dimanche 29 septembre 2013

Merci que le dernier venu Sur mon amour ferme la porte

La Chanson du mal-aimé est dédiée à Paul Léautaud. On sait pourquoi. Ils se connaissaient depuis les années 1907 ou 1908, sans doute par l'intermédiaire de Marie Laurencin (qui les a portraiturés tous les deux). Un jour, je ne sais plus exactement en quelle année, et je manque de courage pour aller rechercher dans le journal de Léautaud, d'autant que je ne suis pas certain qu'il y soit fait état de cet épisode, un jour, donc, Léautaud tombe sur Apollinaire, dans la rue, entre Odéon et Saint-Germain, et la conversation s'engage ; il lui demande pourquoi il ne propose pas de ses vers au Mercure de France (revue et maison d'édition dont Paul Léautaud est l'un des salariés). « J'en ai envoyé, lui répond en substance Apollinaire, mais je n'ai eu aucune réponse. » Le lendemain (ou le jour même), arrivant au Mercure et avant de retrouver son bureau, Léautaud passe au “casier” où sont déposés les manuscrits en attente de lecture. Il y trouve en effet La Chanson du mal-aimé ; la lit. Il monte à l'étage supérieur, où se trouve le bureau d'Alfred Vallette, fondateur et directeur du Mercure de France depuis 1890 : 

« Monsieur Vallette, nous avons là des vers de Guillaume Apollinaire qui mériteraient d'être publiés…

– Eh bien, si vous le dites, nous allons les publier ! »

(Dialogue pauvrement reconstitué par moi-même, évidemment, mais conforme à la réalité des faits.)

C'est ainsi que la version primitive du poème parut dans le Mercure. Primitive car, alors, il ne comportait pas les “inserts” ajoutés ensuite par Apollinaire, à savoir l'histoire des cosaques zaporogues et celle des sept épées, et qu'en outre il était ponctué. Ce n'est qu'au moment de la publication en volume d'Alcools, en 1913, et toujours au Mercure de France, qu'Apollinaire prit cette décision radicale, qui allait engager toute la poésie le suivant, de supprimer toute ponctuation. Des “langues sales” ont insinué depuis que, s'il avait pris ce parti, c'est parce que ce Français de fraîche date n'était pas très assuré de maîtriser ce qu'il supprimait ; c'est peut-être vrai, peut-être faux, on s'en fout.

Quarante ans plus tard, dans ses entretiens radiophoniques avec Robert Mallet, s'il se montre très critique envers les ajouts à la Chanson première, Léautaud reconnaît que la musicalité des vers d'Apollinaire justifiait tout à fait la suppression de la ponctuation. D'autre part, dans ces mêmes entretiens, il rend un très bel hommage – alors qu'il en est fort chiche –, non seulement au poète, mais aussi à l'homme, ce qui est chez lui encore plus rare. Et, durant plusieurs années, cet athée radical assistera à la messe de bout de l'an célébrée pour Guillaume Apollinaire – mort le 9 novembre 1918, à 38 ans, non pas “pour la France” (bien qu'il l'ait servie), ainsi que l'affirme ridiculement sa “fiche” Wikipédia, mais de la grippe espagnole qui ravageait alors l'Europe, comme si la guerre qui venait de lui porter le premier coup mortel n'avait pas suffi.

5 commentaires:

  1. Je crois qu'Ap. a été rangé officiellement dans les 'morts pour la France", mais il faudrait vérifier -- ce que je vais essayer de faire...

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  2. Vérifié... il a bien été déclaré "mort pour la France" -- ce qui prolonge la protection de ses droits d'auteur ( un coup de Gallimard ? ) , et c'est pour cette raison professionnelle que je m'en souvenais.

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  3. "...c'est peut-être vrai, peut-être faux, on s'en fout."
    Non, on s'en fout pas ! C'est sûrement faux !
    On s'en souhaiterait beaucoup des "Français de fraîche date" de cet acabit !

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  4. Pour information, on peut consulter le fichier des morts pour la France ici : SGA / Mémoire des hommes

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  5. Voici justement un article du Figaro au sujet de l'oeuvre de Guillaume Appolinaire qui devient libre de droit Le Figaro (01/10/2013) : "Apollinaire tombe dans le domaine public"

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