jeudi 26 septembre 2013

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

J'ai déjà déploré, ici même (mais alors quand ?), que Léo Ferré soit capable, en scène, de saboter ses propres chansons, les réduisant à peu près à rien dans une sorte de rage incompréhensible. Récoutant le disque “Aragon”, je suis bien obligé de constater qu'il était également à même de les détruire dès leur version princeps, et c'est précisément le cas du fameux Est-ce ainsi que les hommes vivent ? La mélodie qu'il a trouvée “colle” parfaitement au poème d'Aragon, mais il s'emploie à la casser, en précipitant les mots, en introduisant, çà et là, un ton sarcastique nullement justifié, en alternant les passages chantés (mal, trop vite, expédiés) et dits, quand ils ne sont pas ridiculement déclamés. Jusqu'à l'orchestration qui tend à détruire l'émotion que le texte et la mélodie étaient propres à susciter. Dans la version enregistrée publiquement à l'Alhambra en 1960, Ferré achève le travail en ne chantant plus du tout et en sombrant dans le déclamatoire le plus consternant.

Néanmoins la chanson a survécu à cette étrange entreprise de démolition conduite par son auteur, simplement parce qu'elle a eu d'autres interprètes que lui. Yves Montand s'y perd pour la raison exactement inverse de celle de Ferré : il “chante” trop ; trop joliment ; sans le moindre esprit (mais enfin, c'est Montand…) ; on sent que le texte lui demeure totalement étranger.

N'en disposant pas, je ne me souviens pas de ce qu'a fait Catherine Sauvage de cette chanson, mais il m'étonnerait que ce soit mauvais – comme ça, de confiance. La version de Monique Morelli, que j'écoute en ce moment même, en dehors d'une orchestration débile, se garde de théâtraliser le texte d'Aragon (lequel a déjà tendance à le faire un peu trop : il y a presque toujours une emphase assez pénible, chez Aragon, un “drapé” incongru et pesant qui fait un peu film d'époque à la télévision) ; on regrette simplement qu'elle ne l'ai pas enregistrée dix ou quinze ans plus tard, à l'époque où elle était à son propre sommet, quand elle chantait Corbière, Villon et Ronsard, magnifiquement accompagnée par son accordéoniste et mari, Lino Leonardi (que je salue s'il vit encore, en mémoire d'une rencontre montmartroise, il y a 34 ans).

En fait, la plus belle version, de ces hommes dont on n'en finit pas de se demander comment ils vivent, et sans préjuger de celles que je ne connais pas, eh bien c'est celle de Bernard Lavilliers, dans ce disque déjà bien ancien qui s'appelait O gringo. Lui avait trouvé, il me semble, l'exact équilibre entre texte et mélodie – ce que Ferré, étrangement, avait dès l'origine refusé de faire. Au milieu de rocks lourdingues, de palinodies reggaeyantes et de mirlitons brasiloïdes, c'était une bien belle surprise.

36 commentaires:

  1. C'est par Lavilliers que j'ai connu cette chanson et, comme vous, c'est la version que je préfère.
    Anecdote (ça vous changera du bulletin météo, surtout qu'en Normandie, je ne voudrais pas dire mais je le dis quand même, ça doit être monotone) : j'ai longtemps écouté Lavilliers sans l'avoir jamais vu, j'aimais beaucoup sa voix. Quelle déception quand j'ai vu à quoi il ressemblait, il me semble qu'aussitôt j'ai moins aimé et sa voix, et ses chansons. Mais cette chanson reste à mon palmarès des chansons d'une vie.

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    1. Effectivement, côté "look", il a toujours été… comment dire ?… Enfin, vous voyez, quoi.

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  2. Voilà ! On commence par écouter Lavilliers, on en parle sur son blog. On finit viré de la réacosphère.

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    1. J'essaie de voir jusqu'où je peux aller trop loin.

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  3. Lavilliers a quand même l'air très con sur cette pochette...
    Blague à part : n'est-ce pas justement pour court-circuiter la charge de grandiloquence du poème d'Aragon que Ferré introduit cette espèce de raillerie, qui aussi bien n'est qu'une distance ?

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    1. La pochette est en effet grotesque. Mais elle correspond parfaitement, hélas, au genre "loubaroudeur" qu'a toujours essayé de prendre Lavilliers, alors qu'il est rien moins que cela.

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    2. Jean-François Brunet27 septembre 2013 à 09:37

      Exactement. La lecture de Ferré est beaucoup plus fine, différenciée. Lavilliers chante avec une belle voix, mais il pourrait chanter d'autres paroles exactement de la même façon.

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    3. Marco Polo : non, je ne pense pas que Ferré cherche à court-circuiter quoi que ce soit. Et certainement pas une grandiloquence dans laquelle il est souvent tombé lui-même, dans ses moins bons jours.

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  4. Pile poil, Didier. Non seulement vous connaissez la chanson, en général, mais vous savez taper juste. Lavilliers, évidemment ! Même si ses contorsions scéniques m'ont souvent révulsé, il demeure une valeur très sûre. En fait, le Nanard, que j'aime, il faut l'écouter, pas le regarder ! Ce que vous faites très bien !

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    1. Oh, je l'écoute assez peu ! Mais je l'aimais bien, dans les années 1975 - 1980…

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  5. Etonnant,
    Dès que j'ai commencé à lire l'article, je me suis dit "Et la version de Lavilliers, il va en parler?" (absorbé par le texte, je n'avais pas pris le temps de regarder l'image, ou pas attendu qu'elle s'affiche)
    Et j'arrive au dernier alinéa....

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    1. Il fallait bien rendre à Bernard ce qui est à Bernard…

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  6. " je ne me souviens pas de ce qu'a fait Catherine Sauvage de cette chanson"

    Ceci:

    http://www.youtube.com/watch?v=i71FaSEuWCo

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    1. Eh ! elle n'est pas mal du tout, cette version ! Belle sobriété de l'accompagnement, en plus.

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    2. Catherine Sauvage est impeccable : la diction, les nuances, la retenue, la classe, quoi ! (on ne dira assez à quel point Internet est une belle invention puisqu'il nous permet d'accéder instantanément à ces merveilles...).

      La voix de Morelli était déjà un peu fatiguée lorsqu'elle a enregistré cette version, avec cet arrangement vaguement tzigane effectivement absurde, mais elle passe quand même très bien la rampe. Lino Leonardi a mis de très belles musiques sur les vers d'Aragon, comme dans cette version "bord des larmes", et même plus, de "Maintenant que la jeunesse" ...

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    3. Jean-François Brunet27 septembre 2013 à 21:39

      Catherine Sauvage est toujours très bien. Mais Ferré la surpasse dans la finesse de la lecture et les changements de registre qu'elle implique. Entre mille autres exemples, il est le seul de tous ces interprètes, à rendre la rage ou la gouaille dénonciatrice, teintée d'amertume (à l'égard du surréalisme) dans le vers "c'était de n'y comprendre rien". Et je préfère de beaucoup les flonflons de Ferré ( genre on retient ses larmes, un peu à la Piaf) à l'expressionnisme lourdement sobre du piano qui accompagne Sauvage.

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    4. Ces questions d’interprétation sont passionnantes, et bien sûr fort subjectives : il est évident que Ferré a a parfaitement saisi toutes les nuances de ce poème, à la fois élégiaque, ironique, rageur, amer, mais décidément, il en fait trop, il souligne tout à grands traits, ce que ne font pas Morelli ou Sauvage, plus classiques dans leur chant (traditionnellement "rive gauche", mais c'est une très belle tradition), se contentant de dire au mieux, avec retenue, avec sobriété, en laissant le texte et la mélodie faire l'essentiel du "travail" chez l'auditeur. On a au contraire l'impression que Ferré préfère appuyer ses effets pour suggérer à l'auditeur ce qu'il faut comprendre, et c'est tout de même souvent très pénible (cette catastrophique version de l'Alhambra illustre bien ce que j'essaie de dire ici, et qui n'est pas loin de ce que dit Didier Goux dans le billet qui nous occupe ici).

      Ferré est un très bon mélodiste, mais ses interprètes sont souvent bien meilleurs que lui dans les versions qu'ils donnent de ses chansons (Gréco (à ses débuts) est bien mieux dans "Jolie môme", Montand est mieux dans "L’Étrangère" (qui est peut-être l'idéal dans la parfaite harmonie entre une musique et des vers) et Catherine Sauvage dans tout ce qu'elle a chanté de lui (c'est à dire la quasi totalité de ce qu'a écrit Ferré de 1950 à 1970)...

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    5. Jean-François Brunet28 septembre 2013 à 22:28

      La prestation de Ferré à l’Alhambra, que je découvre (un vrai cadeau empoisonné, pour le coup) est insupportable, je ne peux aller au-delà de la première minute ; mais elle n’éteint en rien mon goût pour celle du disque. Elles ont fort peu à voir et montrent que Ferré est capable du meilleur comme du pire, presque à la même époque. Quant à Catherine Sauvage, que j’apprécie, je persiste à penser qu’elle baigne par trop les paroles dans une grandeur, un pathétique, une noblesse, un lyrisme pour ainsi dire génériques. On peut parler de sobriété certes, mais aussi d’inexpressivité : faut-il vraiment que le diseur ou le chanteur cache entièrement qu’il a compris les subtilités de ce qu’il chante sous peine d’en faire trop ? Il me semble que c’est pousser la critique de l’interprétation un peu loin. Par exemple, Ferré attaque cette chanson parlando, sur un ton désenchanté (« Tout est affaire de décor ») avant de monter vers l’élégiaque (« où j’ai cru trouver un pays »). Peut-on vraiment qualifier cette modulation de « soulignement » lourd?
      Ajoutons, que j’aime beaucoup « Maintenant que la jeunesse » par Morelli, que je découvre grâce à vous. Une certaine homogénéité de ton est là parfaitement justifiée par le texte, dont la beauté est d’être en quelque sorte inhibé par l’énormité de son sujet: minimaliste, faussement simple, répétitif en même temps qu’elliptique.
      Enfin, ces questions sont passionnantes en effet.

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    6. À pros de Maintenant que la jeunesse, Jacques Bertin en a donné une version, dans son disque qui s'appelle Changement de propriétaire, que j'ai écouté il y a longtemps, et qui doit être "trouvable" sur internet.

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    7. Jean-François Brunet28 septembre 2013 à 22:49

      Ajoutons qu'il n'y a pas que Ferré qui soit capable du meilleur comme du pire. Aragon lui-même...je viens d'écouter "Paris 42" par la même Morelli. Soudain, des vers de mirliton (de mirliton sophistiqué, ce qui est pire).

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  7. Jean-François Brunet26 septembre 2013 à 21:57

    Il faut être vraiment vicieux pour chercher chicane à ce disque, qui enfonce largement toutes les autres mises en musique d'Aragon. Et c'est vraiment vicieux de chercher chicane au Léo Ferré de cette époque, qui surpasse largement, aussi bien comme chanteur que diseur et metteur en notes, à peu près toute la "petite" musique en France de cette époque. Réécoutez "Je chante pour passer le temps" ou bien du Verlaine ("Il patinait merveilleusement"), et dites-en-nous du mal, juste pour voir. Ah mais...

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    1. Mais enfin, Monsieur Brunet, où avez-vous pris que je critiquais le disque "Aragon" ? Et le "Rimbaud/Verlaine" que j'ai récouté intégralement encore hier soir ? Je ne disais même pas de mal de Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, bien au contraire : je m'étonnais que Ferré ait pu, presque d'un seul mouvement, composer une belle chanson et la saboter méticuleusement en l'interprétant.

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  8. Bigre que vous voilà bien inspiré pour un dredi. La version de Lavilliers est celle qui m'a fait découvrir Aragon.
    Mais il existe une version de philippe Léotard que j'apprécie particulièrement avec le temps :
    C'est au petit jour et dans ton coeur qu'un dragon....

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    1. Le billet a été écrit mercredi soir…

      Pour le reste, vous avez raison : j'ai complètement oublié Léotard, alors que je possède son disque consacré à Ferré.

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  9. Lors du buffet suivant une conférence de presse, Lavilliers en personne raconta à un de mes copains qu'un de ses plaisirs favoris était de choisir un gros naïf bisounours et de lui défoncer la gueule à coups de poing, sans raison.
    Mon copain qui adore les anecdotes de gens célèbres, buvait du petit lait jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il était l'élu de la soirée.

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    1. Z'auriez pas plutôt une cicatrice dont vous pourriez vous vanter, jazzman, plutôt que de vous glorifier qu'un "gros naïf" de vos amis se soit fait casser la gueule par Lavilliers ?

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    2. Vantardise de mon copain, voulez-vous dire ?
      J'ai moi-même croisé Lavilliers au Festival de Nyon un soir où il cherchait un de mes copains, le pianiste Santa Maria, pour lui casser la gueule. Le pauvre avait vraiment l'air terrorisé, alors j'ai tendance à croire ce genre d'histoire.
      Cela dit Lavilliers ne fait pas vraiment peur physiquement, mais Sebastian était du genre fluet.

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    3. Mildred, la fin de l'histoire de mon copain le gros naïf est qu'il courrait plus vite que Lavilliers...

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  10. C'était il y a plus de 34 ans...
    Mon vieil ami Robert Giraud, auteur du "Vin des rues" et de "La route mauve", m"emmenait parfois, dans je ne sais plus quel intime cabaret, écouter la camarade Morelli, puis nous bavardions avec elle et Lino...
    Souvenirs souvenirs...

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    1. Décidément, partout où je passe vous y étiez avant moi !

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  11. J'ai retrouvé le billet auquel je fais allusion dans le premier paragraphe. Il est ici.

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  12. Dommage que Lavilliers soit un mec aussi détestable, ringard à souhait dans son genre, parce que, par contre, pour ce qui est du chanteur : remarquable .

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  13. Didier, je suis de votre avis pour cette chanson.

    L'Affiche rouge, et Elsa... personne ne les a chantées aussi bien que Ferré, en revanche. Non ?

    Dans le style "mieux par un interprète que par son créateur", regardez ça :" Pauvre Martin, pauvre misère" par les les Têtes raides en concert aux Vieilles Charrues…

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  14. Grand papa écoutait cette chanson chantée par Serge et Sonia c'était beau.

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  15. II me semble que Lavilliers est essayé la boxe mais là ce fut plus difficile sur un ring d'exploser la gueule du gars d'en face, dans ce contexte pas de frime , des gants,de la sueur et du sang, loin des salons mondains.

    Mais , j'aime bien écouter certaines de ses chansons comme "On the road again"

    Pour le texte d'Aragon, beaucoup ont essayé , combien se sont vautrés, un certain nombre.

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