mardi 17 septembre 2013

Les Variétés ne sont pas que des chansons

M. Pierre Pain, divinité tutélaire et maître d'œuvre en la librairie Variétés, sise avenue Charles-de-Gaulle à Neuilly-sur-Seine. La photographie date de 1981, c'est-à-dire de l'époque où je passais en cette échoppe deux ou trois fois par semaine : pour un peu, on aurait pu apercevoir, en arrière-plan, une silhouette déjà ventripotente bien que jeune encore…

Pendant quelques années, la librairie Variétés m'a été une oasis méridienne ainsi qu'un motif de dépense. Je m'y rendais poussé par le désœuvrement, et qu'on me pardonne les détails triviaux, entre la cantine et la reprise du travail : je gagnais à l'époque (1980 – 1986, approximativement) ma jeune existence à deux pas de là, rue Ancelle, laquelle portait le nom de ce notaire neuilléen – et maire de sa ville, comme il se doit – à qui Charles Baudelaire, cent trente ou cent quarante ans avant moi, devait mendier les quelques sous nécessaires à son existence. M. Pain était bien l'homme que l'on voit sur cette mauvaise mais précieuse photo : un libraire comme je crois qu'il ne doit plus y en avoir beaucoup, habillé normalement et le crâne surmonté d'une coupe de cheveux respectueuse de sa clientèle, plutôt que les nippes de clodo et l'hirsutisme clownesque que ses successeurs dans la profession se croient tenus d'arborer pour marquer leur originalité et leur grande indépendance d'esprit. Cela n'excluait pas chez lui une certaine fantaisie. Un jour que j'entrais chez lui, sa toute petite boutique étant encombrée d'au moins sept à huit personnes, il abandonna ce qu'il était en train de faire pour me dire : « Ah ! on parlait de Proust, hier ! j'ai retrouvé chez Gracq un passage qui devrait vous intéresser… » Pour exiguë qu'elle était, la librairie présentait néanmoins des hauteurs de plafond respectables, et il y avait des livres jusqu'au haut. Et voilà M. Pain, au sommet de son échelle, ouvrant En lisant, en écrivant, et lisant pour tout le monde, de sa fort belle voix de baryton, la page où Gracq parlait en effet de Proust ; et nous, le commun, restés à terre, le nez levé, écoutant l'oracle qui tombait de cette chaire non matérielle.

Si je voulais poursuivre dans la veine d'hier, je préciserais que M. et Mme Pain – car, oui, il y avait une Mme Pain, dans cette librairie ; et, la rexaminant, je me demande si ce n'est pas elle que l'on voit sur la photo – employaient une jeune fille brune, qui avait cette absence de beauté flagrante et cette absolue timidité qui à l'époque suffisaient à me rendre amoureux. Je ne la voyais que peu car, aux heures où je venais, elle était, elle, au café le plus proche, occupée à déjeuner (il m'arrivait de la voir, passant sur le trottoir, seule à sa petite table, mangeant seule et l'air aussi apeuré que derrière le comptoir des Variétés) ; trente fois je me suis dit qu'il me suffirait de pousser la porte, de commander un café au comptoir, de feindre alors de seulement la découvrir et de lui demander tout naturellement la permission de poser ma tasse en face de son assiette – et trente fois je ne l'ai pas fait, évidemment. Parfois, tout de même, je venais plus tard dans la journée, afin de l'y trouver : mon emploi m'autorisait cette liberté, ce n'est pas Michel Desgranges qui me démentira. Elle était là, et je mettais un soin scrupuleux à ne pas croiser une seule fois son regard. Ce sont les seuls moments où la cordialité envahissante de M. Pain m'embarrassait : j'aurais bien aimé qu'il disparût entre ses volumes et me laissât seul avec – je n'ai même jamais su son prénom, tiens. Mais, ce soir, je revois son visage avec une netteté surprenante, son grand front bombé, sa peau très pâle qui laissait les veines transparaître, ses regards sans objet, toujours un peu effrayés de ce qui pouvait advenir, ses cheveux lisses et brillants comme des parures de corbeau, et ce corps discret qui se laissait à peine deviner sous des vêtements soigneusement flous. Je crois que je l'aurais bien aimée, celle-là. Je le croyais en tout cas, à ce moment-là, mais je sais bien, aujourd'hui, qu'elle n'a eu que le tort d'apparaître trop tôt dans l'histoire ; et que j'ai sans doute bien fait de me tenir à l'écart.

Mais enfin, je m'en consolais, d'elle comme des autres. Je fouillais négligemment, j'inspectais avec paresse, je respirais le tranquille de cette petite enclave, je m'émerveillais de ce que M. Pain pût connaître Julien Green (dont je me repaissais alors) en vrai. Vers 1982 ou 83, je lui avais même fait lire un manuscrit de moi, ce qui doit être le cauchemar de tout libraire, maintenant qu'on y pense. Ça se voulait roman, c'était court et ça s'appelait Rendez-vous ultérieur. Il m'avait dit que le titre était exécrable et m'avait fait comprendre avec beaucoup d'urbanité que le texte était à la hauteur du titre – il avait raison, je suppose (le texte en question a bienheureusement disparu avec ma jeunesse…).

Est-ce que M. Pain m'aimait bien ? Oui, je suppose. Comme un libraire peut aimer un bon client avec qui il peut parler, qu'il peut guider, parce qu'il ne demande que cela, qui le change des secrétaires venues acheter le dernier Goncourt ou entrant pour demander “un roman intéressant” (je n'invente rien, j'étais là). Dans ces cas-là, les plus fréquents je suppose, M. Pain se faisait entièrement commerçant et, de cette même voix bronzée qui me ravissait, faisait l'éloge mesuré mais convaincant de je ne sais quelle modernitude qui venait alors de sortir et que son métier lui faisait obligation de vendre sous peine de ruine.

Un jour, il a été décidé que l'immeuble dont la librairie Variétés occupait le pas de porte devait être démoli. Pour édifier à la place un autre immeuble, tout aussi laid et probablement inutile – je peux en témoigner, l'ayant vu s'édifier. La librairie a fermé. M. Pain, qui n'était plus si jeune, en avait l'air presque rajeuni : j'ai toujours pensé qu'il avait réalisé une excellente opération financière à cette occasion. Et je trouve moi aussi savoureux que, peut-être, la plus grosse somme d'argent que lui ait rapporté sa librairie lui soit venue de bœufs promoteurs sachant à peine ce que peut être un livre, et qui, en tout cas, auraient sans doute catalogué comme fou un type capable de lire du haut d'une échelle une page d'un écrivain inconnu parlant d'un autre écrivain inconnu. Les Variétés cessèrent donc d'exister. C'était vers la fin des années quatre-vingt. Je suppose que M. Pain est mort, depuis, mais rien n'est sûr : ma grand-mère de 103 ans est bien toujours vivante… Et la brune au front bombé, à la peau si incroyablement diaphane, qu'est-ce que la vie a fait d'elle ?

Il y a une vingtaine d'années, dans une interview accordée à je ne sais quel follicule sans importance, Antoine de Caunes racontait qu'il avait passé une grande partie de son adolescence dans la librairie de M. Pain. Cela a créé entre cet individu et moi une sorte de confraternité dont il ignorera toujours tout. Mais je sais que si, un jour, la vie est si inattendue, on se trouvait, lui et moi, en situation de parler ensemble, eh bien, M. Pain serait là, entre nous. Et peut-être même que, à travers lui, on en arriverait à s'aimer, au moins un moment.

14 commentaires:

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    1. Eh ! oh! je sais bien qu'à cette heure vous n'êtes plus en état de lire quoi que ce soit !

      Et, de toute façon, ce billet parle de tout sauf de François Hollande, donc je ne vois pas pourquoi il vous intéresserait.

      Bon, allez, dodo…

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    2. Mais je suis parfaitement en état. C'est ce qui me chagrine.

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  2. Habillé normalement, faut le dire vite... C'est quoi, cette veste de maquereau ? Ce truc devait clignoter dans les virages...

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  3. Et finalement, Gracq, il en disait quoi, de Proust ?

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  4. Comment ça ? Antoine de Caunes sait lire ?
    (Ou alors, il y avait un rayon BD)

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    1. Monsieur Y, si la BD n'avait pas existé , peut être que la lecture m'aurait semblé fastidieuse, tout le monde ne peut aimer lire le vieux Hugo ou Mallarmé.

      il y a une grande diversité dans la B.D comme dans un autre genre littéraire qu'est la science fiction et pourtant à une époque où je ne lisais que ce type de livre, je fus accuser par de pseudo-intellectuel de rien connaître en lecture.

      Si pour être reconnu lecteur, il fallait ne lire que des œuvres estampillées " Littérature classique française", les librairies seraient des musées.

      bien à vous.

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  5. Vous décrivez si bien ce passé qu'on en ressent comme une nostalgie sans avoir vécu ces moments ni rien de pareil. Chapeau l'artiste !

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    1. Pierre, le prénom peut être.
      Gilles Vivès

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  6. "Alors, aux soirs de lassitude
    Tout en peuplant sa solitude
    Des fantômes du souvenir
    On pleure les lèvres absentes
    De toutes ces belles passantes
    Que l'on n'a pas su retenir"

    Dernière strophe d'une chanson "Les Passantes" interprétée par Brassens. Il me semble que vous n'aimez pas Brassens. Soit. Mais cette chanson restitue parfaitement vos émotions platoniques avec la vendeuse (et sûrement d'autres comme vous le laissez entendre). Allez, une dernière strophe pour la route

    "Je veux dédier ce poème
    A toutes les femmes qu'on aime
    Pendant quelques instants secrets
    A celles qu'on connait à peine
    Qu'un destin différent entraîne
    Et qu'on ne retrouve jamais"

    Duga

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  7. Quel beau billet ! Prudence M. Goux, vous vous éloignez de plus en plus du bâtiment.
    Thierry

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  8. Monsieur Pierre Pain est toujours vivant! après un AVC il y a deux ans à l'âge de 91 ans, il a récupéré et est toujours chez lui à Paris à 93 ans! bon pied bon œil! Nicolas Fürstenberger.

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    1. Eh bien, voilà une nouvelle qui me réjoui sincèrement et grandement ! Merci à vous d'avoir pris la peine de me la donner.

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  9. Je viens de lui imprimer votre page de blog à son sujet et je lui ai envoyé par la poste, ça va lui plaire beaucoup je pense... si vous voulez ses coordonnées me les demander à furstenbergernicolas@neuf.fr ... Pour ma photo oui le tirage laisse à désirer mais elle est précieuse et je vais la dépoussiérer et la contraster un peu mieux!

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