mardi 19 mars 2019

On est injuste avec le président !


Tout le monde, depuis quelques jours, semble s'étonner, s'ébahir, s'indigner, se récrier, parce notre bon président était “à la neige”, comme ils disent, au moment même où Paris était “en feu”, comme ils redisent. 

D'abord, aurait-il été “à la plage” que ça n'aurait sans doute rien changé à la situation ignée campo-élyséenne.

Et puis, quoi : ils n'ont jamais, ces étonnés, ces ébahis, ces indignés, ces récrieurs, entendu parler de neige carbonique ?

samedi 16 mars 2019

Dis-moi, Céline…


Ils s'y sont mis à deux, pour me marabouter. Michel Desgranges, d'abord, qui, le mois dernier, lors de notre déjeuner chez lui, me disait avoir plus ou moins envie de rouvrir Céline, lu intégralement en sa jeunesse et plus repris depuis lors ; Philippe Muray ensuite, qui lui consacre plusieurs des textes de ses Mutins de Panurge, deuxième volume des Exorcismes spirituels (édités par Michel Desgranges, en plus…), que j'ai entrepris de reparcourir, assez paresseusement je dois le dire. 

Bref, j'ai soudain décidé, ce matin, entre réveil et petit-déjeuner, de retenter l'ascension du massif formé par les trois derniers romans dudit Céline, à savoir D'un château l'autre, Nord et Rigodon. Je dis “retenter” car, la dernière fois, qui remonte à quelques années – mais pas tant que ça –, je me souviens très bien d'avoir déchaussé les crampons à peu près à mi-pente, c'est-à-dire vers le milieu de Nord. On verra bien ce qu'il en est cette fois-ci. Du reste, je ne dois pas être un très bon lecteur célinien, car je suis à peu près sûr de n'être pas venu non plus à bout des deux volumes de Guignol's Band.

Par contre,  j'ai repris au moins deux fois du Voyage et de Mort à crédit, et je suis sûr d'avoir tout fini mon assiette de Féérie. Alors, hein : camembert, dans les rangs !

lundi 11 mars 2019

L'info qui fait s'esclaffer (avec allitération offerte)


Elle s'étale sur Atlantico, mais je suppose qu'on doit la trouver un peu partout ailleurs, tant elle est juteuse de bonne modernité sucrée et nourrissante. La voici :

Amputé d'une jambe, un ex-soldat de la Royal Navy a réalisé la traversée de l'Atlantique à la rame.

On suppose que si, demain, Lee Spencer – tel est le nom de ce modernœud échevelé – devait être amputé de sa jambe restante, il s'attaquerait illico à l'Everest, ou bien tenterait la traversée du Pacifique à la brasse papillon.

Cela étant, l'article d'Atlantico (qui n'a jamais aussi bien porté son nom, on l'aura noté) recèle une autre perle, au moins aussi ébouriffante que la première :

Lee Spencer avait déjà traversé l'Atlantique en décembre 2015 au sein d'un équipage de quatre anciens soldats possédant à eux quatre seulement trois jambes.

À quoi l'on voit que le journaliste n'a pas fait son travail à fond, poussé son enquête dans ses derniers retranchements : on aurait bien aimé savoir comment ces trois jambes étaient réparties. Le public a le droit d'être informé, nom d'une patte en bois !

vendredi 8 mars 2019

L'alternative de Camuray


Au bout du compte, après avoir lu ou relu, à la suite l'un de l'autre, Renaud Camus – le journal 2018 – et Philippe Muray (un prophète de synthèse : Camuray…) – Après l'histoire –, on en arrive à se dire que la seule alternative qui demeure, concernant notre avenir plus ou moins proche, est la suivante : La fête va-t-elle se dissoudre dans l'islam ou l'islam dans la fête ? Dans les deux cas, il conviendrait de se dépêcher de mourir.

dimanche 3 mars 2019

L'information qui met en joie (moi, en tout cas)


Le titre avait à lui seul fait naître chez moi un sourire déjà gourmand :

Une faille de sécurité majeure découverte sur les trottinettes en libre-service

La suite, le “chapeau”, m'a plongé dans une sorte de ravissement béat, faisant éclore des images toutes plus délicieuses les unes que les autres, de trottinetteurs partiellement démembrés, écrasés contre du mobilier tout aussi urbain qu'eux-mêmes :

Les trottinettes en libre-service pourraient être visées par des pirates informatiques. Une importante faille de sécurité vient d'être découverte. Elle permettrait de prendre le contrôle à distance de l'accélération et du freinage des trottinettes.

Je n'ai pas osé lire la suite, craignant de gâcher mon plaisir, d'en polluer l'irradiante pureté.

vendredi 1 mars 2019

Les trois Daudet


Je n'ai jamais fréquenté ce Daudet-là.
Mais j'en ai croisé d'autres en février.


jeudi 28 février 2019

Le visage d'Ornifle et l'accent de Machetu


Si l'on se procure le théâtre d'Anouilh dans l'édition qu'en propose La Table ronde, dans sa collection La Petite Vermillon, on se verra indiquer, en ouverture de chaque pièce, ses date et lieu de création, mais aussi la distribution de ce soir-là. C'est à la fois précieux et perturbant ; plus exactement : précieux ou perturbant. 

Prenons en exemple le cas d'Ornifle ou le Courant d'air, que j'ai lue hier. On nous informe que le rôle éponyme était tenu par Pierre Brasseur : c'est une information judicieuse. Dès les premières répliques de ce personnage hâbleur, flamboyant, goujat et séducteur, cynique et un peu perdu dans sa propre existence, on entend littéralement Brasseur les dire, on a le son de sa voix, on voit ses gestes, sa façon de redresser la tête, ses moues et ses regards toiseurs, etc. Bref, d'entrée de scène, Ornifle se trouve comme charnellisé, si on veut bien m'accorder le néologisme.

Mais voici qu'apparaît son ami Machetu. La première didascalie le concernant nous informe de ceci : « Entre Machetu – rond et vulgaire. Il a un terrible accent rocailleux du Sud-Ouest. » Or, qui endossait le costume de Machetu, le soir de la Première ? Louis de Funès. Essayez donc d'imaginer Funès en personnage “rond” et affublé d'un accent rocailleux du Sud-Ouest… C'est impossible ; cela passe les capacités de l'imagination humaine. Et c'est une discordance qui, plus ou moins, suit le lecteur durant toute la pièce ; la seule solution pour l'atténuer étant de s'efforcer d'oublier soit l'acteur, soit l'accent.  Nous sommes donc là en présence d'une information perturbante.

Ce qui n'ôte rien au fait principal : Jean Anouilh est un magnifique auteur de théâtre ; et, à mesure que je le lis, j'en veux davantage à mes divers professeurs de français qui n'ont jamais pris la peine, alors, de me le faire découvrir, sans doute trop occupés qu'ils étaient à nous gorger des pensums didactiques de Sartre et de Camus, voire de cet implacable emmerdeur de Samuel Beckett. Je suppose que,  dans les classes de l'Éduc' nat" actuelle, on ne lit plus ni Sartre, ni Camus, ni Beckett. Ce qui est déjà un encourageant début.

mercredi 27 février 2019

Tirades poussiéreuses et comédiens fourbus


Cette micro-polémique autour du “hijab”(,en patois de Seine-Saint-Denis حِجَاب) mis en vente par un fabricant d'articles de sport m'amuse beaucoup : elle me fait l'effet d'une sorte de pet furtif, silencieux et inodore, un minuscule souffle de rien, mais qui permet aux troupes constituées de rejouer avec un enthousiasme rajeuni leurs vieilles scènes de prédilection, pourtant usées jusqu'à la trame : les cohortes de l'ancienne France hurlent à l'invasion mahométane-qui-a-encore-fait-un-pas-de-plus, pendant que, dans le théâtre d'en face, les bataillons du monde d'après braillent au fascisme et à l'islamophobie-qui-rappelle-les-heures-etc. Tout le monde salue, le rideau tombe, puis se relève, mais personne n'applaudit car les deux salles sont vides. Les deux directeurs se hâtent de retirer leurs affiches et se mettent fiévreusement en quête du prochain “scandale” qui leur permettra de ressortir leurs quatrains fourbus. Même la marchande d'esquimaux n'a pas daigné se déplacer.

samedi 23 février 2019

Dieu, la connasse et le grand crétin


La chanson s'appelle Sur ma vie et, comme elle a été enregistrée deux ou trois semaines après ma naissance, rien ne m'empêche d'y voir une sorte de salut  adressé à mon mini-moi vagissant. C'est une bien jolie chanson, triste et mélodieuse, où un pauvre petit gars éperdument amoureux est plaqué au pied de l'autel par une connasse sans cœur, et probablement sans cervelle non plus. Il n'empêche qu'elle est un peu bizarre – pas la connasse : la chanson. Voici ce qu'on peut entendre au troisième couplet :

Près des orgues qui chantaient
Face à Dieu qui priait
Heureux je t'attendais

Est-ce que par hasard je serais le seul à me demander qui Dieu pourrait bien prier ? Je ne vois qu'une alternative. Ou bien il se prie lui-même, ce qui pourrait induire un certain abus du vin de messe, voire d'une quelconque herbe-qui-fait-rire ; ou bien il faut prendre le verbe dans son sens non religieux, comme dans l'expression « je vous prie de bien vouloir arrêter de me casser les couilles ». En ce cas, la prière divine pourrait s'adresser à la promise du grand crétin qui poireaute devant l'autel, dans son costume de location mal ajusté, à demi étouffé par un nœud pap' trop serré. On imagine quelque chose comme ceci :

« Bon, écoute-moi bien, infinitésimale créature : jusqu'à vingt minutes de retard, je n'ai rien dit ; je sais comment sont les femmes – et pour cause –, surtout le jour de leur mariage. Mais, là, tu attiges. Bon sang, regarde : tout est prêt, les orgues chantent, ta future victime a le “oui” au bord des lèvres, toute la noce est alignée dans les travées, c'est un succès, on refuse du monde en bout de nef, mon bon curé est chaud bouillant du ciboire et on peut voir quelques tics nerveux apparaître sur les figures mal mouchées des enfants de chœur qui commencent à s'impatienter de la sonnette. Alors, maintenant, ça va : rapplique et au trot, nom de Moi ! »

Mais la connasse persiste dans son refus, se bute dans l'absence, et voici le travail :

Mais les orgues se sont tues
Et Dieu a disparu
Car tu n'es pas venue 

On comprend Dieu : avec le paquet d'imbéciles qui, à chaque heure, nuits et week-ends inclus, comptent sur lui pour les tirer du pétrin dans lequel leur congénitale sottise les a plongés, il n'allait pas passer la journée là, dans cette triste église de banlieue mi-ouvrière, mi-rentière, à attendre une tête de mule gazéifiée de blanc. Il l'a donc, très logiquement, joué cassos. Ne reste plus dans l'église (l'organiste vient lui aussi de quitter sa tribune) que le grand crétin, qui se met à radoter de façon pitoyable ou risible, selon votre humeur du moment :

Sur ma vie je t'ai juré un jour
De t'aimer jusqu'au dernier jour de mes jours
Et même à présent
Je tiendrai serment
Malgré tout le mal que tu m'as fait
Sur ma vie
Chérie
Je t'aimerai

L'auditeur, attendri ou consterné, se dit que sa vie va suivre désormais une pente hélas trop connue : solitude, rêves chimériques, déclassement social, masturbations excessives, alcoolisme, vote à gauche, accident mortel de Mobylette un soir de murge en technicolor…

Mais non ! Se laisser aller à ce pessimisme gluant prouve simplement que l'on n'a écouté chanter Charles que distraitement. Parce qu'enfin, cette scène lamentable à laquelle il nous a été donné d'assister, elle a eu lieu au pied de l'autel d'une église que l'on suppose catholique (du reste, serait-elle orthodoxe ou adventiste du septième jour que cela ne changerait rien à l'affaire). Ce qui implique que le grand crétin et la connasse gazéifiée sont déjà officiellement mariés à la mairie communiste de leur patelin grisâtre ! Voilà qui devrait ramener un pâle sourire sur la face blême de notre héros – et, du même coup, nous dispenser de ses serments à la con.

Reste à savoir si un mariage débutant par une retentissante désertion ecclésiale a des chances, même minimes, d'aboutir à une union durable et satisfaisante. Mais, bon, hein : c'est leur problème.

vendredi 22 février 2019

Lol et contre-lol : le modernisme fait rage


Rien de plus réjouissant, ces jours derniers, que l'affaire de la “ligue du lol”, dans laquelle on voit s'empêtrer de parfaits jeunes gens modernes, journalistes de gauche, sociétaux à donf, perpétuels aides de camp-du-Bien, qui se sont livrés, voilà quelques années, à des plaisanteries de potache ciblées sur un certain nombre de jeunes femmes, entre autres, et qui se retrouvent aujourd'hui, bien entendu, accusés de “harcèlement”, quand ce n'est pas de torture morale ou de sadisme féminophobique. Il est tout de même du plus haut comique de voir que ces mauvaises blagues émanent toutes de gens qui, par ailleurs, passaient leur temps à donner à la terre entière des leçons de morale progressiste, de féminisme, de vivre-ensemble, etc.  : méchant retour du refoulé. Muray serait aux anges : c'est vraiment, comme il l'avait vu avant tout le monde, “Moderne contre moderne”. Bien entendu, depuis que l'on a découvert les traits grimaçants de la bête immonde derrière le masque de l'ange, c'est la panique dans la basse-cour progressiste, et l'on peut voir tous les specimens de volaille de concours, les Sarkofrance, les Birenbaum et  autres gallinacés de haute blogure, se bousculer pour être le premier à se désolidariser de leurs anciens petits camarades, au besoin en leur renfonçant sous l'eau la tête qu'ils parviennent déjà si peu et si mal à ressortir. Et pendant que les poules éco-responsables et citoyennes s'écharpent du bec dans leur élevage en batterie, les fiers coqs réactionnaires de plein air se contentent, dans leur pré verdoyant, de ricaner avec indulgence.

mercredi 20 février 2019

Antioche à travers les âges


Saisissante est la description que fait Ernest Renan* d'Antioche, au moment où y fut fondée l'une des toutes premières Églises chrétiennes, soit alentour l'an 40 de notre ère (car fonder une Église chrétienne en l'an 40 avant J.C. eût été pour le moins problématique…) ; saisissante parce que propageant des échos perceptibles jusques aux rivages splendides de notre agonisante époque. Voici le passage : 

« Antioche, au bout de trois siècles et demi d'existence, se trouva un des points du monde où la race était le plus mêlée. L'avilissement des âmes y était effroyable. Le propre de ces foyers de putréfaction morale, c'est d'amener toutes les races au même niveau. L'ignominie de certaines villes levantines, dominées par l'esprit d'intrigue, livrées tout entières aux basses et subtiles pensées, peut à peine nous donner une idée du degré de corruption où arriva l'espèce humaine à Antioche. C'était un ramas inouï de bateleurs, de charlatans, de mimes, de magiciens, de thaumaturges, de sorciers, de prêtres imposteurs ; une ville de courses, de jeux, de danses, de processions, de fêtes, de bacchanales ; un luxe effréné, toutes les folies de l'Orient, les superstitions les plus malsaines, le fanatisme de l'orgie. Tour à tour serviles et ingrats, lâches et insolents, les Antiochéniens étaient le modèle accompli de ces foules vouées au césarisme, sans patrie, sans nationalité, sans honneur de famille, sans nom à garder. Le grand Corso qui traversait la ville était comme un théâtre, où roulaient tout le jour les flots d'une populace futile, légère, changeante, émeutière, parfois spirituelle, occupée de chansons, de parodies, de plaisanteries, d'impertinences de toute espèce.  La ville était fort lettrée, mais d'une pure littérature de rhéteurs. Les spectacles étaient étranges ; il y eut des jeux où l'on vit des chœurs de jeunes filles nues prendre part à tous les exercices avec un simple bandeau ; à la  célèbre fête de Maïouma, des troupes de courtisanes nageaient en public dans des bassins remplis d'une eau limpide. C'était comme un enivrement, comme un songe de Sardanapale, où se déroulaient pêle-mêle toutes les voluptés, toutes les débauches, n'excluant pas certaines délicatesses. Ce fleuve de boue qui, sortant par l'embouchure de l'Oronte, venait inonder Rome, avait là sa source principale. Deux cents décurions étaient occupés à régler les liturgies et les fêtes. La municipalité possédait de vastes domaines publics, dont les duumvirs partageaient l'usufruit entre les citoyens pauvres. Comme toutes les villes de plaisir, Antioche avait une plèbe infime, vivant du public ou de sordides profits. »

Est-il besoin de le préciser : toute esquisse de parallèle avec d'autres contrées et d'autres cités serait à la fois inepte et fort mal venu…

* Ernest Renan, Histoire des origines du christianisme, Robert Laffont, Bouquins vol. I, p. 426.

lundi 18 février 2019

Monte le chauffage et va voter !

Désopilant exercice de “pensée magique” chez Anastase Sarkofrance, qui, en quelques phrases à la fois péremptoires et grisâtres, dont il n'a hélas pas l'apanage, entreprend de nous persuader que notre vote aux prochaines élections (européennes, à ce qu'il semble) ne doit être subordonné qu'à une seule préoccupation : le climat. On ne sait pas, pour en arriver à cette ébouriffante directive, combien de fois il a fait tourner le pendule qui occupe sa tête démeublée, mais sa conclusion est d'autant plus sans appel que, désormais, notre mage post-moderne voit le climat changer à vue d'œil. Par exemple, il trouve “les inondations plus fréquentes”. Dans sa salle de bain ? Personne ne lui a jamais montré, à ce brave halluciné, des photographies de Paris en 1910, ou en d'autres années certes un peu moins impressionnantes mais bien humides tout de même ? Quelqu'un a songé à lui demander depuis combien de décennies il pointait sérieusement toutes les inondations ayant lieu ici ou là ? J'ai noté, moi, que l'Eure qui sortait régulièrement de son lit au moins une fois par saison, ne l'a plus fait depuis plusieurs années, ou en tout cas en des proportions nettement moindres qu'il y a dix ou quinze ans. Mais c'est sans doute mon mauvais esprit qui l'a partiellement asséchée. 

Autre signe qui conforte notre décrypteur de marc de café : “un mois de février étonnamment doux”. Ah, ces hommes de progrès ! qu'il en faut peu pour les étonner ! C'est l'ennui, avec les gens toujours tournés vers l'avenir : ils oublient qu'il gelait encore la semaine dernière. Ils oublient aussi que, des mois de février aussi “étonnamment doux”, on pourrait leur aligner deux douzaines depuis le début du XXe siècle, simplement en ayant la curiosité élémentaire de consulter les archives idoines. Mais il est vrai que, désormais, Anastase ne travaille plus qu'à vue d'œil. Donc, foin des archives et documents divers. 

Raison supplémentaire de bien voter dans quelques semaines : “la disparition progressive des insectes”. On touche là à la fantasmagorie pure, bien entendu : j'en veux pour preuve que, l'été dernier, on ne pouvait pas, ici, dans l'Eure, croiser une personne sans qu'elle se plaigne de la prolifération des mouches ou de la surabondance des moucherons. Pour ne rien dire des guêpes, bourdons, papillons, etc., qui étaient fidèles au rendez-vous annuel dans tous les jardins alentour. Il n'empêche qu'Anastase, lui, a constaté leur “disparition progressive” dans son arrondissement de bobo parisien : trop fort. 

Il y a aussi, pour guider notre main vers l'urne prochaine, “les orages soudain et plus violents”. Car chacun sait que, jusqu'à ces dernières années, les orages avaient toujours été l'exemple même du phénomène lent et progressif – ce qui les rapproche, on le notera, de la disparition des insectes. Quand à leur violence, je ne puis rien dire : je crois bien que, l'été dernier, nous n'en avons pas vu passer plus d'un ou deux : trop peu pour me livrer à de savantes études comparatives. 

Heureusement, Anastase n'est pas sevré de tout espoir puisque la jeunesse, ferment et levain de lendemains chantonnants comme chacun sait, a pris fermement les choses en main. D'abord en créant une association à but non lucratif (il faudrait voir…), Youth for climate, ensuite en décrétant, le 15 mars prochain, une “grève mondiale pour le futur”. Les vieux ronchonneurs grommelleront qu'ils auraient au moins pu, ces jeunes décérébrés, déclencher leur grève pour l'avenir, plutôt que pour le futur, ce qui est s'exprimer en petit-lyonnais. À ceux-là, Anastase et moi répondrons d'une même voix vibrante qu'on ne peut pas batailler sur tous les fronts, sauver en même temps le climat et la syntaxe. Et que le principal est de voter en faveur des partis “les plus radicaux pour lutter contre le réchauffement climatique”, ainsi qu'Anastase l'affirme, dans sa langue qui, elle aussi, semble avoir pris un petit coup de chaleur. 

En clair : votez pour un parti climatisé, voire réfrigéré. L'avenir du futur est à ce prix.

vendredi 15 février 2019

Le style Daudet


Rien de plus savoureux, de plus constamment jubilatoire, surtout lorsqu'on les devine excessifs, que les portraits qui émaillent les Souvenirs de Léon Daudet, dont les différents volumes, parus les uns derrière les autres après la Première Guerre, ont été réunis chez Robert Laffont en un seul gros volume de la collection Bouquins. Bien entendu, comme c'est la règle, c'est dans la démolition plus que dans la louange que le fils d'Alphonse excelle, même si certains hommages qu'il rend ne sont pas dénués d'émotion véritable. Léon tonitrue, raille, persifle, rugit puis éclate de rire, la phrase est charnue, joufflue, rubiconde, joviale, on a envie de lever son verre de bordeaux et de reprendre une tranche du rôti qui passe, en se disant que demain sera un autre jour et qu'on aurait bien tort de se priver. Donnons un court exemple. Je l'extrais du volume intitulé L'Entre-deux-guerres, étant entendu qu'il s'agit de l'entre-deux allant de 1871 à 1914. Il vient de régler son compte à Ferdinand Brunetière, directeur de la Revue des Deux Mondes, avant d'introduire ainsi dans son tableau un nouveau personnage :

« À peine Brunetière ouvrait-il la bouche qu'on entendait, d'un coin du salon Buloz, un glapissement nasillard : « Ahn, ahn, bravo, Brunetière, bravo ! » En même temps, s'avançait un être long, crevard, noir et plat, cravaté de noir, sur un plastron d'habit gondolé, terreur des cercles de conversation et des salles à manger, tueur de mouches, d'auditrices et d'auditeurs, le conférencier mondain Victor Du Bled. »

Suit un rapide et hilarant portrait de cet implacable raseur (surraseur, écrit Daudet), traquant dans tous les coins de salon ses victimes pour déverser sur le malheureux piégé sa filandreuse logorrhée. C'est une simple mise en train, Daudet se chauffe, en vue du clou de son petit spectacle, que voici :

« Un jour, Du Bled, qui court les antichambres comme les poètes crottés couraient les ruelles, eut l'idée baroque de rendre en une fois, à toutes ses victimes, leurs politesses, et l'idée plus baroque encore de me convier à ces agapes. Cela se passait dans un appartement assez grand, mais aplati, où deux cents personnes environ devaient déjeuner par petites tables. Les nains et les naines y tenaient à l'aise, mais les géants comme Costa de Beauregard y trituraient, courbés en deux, les ténébreux aliments que la prodigalité de Du Bled avait alignés dans nos mangeoires. Je reconnus tout aussitôt avec terreur les menus de la Revue des Deux Mondes, ses sauces vénéneuses, ses filets de bœuf à la fois chlorotiques et durs, d'une consistance de talon de facteur rural. La faveur de l'amphirasoirtryon m'avait placé à la même table que Brunetière, dont j'étais séparé par une ravissante et enthousiaste Américaine à tête d'ange géométrique. L'auteur des Motifs d'espérer et des Raisons de croire accablait cette jeune transatlantique des plus extravagants paradoxes, qu'il interrompait pour ingurgiter, en le savourant, l'infernal bordeaux de Du Bled. À un moment, haussant le ton, au milieu de la chaleur étouffante et de la suffocation du plein midi, il expliqua sur l'architecture je ne sais quoi, qui plongea ma voisine dans le ravissement. Elle répétait : « Cella est baô, cella est vouai ; oh, comme cella est baô ! » d'une voix extatique, et plus elle admirait, plus Brunetière s'exaltait. Alentour, les gens, intéressés par ce monologue, se levaient autant que le leur permettait le couvercle de la boîte à Du Bled ; et Du Bled lui-même, d'une voix de goéland, hurlait en entrechoquant ses battoirs : « Ahn, bravo Brunetière ! Ahn, bravo ! » On dut emporter une grosse et noble dame devenue apoplectique, couleur pivoine, et qui rendait le sang par le nez. »

Là-dessus, Daudet enchaîne sur trois ou quatre pages concernant Émile Faguet, pages qui, elles non plus, ne sont pas dans un pot, comme aurait dit Léautaud, qui atteignent même au burlesque pur. Mais on verra une autre fois.

lundi 11 février 2019

Vous n'aurez pas Béhaine !

Article très intriguant, tombé de la plume de Léon Daudet et recueilli dans le volume Écrivains & Artistes édité par Séguier, que j'ai refeuilleté ces jours derniers. Il est du 17 novembre 1928 et commence ainsi : « Trois noms dominent le roman contemporain : Marcel Proust, Bernanos, René Béhaine. » Quoi ? qu'ois-je ? Proust, bien sûr ! Bernanos, tant que vous voudrez, beau Daudet ! Mais Béhaine, mon bon Léon ? Béhaine, vraiment ? Il existerait un écrivain nommé René Béhaine et on me l'aurait celé ? Un écrivain que vous placez en outre sur le même podium que les deux autres ? Je sais bien que vous maniez plus facilement qu'un autre l'exagération et l'hyperbole – comme lorsque vous nous glissez en hypocrite votre cher Frédéric Mistral à égalité de génie entre… Virgile et Dante, rien de moins ! –, mais tout de même, là, votre Béhaine brandi, vous m'interloquâtes, je ne crains pas de vous l'avouer. 

Renseignements un peu pris, j'ai pu constater que je n'étais sans doute pas seul à barboter dans cette ignorance, puisque, en fait de photos, on ne trouve rien d'autre chez Ternette que le méchant portrait ci-à gauche, et que,  pour l'œuvre, il faut se rabattre sur des occasions exténuées, remontant  presque toutes à avant le Déluge – je veux parler de ma naissance. Ne reculant devant aucune audace ni dépense folle, j'ai placé dans mon petit carquois d'Amazone un roman primesautièrement intitulé La Moisson des morts, lequel a eu l'air tout surpris de se trouver dérangé d'un long sommeil qu'il devait s'imaginer éternel.  Il va de soi que je vous tiendrai scrupuleusement au fait des suites de cet acte téméraire, lorsque le livre sera arrivé ici, et lu. S'il arrive, car une partie de moi continue de penser que Léon s'est moqué et que jamais ne parut en ce monde de Béhaine pour y moissonner les morts ; du reste, il me semble bien entendre d'ici les échos tonitruant d'un concert de rires dans l'empyrée : c'est Daudet qui me daube à la table divine, et Bernanos qui pouffe sur son prie-dieu.

dimanche 3 février 2019

Le Cénotaphe de Newton


Terminé aux aurores, un peu avant elles, même, Le Cénotaphe de Newton, de M. Dominique Pagnier ; roman vaste, ondoyant, divers, profus, labyrinthique, que je serais bien en peine de résumer s'il me fallait le faire – mais quel intérêt de résumer un roman ? Le cénotaphe de Newton (illustration choisie) est un projet de monument dû au grand architecte classique Étienne-Louis Boullée (1728 – 1799), qui circule dans tous le roman de M. Pagnier. Il y circule ou il l'englobe ? Lui confère son unité ou le diffracte à l'infini ? Il est son axe de rotation ou son point fixe  ? Difficile à dire, plus encore à soutenir sans doute. En tout cas, nous sommes là devant – ou plutôt dans – un roman à la construction implacable, presque diabolique de précision, mais qui se laisse difficilement voir, tant est intense le tournoiement des lieux, des époques et des gens par lequel le lecteur est emporté. On y parcourt l'Europe entière, mais surtout sa partie septentrionale, et de préférence germano-austro-russe, ce qui n'exclut nullement quelques incursions plus furtives dans l'Espagne de la Guerre civile, la Champagne actuelle ou le Paris de la Révolution. On est aussi, et presque sans cesse, d'un paragraphe à l'autre, transporté dans toutes les époques du XXe siècle, dont sont privilégiés certains “nœuds”, pour parler comme Soljénitsyne : le déclenchement de la Révolution d'Octobre, l'édification du mur de Berlin, le moment de son effondrement, la fin des années soixante, le milieu des années quatre-vingt, et encore quelques autres… On plonge dans les archives de la Stasi est-allemande, à la recherche des traces de la dynastie Arius, cependant que, simultanément, nous voyons vivre ses  membres sur plusieurs générations, s'allier à d'autres familles, se marier, divorcer, mourir, avoir des enfants qui eux-mêmes, etc. Et tous sont liés d'une façon ou d'une autre, réunis puis séparés par les hoquets de l'histoire, portés ou submergés, ou les deux successivement, par les vagues totalitaires qui se répandent sur l'Europe ; et le miracle est que le lecteur ne se perd jamais dans ce dédale, ou alors très fugitivement, durant un paragraphe ou deux, et qu'il se trouve rapidement comme faisant lui aussi partie de cette famille unique et tentaculaire, dont certains membres s'efforcent à un oubli impossible, quand d'autres à l'inverse fouillent sans fin le passé, en grattent les traces les plus infimes à la recherche d'une origine, d'une cohérence, d'une explication qui leur échappe toujours, à commencer par le narrateur français, celui qui rend compte, celui qui dit “je”, mais qui est, tout autant que les autres, pris dans le maelström commun. Au bout du compte,  le lecteur se demande si ce gigantesque kaléidoscope historico-biographique n'est pas le cénotaphe de Newton lui-même, à l'intérieur duquel il se serait retrouvé pris sans avoir jamais eu vraiment conscience d'y être entré. Et sans savoir, une fois le livre refermé, s'il parviendra à en sortir – c'est-à-dire à commencer un autre livre, comme si rien de tout cela n'était advenu.

vendredi 1 février 2019

Janvier sur la colline


On comprendra l'illustration en lisant le journal de janvier.

Pour ceux qui ne verraient pas le rapport, 

aucun remboursement n'est prévu.

mardi 29 janvier 2019

Féministes, mes sœurs de combat, réveillez-vous !


Déjà qu'il ne semble guère régner une parité scrupuleuse chez nos vaillants piquets de ronds-points, parmi lesquels on rencontre nettement plus de moustachus couperosés que de souriantes ennichonnées, il faut encore que le vocabulaire rabaisse un peu plus nos sœurs de combat fluo, en les amalgamant dans un masculinisme de piètre aloi. Gilet jaune, Huguette ? Gilet jaune aussi, Priscilla ? Gilet jaune encore Marie-Blandine ? Au même titre, exactement, que Fernand, Kevin et Charles-Gontrand ? Certainement pas ! 

Je somme donc mes ex-confrères de la presse, qu'elle soit torchonnée ou bafouillée, d'adopter dès ce matin l'expression : Gilète jaune. Afin de rendre justice à toutes ces héroïques piquètes de ronds-points (qu'on se gardera de confondre avec les piquettes qui s'y consomment plus ou moins en douce) : les comptes rendus dominicaux de leurs exploits y gagneront en vérité, même s'ils en deviennent forcément un peu plus rasoirs.

dimanche 27 janvier 2019

La devanture de Monsieur Angelo


Il y avait un des Charlots qui s'appelait comme ça : Rinaldi ; mais le nôtre n'en est évidemment pas un : il siège à l'Académie. Il a écrit un certain nombre de romans dont je me suis fait la promesse, jadis, de ne jamais lire une ligne, du jour où j'ai découvert sa réponse à un journaliste en mal en d'inspiration et de talent, qui avait demandé à un certain nombre de plumitifs locaux dans quelle tenue ils écrivaient ; réponse de l'Angelo : « En costume, gilet et cravate, par respect pour la langue française. » Avec le recul, je me demande si ce n'était pas de l'humour ; toujours est-il que, à ce jour, ma promesse a été tenue.

J'ai cru pouvoir y faire une entorse – à peine une entorse : une foulure, une vague luxation –, en achetant Service de presse, le volumineux recueil de ses chroniques littéraires de L'Express, parue entre 1976 et 1998, dont je viens d'avaler les deux cent cinquante premières pages, ce qui m'a conduit jusqu'en 1985, année où le socialisme mitterrandien continuait à faire rage, mais où la démence sociétale ne s'exprimait encore qu'à bas bruit. Que peut-on dire de M. Angelo Rinaldi ? On peut déjà dire qu'il n'est pas Bernard Frank, et que ce n'est pas la phrase ampoulée, parfois embarrassée d'elle-même, de ces chroniques, ce genre “m'as-tu-vu-quand-j'écris”, qui va me donner envie de rompre ma promesse et de me précipiter vers ses romans. Le lecteur, souvent impatienté, a envie de lui dire et redire : « Angelo, arrête de te tenir aussi droit, desserre-moi cette maudite cravate et tâche d'écrire simplement ce que tu as à nous dire ! »

Car voici un homme qui a des choses à nous dire ; c'est même pour cela que, passé le premier agacement devant ses paragraphes qui abusent du droit d'être profus, on persiste dans sa lecture, qu'on savoure avec une délectation grandissante ces petits gâteaux qu'il nous sert, un peu trop surchargés en arabesques de chantilly mais de haute saveur. M. Rinaldi sait lire, il connaît les bons auteurs ; plus amusant, il sait aussi très bien reconnaître les mauvais, les poussés du col, les gonflés à l'hélium. Et, bien entendu, il nous met aisément dans sa poche, dès lors qu'il se trouve d'accord avec nous pour saluer celui-ci ou piétiner celui-là ; ce qui, à la grande satisfaction vaniteuse du lecteur, se produit relativement souvent.

La lecture de ces chroniques, qui furent hebdomadaires puisque leur support l'était, leur lecture a cependant un effet collatéral pouvant à la longue s'avérer économiquement dommageable :  M. Rinaldi étant largement plus cultivé qu'on l'est soi-même (mais c'est normal, il est aussi nettement plus vieux : on a encore le temps de se rattraper, on l'aura à l'usure…), ce sont des légions (ou plus modestement des cohortes) d'écrivains jamais lus, voire tout à fait inconnus, qui déboulent d'entre les pages, se transformant aussitôt en irrésistibles tentations d'achat. Comment ? Vous dites ? Purdy ? James Purdy ? Un Américain ? Romancier ? Ah ! mais il me le faut  ! Comment ai-je pu vivre aussi longtemps sans lire Les Œuvres d'Eustace de James Purdy ? C'est à n'y pas croire… Et Edmund Wilson donc ! Pourquoi diable personne ne m'a-t-il jamais enjoint d'ouvrir ses Mémoires du comté d'Hécate ? Réparons l'oubli, réparons ! Et il y a les grands anciens qui reparaissent, les perruqués et les poudrés. Quoi ? Qu'apprends-je ? Le cardinal de Bernis, que l'on vient tout juste de croiser chez Casanova, il aurait écrit des mémoires et on ne m'aurait rien dit ? Pareil pour l'abbé de Choisy ? C'est un peu fort, tout de même ! Allez, hop : tout le monde dans le panier Amazon ! et on se serre un peu, pour ceux qui ne vont pas manquer d'arriver ensuite.

Le résultat est que son osier ventru gémit de partout, à ce bon panier Amazon. Ils ont vu trop petit, les dirigeants de la méchante firme capitaliste, avec leur panier : je réclame d'urgence une cantine Amazon ! Une brouette Amazon ! Que dis-je : une benne Amazon ! Heureusement, on peut le vider régulièrement, ce panier en voie d'explosion ; il y a deux manières pour cela. La première consiste à acheter ce qu'on y a déposé au fur et à mesure des nouveaux arrivages ; la seconde, à faire glisser les livres convoités vers ce que nous nommerons le garde-meuble Amazon, et qu'ils appellent, eux : “mettre de côté”. On ne me croira peut-être pas, mais comme je suis un homme de grande raison, depuis hier je ne cesse de mettre de côté ; c'est évidemment pour mieux dépenser plus tard, lorsque la bienveillante Carte dorée aura sauté de ce mois-ci dans le suivant. À moins que, d'ici là, l'envie me soit passée et que je décide de renvoyer à M. Rinaldi ses invendus.

dimanche 20 janvier 2019

Le général et son armée

Gueorgui Vladimov, écrivain russe, 1931 – 2003.

L'essentiel du roman de Gueorgui Vladimov, auquel j'ai emprunté son titre, se déroule en vingt-quatre heures environ – peut-être un peu plus –, à la fin de 1943. À la première page, une jeep quitte les bords du Dniepr, avec quatre hommes à son bord : outre le chauffeur, il y a le général, son aide de camp et son ordonnance. Lorsque, 450 pages plus loin, arrivés en vue de Moscou, tel Moïse découvrant Chanaan, ils feront demi-tour pour revenir à leur point de départ, scellant ainsi leur quadruple destin, ils n'atteindront pas Kiev, qui vient tout juste d'être libérée de l'occupant allemand par un général rival du nôtre. De nos jours, si l'on en croit Google Maps, le trajet Kiev – Moscou s'effectue en dix heures et sept minutes. Durant ce temps, par un jeu de flash-back admirablement agencés, on aura suivi, seuls ou ensemble, les quatre occupants de la jeep, de la guerre civile des années vingt, à la défense de Moscou en 1941, en passant bien sûr, et c'est le cœur du récit, par les efforts faits, les manœuvres entreprises, les stratégies mises en place, pour reprendre Kiev – qui, du reste, ne s'appelle pas ainsi dans le roman. 

Le pivot de l'histoire est bien entendu Foti Ivanovitch Kobrissov, général en titre et du titre, commandant la 38e armée soviétique. Personnage à demi-fictif, entouré d'autres qui le sont autant que lui, mais aussi d'acteurs bien réels : Joukov, Khrouchtchev, Beria, Staline, Vlassov, Guderian (scène superbe que celle où l'on voit le général allemand signer l'ordre de retraite de son armée, à Iasnaïa Poliana où il est cantonné, sur le bureau même de Tolstoï). Vlassov aussi, Vlassov surtout est saisi par le romancier dans toute sa complexité, héros de l'Armée rouge devenu traître à sa patrie (avoir tenté de comprendre un tel personnage et de le peindre sous des couleurs vraies sera violemment reproché à Vladimov, lors de la sortie de son roman en 1995, par tous les esprits binaires, les adeptes du “noir ou blanc”).

Malgré ce que je viens de dire, Le Général et son armée n'est pas un roman historique ; ou pas seulement ; ou pas d'abord. C'est le parcours d'un homme, son destin, les déchirements de sa conscience entre son dévouement à sa patrie russe, et donc à ses dirigeants de l'heure, et sa liberté de jugement, son attachement à des valeurs humaines réputées périmées, comme la dignité ou l'attention aux souffrances d'autrui.

Il n'en reste pas moins que c'est aussi un roman de guerre, un roman d'action à la trame serrée, un tableau du second conflit mondial qui, par sa vérité et sa force, rappelle beaucoup l'Août 14 de Soljénitsyne. Du reste, lorsque le roman le plus connu de Vladimov (Le Fidèle Rouslan) fut publié dans le samizdat, à la fin des années soixante, beaucoup de lecteurs crurent que Soljénitsyne en était l'auteur. Et, en 2004, dans la revue Novy Mir, l'auteur de La Roue rouge a rendu un vibrant hommage à celui du Général et son armée, l'inscrivant sans hésiter dans la grande histoire de la littérature russe. Une place qu'à mon sens, le roman à peine refermé, Gueorgui Vladimov mérite pleinement.

mercredi 16 janvier 2019

2018, l'odyssée de Spacey


Je suis depuis quelques jours occupé à préparer l'édition matérielle de mon journal 2018, afin, comme chaque année, de l'apporter à ma mère, en excellent fils que je suis. L'édition supposait une relecture complète (et c'en avait besoin…) ; c'est au courant de celle-ci que je viens de retomber sur ce que j'écrivais le 9 novembre – jour, comme chacun s'en souvient, de la mort de Charles de Gaulle, mais ce n'est pas notre propos –, soit ceci :

« Hier soir, nous nous sommes, Catherine, moi et le chien, confortablement installés devant l'écran plat pour regarder, sur Netflix, la sixième et dernière saison de House of cards, dont nous ignorions tout. Gros choc : celui provoqué par l'absence de Kevin Spacey, dont le personnage est censé être mort brusquement entre les saisons 5 et 6. Évidemment, j'ai tout de suite subodoré que cette mort était liée à la chasse aux sorcières dont est victime l'acteur depuis qu'il a été accusé de tentative de viol par je ne sais plus quel comédien inconnu (au moins de moi). Passer de la subodoration à la certitude ne m'a pas pris plus de quelques minutes, et j'ai décidé de boycotter cette ultime saison. Par principe, de même que je suis résolu à ne plus jamais regarder le moindre film du répugnant Ridley Scott, lequel n'a pas hésité à effacer Spacey du film qu'il venait de terminer pour le remplacer par un autre acteur. La résolution me fut d'autant plus facile que je me suis mis tout de suite à prendre en grippe Mme Robin Wright – que j'aimais pourtant beaucoup, au moins dans cette série –, dont j'estime qu'elle aurait dû, en ayant sans doute les moyens, se solidariser de son coéquipier disgracié. Par exemple en mettant la propre participation à l'ultime saison dans la balance. Enfin, la décision fut rendue encore plus aisée par le fait que les deux épisodes que nous avons vus tout de même étaient prodigieusement nuls. »

Eh bien, je tiens à dire que ma résolution n'a pas vacillé, qu'elle s'est même renforcée, et qu'il est moins question que jamais que je puisse, un jour ou l'autre, regarder à nouveau un film réalisé par le sinistre personnage sus-évoqué ; même chose pour Mme Wright, ce qui m'est un sacrifice un peu plus grand, persistant à la trouver aussi bonne actrice que séduisante femme. Me roidissant, me radicalisant, m'extrêmisant, j'ai depuis inclus dans cette petite fatwa à usage strictement personnelle le nommé Christopher Plummer, qui a accepté de remplacer Kevin Spacey dans toutes les scènes du film dont l'autre scélérat l'avait proprement et soviétiquement effacé.

D'après la rumeur qui bruit, en apprenant ce boycott de ma part, le micro-Scott aurait éclaté de rire, puis repris une portion de frites pour finir son burger ; ce qui est un peu vexant pour moi, mais tant pis : je tiendrai bon.

vendredi 11 janvier 2019

Dressons haut le bûcher de l'Aznavour !

Et le monstre a encore l'odieux cynisme de sourire !

Elles attendent quoi, nos sœurs féministes, pour organiser un gigantesque auto-da-fé, un magnifique feu de révolte, d'indignation et de dégoût, dans lequel se consumeront à jamais les disques de l'ignoble Arménien, dont le nom sera rayé à tout jamais de la mémoire de l'humanité ? Car c'est bel et bien un monstre qui, durant des décennies, sous couvert de chanter l'amour, n'a eu de cesse de magnifier l'esclavage et la violence dont l'homme a écrasé la femme depuis la plus haute antiquité, et même sans doute avant (mais on manque de documentation). Songez que des radios n'hésitent toujours pas à programmer sur leurs ondes des ignominies telles que Trousse-Chemise ou Donne tes 16 ans ou encore Tu t'laisses aller. Des titres qui sont toujours en vente libre ! Or, il suffit de les écouter vraiment pour que saute aux oreilles et aux cerveaux leur répugnante idéologie féminophobe. Prenons la première des trois citées : il s'agit de rien de moins que de la glorification d'un viol sur mineure. Quasiment d'entrée (c'est moi qui souligne) :

On s'était baigné à la découverte
La mer était verte
Tu l'étais un peu

Lorsqu'une jeune fille est verte, malgré l'air vivifiant et iodé de l'Atlantique, c'est évidemment qu'elle est malade. Cela va-t-il pousser le mâle à renoncer à ses odieuses visées ? Que nenni ! Tout est prévu, manigancé, ourdi : il ne sursoira pas. Cette pauvre fille verte, il faut commencer par anihiler sa pauvre volonté. Il a tout prévu :

On était parti la fleur à l'oreille
Avec deux bouteilles
De vrai muscadet

Deux bouteilles pour deux ? Le doute n'est hélas pas permis : le prédateur va saouler sa victime malade ! Ensuite, lorsqu'il l'aurait transformée en une pauvre loque à peine humaine, il ne lui restera plus qu'à accomplir l'irrémédiable, ce crime dont il n'hésite pas à se vanter (c'est encore moi qui souligne) :

Et j'ai renversé à Trousse-Chemise
Malgré tes prières
À corps défendant
Et j'ai renversé le vin de nos verres
Ta robe légère
Et tes 17 ans

L'affaire est donc claire, le dossier indéfendable : il y a bien eu viol sur une malheureuse fille mineure (en plus d'être saoule et verte). Et viol brutal, puisque perpétré au milieu des débris de verres.

Mais 17 ans, pour cet assassin d'innocence, c'est sans doute déjà trop âgé ! Le voilà qui s'attaque, dans la deuxième chanson, à des gamines encore plus jeunes… et surtout impubères (c'est toujours moi qui souligne) :

Viens donne tes 16 ans
Au bonheur qui prend forme
Pour que ton corps d'enfant
Peu à peu se transforme

Ce “bonheur”, on ne devine que trop bien quelle forme turgide il est en train de prendre ! Quant au corps juvénile de la victime, il est sûr qu'il va rapidement se transformer, une fois qu'elle aura un polichinelle illégitime dans le tiroir !

Mais on se demande si le comble du cynisme n'est pas atteint dans la dernière chanson de cette infernale trilogie. Il n'est même pas utile de citer exactement les vers ignobles qui l'émaillent, chacun les a, hélas, en mémoire. Dissimulée sous une musique doucereuse, il s'agit tout de même de l'histoire d'un mari rentrant tard et ivre chez lui, où l'attend son épouse, probablement en se rongeant les sangs, sachant qu'il quitte son bureau à six heures et qu'il est déjà dix heures moins le quart. Ce rustre va-t-il au moins faire profil bas ? Point ! Précédé de forts relents de vinasse et de transpiration macérée, il va avoir la tranquille audace de reprocher à la pauvre délaissée de s'être transformée en grosse vache imbaisable. Transformation terrifiante, qui n'a pris, nous informe-t-il avec une abjecte complaisance, que cinq ans : c'est assez dire les souffrances que la triste martyre a dû endurer de la part de ce sac à vin. On sent bien qu'elle ne sait plus qui elle est, à deux doigts du nervous breakdown, au point de se promener chez elle en chaussures et peignoir mal fermé, ce qui ne va guère ensemble. Et, pour finir, le soûlographe titubant retombe dans ses vieilles ornières pédophiles (c'est moi qui souligne) :

Essaie de te montrer gentille
Redeviens la petite fille
Qui m'a donné tant de bonheur

Mes sœurs de combat, mes sœurs je vous le dis : il est plus que temps d'abattre cette funeste idole, ce ricanant témoin d'un passé de ténèbres dont nous ne voulons plus. Et ne chipotez pas sur les bidons d'essence.

vendredi 4 janvier 2019

Comme chien et chat


Il arrive assez fréquemment, comme ici, que Charlus et Cosmos s'offrent une petite sieste rapprochée ; cela ne peut marcher que si l'initiative vient du chat, on ne sait trop pourquoi. De même, Charlus passe la plupart de ses nuits sur le canapé du second salon, collé contre Golo, l'autre chat (lequel est, en ce moment même, lové sur le fauteuil dont on aperçoit un bras au bord droit de la photo). Mais jamais on ne verra les deux chats venir se coucher l'un contre l'autre ; de fait, ils ne font guère que se tolérer mutuellement, et encore : jamais de trop près ; Charlus est en quelque sorte leur trait d'union. Le chat est un animal qui s'entend en général fort bien avec les représentants des autres espèces vivantes, dès lors qu'il ne les regarde pas comme des proies, mais qui semble toujours avoir un certain mal à supporter la promiscuité de ses congénères.

Un peu comme moi, en somme.

Giacomo sapiens, mais pas souvent


J'ai tourné la dernière page du deuxième volume des mémoires de Casanova hier, vers dix heures du matin ; en me désespérant de cette solution de continuité dans la vie du plus fréquentable des Vénitiens – mais pas souvent des plus sages ! – qu'allait m'imposer la nonchalance des vendeurs, ou le foutoir régnant à la Poste, voire quelque autre raison plus ou moins occulte ; et qui faisait que le troisième et dernier tome refusait obstinément d'arriver jusqu'ici, depuis des semaines qu'il était commandé. Tome que la factrice déposa entre mes mains, dans le même temps que ses vœux, environ trois quarts d'heure plus tard.

Après ça, il va encore se trouver de gros obtus dans mon genre pour mettre en doute l'existence des anges gardiens. Que leur faudrait-il de plus, pourtant ?

mardi 1 janvier 2019

Ma maison de papier


Le rapport entre cette photo et le journal de décembre ?

Vous allez trouver, je vous fais confiance…