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mercredi 5 mars 2025

Saucisses & chaussettes


 Ce soir, tout à l'heure, je vais m'offrir un petit plaisir fort rare, puisqu'il n'est possible que quand Catherine n'est pas là : je vais regarder deux films de la série des Saw. Pour ceux qui ne connaîtraient pas ces rafraîchissantes bluettes, je vais en donner un aperçu global : comme les sept films sont tous semblables, ce devrait être rapide.

En guise de préliminaire, on notera que, pour un public francophone, les deux plus amusants à l'oreille sont évidemment Sawsix et Sawsept. À présent, entrons dans le dur.

Le principe est simple : au centre de tout, un justicier sanguinaire (photo) qui invente des pièges diaboliques pour punir un certain nombre de crapules ayant toujours échappé à la justice. Un redresseur de torts, si l'on veut. Néanmoins, il leur laisse toujours un moyen de s'en tirer... à peu près aussi sadique que le piège lui-même. Je vais donner un exemple qui, à ma connaissance, n'est dans aucun des films, mais résume assez bien l'ambiance hémoglobino-festive de l'ensemble.

Après avoir été kidnappé, un riche bonhomme se réveille brusquement au milieu d'une cave crasseuse, au bout d'un temps qui n'est jamais précisé. Il est allongé nu sur une planche, les chevilles et un poignet solidement attachés. En face de lui, à ses pieds, une grosse scie circulaire. Aussitôt, une télé s'allume et une voix caverneuse en surgit. Elle lui explique que, quand la scie va se mettre en rotation et avancer vers son entrejambe, il disposera de trois minutes pour se sortir de là avant d'être proprement coupé en deux par le milieu.

Comment peut-il sauver sa vie ? En saisissant le scalpel qu'il a à sa main libre et en s'énucléant l'œil droit (ou gauche si vous préférez), afin de récupérer la clé de ses fers, qu'un habile chirurgien a, quelque temps auparavant, quand il était dans le cirage, introduit dans sa chair, derrière l'œil qu'il va devoir sacrifier s'il veut vivre.

Tel est le principe. La plupart des “méchants” acceptent ce genre de pari sanguinaire, mais souvent après avoir perdu un temps précieux à des gamineries (je secoue mes chaînes, je crie help ! help !, ce genre de choses). Si bien que, pour reprendre mon exemple, quand le prisonnier, désormais borgne et pissant le raisiné, parvient à ouvrir la menotte de sa seconde cheville, c'est trop tard : la scie a déjà séparé sa couille droite de sa gauche et poursuit gaillardement sa route vers la pomme d'Adam.

Cela dit, comme il subsiste, dans ces films, un fond d'optimisme un peu fleur bleue, il convient de signaler que quelques rares suppliciés parviennent bel et bien à s'en sortir, un peu cabossés mais vivants.

Ce qui fait toujours chaud au cœur aux spectateurs qui, comme moi, ont bon fond.

dimanche 12 janvier 2025

Des impératifs wokiformes dans les séries télé


 J'ai déjà noté ailleurs qu'ici (journal de ce mois de janvier, entrée du 7 : un peu de patience, quoi…) que, dans la première saison de Departure, série canadienne et netflicarde, le pilote de l'avion s'écrasant dans l'Atlantique nord était bigame : un couple à voile, l'autre à vapeur, pour faire bon poids. Amusante particularité qui n'apporte rien à l'intrigue générale, et qui reste en soi assez peu crédible, même avec beaucoup d'indulgence post-moderne. 

Dans le premier épisode de la seconde saison — où l'avion de la première a été remplacé par un train —, on nous fait découvrir dès les premières minutes un couple de lesbiennes, en revenant plusieurs fois sur ces deux greluches, qui n'arrêtent pas de rire bêtement, sans doute pour qu'on comprenne bien, stupides armoires à préjugés que nous sommes, à quel point c'est merveilleux et ô combien épanouissant d'être ce qu'elles sont. 

Or, la première de ces deux demoiselles meurt au bout d'un quart d'heure (mini-spoiler : dans le déraillement du train), et la seconde, n'ayant rigoureusement aucun rôle prévu par les scénaristes, disparaît définitivement avant même la fin de l'épisode initial. Il est caricaturalement visible qu'elles n'ont été placées dans leur voiture ferroviaire, et filmées avec tant d'application et d'insistance, que pour “cocher la case” homosexuelle, afin que les producteurs soient bien en règle avec les diktats en vigueur. 

Lesquels diktats ne sont rien d'autre qu'une sorte de nouveau Code Hays, tout aussi imbécile que son ancêtre, lequel fut et reste abondamment moqué par tout ce que nos contrées comptent d'esprits forts.
 
Mais chaque génération de crétins a le code qu'il mérite, n'est-ce pas ?

dimanche 5 janvier 2025

À ne pas revoir là-haut

 


Hier soir, pour rester dans le climat “Grande Guerre” où nous avait plongés la veille le remarquable À l'Ouest, rien de nouveau (film allemand de 2022) proposé par le gang des Netflicards, nous avons regardé le film d'Albert Dupontel intitulé Au revoir là-haut : mauvaise idée.

Rien ne tient debout, dans ce film : personnages masculins caricaturaux — en particulier le “salaud” interprété par Laurent Laffitte —, féminins inconsistants et superflus, situations téléphonées, coïncidences cousues de fil blanc, invraisemblances historiques, etc. Je pourrais détailler tout cela, mais je me suis suffisamment ennuyé durant deux heures en regardant la chose, je ne vais certainement pas lui consacrer une demi-heure supplémentaire aujourd'hui.

Albert Dupontel, pour qui j'éprouve une certaine sympathie en raison de ses deux ou trois premiers films, a tiré celui-ci d'un roman, prix Goncourt 2013, écrit par un certain Pierre Lemaître, qui a par ailleurs co-signé l'adaptation de son opus magnum : encore un romancier dont je ne risque pas d'ouvrir les chefs-d'œuvre, même dans un moment de distraction. 

Car il me paraît évident que toutes les faiblesses, invraisemblances et absurdités vues hier sur l'écran devaient déjà se trouver entre les pages du livre. Ainsi que le climat frelaté de faux merveilleux qui met fâcheusement en valeur la vague niaiserie de l'ensemble.

Prix Goncourt, n'est-ce pas ? J'aurais dû me méfier : chez Drouant, rien de nouveau...

vendredi 27 décembre 2024

Justice légale


 C'est une série qui a tout juste vingt ans. En Amérique où elle est née, elle fut baptisée Boston Legal. Quand elle eut franchi l'Atlantique, les distributeurs français se sont trouvés face à une épineuse alternative : devaient-ils traduire ce nom en français ou en charabia ? Ils optèrent pour le charabia, et la série devint chez nous Boston justice, titre bienheureusement inintelligible.

Une fois surmonté cet agacement initial, qui en outre ne touche peut-être que moi, voilà une série télé hautement recommandable. Elle est due à David Kelley, qui avait précédemment conçu Ally McBeal, série parfaitement évitable. Les deux sont ce que l'on appelle des “séries judiciaires". Boston justice, déroule ses cinq saisons et ses cent un épisodes au sein d'un grand cabinet d'avocats bostonien : Crane, Poole & Schmidt. C'est un cabinet qui, pour notre plus grand plaisir, tend assez nettement vers la clinique psychiatrique, tant à cause de beaucoup de ses clients que de certains membres de son personnel. Un ami qui connaît nettement mieux les rouages de la justice américaine que moi, ce qui n'est pas mettre la barre bien haut, me disait récemment qu'à peu près aucun des procès se déroulant dans la série ne tenait debout ; ce qui ne l'empêchait pas d'en avaler les épisodes aussi goulûment que d'autres les demis de bière au comptoir de la Comète.

Ils ne tiennent pas debout — même moi, il m'arrive de m'en apercevoir –, mais ils sont le plus souvent fort réjouissants, animés par des avocats que je n'hésiterais pas à déclarer hauts en couleur si j'étais encore débiteur de clichés journaliste. Lesquels piliers de salles d'audience sont servis par des comédiens à qui je ne vois rien à reprocher, depuis l'encore délicieuse Candice Bergen jusqu'à James Spader, que les Stargatolâtres et les Blacklistophiles connaissent bien.

Mais la vraie découverte, c'est William Shatner. Comme beaucoup de gens, supposé-je, je vivais plus ou moins dans la croyance que ce sympathique mais assez pâlichon Juif montréalais n'avait à peu près jamais rien fait de plus marquant dans sa carrière que de poursuivre des hordes de Klingons dans son pyjama intergalactique, suivi par un transfuge de Mission impossible s'étant fait tailler les oreilles en pointes. Grossière erreur. 

C'est avec une jouissance palpable et un véritable talent comique que l'ex-capitaine Kirk campe Denny Crane, co-fondateur du cabinet portant en partie son nom, Républicain très à droite, grand amateur d'armes à feu dont ses tiroirs sont bien garnis, aussi misogyne que grand baiseur, volontiers harceleur de femelles, tranquillement raciste et benoîtement antisémite, attendrissant et irritant, burlesque et parfois émouvant, prétendant expliquer (il ne s'excuse jamais de rien) toutes ses frasques par la “maladie de la vache folle” qui logerait dans son cerveau.

Rien que pour lui, Boston justice “mériterait le détour” comme on dit chez Michelin. Il est en quelque sorte le noyau de combustion d'où jaillissent en gerbe les folies particulières des autres associés et employés. Démence douce, mais contagieuse, puisqu'elle atteint également un certain nombre de juges, pourtant d'apparence vénérable, parmi ceux qui ont à trancher les affaires ubuesques apportées au tribunal par le cabinet Crane, Poole & Schmidt.

Le seule chose qui, dans cette histoire, ternirait un peu ma joyeuse humeur, c'est que nous approchons de la cinquième saison, et qu'après ça il n'y en aura plus. Alors que tant de séries navrantes durent des dix voire douze saisons.

Y a pas de justice.

mardi 14 mai 2024

Une parfaite soirée espagnole


 Plutôt qu'un billet, ce qui suit serait plutôt une manière d'ordonnance, au sens médical du mot, destinée à tous ceux qui souhaiteraient passer une parfaite soirée espagnole, sans quitter fauteuils, canapés, écrans plats.

On commencera par regarder un épisode de l'une des deux séries dont parlait mon billet d'hier. Si l'organisme du téléspectateur est suffisamment robuste, il pourra même en regarder deux, mais en veillant à ne pas changer de série entre le premier et le second, sous peine d'interactions pouvant se révéler fâcheuses. En revanche, il serait dommage de s'en tenir là.

Afin de se détendre et d'aller ensuite se coucher avec le sourire, le netflicomane docile aux prescriptions aura à cœur de compléter son traitement en faisant suivre ses deux comprimés de Permis de vivre ou, à son choix, d'Entrevías, par une cuillerée à café d'un remède à grandes vertus euphorisantes : Machos alfa.

Les dix heures que dure cette série (20 x 30 mn) sont hautement réjouissantes, à la fois absurdes et solidement ancrées dans le réel. Ces quatre Madrilènes quadragénaires qui voient s'écrouler leurs repères traditionnels avec un bel ensemble et qui,  pleins de bonne volonté, tentent d'en finir avec leur “masculinité toxique”, sont tout en même temps ridicules, attendrissants, drôles, pitoyables, et lucides par éclairs intermittents ; bref : irrésistibles. Ce qui empêche Machos alfa d'être une simple charge féministe à la sauce netflicarde, c'est  d'une part l'humour constant et souvent assez “raide” des situations et dialogues, mais aussi le fait que leurs femmes, séparées ou toujours en couple avec eux, ne s'en tirent pas mieux et reflètent tout autant que leurs partenaires virils la complète absurdité de l'époque.

Du reste, la série a été écrite et réalisée, dans un strict esprit paritaire, par un homme et une femme, qui se trouvent en outre être frère et sœur. C'est dire.

Le traitement dans son ensemble sera scrupuleusement suivi durant un minimum de deux semaines, mais pourra sans danger pour le cerveau et le corps être prolongé d'autant.

Addendum tardif : il va de soi que cette prescription ne vaut que si on regarde ces trois séries en version originale sous-titrée (ou non sous-titrée si on est un digne hispanisant). Sinon, en version doublée, ses effets bénéfiques seront presque totalement annihilés.

lundi 13 mai 2024

¡ Que viva Netflisca !

José Coronado (au téléphone) et Luis Zahera.

 Il y a en ce moment sur Netflic au moins deux séries espagnoles qui méritent qu'on s'y arrête. La première, par ordre chronologique, s'intitule chez nous Permis de vivre, ce qui est un choix assez curieux puisque son titre original est Vivir sin permiso. Elle se déroule en Galice, au bord de l'Atlantique donc, tout près de la ville d'Oeste, essentiellement dans une grande maison superbe appartenant au potentat local, moitié entrepreneur, moitié trafiquant de drogues principalement sud-américaines. Il a une femme assez pénible, deux filles hautement regardables, si on est sensible au charme méditerranéen des créatures du sexe, et un fils pédé et drogué dont il semble s'arranger tant bien que mal.

Ce tyranneau local, prénommé Nemo, a aussi un fidèle homme de main, Ferro, qui joue assez facilement de la gâchette, de la cordelette à étrangler et autres accessoires létaux. Il y a aussi trois ou quatre Mexicains qui lâchent un ¡ cabrón ! ou un ¡ pendejo ! toutes les deux ou trois phrases qu'ils émettent.

En vingt épisodes de plus d'une heure chacun, il va arriver à cette famille et à leurs nombreux comparses des montagnes d'emmerdes que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi si j'en avais un, mais suffisamment bien agencés, écrits, filmés et interprétés pour que jamais on ne soit tenté de lâcher l'affaire.

Curieusement, on retrouve Nemo et Ferro dans l'autre série, mais ils sont devenu Tirso et Ezequiel. On a compris que je veux parler des comédiens qui les incarnent, José Coronado pour le premier, et surtout Luis Zahera, acteur réellement savoureux. 

La série s'intitule Entrevías, du nom du quartier de Madrid où elle se déroule. Il y est encore question de drogue et du trafic la concernant ; mais, cette fois, Nemo/Tirso n'est plus du côté du manche ; quant à Ferro/Ezequiel, il se retrouve dans la police, mais pas plus recommandable pour autant.

En fait, si narcotrafic il y a bien, Entrevías vaut surtout par son ambiance générale, la description d'un quartier pas spécialement opulent (euphémisme...) mais dont les derniers habitants “de souche” aimeraient bien qu'il continue encore un peu à être ce qu'il a toujours été, en tout cas à l'échelle de mémoire humaine.

Là encore, les trois saisons (la quatrième est sur le feu...) sont suffisamment riches et maîtrisées, les personnages assez attachants, souvent drôles même, ce qui n'est guère le cas dans Permis de vivre, et les acteurs honorables, à l'exception peut-être d'un ou deux, pour que l'on se laisse prendre au jeu. 

Bref, ce serait le moment pour tous les netflico-dépendants d'aller faire une double virée en Espagne, maritime et continentale, d'autant que, visiblement, il y fait plus beau que par ici.

dimanche 28 avril 2024

Ces monstres qui tant t'acculent

 


Quand on pense qu'il existe des abonnés netlicards qui ignorent quels bijoux cinématografico-télévisuels sont à leur disposition ! Je pense par exemple à cette mini-série (6 épisodes) coréenne : Parasyte : The Grey. Le pitch vaut le détour, comme on dit chez Michelin.

Au début, il se met à pleuvoir sur un coin de Corée des sortes de boules de billard hérissées de pointes ; lesquelles s'ouvrent bientôt pour laisser sortir des genres de limaces véloces, qui n'ont rien de plus pressé que de s'introduire dans l'oreille du premier humain qui passait bêtement pas là. 

(On nous signalera par la suite que d'autres boules de billard grosses de limaces ont aussi atterri en Europe et aux Amériques, Nord et Sud, mais curieusement on n'en entendra plus parler du tout.)

La limace prenant le contrôle de l'humain, on se dit que les scénaristes du Matin Calme sont en train de nous refourguer ces bons vieux Bodysnatchers, mâtinés d'une pointe d'Alien. On n'aura pas tort…

Les limaces sont drôlement fortes, il faut leur reconnaître ça. À peine installées dans un cerveau humain (ou ce qui en tient lieu), elles sont, quasiment dans la seconde suivante, capables d'exploser la tête de leur hôte, puis d'en faire jaillir quatre ou cinq yeux ainsi que de musculeux tentacules de dix ou quinze mètres de long ; lesquels peuvent prendre n'importe quelles forme et consistance, acquérir instantanément le tranchant d'un fer de hache, la dentition acérée d'un museau de barracuda, le moelleux d'un fondant aux fraises, que sais-je encore, comme des T 1000 venus directement de Terminator II. On voit que l'affaire est sérieuse...

Qu'est-ce que ces parasites fichent là ?

Ce que ces parasites sont venus faire chez nous : nous bouffer. Boulotter de l'humain est apparemment leur seul moyen de survie, ces imbéciles étant en outre incapables de se reproduire, alors qu’ils présentent, à la moindre alerte, de nombreux membres turgescents et pénétrants.

Contre eux, une espèce d’unité spéciale de la police, Grey, s’est mise en place : des limaçophobes déterminés et surarmés (car les parasites, c’est leur bon côté, se laissent très facilement tuer par balles ou même au couteau de cuisine). L’unité est bien sûr dirigée par une femme : on a beau être coréen, on est netflicard avant tout. 

En face d’elle, une autre jeune femme qui, pour des raisons assez nébuleuses, est devenue une mutante. C’est-à-dire qu’elle a bien été parasitée par une limace auriculaire, mais que, désormais, les deux cohabitent dans le même corps, limace et pétasse prenant les commandes chacune à son tour, tout à fait gentiment.

Que dire de plus ? Que, contre toute attente, l’intrigue est plutôt bien construite (une fois qu’on a admis le principe de base, qui est stupide), mais heureusement persillée par des invraisemblances de détail et des naïvetés qui permettent au spectateur de rire un bon coup, tandis que, sur l’écran, les parasites agitent leurs corps humains pour envoyer dans toutes les directions leurs gros et visqueux tentacules cérébraux afin de massacrer leurs futurs repas.

Qui va gagner, des humains ou de leurs envahisseurs limaciers ? On s’en fout complètement : je rappelle qu’il s’agit de Coréens, c’est-à-dire des êtres qui nous sont à peine moins étrangers que les escargots décoquillés qui leur bouffent les lobes cérébraux. Ce qui est amusant c’est de les regarder se démener, les uns et les autres, en s’efforçant de croire au scénario qu’ils ont eu la faiblesse d’accepter.

Ça se gâte pourtant vers la fin, lorsque les scénaristes en question, saisi d'un étonnant prurit intellectuel, décident qu’ils ont un message à faire passer, une vision du monde à transmettre, une philosophie à divulguer. 

Mais je n’en dirai pas plus, au cas, bien improbable, où quelqu’autre que moi se risquerait à tenter l’aventure…

jeudi 4 avril 2024

Debout, les morts !


 Je termine à l'instant le J'accuse d'Abel Gance. Qu'en dire ? J'ai eu l'impression de voir plusieurs films sous un seul titre. D'abord un film de guerre (la première heure se déroule durant le dernier jour de la guerre de 14), impressionnant souvent, si l'on supporte les acteurs de cinéma de l'époque qui, sauf les quelques meilleurs, surjouent comme au théâtre. Impressionnant parce que Gance a repris beaucoup d'images de son premier J'accuse, réalisé à partir d'août 1918. C'est-à-dire des images tournées sur les lieux même des combats et pendant ceux-ci.

Ensuite, hélas, vient le second film, se déroulant durant les vingt années suivantes. L'histoire est improbable, assez artificielle. Mais aurait-elle été excellente que, de toute façon, les acteurs auraient suffi à tout flanquer par terre. Victor Francen, qui incarne le héros, est mauvais comme un cochon (je me suis surpris plusieurs fois à imaginer ce qu'un Gabin, par exemple, aurait pu faire à sa place). Quant aux principales actrices du film, elles sont encore pire, au point de déclencher, au bout d'un moment, une sorte d'hilarité nerveuse dès qu'elles se mettent à jouer “dramatique” ou “émouvant”... c'est-à-dire pratiquement dès qu'elles ouvrent la bouche.

Enfin arrivé le troisième film, mi-fantastique, mi-SF. C'est la célèbre séquence où, devant l'imminence d'une nouvelle réjouissance franco-allemande (et plus, si entente cordiale), Victor Francen, alias Jean Diaz, débarque à l'ossuaire de Verdun et fait se lever tous les morts de leurs tombes : c'est Walking Dead version Poilus.

Évidemment, on ne saurait reprocher au Gance de 1938 l'approximation de ses effets spéciaux, qui ne sont qu'une surimpression d'images. Il y a même des passages assez forts, lorsqu'il filme de véritables “Gueules cassées”, des anciens combattants défigurés embauchés par lui comme... figurants. Tout cela avec, en fond sonore, les imprécations de Victor Francen, dont on ne parvient pas à savoir s'il tente de jouer un Jean Diaz fou à lier ou plutôt possédé par un genre de démon pacifiste et nécrophile.

J'ai l'air négatif, comme ça, à première lecture. Ironique et négatif. Néanmoins, je persiste à penser que J'accuse est un film qu'il faut avoir vu au moins une fois.

Va comprendre, Charles, va comprendre...

dimanche 24 mars 2024

Le petit monde enchanté des netflicards


 Le bourrage de crâne woketeux des abrutis netflicard commence à vraiment m'amuser, tant il est systématique et grossier, au point d'en devenir puéril. Hier, je commence à regarder une mini-série anglaise (Bodies). La première scène nous fait découvrir deux policiers dans une petite rue de Londres, un homme et une femme comme le veut la parité : premier bon point. Lui est noir, elle indo-pakistanaise : ce sont donc des gentils. Autour d'eux, des hommes et des femmes circulent, têtes coiffées de turbans et foulards, pour montrer qu'on est bien dans le Londres réel. Mais soudain, que se passe-t-il ? Voici que la rue se peuple de gens, des hommes essentiellement, ayant tous des faciès d'Anglais “d'avant” ! Un moment perturbé, le spectateur est vite soulagé en découvrant leurs banderoles et leurs drapeaux britanniques éployés : ouf ! C'était juste une manif d'extrême droite qui passait en vociférant ses slogans rappelant les heures les plus sombres.

Scène suivante, nous voici transportés en 1890, dans la même rue de Londres. Un policier — blanc ; vu l'époque, ils n'ont quand même pas osé nous le raciser — rencontre un jeune photographe, lequel ne met pas plus d'une minute et demie à se revendiquer pédé : c'est donc un personnage sympathique, ouvert, positif à s'en pisser parmi, bref : il “a la carte”... Et, pour faire bonne mesure, on comprend que le flic a lui-même des pulsions homosexuelles, mais qu'il refuse bêtement de les assumer :  il est encore du côté obscur, mais on sent que ça devrait s'arranger assez vite. 

Une autre branche de l'histoire se déroule en 1941, toujours à Londres, alors en plein blitz. Cette fois, à la stupeur générale, teintée d'une vague inquiétude, nous avons affaire à un flic non seulement blanc mais ostensiblement hétérosexuel et dragueur (photo) : on ne serait pas étonné si, dès que la caméra a le dos tourné, il traitait les femmes tel un vulgaire Depardieu d'Outre-Channel. Évidemment, il s'avère presque aussitôt qu'il s'agit d'un ripou de la pire espèce, amoral et cupide comme pas permis. On le découvrirait secrètement pro-nazi dans la suite que j'en serais très modérément surpris, et même, oui, je dois le confesser : vaguement rasséréné.

C'est qu'il est si reposant, si rassurant, si quiet, ce monde enchanté de Netflix, où chacun se tient bien sagement à sa place, avec en pendentif de poitrine sa notice explicative, son petit pedigree idéologique.

 

C'est cependant une drogue dont il convient de n'abuser point : en ce qui concerne Bodies,  j'ai jeté l'éponge aux deux tiers du premier épisode, pour retourner à mes habituelles lectures nauséabondes...

dimanche 11 février 2024

Les émoluments de la phobie (film moderne)

Chauffeurs routiers découvrant la gay attitude

 D'ici quelques semaines doit arriver sur Netflix la version 2024 du Salaire de la peur. Comme nous venons tout juste de revoir le film de Clouzot, j'ai trouvé intéressant de mettre le nouvel avatar dans ma liste, histoire de confronter l'ancien et le nouveau. 

Annonçant la chose à Catherine, j'ajoute : « Je suppose que ça va être bourré d'effets spéciaux et de scènes spectaculaires pas crédibles une seconde... » 

Elle : « Et Yves Montand va sûrement être remplacé par un noir... » 

Moi, lui filant aussitôt le train : « Par une femme noire ! Et pour faire bon poids, Charles Vanel sera sûrement pédé... » 

Après coup, je me suis dit que, les woketeux netflicards ne reculant généralement devant rien, je ne serais pas surpris que, au beau milieu du périple, Folco Lulli devienne tout soudain Folca Lulette et affirme bien haut sa non-binarité, transformant ainsi l'aventure cauchemardesque en une sorte de “nitro pride” du plus bel effet. 

Quant au quatrième larron, l'Allemand, je le verrais assez bien hésiter longuement avant de faire sauter le gros rocher barrant la piste, en expliquant aux trois autres, compréhensifs et solidaires, n'être pas certain qu'une telle explosion soit bonne pour la planète. 

Là-dessus, tout ce petit monde remonterait dans les camions – évidemment à batteries solaires pour ne pas aggraver le réchauffement climatique – et on se partagerait une bonne salade de quinoa agrémentée d'un reste du tofu de la veille avant de se remettre en route.

Mais bon : on n'est jamais, même sur Netflix et en 2024, tout à fait à l'abri d'une bonne surprise…

jeudi 28 septembre 2023

Faites entrer Buster Scruggs !

Je sortais d'une expérience éprouvante, laquelle consistait à regarder le début du film de Christopher Nolan intitulé Tenet : à 16'38" exactement, j'ai été pris d'une sorte de fou-rire nerveux devant une chose aussi prétentieuse qu'imbécile – en plus d'être parfaitement incompréhensible. Il fallait mettre fin à l'épreuve, ou bien sauter par la fenêtre. Pour effacer cette désastreuse impression, je devais tenter autre chose, et c'est alors que les hasards du dédale netflixien m'ont conduit devant La Ballade de Buster Scruggs, film des frères Coen datant de 2018 : dix minutes plus tard, j'étais tout à fait réconcilié avec le cinéma (mais je n'avais pas été sérieusement fâché…).

Chez Dame Ternette,  le film est qualifié de “western à sketches”. C'est à la fois vrai : le film raconte six histoires indépendantes, toutes situées dans l'Ouest américain du XIXe siècle ; et à la fois faux, car beaucoup trop réducteur. Il ne s'agit pas d'un western mais plutôt d'un hommage au genre – hommage parfois irrévérencieux : on connaît les deux frangins – et même, plus largement, d'une ode aux grands espaces de l'Ouest, encore presque vides de toute trace humaine, et magnifiquement filmés. Et ce ne sont pas des sketches qui s'y déroulent, mais de mini-tragédies, qui n'excluent nullement le burlesque (la première histoire, photo ci-dessus), et flirtent parfois avec le fantastique (la sixième et dernière). Le point commun à toutes, c'est la tendresse amusée du regard que portent les Coen sur leurs personnages. On atteint même à l'émotion pure dans la cinquième histoire, construite autour du personnage d'Alice Longabaugh (photo ci-dessous), alliage de fragilité et de détermination, en route pour l'Oregon lointain avec une caravane de chariots bâchés, et magnifiquement interprétée par Zoé Kazan, la petite-fille d'Elia Kazan.

Du reste, les acteurs ne sont pas le moindre intérêt du film, et il est amusant de “repérer” les têtes et noms connus dans des rôles très brefs et, parfois, presque muets : Liam Neeson, James Franco, Tom Waits, Brendan Gleeson et d'autres. Ce sont eux, et les silhouettes qu'ils campent, qui vous donneront envie, sitôt le film terminé (sur une image assez énigmatique…), de le revoir aussi vite que possible.

Si vous êtes abonné à Netflix, ne manquez pas La Ballade de Buster Scrugges : vous découvrirez une émeraude cachée dans un océan de merde.



 

jeudi 17 août 2023

Sœur Anne, ne vois-tu rien pâlir ?


 Élodie [note pour Nicolas : pas notre Élodie, juste la mienne…] est tombée récemment, Catherine dixit, sur une série netflicarde consacrée à Anne Boleyn, qu'on ne présente plus. Avec, dans le rôle titre, une actrice noire. Évidemment

Il est tout de même dommage que ces réjouissantes guignoleries soient toujours à sens unique et de plus en plus mornement prévisibles : j'entends d'ici les couinements des ouistitis progressistes si, demain, un cinéaste consacrait un biopic à Louis Armstrong avec Mel Gibson dans le rôle principal ; ou projetait un film sur Rosa Park jouée par Glenn Close. 

Mais hélas, aucun producteur n'aura jamais de pulsions suicidaires assez puissantes pour mettre ne serait-ce qu'un dollar dans une telle “appropriation culturelle”. Dommage, on aurait bien ri...

En attendant, j'espère que les navrants netflicards évoqués plus haut auront pensé à confier le rôle de Henry VIII à un acteur coréen. Ou malgache. Ou à un aborigène d'Australie. Enfin, à n'importe quel bafouilleur de texte qui ne soit surtout pas anglais, ce qui ne manquerait pas de faire le jeu de l'extrême droite.

vendredi 21 juillet 2023

Dear old Fellowes !


 Les cinéphiles et les amateurs de séries télévisées connaissent bien Julian Fellowes – devenu Lord Julian Fellowes en 2011 ; les cinéphiles parce qu'il fut le scénariste oscarisé du Gosford Park de Robert Altman ; les autres parce qu'ils ont vu, et donc aimé, Downton Abbey, peut-être aussi ses deux créations moins connues mais tout aussi réussies : Belgravia qui, comme son nom l'indique, se passe à Londres, et The Gilded Age qui nous transporte à New York (mais toujours, Dieu et Julian en soient loués, chez les riches,  ces “heureux du monde” dont parlait Edith Wharton, avec ce qu'il faut d'ironie, il y a un siècle).

Mais savait-on qu'avant d'être scénariste de premier plan, notre dear old Fellowes avait longtemps été acteur de seconde zone, au cinéma comme à la télévision, en Angleterre mais aussi en France (on peut le croiser dans le Place Vendôme de Nicole Garcia) ? Et qui se doutait, ici en tout cas, qu'il était également romancier ? 

Depuis hier je suis plongé dans le premier de ses trois “opus”, sobrement intitulé Snobs. Il m'a été récemment, au milieu d'autres livres de belle facture, offert par un ami (dont je tairai le nom, de peur qu'il ne voie bientôt son humble chaumière envahie par des hordes de blogueurs parasitaires, avides de profiter cyniquement de sa générosité livresque), que je remercie au passage pour les excellentes heures que je passe grâce à lui.

Le nom de Julian Fellowes brillera-t-il en éternelles lettres de feu dans le panthéon magnifique de la littérature anglaise ? Probablement pas, non. But who cares ? Et après tout qu'en sais-je ? De toute façon, la question n'est pas là. D'ailleurs, il n'y a même pas de question : il y a une évidence. Dès les premières pages de Snobs, le lecteur sait qu'il ne lâchera pas l'affaire avant le point final, et que ces quatre cents pages seront comme un voyage parfait, dépourvu de cahots douloureux et d'embardées trop brutales, tout à la fois familier et réservant de petites surprises presque à chaque tournant de route. 

On pourrait dire aussi que l'on tient en main un très beau fruit, dans lequel il suffit de mordre une fois pour savoir que sa pulpe a juste ce qu'il faut d'acidité pour en fouetter la saveur et la texture sans jamais les dénaturer. Ce pourra sembler n'être pas grand-chose, mais cela change agréablement de tous ces romans-fruits qui réussissent le prodige d'être à la fois verts et blets.

Le “pitch” de Snobs pourrait difficilement être plus pauvre et plus mince qu'il n'est en apparence. On pourrait, rien que pour lui, créer le terme de pitchounet. La belle Edith Lavery est la fille d'un expert-comptable vaguement enrichi, lui-même petit-fils d'un Juif ayant fui la Russie pogromesque de Nicolas II. Grâce au narrateur, un comédien de seconde zone (tiens, tiens !) ayant des accointances avec divers membres de la bonne société, sa route croise celle du comte Charles Broughton, le dessus de panier de l'aristocratie. Elle devient par mariage Lady Broughton (je ne casse aucun suspense, la chose étant évidente dès les dix premières pages). Quelques mois plus tard, toujours par l'entremise du narrateur, elle va se trouver en présence de Simon Russel, acteur de séries télévisées (re-tiens, tiens !) beau comme un dieu et gaulé comme un légionnaire.

Voilà, c'est tout. Ce pourrait être le prélude d'une guimauve insipide. Et même, logiquement, ça devrait l'être. En fait, non. Parce que, sur cette tête d'épingle, Julian Fellowes va faire tenir trois planètes et leurs habitants : l'aristocratie pétrie d'une morgue d'autant plus courtoise qu'elle est haute, la bourgeoisie qui ne rêve que d'accéder au “paradis” de la noblesse, et le petit monde du showbiz, qui feint d'être libéré de tous ces préjugés et envies ridicules mais dont Fellowes nous montre qu'il est en réalité régi par des lois de castes aussi impérieuses que les deux autres.

Édith Lavery, c'est le satellite qui se retrouve placé aux confins des sphères d'attraction de ces trois planètes sur lesquelles, tour à tour, elle va tenter de régner. Ou, au moins, de s'y tailler une place qu'elle s'est imaginée enviable.

La force principale de Julian Fellowes, outre le fait essentiel qu'il connaît fort bien les trois “planètes” que j'évoque, c'est qu'il parvient toujours à conserver un équilibre parfait entre l'ironie que lui inspirent les mœurs sociales et culturelles qui y règnent (l'acidité dont je parlais il y a un instant) et la tendresse souriante qu'il ressent pour tous ses personnages sans exception. Le résultat est un roman…

Bon, je pourrais, au prix d'un petit effort, trouver une demi-douzaine de qualificatifs disant tout le bien que je pense de Snobs. Je vais faire plus simple et rapide :

Snobs est un roman qui se lit comme un roman.

samedi 17 juin 2023

Les Netflicards entrent en trans

À l'instigation de Nicolas, notre “serial influenceur” d'élection, nous avons hier soir regardé les trois premiers épisodes d'une série australienne, Secret City, plaisante d'après Catherine, plutôt ennuyeuse selon moi ; mais là n'est pas mon propos.

L'un des personnages, une sorte d'agent de renseignement, se trouve être l'ex-mari de l'héroïne, devenu une femme et y ressemblant en effet vaguement, en ceci qu'il ou elle porte jupe et se peinturlure la face, comme on peut le voir ci-dessus. Cette petite fantaisie n'apporte rigoureusement rien à l'intrigue, ni d'ailleurs ne lui ôte. Notre transsexuel (ou simplement travesti : les scénaristes ne nous disent pas s'il y a eu charcutage intime ou non...) n'est là, c'est tout à fait clair, que pour une seule raison : parce qu'il en faut désormais obligatoirement un dans toute série prétendant au qualificatif enviable de moderne ; en tout cas dans l'esprit ravagé des têtes pensantes netflicardes. 

Et l'on sent bien que si, demain, les manchots ou les unijambistes se constituaient d'aventure en lobbies et se mettaient à hurler à l'invisibilisation, les décideurs netflicards peupleraient aussitôt leurs tristes fictions de policiers sans bras et de cambrioleurs effractionnant sur un seul pied - ou l'inverse, selon humeur.

Au risque de nous rendre tous, à terme, implacablement téléphobiques.
 
(On notera tout de même que le personnage transtruc est interprété par Damon Herriman, excellent acteur que l'on a pu voir donner toute sa mesure – mais sa mesure réactionnairement masculine – dans des séries comme Justified ou encore Mindhunter. Dans cette dernière, il incarnait Charles Manson, individu certes fort intéressant mais assez peu transgenre…)


 

jeudi 11 mai 2023

Treme : une série doublement encensée…


 C'est plus ou moins sur mes conseils, en tout cas je me flatte de le croire, que le Père B. a récemment regardé la série Treme, dont j'ai dit ici tout le plaisir que j'y avais pris. Hier, bref message de notre père – qui, Dieu merci, n'est pas encore aux Cieux –, pour me dire qu'il n'en pensait lui-même que du bien. Et il ajoutait qu'il avait trouvé à la série, dans l'ensemble de ses quatre saisons, quelque chose de “catholique” – les guillemets étaient de lui. Comme je lui avouais que cet aspect de l'affaire m'avait assez grandement échappé, il s'est fendu, aujourd'hui, d'une explication nettement plus circonstanciée, dont je me suis dit qu'elle pourrait intéresser ceux de mes douze apôtres lecteurs qui ont également vu et apprécié Treme. Je n'avais plus qu'à attendre le nihil obstat de mon autorité religieuse ; l'ayant obtenu de fort bonne grâce, voici donc ce que m'a répondu le Père B. :


« Treme, une série catholique ?

« Un avertissement au lecteur superficiel ou bigot : cette série d’origine américaine n’est pas destinée à convertir les âmes ou à servir de support à l’évangélisation. Elle sera réservée aux adultes, avec un avertissement supplémentaire : si vous n’aimez pas la musique, du blues profond au rap, en passant par tous les styles que l’Amérique a produit depuis 200 ans, fuyez, fuyez !

« Pour une raison que j'ignore, depuis longtemps, je note toujours le rapport qu’entretiennent les personnages des séries, ces nouveaux phénomènes culturels modernes, avec la nourriture et la boisson. Dans la plupart des cas, pour ne pas dire la majorité écrasante de ces produits d’exportation yankee, ils sont addictifs ou inexistants. Les personnages se “défoncent” en permanence avec n’importe quelle substance disponible ou avalent à la va-vite, et en grandes quantités, des cochonneries locales, quand ils ne semblent pas vivre seulement comme des êtres désincarnés.

« Or, dans la série de David Simon, il en va tout autrement. L’un des personnages principaux est une “Chef” (en français dans le texte), et son activité considérée comme un art. La plupart des personnages parlent de nourriture en permanence, et on les voit à table à toute heure du jour et de la nuit. À partir de là, vous pouvez repérer toute la trame “catholique” du récit : amour de la vie, enracinement dans une tradition considérée comme essentielle (musicale, culturelle…), insouciance matérielle, etc. Et je n’ose parler de certaines activités pratiquées à l’horizontale, largement hors des liens sacrés du mariage, mais sans cette frénésie transgressive qui les transforment en propagande idéologique dans les séries habituelles. Ici, tout est assez naturel, sans chichi ou obsession, concession à la faiblesse humaine, sans prêchi-prêcha moralisateur.

« Les femmes y sont de vraies femmes, fortes, séductrices, comme il se doit, mais jamais hystériques à la mode puritaine ; les hommes sont eux-mêmes, hâbleurs, infidèles et noceurs, tout ce que vous voudrez, mais jamais vraiment méchants. Même les carpetbaggers sont peu à peu dissous dans la joie de vivre de la Nouvelle-Orléans, Big Easy qui renait de ses cendres après l’ouragan Katrina, par la musique, la fête et la cuisine. Leur idolâtrie de l’argent finit par prendre une coloration latine moins détestable. L’amitié, l’admiration des anciens, la tradition, même les réseaux de solidarité, face positive de comportements plus ou moins mafieux, passent avant le “pognon-roi”, maitre de l’Amérique. La mort y est (presque) joyeuse, on pleure et on rit tout à la fois.

« Même les péchés capitaux, pratiqués largement, ne sont pas des malédictions écrasantes dissimulées hypocritement, et ne sont pas étalés avec complaisance par une sorte de retour du refoulé, comme dans la culture puritaine. La rédemption est toujours possible, non dans la bigoterie ou l’automutilation, mais dans un dépassement souriant et indulgent, qui rend sympathiques les vertus.

« Autre détail, tous les personnages les plus sympathiques ont des noms français, emploient des mots français, évoquent, une culture “enracinée” dans ce qui fut l’Amérique française, métisse au bon sens du terme, indienne, cajun, noire et blanche, sur fond de syncrétisme religieux dont seule l’Église catholique eut le secret (cf. baroque sud-américain), continent hélas englouti par la barbarie fondamentaliste puritaine.

« Bref, il y aurait certainement des tas d’autres choses à dire, mais Treme tranche sur le commun des séries. C’est un plat fortement épicé et réjouissant, comme un cumbo ou un po-boy servi dans Bourbon Street, un hymne à la gloire de l’héritage créole français du Vieux Sud, donc catholique. »

 

Je n'ai, je le confesse, rien à ajouter à cela.

jeudi 20 avril 2023

Les séries de bonnes femmes

Je reconnais que mon titre pourra passer pour un tantinet provocant. Néanmoins, la chose existe : je veux parler de ces séries télévisées écrites par des femmes, pour des femmes, et dans lesquelles les rôles de “personnages forts” leur sont systématiquement dévolus. J'y pensais tout à l'heure à propos d'Anatomie d'un scandale, série anglaise revue ces deux soirs derniers à l'instigation de Nicolas qui en a parlé, essentiellement pour en dire un bien que je ne pense moi-même qu'à moitié – et encore.

Au centre de l'intrigue, un brillant ministre de Sa Majesté – donc, suivant la bienpensance obligatoire, un mâle dominateur, arrogant, prenant les femmes comme des kleenex et les jetant de même – nanti d'une parfaite épouse blonde et d'une jeune ex-maîtresse brune qui se trouve travailler sous ses ordres (les trois en photo ci-dessous). Au début du premier épisode, la séduite-et-abandonnée (syntagme figé) porte plainte contre son ex-amant pour viol.

(Évidemment, pour viol : la série-de-bonne-femme se reconnaît entre autre à ce que les mâles y violent à peu près aussi facilement qu'ils tiraient des coups de colt à l'époque du western. On finira par se demander si les femmes post-modernes ne ressentent pas un genre d'attirance malsaine, de délicieuse horreur, pour ces crimes-là.) 

Là-dessus, les avocats s'en mêlent. Ou plutôt : les avocates, et notamment celle qui va s'acharner sur le violeur présumé (photo d'ouverture). Car dans cette cour de justice anglaise, les femmes semblent avoir entièrement pris le pouvoir, à l'exception du vieux juge qui, sur son banc, somnole du premier épisode au dernier et ne joue rigoureusement aucun rôle discernable.

La suite des péripéties sombre rapidement dans l'invraisemblance, encore soulignée par une réalisation souvent ridicule à force d'affèterie. Ce n'est pas l'important. La seule chose qui compte est de produire une série morale. C'est-à-dire une histoire à la fin de laquelle le prédateur puissant, nanti, bourgeois, évidemment blanc (mais qu'on se rassure : son avocate est du plus beau noir, et ses cheveux rasés à la peau sont là pour nous suggérer un probable lesbianisme), sera cloué au pilori. Et, de fait, il le sera, même après avoir été acquitté par le jury : l'épouse blonde, dont il serait intolérable qu'elle se satisfît de sa position de victime, se chargera de l'exécution, au prix d'une pirouette scénaristique qui laissera rêveurs les esprits les plus enclins à l'indulgence.

Et puis, il y a la plaignante, maîtresse passionnée et ardente du ministre durant cinq mois, jusqu'à son largage. On ne se fera pas faute de nous indiquer qu'elle a fort bien pu, au début, subir l'ascendant social, moral, intellectuel, etc. de son brillant, puissant et célèbre patron ; bref, que malgré son enthousiasme charnel elle est une sorte de victime dès le départ. Et tout le monde, y compris l'avocate de l'accusé, se gardera bien de suggérer que son accusation de viol pourrait n'être qu'une simple vengeance, une réaction de dépit et de colère, se voyant rejetée comme maîtresse et, peut-être, retardée dans sa carrière politique en cessant d'être la “collaboratrice privilégiée” du ministre.

Quelle impression reste, à la fin de tout cela ? Celle d'avoir entendu se plaindre, récriminer, accuser trois femmes, trois victimes autoproclamées (car l'avocate aussi est une victime, je ne vous dis pas comment ni pourquoi) qui, finalement unies par la grande sororité victimaire, réussiront à égorger le bouc satanique qui a fait leurs malheurs – bouc qui, au fil des épisodes, en plus d'être satanique, devient de plus en plus émissaire, jusqu'à son bûcher terminal.

En un mot, une série à voir absolument, à condition d'être une femelle de combat ou un mâle déjà sérieusement déconstruit

P.S. : les accros aux séries auront reconnu dans le ministre violeur un pilier de Homeland, et dans l'avocate la fille aînée de la famille Crawley de Downton Abbey.



 

mardi 27 décembre 2022

Tomber dans le panneau… mais lequel ?

3 Billboards est un film émouvant, dur et drôle : bizarre cocktail mais parfaitement réussi par Martin McDonagh, déjà auteur d’un savoureux Bons Baisers de Bruges, avec notamment Colin Farrell et Brendan Gleeson, subtil acteur irlandais à trogne de buveur de stout. Ce film-ci est porté par un trio d’acteurs eux aussi parfaits : le toujours remarquable Woody Harrelson, le toujours jubilatoire Sam Rockwell… et Frances McDormand, colonne centrale du dit trio.

Il n’est nullement étonnant que l’actrice se retrouve là, elle qui illumina littéralement le Fargo des frères Coen, ses mari et beau-frère : 3 Billboards doit beaucoup aux deux frangins, plus précisément à leur art presque unique de dessiner des personnages englués dans une bêtise congénitale qui leur est à la fois un cocon et une prison, dans laquelle ils se lovent ou se débattent avec plus ou moins de conviction et d’atouts ; en tout cas, ils tentent de faire avec. Et l’émotion naît – une émotion non sollicitée, non frelatée, et donc singulièrement efficace – lorsque, soudain, parce qu’il s’est passé quelque chose, cette bêtise est déchirée par un brusque et inattendu éclair. Le personnage qui est ainsi brutalement “éclairé” peut alors (c’est souvent) dérailler complètement, mais il peut aussi (parfois) s’acheminer vers une sorte de rédemption, s’élever de quelques centimètres au-dessus de lui-même. C’est ce qui se produit pour le personnage joué par Sam Rockwell, peut-être le plus intéressant des trois que j’évoquais il y a un instant.

 Bref, voilà un film, et ils ne sont pas si nombreux finalement, qui doit fort bien supporter d’être revu trois, quatre, six fois, à intervalles plus ou moins longs, sans jamais en souffrir, et même en y gagnant un peu de patine à chaque fois. C’est d’ailleurs, aussi, le cas de Fargo.

lundi 5 décembre 2022

En revenant de la Nouvelle-Orléans

 

Treme – à prononcer Trémé – est un quartier de la Nouvelle-Orléans ; c'est même l'un des plus anciens. Il est aussi le centre de la culture noire et créole de la ville. La série qui porte ce nom, Treme, a été imaginée, créée, et en grande partie écrite, par David Simon, auquel on devait déjà la meilleure série policière jamais proposée à la télévision : Sur Écoute, en anglais : The Wire.

Treme est une réussite au moins égale à Sur Écoute.

Ses quatre saisons, originellement diffusées de 2010 à 2013, se déroulent donc à la Nouvelle-Orléans, durant les trois années qui ont suivi le passage de l'ouragan Katrina, en 2005. S'agit-il d'une série politique ? Policière ? Musicale ? Sociale ? Intimiste ? C'est tout cela à la fois, et encore davantage, les différents plans s'entrelaçant et s'équilibrant d'une manière absolument parfaite, servis par un rythme jamais défaillant, totalement exempt de ces “trous d'air” qui plombent trop de séries télévisées.

Évidemment, la dimension musicale est prépondérante. Si le jazz se taille la part du lion, il est loin d'être le seul genre représenté, et représenté “en action”. Car de très nombreux musiciens, locaux ou internationaux, viennent faire preuve de leurs divers talents au fil des épisodes, mais jamais de façon gratuite, plaquée : toujours en étroite relation avec l'un ou l'autre des événements et des personnages. Ils sont présents dans les bars, les clubs, sur scène, au coin des rues ou lors de ces nombreuses fêtes et processions qui ponctuent la vie néo-orléanaise, le point culminant étant le Mardi-Gras et ses étonnants “Indiens” qui, de fait, sont tous des noirs plus ou moins métissés.

Les personnages, disais-je. Ils sont divers, subtils, changeants, jamais manichéens ni tout d'une pièce : ils vivent, là, sous nos yeux. Ils vivent si bien que, lorsqu'il parvient au dernier épisode de la quatrième saison, le spectateur se surprend à ressentir cette forme particulière de mélancolie nostalgique que l'on éprouve lorsque, déménageant d'une ville pour une autre, on sait bien que l'on ne retrouvera plus jamais les gens que l'on a fréquentés, parfois aimés, et qu'on laisse derrière soi. 

On laisse aussi derrière soi les questions en suspens et les problèmes non résolus. La plupart sont liés aux ravages exercés par l'ouragan, aggravés ou au moins prolongés par l'incurie des pouvoirs publics, la bêtise tatillonne des administrations, la mauvaise foi des compagnie d'assurance, la rapacité d'un certain nombre de “reconstructeurs” ; tout cela sur fond d'inefficacité d'une police trop souvent brutale et encline à cacher “la merde au chat” sous les tapis, ou plutôt, ici, dans les décombres des maisons dévastées. Pour tous ces aspects “sociaux”, on retrouve le très grand savoir-faire de David Simon, celui qui avait permis à Sur Écoute d'être la série qu'elle est. 

Mais quelles que soient la maîtrise et l'intelligence avec lesquelles sont traités ces “arrière-fonds”, c'est aux personnages qu'il faut revenir. Car tout commence par eux, tout vit et palpite à travers eux, servis qu'ils sont par des acteurs presque tous remarquables (certains d'entre eux arrivent directement de Sur Écoute, ils ont juste eu à changer de costume…). Parfois découragés mais jamais abattus, optimistes mais non béats, idéalistes sans être niais, ils sont les ornements les plus précieux de la série, les perles du collier dont la Nouvelle-Orléans est le fil.

Pour conclure, je signalerai à l'attention des messieurs de l'assistance – mais aussi à celle de nos sœurs de Lesbos – qu'on croise et recroise au fil des saisons trois ou quatre jeunes femmes non tout à fait désagréables à regarder.

C'est anecdotique mais ça ne gâte rien.

dimanche 2 octobre 2022

Cachez ce nègre que je ne saurais voir

 

Dans la dernière “entrée” de mon journal de septembre, mis en ligne hier, je promettais un billet ici à propos d'une chose qui tout à la fois m'amusait et m'agaçait dans la très-remarquable série Sur écoute. Donc, comme promis, voici :

 

Précisons d'emblée que mon sujet d'agacement amusé – ou d'amusement agacé – ne concerne nullement les gens qui ont créé, produit, réalisé la série : il ne regarde que les petits Français qui ont présidé à l'établissement des sous-titres en leur langue.

La première saison de Sur écoute a pour thème central le trafic de drogue dans une cité pauvre de Baltimore, ce qui implique que la quasi-totalité des acteurs jouant les “méchants” soient des noirs (je sais, c'est très mal, mais je n'y puis rien) ; des noirs qui, entre eux, ne cessent de se traiter de nigger. Ils le font sans paraître y songer plus que cela, un peu comme, au zinc d'un bistrot de quartier de chez nous, deux amis peuvent s'appeler “ducon” ou se traiter d'andouille : fraternellement, pour ainsi dire.

Seulement, il y a des gens chez qui cette innocente manie a entraîné, on le devine facilement, de très violentes poussées de fièvre, ce sont donc nos concocteurs de sous-titres français. Ah ! ce mot de nigger sur lequel ils revenaient sans cesse buter : on sent qu'ils auraient donné allègrement dix ans de leur vie pour la voir s'évanouir, cette grenade dégoupillée ! Et le pire, ce qui comblait leurs nuits de cauchemars terrifiants, au cours desquels ils se voyaient muter en d'ignobles racistes systémiques faisant le jeu de l'extrême droite, le lit du Front national, l'avenir radieux du fascisme renaissant, le pire était que, pas à tortiller, il leur allait bien falloir le traduire, ce fucking mot digne des heures les plus sombres de notre histoire ! 

On imagine très bien nos trois ou quatre galériens du verbe, réunis autour d'une table, par un petit matin aussi blême que leurs visages secoués de tics et venteux comme une série B d'épouvante. Sur la table, des gobelets en carton contenant un café pâlot et refroidi, ainsi que quelques débris de donuts, lesquels ont été préféré aux croissants afin de s'imprégner d'une ambiance typiquement américaine, propice à leurs travaux d'alchimistes linguistiques. Après un long silence, épais comme une conscience de lyncheur du Sud profond, le chef du “pool traduc” prend la parole. Dans sa voix, il y a tout l'enthousiasme d'un condamné à l'ordalie au moment où il va poser son pied nu sur le lit de charbons ardents :

– Bon, c'est pas le tout, il faut quand même qu'on règle cette histoire… Donc, je vous repose la question : comment est-ce qu'on traduit ce nigger sur lequel on bute depuis trois jours ?

– Perso, je comprends même pas comment ils ont pu se servir d'un mot aussi dégueulasse, intervient Maëlle, la petite blonde acnéique qui est la recrue la plus récente du pool. Quand j'y pense, ça me révolte, moi ! Alors que…

– On n'en est plus là ! coupe sèchement le grand chef. Le mot, il y est, tout le monde pourra l'entendre. Il s'agit maintenant de le traduire ! Vous pigez le truc ? Le traduire en essayant de ne pas heurter les sensibilités diverses…

– Je suppose dit alors Bertrand, un grand brun que les autres soupçonnent de voter “plutôt à droite”, que tu n'envisages pas de traduire au plus près et d'utiliser le mot

– C'est bon ! l'interrompt violemment le grand chef, tandis que Maëlle roule des yeux effrayés dans tous les coins de la pièce, comme s'ils cherchaient à débusquer d'éventuels micros. Pas la peine d'appuyer lourdement ! Mais, pour te répondre une bonne fois : non, en effet, on n'utilisera pas le mot que tu allais prononcer. En aucun cas ! Donc, retour à la case départ : il faut en trouver un autre…

– Pourquoi pas “black” ? suggère alors le petit Pascal, la bouche pleine de donut. En général, ça passe tout seul, black…

Le grand Bertrand a un petit sourire narquois (que Maëlle, sans rien dire, juge déplaisant) :

– Sauf qu'on est quand même payé pour traduire des dialogues de l'anglais vers le français, je vous rappelle ! Si on se met à remplacer des mots d'anglais par d'autres mots d'anglais, on risque de nous dire, en haut lieu, qu'on se fout du monde et qu'on vole la thune !

– Ben alors, pourquoi pas “noir” tout simplement ? dit Maëlle. Même si désigner les gens par leur couleur c'est un peu la porte ouverte aux dérives les plus dangereuses, c'est encore ce qu'il y a de plus neutre, noir, non ?

– En plus, noir, c'est même pas une couleur : juste une absence… ajoute Bertrand, en laissant tomber son gobelet vide dans la corbeille à papiers.

– C'est quand même un peu plat, soupire le scrupuleux Pascal, qui se flatte souvent, lors de leurs séances de travail, d'être “un amoureux du juste mot”. Ça ne rend pas le côté un peu brut, assez violent même, du nigger originel… Les téléspectateurs des quartiers populaires risquent de ne pas s'y reconnaître…

Quelques secondes de silence. Maëlle résiste à l'envie de dire qu'un ange passe. Le grand chef tape du plat de la main sur la table et se renverse sur le dossier de son siège inclinable :

– Je sais ! Je crois que j'ai trouvé : on n'a qu'à dire renoi !

– Renoi ? risque Pascal, comme s'il s'avançait pieds nus sur des éclats de verre.

– Noir en verlan, explique le grand chef avec un peu de condescendance. Plus j'y pense, plus je trouve ça parfait, renoi ! Le verlan, c'est bien perçu par tout le monde, c'est gentil, ça fait un peu chanson de Renaud. Pas le moindre soupçon de racisme dans renoi !

– D'accord, mais si on veut être vraiment égalitaire, il faudrait appeler les blancs des queblan… risque Maëlle, mais personne ne l'écoute. 

L'atmosphère se détend brusquement, l'humeur est à sabler le champagne, mais la machine du couloir ne propose que du café, du thé et un chocolat imbuvable. En tout cas, on revient de loin. On peut se remettre au boulot l'esprit serein : le maudit nigger s'éloigne en grinçant des dents, furieux de cette exemplaire résistance des petits Français à ses tentations ignobles…


Et voilà comment, dix fois par épisode, avec dix épisodes dans la saison, j'ai dû endurer ce stupide “renoi” – d'autant plus incongru qu'aucun autre mot en verlan n'apparaît jamais dans aucun dialogue –, uniquement parce qu'une bande de traducteurs dégonadisés a reflué en tremblotant devant la face grimaçante et odieuse du mot “nègre”.

mercredi 14 septembre 2022

Ah, comme la guerre est parfois reposante !


 Très déçus par notre re-vision de Breaking Bad ces jours derniers (finalement abandonné au début de la quatrième saison), nous avons hier repris Band of Brothers, la série conçue et produite par Spielberg et Tom Hanks, centrée sur ce qu'il advint des troupes aéroportées américaines aux alentours du 6 juin 1944, en notre belle Normandie. C'est excellent et reposant.

Excellent parce que… eh bien, parce que, voilà tout : l'excellence n'a nullement besoin d'être justifiée, étayée, argumentée.

Mais “reposant”, vraiment ? Oui ! Oui, il est très reposant de regarder une série presque entièrement peuplée d'hommes, c'est-à-dire non encombrée par ces épouses mi-pleurnicheuses, mi-acariâtres dont les Américains semblent systématiquement affligés – sans même parler des odieux têtards qu'elles s'empressent généralement de leur pondre. 

Reposant de les voir, ces hommes, ne pas se mettre à trembler et à postillonner de terreur dès que la température dépasse de deux ou trois degrés les “normales saisonnières” – lesquelles, de toute façon, n'existaient pas en 1944.

Reposant de constater que leur xénophobie s'exprime de manière franche et virile, à coups de grenades défensives, de pains de TNT et de rafales balayantes de mitraillette.

Reposant de voir que, s'ils respectent scrupuleusement les gestes barrières vis-à-vis de leurs camarades allemands, c'est uniquement parce que ceux-ci sont planqués dans des nids de mitrailleuses lourdes ; et quand ils leur donnent assaut, c'est casqués, mais sans masque.

Reposant enfin de s'apercevoir que, pour ce qui est de leur “identité de genre”, tous ces garçons semblent être résolument binaires ; et que s'ils sont en proie à un insidieux racisme systémique, celui-ci ne les empêche ni de dormir – quand l'occasion s'en présente –, ni de tortorer leur boîte de singe sans s'inquiéter le moins du monde de savoir si bouffer du corned beef ne serait pas dangereux pour la planète.

Et en plus tout ce petit monde fume.

Reposant, je vous dis.