Il y a des années que je trouve une faille béante, dans cette chanson de Piaf, La Foule, par ailleurs admirable : il m'a toujours semblé impossible que les deux amants fugitifs de la chanson se rejoignent réellement, n'en déplaisent à la mémoire de l'auteur, Michel Rivgauche. Le texte dit ceci, à la fin du premier couplet :
Quand soudain je me retourne il se recule
Et la foule vient me jeter entre ses bras.
(Que Nicolas et les autres s'abstiennent du commentaire que la première rime leur a fait monter au bout des doigts – merci…)
Cela, depuis deux ou trois décennies, me semble impossible. Qui est de face ? Qui se retourne ? Qui se recule ? Où sont les bras ? À chaque fois que j'écoute cette chanson, depuis environ quarante ans, la question ne manque jamais de resurgir. Enfin, non, pas à chaque fois tout de même, mais de temps à autre. De plus, cela dépend de quelle version j'écoute, aussi étonnant que cela vous semble.
La Foule version studio (1958) me laisse à peu près de marbre ; La Foule version Olympia (1958) me crucifie chaque fois. Mais, évidemment, ma vie entre en lice : chez mes parents, depuis peu après ma naissance, il y avait un disque “noir”, 25 cm, qui s'intitulait quelque chose comme Édith Piaf à l'Olympia – 1958. Huit chansons, sur cette petite galette, et en deux faces, s'il vous plaît !
– Comme moi
– Salle d'attente
– Les Prisons du roy
– La Foule
– Les Grognards
– Mon manège à moi
– Bravo pour le clown
– Hymne à l'amour
Voilà. Ce 25 cm de ma jeunesse est disponible en CD, je viens de l'acheter, ses éditeurs ont même eu la délicatesse de reproduire la pochette de l'original, rendez-vous compte. Et je vous dis ceci : en huit chansons, Piaf, là, est au sommet d'elle-même. Mais enfin, vous ferez ce que vous voudrez.
Cela étant, nous parlions d'autre chose : de ces deux vers de Rivgauche cités plus haut. J'en étais, seul à la maison, à bidouiller un petit billet amusant destiné à démontrer que les auteurs de chansons écrivent parfois n'importe quoi. Là-dessus arrive Catherine. Je prends mon air fat pour lui dire que je tiens un petit sujet de billet. Je lui dis lequel. Elle réfléchit trois secondes et me dit (en gros) :
« Ben… non… Regarde… Mets-toi debout… (J'ai refusé, évidemment : j'avais un verre à la main…) L'homme est debout, les bras ouverts ; la femme lui tourne le dos ; ils ne se sont donc pas vus… Elle se retourne… Il se recule (on se demande pourquoi il se recule, mais la chanson s'appelle La Foule, donc il doit se reculer sans le faire exprès) ; et, en effet, ces deux imbéciles se retrouvent dans les bras l'un de l'autre.
Il s'est passé ceci : durant quarante ans je n'ai rien compris à cette chanson. Et Catherine, qui se fout de Piaf, mais peut-être justement pour cette raison, a tout d'un coup… tout d'un coup quoi ? Rien, ta gueule…