lundi 26 février 2018

De la vie après la mort et de l'immortalité de l'âme


Dans le dernier quart de son “roman autobiographique” (Une histoire d'amour et de ténèbres), Amos Oz raconte qu'au début des années soixante, à l'université hébraïque de Jérusalem, il suivait tous les dimanches après-midi le cours donné par le professeur Samuel Hugo Bergman (La philosophie dialectique, de Kierkegaard à Martin Buber : ça envoyait du lourd…). En dehors de sa pensée, “claire et pénétrante”, le vieil homme le fascine pour deux raisons extra-philosophiques : la première est qu'il avait été durant deux ans, à Prague, le condisciple et l'ami de Franz Kafka ; la seconde est que la propre mère d'Amos – suicidée à l'aube des années cinquante – avait suivi trente ans plus tôt le cours de ce même professeur. 

« Samuel Hugo Bergman était encore corpulent pour un homme de son âge. Avec sa crinière blanche, ses rides ironiques au coin des yeux, son regard perçant, sceptique et innocent, comme celui d'un enfant curieux, il ressemblait étrangement aux photos d'Albert Einstein vieux. Avec son accent d'Europe centrale, il n'était pas à l'aise dans la langue hébraïque où il évoluait avec une sorte de jubilation, tel un amoureux ravi que sa bien-aimée soit enfin consentante, et décidé à se surpasser pour lui prouver qu'elle ne s'est pas trompée. L'unique sujet, ou presque, qui occupait notre professeur était l'immortalité de l'âme, ou l'éventualité, si tant est qu'il y en eût une, de la survie après la mort. »

Le professeur prétend raisonner mathématiquement et dit à peu près ceci : puisque personne ne sait s'il y a quelque chose après la mort ou rien, on est autorisé à déduire de cette complète ignorance qu'il y a autant de chances pour l'immortalité que pour le néant ; 50 – 50. Samuel Hugo Bergman a donc bien soin, semble-t-il, de tenir sa balance rigoureusement à l'équilibre. 

Lui, oui… mais pas son élève, une quarantaine d'années plus tard ; car Oz conclut ainsi son chapitre : « Gershom Scholem, l'ami et le rival de Bergman, était tout aussi fasciné et tourmenté par la question de la vie après la mort. Le matin où la radio avait annoncé la mort de Scholem, j'ai écrit : “Gershom Scholem est mort cette nuit. Maintenant, il sait.” Bergman le sait aussi. Ainsi que Kafka. Mon père et ma mère. Leurs amis, leurs connaissances, la plupart des hommes et des femmes qui fréquentaient les cafés et dont je me servais pour raconter des histoires, et ceux qu'on a totalement oubliés. Ils le savent tous maintenant. Un jour, nous le saurons également. D'ici là, nous continuerons à recueillir quantité de détails. Au cas où. »

En écrivant que tous ces morts qu'il évoque savent, Amos Oz appuie résolument du doigt sur le plateau de l'immortalité. Car on ne peut savoir s'il y a quelque chose après la mort que si, justement il y a quelque chose à savoir. S'il n'y a rien, il n'y a plus de savoir qui tienne, il n'y a plus de “nous”, plus de “on” ; et même plus de “rien”. Par conséquent, dire que les morts savent ce qu'il y a derrière, c'est affirmer qu'il y a non seulement quelque chose, mais quelqu'un pour appréhender ce quelque chose. Et je me demande si Amos Oz, qui ne passe pas, je crois, pour un esprit religieux, a écrit ce paragraphe de propos délibéré, pour nous donner une indication sur lui-même qu'il ne voulait pas formuler à voix trop distincte. Ou bien si ce sont d'autres voix, des voix éteintes, de celles qui peuplent son livre, qui se sont mises soudain à parler à sa place.

38 commentaires:

  1. Oui, cette phrase est déconcertante, si Amos Oz ne développe pas sa propre position sur le sujet.
    Bizarre.
    Hélène dici

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  2. Après avoir connu 13.5 milliards d'années de néant qui se sont très bien passées, chacun d'entre-nous ne devrait pas avoir peur des suivantes qui viendront après cette interruption étonnante, mais brève, où nous nous serons agités sur la Terre...

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  3. Pour ma part, j'ai réglé une fois pour toutes, le problème qui vous préoccupe aujourd'hui, lorsque je suis tombée sur ces deux lignes de Voltaire :
    "L'univers m'embarrasse, et je ne puis songer
    Que cette horloge existe et n'ait point d'horloger."

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    1. Encore en savait-il beaucoup moins que nous sur la complexité et la précision des mécanismes de la dite horloge.

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    2. Désolé mais en dépit de Voltaire ce n'est pas le bon argument.
      C'est même particulièrement stupide! Pourquoi?
      Parce ce que c'est un argument "dormitif" (au sens du Malade Imaginaire, la vertu dormitive de l'opium), ça N'EXPLIQUE RIEN!
      Car, qui donc a créé Dieu avec de si merveilleux pouvoirs?
      C'est une régression infinie, comme le concept d'homoncule sensé expliquer "l'âme", ou en anglais "Turtles all the way down".
      Et par ailleurs la complexité ne nécessite pas forcément une complexité supérieure pour sa création, voir les fractals et les "Iterated Function Systems".
      Donc si vous ne connaissez pas grand chose vous pouvez vous satisfaire d'explications bonnes pour les enfants et les "bons sauvages", certes, mais ne nous (les athées) bassinez pas avec des "évidences" à 3.5€.

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    3. Ooops...
      'sensé' -> 'censé'

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  4. Bien sûr que tout le monde sait parfaitement qu'il n'y a rien après la mort, même si certains s'accrochent vainement à l'espoir inverse (je me demande d'où peut venir une idée si farfelue).

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  5. D'abord l'oeuvre est traduite de l'hébreu, par une femme si je ne me trompe pas. Peut-être que son savoir à elle n'a pas tenu compte des formidables subtilités de la langue. Ne serait-ce que du fait que tout savoir qu'on prête à l'autre n'est que supposé.

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  6. Cela rejoint un pari pascalien qu'il est de bon ton de juger stupide.

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    1. @ pierre

      Le pari pascalien est stupide:

      - en gros :priez et observez les commandements de la religion(laquelle,au fait?Pourquoi spécialement la catholique?Bon,c'est un autre débat);;si Dieu existe,vous êtes gagnant; s'il n'existe pas,vous n'aurez rien perdu;

      -il oublie l'autre alternative: priez et observez les commandements de la religion; si Dieu n'existe pas, vous vous serez inutilement privé d'une vie de débauches et de plaisirs interdits.

      Autrement dit :le pari exclut, en réalité, l'inexistence de Dieu.

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    2. Plus ça va et plus je trouve que vous raisonnez (résonnez ?) comme un tambour crevé !

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    3. Je m'adressais à M. Arié, bien entendu.

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    4. Longtemps j’ai raisonné comme Elie Arié, finissant par conclure que la question n’avait aucun intérêt. En fait, elle n’avait aucun intérêt pour moi, et, aujourd’hui encore, à ce titre elle m’indiffère. Mais depuis que j’ai assisté quelques êtres chers dans leur agonie, je ne peux m’empêcher de me la poser pour eux.

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    5. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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    6. Bien entendu.
      Comme vous le savez, Didier Goux, le discours du pari de Pascal s'adressait aux libertins, et c'est pour la raison que je vous ai exposée qu'elle n'a pu en convaincre aucun.

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    7. Sauf que vous donnez aux libertins du XVIIe siècle, le sens que ce mot ne prendra qu'ai XVIIIe. Ce qui fout un peu votre raisonnement par terre.

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    8. Ce n'est pas l'avis du dictionnaire des trésors de la langue française:

      "1662 « qui est déréglé dans ses mœurs, sa conduite » (MOLIÈRE, École des femmes, III, 2, 698). Empr. au lat. libertinus « affranchi », dimin. de libertus « id. » de liberatus part. passé de liberare « libérer ». Le sens 2a est prob. dû à une mauvaise interprétation des Actes des Apôtres (VI, 9) où le mot, traduit par Lefèvre libertin désigne les adeptes d'une secte juive. Le mot fut ensuite appliqué à des sectes religieuses, notamment à Genève, et l'on a dû alors le rapprocher de liberté (cf. FEW t. 5, pp. 305-306). Au sens 1 l'angl. libertine est attesté dep. 1382 "

      Mais laissons tomber ce point, considérons que Pascal veut convaincre ceux qui mènent une vie dissolue à mener une vie vertueuse, et voyez ma réponse ci-dessous à Marco Polo.

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  7. (suite ) A noter que la version proposée par le catholicisme pour la vie après la mort,et qui est celle de la résurrection générale le jour du Jugement Drenier, après peut-être quelques millions ou milliards d'années de sommeil éternel, n'a pas eu l'heur de satisfaire ceux qui ont peur de leur disparition définitive, et qui l'ont remplacée par la version d'une entrée directe au Paradis (peu de gens s'imaginent aller en Enfer ) dès leur mort terrestre :pas la patience d'attendre !

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  8. Pour ma religion personnelle et mon salut,je préfère m'en tenir à cette phrase de Pascal:"Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie",que nos ancêtres les Gaulois traduisaient librement par "Plaise à Toutatis que le ciel ne nous tombe pas sur la tête!"

    Vendémiaire.

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  9. Votre auteur m'a tout l'air d'être un piètre métaphysicien, en effet. Quand on se demande s'il y a quelque chose après, ou rien, il est assez étrange de conclure que les morts, eux, savent, ce qui implique qu'il y a quelque chose. C'est une pétition de principe déguisée.

    Mais j'ai peur que M. Arié fasse encore pire, dans le genre, en venant nous expliquer que Pascal est un crétin, et, d'ailleurs, que c'est bien connu. Ou alors il fait exprès de dire des conn...ies, pour amuser la galerie.

    Vous devriez les noter, et plus tard nous les sortir le dimanche, style miscellanées.

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    1. Point n'est besoin d'être un grand mathématicien comme Pascal pour comprendre qu'en combinant 2 fois 2 variables( l'une: Dieu existe/ Dieu n'existe pas; l'autre: vie dissolue/vie vertueuse)vous aboutissez obligatoirement à quatre possibilités:

      A)- Si Dieu existe :

      1-vous menez un vie dissolue : vous êtes perdant
      2-vous menez une vie vertueuse : vous êtes gagnant.

      B)- Si Dieu n'existe pas:

      1-vous menez un vie dissolue : vous êtes gagnant
      2-vous menez une vie vertueuse : vous êtes perdant.

      Pascal, voulant convaincre ceux qui mènent une vie dissolue à mener une vie vertueuse, "oublie" - sans doute volontairement- la 4 ème hypothèse.

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    2. Parce qu'on gagne à vivre une vie dissolue ? Pascal dit (évidemment) le contraire. Et de même, on gagne à vivre honnêtement, même si Dieu n'existe pas.

      Vous oubliez le côté mathématique du Pari, qui consiste à démontrer qu'il est nécessaire de parier quand la mise est limitée (ma vie ici-bas) alors qu'on a une chance sur deux de gagner quelque chose d'infini (la vie éternelle).

      Cela dit, l'essentiel du Pari c'est quand même de montrer qu'il n'est pas déraisonnable de croire, sans plus, et ensuite d'inciter à vivre chrétiennement, en espérant que Dieu vous accorde la foi. Pascal n'a jamais pensé qu'on devenait croyant à cause du Pari, mais seulement qu'on affaiblirait les passions, passions qui empêchent de recevoir la foi.

      Vous avez posé la question : pourquoi faudrait-il croire en la religion catholique plutôt qu'en une autre ? Pascal avait prévu cela, bien sûr, et ses Pensées entendent bien montrer la fausseté des autres religions. Cette partie de son Apologie est généralement écartée comme moins intéressante, voire idiote et en tout cas pas très "vivrensemble", alors que je la trouve plutôt tiède à l'égard de l'Islam.

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    3. "Parce qu'on gagne à vivre une vie dissolue ?"

      Le discours du pari na s'adresse évidemment qu' à ceux qui aiment mener une vie dissolue;il est inutile pour les autres.

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    4. Vous vous trompez, parce que visiblement vous ne connaissez pas grand chose des Pensées de Pascal. Celui-ci ne s'adresse pas à ceux qui vivent une vie dissolue, et Didier Goux a raison de dire que vous confondez les libertins des XVIIe et XVIIIe siècles. Vous pensez vraiment que les jouisseurs sans entraves et les sadiens avant l'heure comptaient lire une "Apologie de la religion chrétienne", et que Pascal était assez con pour les viser en priorité ?

      Et puis vous répondez à côté, comme d'habitude.

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    5. Je ne crois pas répondre à côté. On ne parle pas ici de l'ensemble de l'oeuvre de Pascal, des Pensées ou des Provinciales ; mais d'un seul texte,celui du pari,qui cherche à démontrer (par un faux calcul des probabilités ) que, dans l'ignorance de l'existence ou de l'inexistence de Dieu, on a plus de chances d'être gagnant que d'être perdant en menant une vie conforme aux commandements catholiques que l'inverse ..ce qui est faux,les probabilités sont les mêmes.
      C'est vous qui répondez à côté de la plaque en élargissant ce calcul à l'ensemble de l'oeuvre de Pascal.

      On pourrait d'ailleurs compliquer encore les choses en se souvenant du fait que Pascal était janséniste, et en introduisant une 3 ème variable: vous avez /vous n'avez pas la grâce ...

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    6. C'est ridicule : le Pari n'est pas un texte indépendant, mais une partie d'un ensemble plus vaste, les Pensées. La partie ne prend sens qu'en fonction du tout.

      Et ne dites pas que le Pari est mathématiquement faux, malheureux, alors que Pascal est l'un des inventeurs du calcul des probabilités. Pour une fois, soyez modeste et n'insultez pas l'un des plus authentiques génies que la terre ait porté.

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    7. (suite )...ce qui ne changerait d'ailleurs rien.
      Si on part du principe,qui semble raisonnable, selon lequel la grâce ne peut exister que si Dieu existe, on introduit 4 nouvelles possibilités :

      -Dieu existe, vous avez la grâce, mais vous menez une vie dissolue : vous êtes perdant;

      -Dieu existe,vous avez la grâce et vous menez une vie vertueuse : vous êtes gagnant ;

      -Dieu existe, mais vous n'avez pas la grâce, et vous menez une vie dissolue : vous êtes gagnant;

      -Dieu existe, vous n'avez pas la grâce, et vous menez une vie vertueuse : vous êtes perdant.

      On rajoute ainsi 2 cas de figure dans lesquels vous êtes gagnant et 2 autres perdant, mais leur total reste égal(il passé de 2 gagnants/2 perdants à 4 gagnants/4 perdants)

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    8. Vous ne comprenez pas que le pari avantageux ne se calcule pas ainsi. Pascal lui-même dit qu'on a une chance sur deux de gagner. L'avantage est que la mise est limitée alors que le gain possible est infini. Lisez au moins l'article Wikipédia, bon sang !

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    9. Mais la mise n'est pas limitée: elle est monumentale! Si Dieu n'existe pas, s'il n'y a aucune vie après la mort, si on est tenté par une vie de débauche et qu'on doit consacrer la seule vie dont on dispose à la pratique de la vertu et du contraire de ce qui vous tente, il n'existe pas de plus gros sacrifice et de plus grosse mise possibles!

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    10. Vous devriez lire, ou relire, le texte de Pascal, qui répond (bien sûr !) à votre objection.

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  10. Le plus intéressant quand même, c'est de ne pas croire en Dieu, de se débarrasser du carcan des dogmes, des règles et des contraintes qu'on voudrait vous imposer, d'aller voir comment c'est la vie sans rien et d'en faire ce qu'on veut. Moi, jusqu'à présent, je ne regrette pas le voyage: c'est très intéressant de comprendre par soi-même....

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    1. Sans doute, sans doute… Mais, d'un autre côté, qui pourrait bien avoir envie de vous ressembler ?

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    2. Je me le demande toujours... Je suis unique !

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  11. Pile, je gagne. Face, tu perds.
    Je parie avec lui que m.X est un casse-pieds (mettez le M. que vous voulez, changez casse-pieds en synonyme et pieds en autre mot)
    1. S'il le reconnait, je gagne.
    2. Sinon il va me casser les pieds, il perd.

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  12. Tout le monde connaît le paradis des Chrétiens ( Royaume de Dieu...), des Musulmans (50 vierges...vin miel et tout le combo).

    Qu'en est-il du paradis des Juifs? J'avais posé la question à des amis juifs, ils m'avaient répondu que tout cela n'était pas très clair...C'est vrai qu'en est-il? Posez la question à un Juif, c'est quoi le paradis dans votre religion? Il n'y aura jamais de réponse claire, directe, simple, accessible aux plus humbles des humbles.

    En fait, on s'en fout de la réalité de la vie après la mort, aussi athée que l'on soit, on a tout de même l'idée de paradis, une image, quelque chose. Le fait que les Juifs n'aient pas cette image est tout de même très singulier et a beaucoup de conséquences. Notamment pour les morts, où il n'y a pas forcément l'idée de se réjouir car ils seraient au paradis ou des anges ou que sais-je...et l'espérance est très compliquée sans paradis

    Si je me trompe sur le paradis des juifs, corrigez-moi... il y a vraiment matière longues discussions sur ce sujet.

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  13. Pour en revenir au billet:

    "Gershom Scholem est mort cette nuit. Maintenant, il sait" Absurde: s'il n'y a rien après la mort, il ne peut pas savoir.

    Une preuve supplémentaire du fait que tous les gens qui se posent la question d'une vie après la mort sont, en réalité, et sans s'en rendre compte, persuadés qu'il y en a une.

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