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mercredi 8 juin 2022

Coule, Raoul

Raoul Ponchon, 1848 – 1937.

 Rien de tel qu'un natif de La Roche-sur-Yon pour vous mitonner un authentique Parisien. C'est ce qui est arrivé à Raoul Ponchon, qui a passé l'essentiel de sa vie dans les rues et dans les troquets de la Rive gauche, entre la révolution qui l'a vu naître et une guerre mondiale à quoi il a échappé de justesse. Cette longue existence a été presque entièrement consacrée à vider et à écrire des verres et des vers ; la seconde de ces activités, qu'il pratiquait dans les journaux et les revues de l'époque, lui permettant de satisfaire à la première, en compagnie d'amis choisis, tels que Jean Richepin, Paul Bourget, Forain, et d'autres du même capiteux tonneau. Comme poète de comptoir, il fut apprécié par Verlaine, puis par Apollinaire, ce qui n'est pas si mal – et amplement mérité.

Ponchon était si occupé à déambuler de zincs en arrière-salles qu'il attendit d'avoir 72 ans – et quelque pressant besoin d'argent (qui donc a dit : « L'argent liquide est fait pour être bu. » ? Ne sais plus…) pour réunir quelques-uns de ses poèmes afin de les faire éditer en recueil : ce fut La Muse au cabaret, judicieusement réédité à la fin du XXe siècle par Grasset dans ses fameux Cahiers rouges, et qu'il est facile de se procurer – je puis en témoigner, pour l'avoir fait récemment – moyennant le prix d'un ballon de sancerre ou de pouilly fumé. Trois autres Muse verront le jour après sa mort : la Vagabonde, la Frondeuse et la Gaillarde, qu'on doit pouvoir trouver également.

Sur ses très vieux jours, en 1924, ses amis se coaliseront pour le faire élire à l'Académie Goncourt, afin qu'il bénéficie de la petite rente accrochée à son fauteuil. Comme il est bon garçon, il les et se laissera faire ; ce qui ne l'empêchera pas de mourir à l'hôpital comme le plus anonyme des pochards – ou des pochtrons si l'on tient à faire rimer son patronyme.

Piéton de Paris à l'instar de Léon-Paul Fargue, Ponchon fut amoureux comme lui  des deux ou trois quartiers qu'il a arpentés, du café de Cluny à son “bouillon” favori de la rue Racine, sans compter les quelques étapes intermédiaires qu'il avait garde de négliger. Mais ce Parisien d'élection avait aussi ses dégoûts et ses mépris, comme le montre ce quatrain, que je vous gardais en réserve (du patron) pour ma conclusion ; en guise, si l'on veut, de dernier-pour-la-route :

                                             

                                                   Je hais les tours de Saint-Sulpice

                                                  Quand je les rencontre

                                                  Je pisse

                                                 Contre

mardi 14 septembre 2021

Le fantôme de Bernard V.L.

 

Je découvre à l'instant que Jean-François Kahn publie ses mémoires, que je ne lirai pas : non par animosité mais par désintérêt. Je n'ai jamais rencontré Jean-François Kahn. En revanche – les associations d'idées sont les seules associations que je tolère –, son nom a immédiatement fait ressurgir celui de Bernard Veillet-Lavallée ; sans doute parce que le jour baissait et que c'est un homme que je n'ai jamais vu que de nuit.

On se croisait au Big Buddah. Moi parce que j'y tenais assises, en ces années quatre-vingt, lui parce qu'il passait y boire  un certain nombre de verres en sortant du Matin de Paris voisin, journal dont il assurait le bouclage. En général, il était déjà fort entamé lorsqu'il poussait la porte de ce minuscule et chaleureux établissement.  Veillet-Lavallée suscitait le respect de quelques-uns de ses confrères parce que, totalement imbibé, il était capable, à onze heures du soir, de rédiger en vingt minutes un article clair et concis à propos de la dépêche d'agence qui venait de tomber inopportunément au moment où tout le monde commençait à se détendre. Juché sur l'un des trois ou quatre tabourets de bar,  il enchaînait les verres à une cadence dont j'étais moi-même impressionné.

Je me souviens qu'un jour, suite à une discussion probablement un peu vive, quoique sans doute bredouillante et filandreuse, il a claironné qu'il allait séance tenante me “casser la gueule”. En dehors du fait qu'il avait à peu près vingt ans de plus que moi, je ne m'étais pas du tout inquiété, sachant par expérience que, s'il se déjuchait un peu trop impétueusement de son tabouret à longues pattes, il allait se casser la gueule tout seul, ce qui lui était déjà arrivé plusieurs fois en ma présence, et encore d'autres les soirs où par extraordinaire je n'étais pas là.

On s'est ensuite moins vu. Bernard Veillet-Lavallée avait quitté Le Matin pour suivre Jean-François Kahn, qui venait de créer L'Événement du jeudi. Il y jouait, auprès de lui, et à l'en croire, le rôle de garde-fou, ce qui semblait étrange, ou en tout cas paradoxal, à ceux qui le connaissaient : « Jean-François a dix idées par jour. Mon boulot est de lui faire oublier les huit idées absurdes et d'essayer de mettre sur pied les deux qui restent… »

N'étant plus voisin, il venait moins souvent au Big Buddah ; mais enfin, il continuait à surgir certains soirs, jamais à jeun, empreint de cette cordialité acide qui était sa marque, toujours susceptible de se muer d'une minute sur l'autre en une agressivité sans objet réel et oubliée la minute suivante.  Quand il sentait qu'il était arrivé au bout de lui-même, il demandait à Francis, le barman chevelu, de lui appeler un taxi. La voiture s'arrêtant devant la porte, il dégringolait de son tabouret avec plus ou moins de bonheur en  essayant de déclamer sa phrase rituel : « Bon, maintenant… je vais au claque ! » À part lui, je n'ai jamais entendu personne utiliser ce mot suranné pour désigner un endroit qui pouvait tout autant être un bar à putes bien réel qu'une fantasmagorie de bordel d'avant-guerre.

Je n'ai jamais rencontré Bernard Veillet-Lavallée en dehors du Big Buddah. Du coup, je ne suis pas absolument certain qu'il ait vraiment circulé en ce monde en même temps que moi.

mardi 10 août 2021

Quand mon verre est plein…

Je fais absolument miens, et d'enthousiasme, ces deux quatrains de Raoul Ponchon (1848 – 1937), délicieux poète, prolifique et dipsomane :

 

Oh ! n'avoir jamais dans le dos

Un laquais m'offrant du bordeaux,

Surtout, je l'avoue sans vergogne,

Que je préfère le bourgogne.


Je veux la bouteille de vin

Toujours à portée de ma main. 

C'est moi seul qui dois être juge

Du rouge-bord que je m'adjuge.

 

Bien m'en souviens, c'était, hors la commande, la première volonté que j'exprimais au sommelier, à l'époque où Catherine et moi accordions volontiers notre pratique à certains restaurants hautement fréquentables : j'indiquais, assez fermement pour être obéi sans discussion, que je voulais à portée de main gauche le seau où fraîchissait le chablis ou le meursault que nous avions choisi, en précisant que j'entendais opérer moi-même le transvasement du  liquide doré de son flacon jusque dans nos verres, sans devoir attendre qu'un quelconque loufiat daignât s'approcher pour le faire ; c'était là, me semblait-il, un “geste barrière” indispensable pour prétendre à un repas réussi. Bien entendu, la consigne valait également pour la seconde bouteille.

Et, je m'en porte garant, onc ne bûmes de bordeaux lors de ces soirées-là.

dimanche 20 juin 2021

Ébriété calembourgeoise

Dans ses romans, Antoine Blondin semble en état presque constant d'ébriété. Je ne parle pas de celle que lui procurait l'alcool, mais d'une autre que je qualifierais de calembourienne – ou calembourgeoise, si je veux à mon tour m'y risquer une seconde. Voilà un homme qui ne sait pas s'arrêter à temps, lorsque les mots lui viennent sous forme de jeux. Prenons deux exemples tirés du début de la deuxième partie de L'Europe buissonnière – mais le phénomène pullule partout.

Parlant de l'exode français et de l'invasion allemande de mai 1940, Blondin écrit : « L'horloge s'arrêtait, le marguillier déménageait à la cloche de bois, le sous-préfet prenait du champ, le général couchait à la belle étoile. » C'est amusant, c'est léger, le lecteur sourit puis passe : effet pleinement réussi. 

Seulement, vingt lignes plus bas, il y revient et, du coup, devient insistant, presque lourd : « Le marguillier qui avait déménagé à la cloche de bois se tapait la cloche, le sous-préfet qui avait pris du champ faisait des vers, le général qui couchait à la belle étoile comptait les siennes. » C'est trop. C'est du surlignage intempestif. Le lecteur ne sourit plus, ou jaune, et se surprend à soupirer en direction de l'auteur quelque chose comme : « OK, mon vieux, on avait compris du premier coup… »

Même chose, plus avant de quelques lignes. Blondin commence ainsi une phrase : « Lorsqu'on apprit que le front se dégarnissait près d'Étampes… » Clin d'œil, sourire du lecteur, là encore objectif atteint. Sauf que Blondin l'intempérant se croit tenu d'ajouter aussitôt, entre tirets : « une histoire à se faire des cheveux ». C'est le verre de trop, celui qui vous brouille la vue et vous fait tituber – surtout si, comme c'est le cas, ce genre de “trop plein” se rencontre à tous les coins de page. 

Si bien que, devenu raisonnable dans son vieil âge, le lecteur barbouillé décide de se faire abstème et se résout à remiser Antoine Blondin derrière le comptoir, avec toutes ses bouteilles à peine entamées.

jeudi 23 avril 2015

Les avantages indéniables de la gueule de bois


À Nicolas.

Les Mémoires de Roger Moore (First éditions), parus il y a quelques jours, et lus par devoir professionnel, sont un entassement paresseux d'anecdotes le plus souvent sans intérêt, balancées en vrac dans les 260 pages du livre. En fait, il s'agit d'un gigantesque name dropping, d'où il ressort que Mr Moore est fort satisfait d'avoir pu fréquenter tant de gens célèbres. Il faut cependant lui reconnaître un certain humour, évidemment so british, et aussi de nous offrir tout de même quelques petits paragraphes divertissants ; tel ce mot de Frank Sinatra, à propos de la gueule de bois : 

« Je plains les gens qui ne boivent pas. Quand ils se réveillent le matin, ils savent qu'ils ne se sentiront pas mieux de toute la journée. »

samedi 21 décembre 2013

À consommer de façon responsable


Ç'a débuté comme ça : Catherine a acheté une bouteille de vrai bon whisky, pour l'excellente raison que, dans quatre jours, le 25 décembre, nous recevrons un amateur de whisky. Comme nous ne souhaitons pas que nos invités soient déçus par ce qu'ils mangent ou boivent chez nous, nous nous (il a de l'allure, ce nou-nou-nou…) sommes hier soir dévoués pour goûter le whisky acheté. Il était très bon ; tellement que, dans mon enthousiasme quasi juvénile, j'ai fini la bouteille avant d'aller me coucher : on ira, lundi, en acheter une autre pour Olivier. Mais ce n'est pas ce qui compte. À un moment où je me resservais un verre, j'ai lu ceci, sur la bouteille :

À consommer de façon responsable

À consommer de façon responsable, formule écrite sur l'étiquette d'un single malt de 12 ans.  Je me souviens d'avoir commencé à détester mon époque lorsque est apparue sur les flacons d'alcool l'injonction bien connue : “À consommer avec modération.” C'était énervant, d'être ainsi traité en enfant, mais au moins on comprenait ce que cela signifiait : qu'il était préférable de ne pas vider la bouteille au goulot d'un trait, sans reprendre sa respiration, dans le seul but d'amuser ses convives.  Qu'est-ce que ça veut dire : à consommer de façon responsable ? Comment picole-t-on de façon responsable ? Quel abruti a inventé cette sottise ? Il ne s'est pas trouvé, au sein de la maison Cardhu, une tête semi-pensante pour comprendre que seul un individu peut être responsable ou non de ses actes, dans la mesure où le chat ne peut en aucun cas répondre de ce qu'il a égorgé la mésange, ni le Vésuve d'avoir englouti Pompéi ? De quoi donc une consommation d'alcool pourrait-elle être responsable ?

Évidemment, dans un premier temps, on croit comprendre à peu près ce que ces modernœuds ravagés ont tenté de dire : en gros, que le consommateur d'alcool était responsable de ce qu'il pouvait proférer ou accomplir après avoir bu. Mais, dans un second temps, on se dit que non, qu'une telle pensée est encore trop subtile ; et la vérité apparaît : ils n'ont rien voulu dire du tout. Ils se sont contentés de coller sur leur étiquette un mot qui traînait dans les arrières-cours de leur cerveau, un mot à la mode (un momode), un mot-qui-fait-bien. Et je ne serai pas du tout surpris, je vous l'assure, lorsque, demain, un quelconque marchand de spiritueux m'invitera à consommer ses produits de façon citoyenne, voire équitable. Pour équitable, qu'ils se rassurent, notre consommation l'est déjà, et depuis longtemps : c'est un verre pour Catherine et le reste pour moi.

samedi 24 août 2013

La maladie de la bière


Je ne saurais dire exactement pourquoi, mais La Comète, repaire de gauchistes alcooliques situé au Kremlin-Bicêtre, est un bar qui incite à le quitter sans payer ce qu'on y a bu puis, parfois, vomi. Je sais de quoi je parle : ça m'est arrivé une ou deux fois, si j'ai bonne mémoire (mais on a rarement bonne mémoire quand on quitte La Comète) ; dans ces cas-là, la principale attraction du lieu (une attraction frisée et présentant des couches adipeuses excessives) paie à votre place et vous la remboursez la fois d'après : un peu comme ça se faisait dans la vraie vie et dans la France d'avant. Cela, c'est la race des non-payeurs épongiformes et oublieux : parvenus à l'étiage des 2,5 g, ils se disent soudain : « C'est bon, chuis blindé, faut qu'j'rentre… » Et ils partent sans se retourner, tel Wayne à la toute fin d'un film de Ford. Généralement, ce sont des hommes, il faut bien l'avouer – ce n'est pas à notre honneur, mes frères.

Mais, dernièrement, une nouvelle race a fait son apparition, dirait-on : la buveuse honteuse, vindicative et procédurière. La semi-pochetronne bien en cour (voir notre photo) qui considère que c'est déjà un grand honneur qu'elle fait à cette piétaille de gauche que de venir les visiter, qu'elle ne va pas en plus payer la bière qu'elle vient de discrètement roter sans écailler son rouge à lips. Comme il lui arrive régulièrement de se frotter à l'alpaga d'un ministre ou d'un autre (voire d'un Premier : notre photo, toujours), elle n'imagine même pas que les raclures populacières à qui elle a offert la condescendance de sa présence auront le front de lui réclamer la menue monnaie de la lumière progressiste qu'elle est venue dispenser sur ce coin de banlieue, un soir. D'après ce que j'ai pu lire ici ou là, pourtant, certains ont ce front.

Évidemment, que des gauchistes survivant grâce au RMI (ou au RSA ? À PSA ? BMW ? Mince, je m'embrouille…) se fassent escroquer par une bobo à foufoune parfumée Saint Laurent ne me gêne nullement, on s'en doute : ils n'ont qu'à passer leurs soirées avec des filles saines et normales, de celles qui sucent sans façon et reboivent un coup juste après, pour chasser l'arrière-goût.

Mais tout de même : quand des botoxées de gouvernement menacent de mettre en branle les tribunaux (mettre en branle : vocation profonde, et non sans retombées) pour quelques piécettes qui leur sont réclamées, je me demande s'il n'y aurait pas là matière à distribution de quelques beignes primairement viriles.

Si l'on suit Philippe Muray, ces cyborgs à peine femelles ont troqué l'envie du pénis contre l'envie du pénal : elles n'auront ni l'un ni l'autre, je vous le garantis.

mercredi 1 mai 2013

Nicolas J, pochetron mallarméen


La bière est triste, hélas ! et j'ai bu tous les litres…

dimanche 2 décembre 2012

Le chien fidèle attaché à sa ruine

L'égrotant vieillard était peu satisfait de lui-même. Vomir sur son chien ne lui était encore jamais arrivé, et il supportait mal le timide regard de reproche de l'animal, bavant de droite et de gauche, comme c'était son habitude. Des linéaments de mousse de bière et quelques sinuosités de vin rouge s'accrochaient dans les poils de la bête, qui faisait semblant – pas très bien – de prendre la mésaventure par-dessus la jambe.

L'égrotant vieillard réprima un rot, aigre de tout ce que le monde lui inspirait. Il était seul. Par la fenêtre ouverte, couvrant les piaillements symphoniques des oiseaux, s'épandaient les rumeurs lointaines (pas tout à fait assez lointaines à son goût) de la fête se déroulant à l'autre bout de son village proche de la mer. Ce n'était pas réellement une fête, du moins la momie houblonnée ne voulait-elle pas que c'en fût une : la joie des autres lui était une injure, aggravait ses rhumatismes, accentuait l'écoulement des mucosités de son appendice nasal.

Le chien leva la tête vers lui, il détourna son regard enlarmé d'alcool. Pendant ce temps, pour faire joli, les nuages bas contruisaient au-dessus de sa maison une petite grange nébuleuse. L'expression lui était venue, comme cela, entre une bière et la suivante.

Il se tira de son fauteuil antique, sinistrement sombre, et, titubant, percutant sans même en souffrir tous les coins de meubles, se dirigea vers la cuisine ; il écrasa au passage – sans entendre le cri de la pauvre bête – la queue du chien. Il restait quatre bières dans le frigo et la soirée menaçait d'être longue, dans cette solitude noire, repoussé qu'il était dans son aigreur par les cris et les ris des enfants au dehors.

Il savait que personne, dans ce merveilleux village, presque perpétuellement fleuri, balayé de senteurs, ne se souciait de sa présence, ni même ne savait son existence. Il en concevait, surtout à la tombée du jour, des envies d'immolation, des désirs de fusion aussi.

Il se doutait que les ludions rieurs l'accueilleraient parmi eux, pour peu qu'il consente à leur tendre la main, à leur offrir un sourire sans arrière-pensée. Il était saisi, se rasseyant dans son fauteuil antique et sombre, par l'envie de se mêler à leurs jeux. Mais, déjà, ils étaient partis plus loin, rapetissant dans son champ de vision embué.

Le temps aidant, il avait même réussi à écraser toute étincelle de vie dans les halètements attentifs du chien, lequel, sous cet éteignoir, avait oublié jusqu'à l'idée de la promenade. Lui-même s'était mis à avoir peur des humains, spécialement de ceux qui tendaient les mains et souriaient en direction du soleil couchant.

L'égrotant vieillard décapsula sa bière, un peu de mousse éclaboussa le devant de son pantalon, comme un rappel de semence. Les rires, dehors, parurent saluer cet exploit involontaire, puis s'éloignèrent, mais sans mourir tout à fait - il en resta comme un rappel, une coda furtive. Il laissa son triple menton retomber sur sa double poitrine, le chien ferma les yeux. Et tout recommença comme la soirée précédente. La ruine, éloignée des trémulations juvéniles, en conçut une vague raison d'espérer.

Tout en sachant que, s'allant coucher, il allait une fois de plus se niquer un genou ou l'autre contre le coin des meubles.

samedi 6 octobre 2012

La Bretagne commence en Normandie


Comme nous étions en avance pour notre rendez-vous chez Jacques Étienne, et que je suis un garçon scrupuleux sur ce chapitre, nous avons effectué un léger détour par Mortain, afin de voir un peu à quoi ressemble cette paisible bourgade de la Manche. Nous avons découvert qu'elle possédait une abbaye Blanche, diablement désaffectée, et nous sommes allés fugitivement peupler sa déshérence – d'où la photographie ci-dessus, afin qu'il en soit attesté pour les siècles des siècles. Cette abbaye, imposante, peut s'enorgueillir d'un demi-cloître, d'un gros touriste à lunettes vert fluo et d'une petite chienne, suisse mais claudicante. Il y a aussi, au patrimoine, une photographe à cheveux courts (pour les chiens, on dit plutôt “à poil ras”), que l'on ne voit pas sur ce cliché pour des raisons faciles à comprendre.

Après quoi, nous nous sommes présentés à la demeure champêtre de Sire Étienne, où nous avons passé l'essentiel de la soirée à regarder un gigot se prélasser dans le four tout en sirotant des alcools forts (pas le gigot : nous) et en parlant de Frédéric II de Hohenstaufen. À la fin le gigot était cuit, mais nous l'étions largement plus que lui : limite cramés.

dimanche 29 juillet 2012

La photo-qui-tue qui tue


On s'est couché à quatre heures et demie du matin : faut-il vraiment que je développe ?

vendredi 13 juillet 2012

Les buveurs d'eau sont des barbares et le resteront


À Nicolas, qui sait se tenir à l'abri du danger.

« Des hommes qui boivent de la bière et des femmes qui mettent des enfants au monde : Joyce a raison d'avoir réuni sous le même toit ces deux phases de la vie. Chaque sexe accomplit là sa fonction la plus spécifique. L'un produit des êtres, l'autre élabore des sociétés. Être attablé à boire de la bière ou du vin (ou tout autre breuvage disponible dans la contrée) a toujours été l'une des activités masculines les plus sérieuses et les plus fécondes. Ce n'est certes pas uniquement grâce à l'hydromel que les sociétés furent élaborées, mais les boissons fermentées figurent parmi les agents civilisateurs les plus notables, comme en témoignent toutes les religions et toutes les légendes. »

Frank Budgen, James Joyce et la création d'Ulysse, Denoël, pp. 238 et 239.

Le chapitre dont il est question ici, le quatorzième, se déroule en effet à la maternité de Holles Street : tandis que les parturientes poussent des cris stridents de douleur à l'étage, les hommes – tous célibataires à l'exception de Leopold Bloom – se murgent consciencieusement au rez-de-chaussée.

Par ailleurs, Budgen – qui fréquenta assidûment Joyce durant sa période zurichoise – note que l'écrivain ne rechignait jamais devant un flacon de vin blanc, mais qu'il n'en buvait du rouge qu'avec la plus extrême répugnance (si vraiment il n'y avait rien d'autre, en fait…), trouvant que celui-ci avait le goût et l'apparence d'un steak liquéfié.

jeudi 22 septembre 2011

Le retour de GI Joe plein d'points

À la mémoire d'Olivier P.

Il y a maintenant quelque temps que je serre les fesses et compte les jours. Simultanément. Les fesses par peur du gendarme, les jours en raison d'une hâte calendaire à voir arriver le 9 octobre. Car, en ce jour de 2011, il y aura trois ans révolus que je circule sur les routes avec trois malheureux points sur mon permis de conduire, suite à certaine soirée malencontreuse mais néanmoins fort agréable. Par conséquent, ayant muté depuis lors en un conducteur modèle, respectueux des interdits routiers et de la maréchaussée chargée de les faire appliquer, je ne me tenais plus de parvenir enfin à ce 9 octobre qui me verrait récompensé de mes efforts et de ma vertu. 

Et l'angoisse montait gentiment. Le week-end dernier, par exemple, au volant de mon “véhicule de remplacement” dénué de limiteur de vitesse, j'ai parcouru sept cents kilomètres environ, le nez rivé sur mon tableau de bord – ce qui est très dangereux – afin de ne pas dépasser les allures fatidiques. Hier matin encore, je me disais qu'il me restait dix-sept jours à tenir…

Qui m'a inspiré, hier soir, d'aller relire de vieux et miens billets dans les tréfonds de ce blog ? Bien m'en a pris quoi qu'il en soit, puisque je me suis avisé que si le 9 octobre 2008 était bien la date à laquelle la préfecture d'Évreux m'avait rendu mon permis de conduire, après six mois de suspension, la condamnation correspondante avait, elle, été prononcée par le tribunal de Versailles un mois plus tôt, soit le 8 septembre 2008. Par conséquent, voilà déjà quatorze jours que je roule avec un permis gonflé à bloc de ses douze points – et je ne le savions point. J'aurais pu traverser la Champagne et les Ardennes à des vitesses frôlant la démence, au lieu de traîner la gomme tel un socialiste allant voter au premier tour de la primaire. Mais enfin, me voilà redevenu un citoyen à part entière. Et ça, c'est bon.


Le titre, un peu énigmatique pour les nouveaux venus ou les amnésiques, j'en conviens, trouvera son explication dans ce billet, ainsi que, par ricochet si je puis dire, dans cette petite vidéo québécoise. Quant à la dédicace, certes un peu solennelle pour un aussi anodin billet, c'est qu'Olivier Porret, victime de la même mésaventure que moi quelque temps auparavant, avait su se montrer très encourageant et réconfortant à l'occasion de ma “chute” – d'où ce modeste signe fraternel de notre petit monde sublunaire.

samedi 20 août 2011

Ce soir, on fait Comète…


Enfin, non, pas exactement : c'est trop loin et on est trop vieux. C'est donc la Comète qui va se transporter jusqu'à nous en les personnes de ses deux plus dignes fleurons, savoir : Nicolas Nem Beurre Wan et Monsieur Tonnégrande, lequel, comme nul n'en ignore, à l'honneur et l'avantage d'être guyanais de souche. Par conséquent, je prie instamment mes valeureux camarades nazis de bien vouloir aller, ce soir, pour une fois, ratonner ailleurs qu'au Plessis-Hébert : bien que raciste haineux, je tiens beaucoup à ce que mes hôtes repartent dans l'excellent état où ils étaient à leur arrivée. En outre, ils me feraient des saletés sur la terrasse et ça exciterait inutilement les chiens.

dimanche 26 juin 2011

Didier Goux se couvre de ridicule puis fait sa nuit

Hier, nous recevions ma sœur et son homme à déjeuner. À l'issue de celui-ci, les hôtes, la puissance invitante et le réfugié matrimonial décidèrent de sacrifier à cette tradition que pour ma part je réprouve : la promenade digestive. Demeuré seul, je décidai qu'une courte sieste me ferait le plus grand bien, pour laisser au chablis premier cru le temps de se faire oublier.

Comme personne ne jugea utile de me réveiller en rentrant de la promenade, et les effets de la Montée de Tonnerre étant ce qu'ils sont, il faisait grand soleil lorsque je m'éveillai et mon réveil indiquait neuf heures moins le quart. Bref, il était plus que temps de se lever. Ma première surprise fut de découvrir Catherine devant la télé, ce qu'elle ne fait jamais le matin. La deuxième – moins agréable – de constater qu'elle n'avait même pas pris la peine de mettre en route le café, ce que je fis en maugréant. C'est en allant en prendre la première tasse dans le jardin que je pus m'apercevoir que le soleil ne se levait pas au bon endroit. Il me fallut encore deux à trois secondes pour que tout se remette en place.

Il était neuf heures du soir et nous étions toujours hier (par rapport à aujourd'hui, veux-je dire ; car au moment où ça s'est produit, j'ai au contraire pensé qu'on était encore aujourd'hui et non demain : essayez de suivre, c'est déjà assez pénible comme ça). C'est alors que je me suis dit que j'avais probablement eu tort, me croyant le matin, de prendre une deuxième ration de médicaments – mais il n'en est rien résulté de fâcheux jusqu'à présent – et que je me suis demandé comment j'allais faire pour me rendormir. J'ai évidemment trouvé la solution : deux petites bières supplémentaires, pour faire glisser mon petit-déjeuner vespéral, et au lit.

Lorsque je me suis de nouveau réveillé, peu après huit heures, je n'ai pu m'empêcher de jeter un coup d'œil torve et soupçonneux en direction du soleil qui me semblait briller d'une manière plus ironique qu'à l'accoutumée.

À part ça, tout va bien.

mardi 28 décembre 2010

La cartouche fumigène et le fût à bière : anatomie d'un calvaire

Écrire un billet, écrire un billet… Vous êtes drôles, vous. Et pour dire quoi ? Raconter quelle anecdote passionnante ? Vous avez déjà essayé, mes bons apôtres, de remplacer, simultanément ou presque, les alcools les plus massifs par l'eau du robinet, et les volutes gitanes par l'air ambiant ? Eh bien, tentez donc l'expérience, et on verra si vous avez encore assez de cœur au ventre pour venir faire le guignol sur votre blog !

Côté biberon, encore, on pourrait s'arranger : aucun manque n'est à signaler, pas de tremblures intempestives ni d'énervements incontrôlables – juste une difficulté à l'allumage pour ce qui concerne l'inspiration jaillissante. Évidemment, on pourra toujours me rétorquer que l'inspiration est parfaitement inutile en l'espèce, et que la plupart des blogs en sont d'ailleurs la plus flagrante des preuves…

Par contre, pour ce qui est des champs fumigènes, alors pardon ! Là, il y a belle et bien mobilisation totale et sauvage de l'appareil neuronal, lequel semble baigner du matin au soir dans une fumée absente, clapoter dans des goudrons introuvables, et se montre incapable de fournir le moindre travail productif raisonnable. La catatonie cotonneuse et l'hébétude critique atteignent de tels seuils que j'en viens à envisager la possibilité – notamment au réveil, lorsque le jour hésite à poindre – d'avoir brutalement mué pour me retrouver emprisonné dans le crâne d'un militant socialiste, sans possibilité d'en ressortir autrement que par la cartouche de Camel et le fût à bière.

Comment voudriez-vous, dans ces conditions extrêmes, ushuaïennes, que je réussisse en plus à faire tourner la planche à billets ? Soyez humains, merde !

vendredi 30 juillet 2010

La tête comme un compteur de visites

Comme chaque année, l'anniversaire de l'Irremplaçable a eu ses dégâts collatéraux, à savoir en premier lieu une certaine lourdeur cérébrale, ce matin, qui m'a conduit à mépriser ostensiblement le BM à peine commencé, lequel pourtant n'attendait que moi pour croître en taille et vigueur.

La seconde conséquence était moins prévisible. Consultant dans l'après-midi le Statcounter que j'avais cru devoir installer sur le blog du journal, j'ai tout d'abord été surpris, ne me sachant pas si populaire, de constater que les visites s'élevaient à près de deux cents depuis la fin de la matinée, dont une soixantaine de visites multiples. J'ai compris en me penchant sur leur détail : 90 % d'entre ces “visiteurs” étaient restés zéro seconde : des spams, en un mot. Là-dessus une sorte de rage m'a pris, dirigée essentiellement contre moi : comment pouvais-je être assez stupide pour accorder le moindre intérêt à ces foutus compteurs ? Et, d'une manière plus générale, pour en avoir quoi que ce soit à faire du nombre de gens passant par ce blog ou cet autre ? Que me faisait de savoir que j'avais un lecteur à Perthes-lès-Hurlus et un autre à Bamako ?

C'est la raison pour laquelle, ce matin, j'ai tout balancé par-dessus bord : Statcounter, Blog-it et consorts. Vous concernant, lecteurs, je ne veux plus rien savoir hors ce que vous jugerez bon de me dire vous-mêmes. Pour le reste, votre nombre journalier, les pages que vous avez lues ou non, vos adresses IP, votre origine géographique et la marque de votre bécane, j'ai décidé de m'en battre les gonades et de retourner dans ce bienheureux brouillard d'avant les compteurs de visites.

mercredi 28 juillet 2010

La phrase qui réchauffe le cœur et ravigote l'optimisme


Consultant il y a cinq minutes l'article de Wikipedia consacré à Jean Sibelius (pas de lien, débrouillez-vous), je suis tombé sur cette phrase qui me ravit :

Devenu alcoolique, il meurt en 1957 à l'âge de quatre-vingt-douze ans.

Si en plus il avait fumé, il aurait peut-être doublé le cap de la centaine, allez savoir. D'autre part, il est réconfortant de constater que ce Finnois était, lui aussi, comme nos sympathiques modernes, fan de Bach...

vendredi 21 mai 2010

La mémoire est soluble dans l'alcool : j'ai vérifié

Tout à l'heure, lorsque j'ai émergé de la chambre matrimoniale, l'Irremplaçable m'a dit : « Il est bien, ton billet d'hier soir... » J'en ai aussitôt conçu quelque inquiétude, car je n'avais aucun souvenir d'avoir écrit un billet hier soir. Je viens de le relire : en effet, ça va, il n'y a pas lieu d'en rougir. Mais il serait tout de même préférable que je remisasse les alcools forts dans un passé révolu : ils me niquent les neurones de mémoration avec une puissance de feu à peine croyable.

Pour ce qui est du dessin de Geluck, vous vous demandez ce qu'il vient faire ici ? Moi itou. C'est juste que j'ai tapé “amnésie” dans Goux Gueule images, et que c'est lui qui est sorti. Comme il n'avait vraiment aucun rapport avec la choucroute, je l'ai évidemment choisi.

mercredi 7 avril 2010

Maredsous : on a la madeleine qu'on peut...

Hier, poussant le chariot dans le hangar infernal derrière Catherine, et explorant seul le rayon des bières, je suis tombé sur ce flacon de 75 cl : Maredsous "Triple". Bière belge. Blonde, mais pas décolorée : blonde à la mode belge, tirant sur le roux, avec une certaine opacité trouble. 10° : pas de la pisse d'âne post-moderne, du genre Carlsberg ou Heinneken, pas une bière de pédé. Un truc qui goûte, qui mousse et qui saoule.

Maredsous est une abbaye bénédictine, planquée dans un repli des monts d'Ardenne – côté belge, donc. Abbaye reconstruite, moderne, sans intérêt, sauf son emplacement et la bière qu'on y brasse, le fromage qu'on y mature (l'exultation du souvenir me fait inventer des verbes, comme la saute du bouchon produit de la mousse – même facilité jubilante), le pain qu'on y pétrit.

J'y fus vers 1980, un week-end, avec mes amis Luc et Denis. Denis, je l'ai perdu depuis. Connu en 1972, classe de première au lycée Pothier d'Orléans, colocataire rue de de Patay dans le 13ème arrondissement entre 1976 et 1981, puis... perdu.

Luc, journaliste à Europe 1, garçon flamboyant, modèle-obstacle de ma jeunesse essoufflée, élégant comme je ne le fus jamais et presque aussi intelligent que moi (smiley). Dernière rencontre : Toussaint 2007, un restaurant de la rue François 1er ou alentour. On s'est engueulé, mais comme des amis s'engueulent – sans importance.

Or, ce week-end de 1980 (fin d'année), nous partîmes, les trois, dans ma voiture toute neuve. Première étape : Haybes-sur-Meuse, vallée de la Meuse, pointe de France, chez les parents de Luc, déménagés depuis – je les salue. Le lendemain, journée difficile. À dix heures du matin, première halte à Maredsous, petit-déjeuner tardif à la bière et au fromage locaux. Je ne conserve aucun souvenir de notre déjeuner, mais il a bien dû être, et sans doute pas arrosé d'eau. En fin d'après-midi : abbaye d'Orval – bière et fromage de nouveau. On est ensuite rentré à Paris, Luc malade, moi somnolent et Denis au volant, ricanant et fier d'être en état.

Ce qui m'étonne est qu'on ne soit pas pas passé par Sedan, chez mes grands-parents – vivants tous deux et si incroyablement jeunes, quand j'y pense. J'ai un autre souvenir, de Sedan. Et alors, il y avait Philippe Bernalin, mais pas Luc, et sans doute pas Denis – mais allez savoir. Et tout se brouille. Et je me désespère un peu de ne plus être capable de démêler ces vieux écheveaux. Qui était qui ? Et où ? Et quand ? Il demeure cette tablée de trois, que je revois avec une netteté presque inquiétante, avec ce fromage, ces tranches épaisses de pain foncé et ces verres à ras bord de bière, considérablement évasés, comme des cols de femme en prévision d'accouchement.