jeudi 19 septembre 2013

Je vivais à la tâtonneuse dans les coulisses de l'exploit

À France-Hélène, elle sait pourquoi.

En principe, je devrais détester Julos Beaucarne, ce vieillard écolo-mystico-humaniste, le Front de libération des arbres fruitiers, mon terroir c'est les galaxies et autres conneries de même tonneau. Pourtant, non. Certes, je prends bien garde de ne l'écouter pas trop souvent, et même à peu près jamais, un peu comme Jacques Bertin dont j'ai déjà parlé ici. Mais ce soir, oui : la solitude a bien des effets pervers, sachez-le.

J'ai découvert Beaucarne dans les premiers mois de l'année 1976, en un certain studio de la rue Porte-Saint-Vincent, à Orléans. Année décisive que celle-là, puisque, en octobre, je quittais la grande maison de Sologne pour “monter” (dégringoler serait sans doute plus juste) à Paris, et aussi parce que, dans quelques mois, j'allais me dépuceler après quelques semaines d'atermoiement frileux. Le passage a d'ailleurs failli se franchir, une nuit, dans ce même studio de la rue Porte-Saint-Vincent, il s'en est ce soir-là fallu d'un rien.

Mais revenons à Julos. Je disais il y a quelques mois, à l'Amiral Woland, de passage au Plessis, que j'étais malgré tout le produit de ma génération et qu'il me resterait sans doute toujours quelque chose de ce que j'ai cru, vécu, pensé, en ces années soixante-dix ; que je resterais probablement jusqu'à la fin opposé à la peine de mort, chaud partisan de la plus totale liberté sexuelle, et deux ou trois autres choses que les gens de sa génération remettent en cause assez facilement mais qui me restent chères, ou précieuses. Eh bien, Beaucarne a beau sembler être cette incarnation de ce qui, en principe, a le don de déclencher ma verve et mon ironie, je continue à l'aimer bien – à condition de le fréquenter peu, soit. Il est vrai que, même dans les chansons de la période où je l'ai adopté (1968 – 1975, à peu près), il abuse souvent du droit d'être niais. Mais cette niaiserie, je sais qu'elle était alors la mienne, et si je le récoute ce soir, je ne me sens pas le droit de m'acquitter de cela. Parce que, à vingt ans, on n'est ni de gauche ni de droite : on est niais.

(À ce moment, un gros chien arrive de dehors, contourne pataudement la table basse, vient poser sa tête en mon giron cicatrisé de frais, lève ses yeux vers les miens, en profite pour maculer de bave fraîche une chemise à peu près propre, me fait la mine de celui qui m'aime intensément afin de quémander trois gratouillis sur le sommet du crâne et derrière les oreilles ; puis, satisfait, repart vers le jardin qui bascule lentement dans le soir.)

Beaucarne, donc. Il ne chante pas très bien, ses mélodies sont simplistes et plus ou moins interchangeables ; seulement il porte dans sa voix le studio de la Porte-Saint-Vincent – ce qui, je le reconnais, ne peut valoir que pour moi et trois ou quatre autres personnes. Mais aussi, qui, à part lui, a musiqué Péguy ? Shakespeare ? Max Elskamp ? Et qui a écrit cette extraordinaire chanson qu'est La Tâtonneuse, que je renonce à chercher dans Goux Gueule, parce que je l'ai dans l'iPod et que je ne vais pas toujours vous mâcher le travail ? Chanson très énigmatique, succession d'image inattendues.

Tandis qu'un clown au rire sanglant
Essayait de vous faire sourire
Petite fille vous aviez vingt ans
Et vos dents étaient d'origine

En consultant sa “fiche Wikipedia”, j'ai constasté que Julos Beaucarne avait 77 ans.  Ça m'a donné une forte envie de reprendre un verre de chablis ; ce que j'ai fait aussitôt.

Et maintenant la table prête
Que c'est tout seul qu'il va s'asseoir
Et maintenant la table prête
Que seul il va manger et boire.

9 commentaires:

  1. Julos Beaucarne, comme Trenet, arrive à pousser au paroxysme le mélange de gaieté et de tristesse dans une chanson. Un petit air charmant, entraînant, swingant, et c'est la mort qui tient l'archet du violon. Je suis heureux, ça va, j'ai plus faim,heureux et libre enfin (Trenet - je chante) elle s'en va au bras d'un amant, je m'en vais au bras du néant.(Julos)

    RépondreSupprimer
  2. Une question me taraude : il s'appelle vraiment "Julos" ?

    RépondreSupprimer
  3. Je l'ai vu en scène il y a plus de 30 ans. Ce fut comme une soirée de poésie. En l'espace de deux heures, on change de monde. C'est toujours ça de pris.
    En disque, ce n'est pas la même chose.
    Il avait son pull mal tricoté barré d'un arc en ciel. A l'époque, je ne connaissais pas la symbolique de l'arc en ciel. De toutes façons, je m'en fous.

    Dans le droit fil des vieux chanteurs canadiens, j'ai ressenti la même chose avec Gilles Vigneault. Moins subtil et moins sobre que Leclerc, néanmoins poète à sa façon et très différent sur scène qu'en studio.

    Duga

    RépondreSupprimer
  4. "Parce que, à vingt ans, on n'est ni de gauche ni de droite : on est niais."

    Une vérité pour une fois: si on regarde en effet le nombre de rois de France qui ont régné à vingt ans...

    RépondreSupprimer
  5. Enfin quelque chose de bien ! j'adore Julos Beaucarne.

    RépondreSupprimer
  6. Je crois que la Tatonneuse est la toute première chanson du tout premier disque que j'ai acheté de Julos. j'ai toujours adoré cette chanson, sans la comprendre exactement. Il y en beaucoup d'autres, très belles, pour lesquelles j'ai beaucoup d'affection, mais celle-ci tient une place particulière. Et contrairement à vous, j'aime Julos sans vergogne :)

    RépondreSupprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.