jeudi 19 août 2010

Je vous ressers une petite coupe de Zinoviev ?

Au fond, il n'y a pas de raison pour que je sois seul à profiter de mes lectures, n'est-ce pas ? Donc, voilà :

« La société soviétique produit en permanence une altération délibérée de la réalité qui transforme des mensonges flagrants en vérités incontestables. L'un des élèves de notre détachement possédait tous les défauts possibles d'un soldat : il était mouchard, froussard et flagorneur. (...) Selon le programme, nous devions effectuer plusieurs sauts en parachute. À peine avait-il mis les pieds dans l'avion qui devait, pour la première fois, nous larguer, qu'il vomit de peur et fit dans son pantalon. Quand vint son tour de sauter et qu'on le poussa hors de l'avion, il eut un infarctus. Ce fut un cadavre qu'on ramassa. Le bruit qu'un aviateur était mort se répandit en ville et notre direction décida de faire de ses funérailles l'occasion d'un travail éducatif. Le journal publia un portrait de lui accompagné d'un article qui le dépeignait comme un ardent patriote et un des meilleurs élèves pour la formation militaire et l'éducation politique. On ajoutait qu'il était mort en héros au cours d'une mission. Lors des obsèques, les camarades de section de l'ardent patriote qui avait héroïquement fait dans son froc ouvraient le cortège. Nous portions un calicot avec, en grosses lettres, cette citation tirée du Chant du pétrel de Maxime Gorki : « Nous rendons gloire à la folie des braves ! » Ce fut ainsi qu'un froussard entra au panthéon de l'école comme modèle d'héroïsme. J'avoue que ce calicot était de mon invention et que tous ceux qui assistèrent à sa fabrication ne purent s'empêcher de rire aux larmes. » (Confession d'un homme en trop, Folio, p. 245.)



J'aurais pu tout aussi bien vous faire profiter du passage où Zinoviev raconte comment l'un de ses “camarades” n'a pas hésité à venir lui emprunter plume et papier afin d'écrire une dénonciation – laquelle n'avait d'autre objet que lui-même, Zinoviev. Le délateur a ensuite commis la sottise de laisser traîner son brouillon, et c'est ainsi que le dénoncé sut à quoi s'en tenir. Je vous donne la fin du paragraphe, que je trouve d'une profonde cocasserie et très zinovéen dans son esprit :

« Le responsable de la Section spéciale me convoqua. C'était un tout jeune lieutenant-chef, fraîchement émoulu de l'école des “organes”. Comme je connaissais le dénonciateur et le contenu de la dénonciation, je me sentais plein d'assurance et l'humeur joyeuse. Je dis tout de go au Spécial que le travail de ses informateurs était mauvais et qu'ils lui fournissaient de mauvais renseignements. Je lui citai “mon” mouchard en exemple, ce qui le désarçonna complètement. Je lui précisai aussi que les “organes” m'avaient confié une mission particulière. Après l'entretien, ce lieutenant me témoigna un grand respect et me fit même dispenser de corvées. Je lui demandai de ne pas poursuivre dans cette voie pour éviter de me faire “démasquer”. » (P. 248.)

Voilà, ce sera tout pour aujourd'hui.

5 commentaires:

  1. J'ai lu les romans de Mo Yan (chinois) et ce qu'il dit des gardes rouges si jeunes... C'est pareil, pareil. (dans "le chantier", les gardes rouges sont des enfants de douze ans, petits terminus de la révolution culturelle)

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  2. "Je vous ressers une petite coupe de Zinoviev ?"
    Non merci la vodka c'est pas mon truc.

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  3. Suzanne : inconnu de mi, je vais aller y voir.

    Carine & Emma : j'en ai encore sous le pied...

    Fredi : lui, en revanche, il a donné. Il explique qu'il se forçait à boire, parce que ça lui semblait “moralement justifiable”...

    Sont fous, ces Russes.

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