noire ; quant au seul mâle blanc de plus de 40 ans, c'est un carriériste prêt à tous les coups fourrés, doublé d'un lâche puisqu'il n'assume pas du tout d'avoir une fille majeure et qu'il fait tout pour cacher leur lien de parenté comme un honteux secret. 

Bref, ça commençait mal, la suite n'a fait que confirmer : dialogues plats et empruntés, intrigues paresseuses et convenues, acteurs le plus souvent médiocres ; mais vu les répliques qu'on leur donne à mâchouiller, ce n'est peut-être pas entièrement leur faute. Le tout réalisé – le premier épisode en tout cas – par Cédric Klapisch, dont le talent est, à ce jour, encore à démontrer. 

Nous en sommes restés là, et ce n'est probablement pas demain que nous nous aventurerons à nouveau du côté de l'exception française – dont il est en effet à souhaiter qu'elle reste une exception.

mardi 12 janvier 2021

Monde global


 Nous sommes au nid d'aigle. Le dîner réunissant quelques privilégiés s'est achevé par une “causerie” hilarante de médiocrité, à l'issue de quoi Adolf Hitler a rejoint son bureau ; il y est seul :

« Son bureau était immense et silencieux. Il se plaça devant un gros globe de verre, pressa un bouton, le globe s'éclaira de l'intérieur. Doucement, il passa son doigt tout autour du globe, contempla la mer colorée en bleu, les pays en vert, les frontières rouges, l'Arctique blanc et la ligne du Gange. Il fit tourner le globe plus vite, l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Australie apparurent et disparurent. Il attendit qu'il s'immobilise, pressa le bouton, le globe retomba dans l'obscurité. »

Le lecteur, naturellement, songe aussitôt à la scène fameuse du Dictateur de Chaplin, et se dit qu'il est à peu près impossible que ce paragraphe, nettement postérieur au film, n'ait pas été écrit comme une sorte d'hommage, ou au moins de clin d'œil

On les trouve, ces lignes, au chapitre 14, livre II, du roman de Ferdinand Peroutka, Le Nuage et la Valse, dont je ne saurais dire trop de bien, ni trop encourager à sa lecture. Comme je n'ai nulle envie de tartiner à son sujet, on pourra en lire une présentation ici, et une critique . On pourra aussi s'en désintéresser complètement et continuer à s'occuper des twitterades et des trumpitudes qui encombrent ce qu'on nomme encore, par simple réflexe, l'actualité. Mais qu'on ne vienne pas ensuite se plaindre si on se sent, insidieusement, devenir stupide et morne.

dimanche 10 janvier 2021

Les frères ennemis totalitaires


Dans un article qu'il publie le 5 avril 1933, intitulé “Quels alliés contre le fascisme ?”, le journaliste tchèque Ferdinand Peroutka écrit ceci (c'est moi qui souligne) : « L'internationale communiste est responsable de cette idéologie de la guerre civile et de la lutte pour le pouvoir où “tout est permis”. Si cette idéologie n'existait pas, jamais une telle barbarie ne se serait développée, ni un tel désir de se jeter dans la lutte pour le pouvoir total. La psychologie du communisme est la mère de toutes les espèces de fascisme. » 

Que le communisme ait, tel un surgeon, engendré le nazisme, que Hitler soit sorti tout armé de Lénine comme Athéna du crâne de Zeus, voilà qui, à une conscience lucide, était donc perceptible dès 1933. On trouvera pourtant encore, de nos jours, quelques esprits attardés pour s'indigner d'un semblable rapprochement, voire hurler au blasphème. 

Peroutka conclut son article en une formule “tranchante” : « Entre le communisme et le fascisme, le seul débat consiste à se demander si la démocratie doit se faire poignarder dans le dos ou dans la poitrine. » 

Comme la lucidité se paie toujours comptant, les nazis expédieront Peroutka à Buchenwald, après quoi les communistes le contraindront à l'exil américain pour les trente dernières années de sa vie ; années durant lesquelles il écrira cet ample et somptueux roman qu'est Le Nuage et la Valse, dont j'ai commencé la relecture dès potron-minet.

mardi 5 janvier 2021

Perrault règle ses comptes


 Dans la préface à son Parallèle des Anciens et des Modernes, Charles Perrault envoie quelques flèches sur ce que nous appellerions aujourd'hui les “faiseurs de notes-en-bas-de-page”, cette engeance exécrable qu'on m'a vu, ici même, fustiger en moult occasion ; une race cent fois maudite qui, donc, sévissait à son époque comme à la nôtre, apparemment. Ces doctes, Perrault les ramasse dans une expression savoureuse : “un certain peuple tumultueux de savants”.

Il commence par affirmer que “si la soif des applaudissements me pressait beaucoup, […] je me serais attaché à commenter quelque auteur célèbre et difficile”, avant d'expliquer la manière dont il aurait expédié son affaire. rien de plus aisé :

« Une douzaine de notes de ma façon mêlées avec toutes celles des commentateurs précédents qui appartiennent de droit à celui qui commente le dernier, m'auraient fourni de temps en temps de gros volumes ; j'aurais eu la gloire d'être cité par ces savants, et de leur entendre dire du bien des notes que je leur aurais données ; j'aurais encore eu le plaisir de dire mon Perse, mon Juvénal, mon Horace ; car on peut s'approprier tout auteur qu'on fait réimprimer avec des notes, quelques inutiles que soient les notes qu'on y ajoute. »

Croirait-on pas voir à l'œuvre, suant sur l'établi, ces modernes parasites universitaires et pléiadiformes qui s'entreglosent à perte de vue et d'ouïe, ces boules de gui pompant la sève des chênes et qui finissent par se croire aussi grands qu'eux sous prétexte qu'ils sont accrochés à leurs branches faîtières ? Ces savants ossifiés, Perrault ne tentera même pas de les amener à ses vues, il sait que ce serait peine et temps perdus :

« Quand ils seraient en état de goûter mes raisons, ce qui n'arrivera jamais, ils perdraient trop à changer d'avis […] : que deviendraient leurs trésors de lieux communs et de remarques ? Toutes ces richesses n'auraient plus de cours en l'état qu'elles sont ; il faudrait les refondre, et leur donner une nouvelle forme et une nouvelle empreinte, ce qu'il n'y a que le génie seul qui puisse faire, et ce génie-là, ils ne l'ont pas. »

Et puis, qu'importe ? Perrault reste serein, et on devine son sourire, face à de telles centuries de docteurs cousus de thèses et de diplômes : « Le moindre homme d'esprit et de bon sens serait comparable à ces savants illustres, et même leur passerait sur le ventre malgré tout le latin et le grec dont ils sont hérissés. »

Charles Perrault, un homme qui ne s'en laissait pas conter.

dimanche 3 janvier 2021

Le retour du cénotaphe

Au milieu de maint inconvénient, perdre la mémoire présente aussi quelques avantages, sur lesquels je me propose de revenir plus longuement un de ces jours prochains, si je n'ai pas oublié d'ici là. 

M'étant enfin décidé à confectionner une blurberie à destination maternelle, en réunissant sous une même reliure souple mes journaux de 2019 et 2020, j'ai commencé avant-hier à relire, à mesure que je les empaginais, les premiers mois de la première année concernée. C'est ainsi que j'ai vu soudain resurgir Le Cénotaphe de Newton, roman brièvement évoqué au détour d'une entrée journalière. Certes, ce titre me disait quelque chose : il est assez original pour ne pas se laisser tout à fait oublier. Mais quant au roman lui-même, j'aurais été incapable d'en dire deux mots, et même un. 

Existait-il seulement encore, ce livre ? Mais oui, il était là, bien rangé entre Eugène Nicole et Charles Péguy, ainsi que l'exigeait le nom de son auteur : Dominique Pagnier. J'espérais tirer quelque lumière du texte de quatrième de couverture : bernique. Pourtant, je l'avais bel et bien lu, ce roman, et même aimé, comme en témoignait le bref billet que je lui avait alors consacré, et que je vais reproduire dans une seconde, pour ceux qui ont eu la patience de me suivre jusqu'ici.

Il n'y avait donc qu'une chose à faire, et que je fis : extraire, si je puis dire, ce Cénotaphe de son tombeau, le ramener à la lumière – comprenez : au salon –, et le relire, ce que j'ai commencé à faire tout à l'heure. Et lumière en effet fut : dès les premières pages, des pans entiers du monument me sont réapparus, et c'est assez bravement que j'y pénétrai, content de l'avoir suffisamment oublié pour qu'il me soit donné de le redécouvrir.

Et voici, comme promis supra, ce que j'en disais voilà deux ans :


« Terminé aux aurores, un peu avant elles, même, Le Cénotaphe de Newton, de M. Dominique Pagnier ; roman vaste, ondoyant, divers, profus, labyrinthique, que je serais bien en peine de résumer s'il me fallait le faire – mais quel intérêt de résumer un roman ? Le cénotaphe de Newton (illustration choisie) est un projet de monument dû au grand architecte classique Étienne-Louis Boullée (1728 – 1799), qui circule dans tous le roman de M. Pagnier. Il y circule ou il l'englobe ? Lui confère son unité ou le diffracte à l'infini ? Il est son axe de rotation ou son point fixe  ? Difficile à dire, plus encore à soutenir sans doute. En tout cas, nous sommes là devant – ou plutôt dans – un roman à la construction implacable, presque diabolique de précision, mais qui se laisse difficilement voir, tant est intense le tournoiement des lieux, des époques et des gens par lequel le lecteur est emporté. On y parcourt l'Europe entière, mais surtout sa partie septentrionale, et de préférence germano-austro-russe, ce qui n'exclut nullement quelques incursions plus furtives dans l'Espagne de la Guerre civile, la Champagne actuelle ou le Paris de la Révolution. On est aussi, et presque sans cesse, d'un paragraphe à l'autre, transporté dans toutes les époques du XXe siècle, dont sont privilégiés certains “nœuds”, pour parler comme Soljénitsyne : le déclenchement de la Révolution d'Octobre, l'édification du mur de Berlin, le moment de son effondrement, la fin des années soixante, le milieu des années quatre-vingt, et encore quelques autres… On plonge dans les archives de la Stasi est-allemande, à la recherche des traces de la dynastie Arius, cependant que, simultanément, nous voyons vivre ses  membres sur plusieurs générations, s'allier à d'autres familles, se marier, divorcer, mourir, avoir des enfants qui eux-mêmes, etc. Et tous sont liés d'une façon ou d'une autre, réunis puis séparés par les hoquets de l'histoire, portés ou submergés, ou les deux successivement, par les vagues totalitaires qui se répandent sur l'Europe ; et le miracle est que le lecteur ne se perd jamais dans ce dédale, ou alors très fugitivement, durant un paragraphe ou deux, et qu'il se trouve rapidement comme faisant lui aussi partie de cette famille unique et tentaculaire, dont certains membres s'efforcent à un oubli impossible, quand d'autres à l'inverse fouillent sans fin le passé, en grattent les traces les plus infimes à la recherche d'une origine, d'une cohérence, d'une explication qui leur échappe toujours, à commencer par le narrateur français, celui qui rend compte, celui qui dit “je”, mais qui est, tout autant que les autres, pris dans le maelström commun. Au bout du compte,  le lecteur se demande si ce gigantesque kaléidoscope historico-biographique n'est pas le cénotaphe de Newton lui-même, à l'intérieur duquel il se serait retrouvé pris sans avoir jamais eu vraiment conscience d'y être entré. Et sans savoir, une fois le livre refermé, s'il parviendra à en sortir – c'est-à-dire à commencer un autre livre, comme si rien de tout cela n'était advenu. »

On notera qu'à cette époque je devais être momentanément brouillé avec les alinéas, les paragraphes, les textes aérés ; ce qui ne laisse pas de m'étonner moi-même. Ou bien c'était pour mieux rendre l'atmosphère étouffante, close, hermétique du monument évoqué ? On ne le saura sans doute jamais.

vendredi 1 janvier 2021

L'Aigle et le Petit Duc

En décembre, nous ne fûmes pas à l'abri de Meaux.

(Je sais, je sais…)