
Le jeune baron Von Scanner (1917 – 2005) vint au monde en Bavière, ce qui n'est pas donné à tout le monde, juste avant la guerre de 14, à laquelle il échappa en raison de son jeune âge. Il en conçut, durant toute son enfance, une frustration sourde : le casque à pointe l'attirait, le fracas des combats et le silence des morts également – on le disait généralement, notamment Friedrich Glockengumpen, son percepteur acnéique et pédé rentré, très en avance pour son âge. En avance, il le fut pour son adhésion au parti nazi, puisqu'il n'avait que 18 ans lorsque la commotion de ces parades en uniformes lui fit prendre sa carte. Peu de temps après, il rejeta violemment son père, à qui il reprocha, en des termes que nous ne rapporterons pas ici, de lui avoir donné ce prénom de Metastaße, par référence déliquescente à un pseudo-poète d'un siècle oublié et décadent. Il se rebaptisa lui-même Ernst, par déférence envers Röhm, dont il admirait le côté guerrier, la moustache hitlérienne, et cette énorme bite qui circulait sur certaines photos que l'on se passait de main en main, à une époque.
Lorsque le vieux baron Dietrich Von Scanner mourut, en 1938, d'une fistule particulièrement pénible et lente à le tuer, Metastaße comprit qu'il lui revenait de relever sa maison, laquelle, tout de même, avait été distinguée par Frédéric, le grand Hohenstaufen, juste après je ne sais plus quelle reconquête de la Sicile. C'est à ce moment qu'il opta pour les études de médecine, le Reich tout neuf voyant d'un bon œil, et se montrant généreux en bourses pour eux, les jeunes espoirs de la chirurgie de demain.
Metastaße Von Scanner déchanta assez vite. Lorsqu'il fut nommé médecin-chef du camp de Treblinka, il comprit presque tout suite que la chirurgie outrancièrement intrusive telle que la pratiquait un peu plus loin son camarade d'université, Josef Mengele, était vouée à l'échec. Von Scanner reconnaissait qu'il était intéressant et instructif de séparer des frères siamois à vif, mais il voyait bien que ça ne menait à rien, d'un strict point de vue médical. Malgré les consignes aboyées de Heinrich Himmler, son saint patron à lunettes, il prit sur lui – car la science l'exigeait – de ne plus découper les siamois, mais de les envoyer au four tels que la nature aberrante les avait créés. Il s'en sentit beaucoup mieux.
Lorsque la clinique de Treblinka fut brusquement fermée, sur ordre suprême et pour des raisons de politique assez incompréhensibles, Von Scanner se retrouva marri, craignit la disgrâce, trembla pour Else, sa femme, et pour Tennis et Elbo, leurs deux enfants, crut que l'Allemagne allait s'écrouler ; connaissant le régime qu'il servait, il se vit mort et s'y résigna. Or, errance de l'administration, au lieu de l'éviscérer dans une arrière-cour de la gestapo, on lui confia la direction d'un laboratoire secondaire de Düsseldorf, ce qui l'humilia et le rassura tout à la fois.
À ce moment, et on peut le comprendre, la période était rude, le baron avait tout à fait perdu de vue le fait que sa famille avait surgi de l'anonymat à l'époque du Hohenstaufen : il songeait à survivre au régime en place et, croyez-moi, ce n'était pas si facile. En plus, ses enfants étaient entrés dans l'adolescence et avaient tendance à raconter n'importe quoi à voix trop haute. Malgré les éclatantes victoires sur le font de l'est, qui remplissaient chaque jour les communiqués, il lui semblait qu'il allait devenir urgent de trouver un moyen de se tirer de ce merdier vociférant qu'était le IIIème Reich. Il comprit très vite qu'il n'avait qu'une seule alternative : disparaître dans les pampas lointaines, ou devenir un génie.
C'est alors, poussé au cerveau par la trouille, dans les bombes russes et alliées ensevelissant Berlin, que le baron Metastaße Von Scanner eut l'illumination. Mengele, ce génie, s'était trompé : l'avenir était à l'observation externe. il fallait se diriger vers l'étude du corps humain de l'extérieur. Ce qui, en plus, aurait l'énorme avantage de ne plus impliquer la vivisection de tous ces juifs qui encombraient les parloirs, et dont le baron sentait bien qu'elle n'était pas très populaire.
Il commença à y réfléchir, dans les fracas d'avril ; il prit quelques notes, à propos d'un appareil circulaire dans lequel on introduirait le corps entier du malade pour le découper tranche à tranche, mais sans lui faire de mal (lors de leur dernière entrevue, le baron s'ouvrit à Josef Mengele de son idée ; celui-ci le regarda comme s'il était fou et courut tout aussitôt voir si son billet pour Montevideo était prêt) : on le prendrait en photo tranche à tranche et on verrait bien ce qui se passerait, là-dedans, de pas normal.
Le baron Metastaße Von Scanner ne vit jamais l'invention qui porte finalement son nom. Le lendemain du suicide d'Hitler – qu'il ignora –, trois nègres américains armés et en uniforme pénétrèrent dans sa chambre. Il se leva pour les accueillir, avec cette raideur prussienne qui était celle de son enfance. Pensant qu'il était animé de mauvaises intentions, ou ne pensant rien du tout, les trois nègres tirèrent en même temps.
Le scanner devrait attendre encore un peu.