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vendredi 1 novembre 2013

Salut, patron !

Gérard de Villiers, 1929 – 2013

Bon, si je comprends bien, mes sept mille euros, je peux m'asseoir dessus ?

mardi 25 octobre 2011

Bien monté mais dangereusement débile


Célestin Ciboire descendit lentement l'escalier, dont le bois, comme d'habitude, geignit sous son poids. Tout en pensant à autre chose, ou peut-être à rien du tout, il évita machinalement la quatrième marche, complètement défoncée, à travers laquelle on pouvait voir jusqu'à la cave, où il n'allait plus jamais.

Il se sentait très content de lui, Célestin. Tout le monde le prenait pour un imbécile, il le savait très bien, mais ça lui était égal. Lui seul savait qui il était vraiment : un enfant d’accord, mais pas un imbécile.

Il traversa la cuisine plongée dans la pénombre et ouvrit la porte de la cour. Dehors, la nuit était tiède. Au travers des arbres, il pouvait apercevoir l’abbatiale en ruines éclairée par de gros projecteurs, comme tous les soirs. Il se dit qu’il irait peut-être tout-à-l'heure se promener dans le parc, comme il aime tant à le faire, en sautant par-dessus le mur, là où l’arbre l’a à moitié démoli. Du coup, il se mit à repenser à la religieuse sacrilège qu’il avait punie, et puis aussi à la petite blonde qu’il ne se consolait pas d’avoir laissée lui échapper. Mais peut-être qu’un soir, il en viendrait une autre ? Rien que pour lui ! C’est ça qui serait drôlement bien…

Il sortit dans la cour et se dirigea sans hésiter vers le landau de bébé qui était là depuis des années et achevait de pourrir et de rouiller entre un vieux baril éventré et une machine à laver privée de son hublot, sur le devant.  Il plongea les mains à l’intérieur pour en ressortir le carton contenant les revues et les petits disques brillants qui avaient un drôle de nom. Il revint à la maison et déposa son chargement sur la table luisante et grasse avec un sourire satisfait. Il avait été bien inspiré d’aller le cacher dans le landau, cet après-midi : dix minutes plus tard, la fille rousse très jolie qui était de la police était arrivée. Elle n’avait pas fouillé la maison mais elle aurait pu le faire, elle avait le droit : les policiers ont toujours le droit de tout faire. Et alors, adieu les revues pour le pauvre Célestin !

Il attrapa les trois qui se trouvaient sur le dessus du tas et les étala sur la table. Avant de s’asseoir il se servit un verre de vin qu’il avala cul sec. Il hésita un court instant à aller lire les revues dans sa chambre, en haut. En se disant qu’il serait beaucoup plus à l’aise sur son lit qu’ici, devant cette table sous laquelle il arrivait à peine à caser ses genoux. Mais non, rien à faire. Il ne pouvait pas “faire ça” dans sa chambre.

Il devait avoir quinze ans, quelque chose comme ça, le jour où Maman était entrée là-haut alors qu’il se masturbait. Sa colère avait été terrible et elle lui avait fait jurer sur sainte Cécile de ne jamais recommencer. Célestin avait juré, sans trop bien savoir ce qu’il avait fait de mal. Tout ce qu’il avait compris, c’était que Maman ne voulait pas qu’il touche à son gros machin. « C’est sale ! répétait-elle. C’est le diable qui habite là-dedans ! »

Pourtant, quand Célestin avait été obligé d’étrangler la petite Marie-Pierre, parce qu’elle criait trop fort, Maman ne s’était pas mise en colère ; non, pas du tout. C’est même elle qui avait pensé à aller l’enterrer dans la grosse fondrière, au bout du bois du Quesney, loin de la maison. « Creuse, creuse encore, disait-elle à Célestin. il ne faut pas qu’on la retrouve, cette petite salope, jamais ! Sinon, tu iras en prison… » Comme Célestin ne voulait pas aller en prison, en tout cas pas sans Maman, il avait creusé un trou très profond comme elle disait. Après, c’est lui qui avait eu l’idée du ciment.

La bétonnière n’avait plus servi depuis la mort de Papa, mais elle n’était pas cassée. Alors Célestin avait fait du ciment et il l’avait coulé sur Marie-Pierre, au fond du trou. C’était épais et lisse comme la mousse au chocolat que Maman faisait parfois. Il en avait mis beaucoup, pour que les bêtes ne sentent pas l’odeur de la fille. Parce que les filles ça pue, surtout quand c’est mort depuis longtemps. Après il avait remis tout bien la terre par-dessus. Et personne n’avait jamais découvert la cachette de Marie-Pierre, qui dormait toujours au fond de son trou, bien tranquille, pas dérangée jamais. Parfois, quand il pensait à elle, mais c’était pas souvent, Célestin se demandait si elle était au Paradis, avec Maman et sainte Cécile…

lundi 18 avril 2011

Double compte rond au 36 quai des Orfèvres


Tout à l'heure, en tapant les mots-qui-dépriment, à savoir “chapitre premier”, en tête du prochain Brigade mondaine, 325e du nom, je me suis brusquement avisé qu'il correspondait à un anniversaire. Il y a en effet tout juste un quart de siècle (sans doute à quelques semaines près, mais on ne va pas ergoter), je sortais du siège des Presses de la Cité, rue Garancière, derrière la place Saint-Sulpice, avec des paillettes dans les yeux et un chèque de quarante mille francs (un peu plus de six mille euros, pour mes lecteurs au biberon) dans la poche, lequel correspondait à mon tout premier roman de cette mirifique série. Il portait le dossard 77 et s'intitulait Le Rodéo du plaisir – une histoire qui n'était pas de mon fait et se déroulait dans le milieu des passionnés de voitures de collection.

Ma toute première entrevue avec Jean-Paul Bertrand, qui n'était pas encore le patron des éditions du Rocher qu'il n'est plus, mais déjà le vrai créateur de la série (et accessoirement quelque chose comme directeur financier des Presses), mon entrevue avec lui avait été brève et rentable. Il savait que Gérard de Villiers m'avait demandé d'écrire un roman et c'était tout. Après que nous eûmes échangé quelques phrases dont l'histoire n'a pas cru bon de conserver la teneur, il a pris mon manuscrit – tapé sur ma petite Olivetti portative – et, sans y jeter le moindre coup d'œil, l'a remisé dans un tiroir de son bureau. D'un autre tiroir, il a sorti un chéquier, l'a ouvert et a dévissé le capuchon d'un stylo à plume – triple opération qui augurait assez bien de la suite.

– Gérard vous a dit combien vous alliez être payé ?

Ah, la saloperie de question piège ! Allez, réponds donc, jeune et gros abruti !

– Eh bien… il m'a dit que c'était entre trente et cinquante mille francs, selon le…

– C'est quarante mille ! m'a interrompu JPB, qui ne semblait pas du genre à vouloir perdre trop de temps avec des apprentis écrivains en bâtiment – des gâcheurs de plâtre – dans mon genre.

J'ai opiné avec une certaine allégresse : réfugié en Sologne, chez mes parents, dans ma chambre d'adolescent, j'avais mis huit jours à écrire ce truc ; et voilà qu'on me l'échangeait sans barguigner contre environ cinq mois de mon salaire net de rewriter. J'allais pouvoir creuser allègrement mon découvert bancaire chronique – ce que je n'ai pas manqué de faire dans les années suivantes.

C'était donc il y a a tout juste 25 ans : un compte rond qui méritait d'être célébré ici, m'a-t-il semblé. Pour que ce billet soit complet, j'ai eu l'idée, avant de commencer à l'écrire, de recenser combien j'avais écrit de Brigade, un quart de siècle plus tard. Je me suis aperçu que, sans compter la trentaine de romans “hors collection”, j'en étais à 99 parus.

Ce qui signifie que je viens de commencer mon 100e “opus”, comme se plaisent à dire les plumitifs de presse, ce qui constitue un deuxième nombre rond. Et ce sera le dernier, car je n'irai ni au demi-siècle, ni à deux cents titres.

dimanche 20 février 2011

Benevolent, scripta manent

Une petite précision : Clodette s'appelle ainsi, et non Claudette, parce que sa mère, bien que Togolaise, était une admiratrice transie de Claude François et de ses danseuses. Un dernier extrait, et après on arrête. (Le (…) remplace deux paragraphes interdits aux moins de 18 ans.)


Clodette Youmgane avait toujours été une fille pragmatique. “Un bel animal à sang froid”, disait d’elle son amant, Bertrand, qui s’y connaissait en matière de sang froid, lui qui avait érigé le cynisme au rang des Beaux-Arts.

Si elle avait créé l’association L’Autre, mon semblable, ce n’était nullement parce que le racisme l’indignait ou qu’elle ait eu à en souffrir personnellement. D’ailleurs, ses petits camarades bénévoles – à commencer par Maryvonne – auraient été sincèrement choqués si elle avait eu la bêtise de leur dévoiler le fond de sa pensée à ce sujet. À savoir que la France n’était pas un pays spécialement raciste, beaucoup moins en tout cas que les six ou sept pays africains qu’elle connaissait, où les populations étaient incapables de se penser autrement qu’en termes d’ethnies – lesquelles ethnies se massacraient les unes les autres avec entrain, dès que l’occasion se présentait de ressortir les machettes des placards.

La France n’était pas raciste, donc, de cela Clodette aurait pu témoigner. Seulement, les Français avaient été persuadés par leurs soi-disant “élites” qu’ils l’étaient, qu’ils devaient avoir honte de l’être, et faire tout ce qui était en leur pouvoir pour s’amender et se faire pardonner par les innombrables victimes dont ils avaient jonché la planète.

Par conséquent, s’était rapidement dit Clodette, il fallait jouer sur cette culpabilité pour tirer de ces pauvres imbéciles décervelés le maximum d’argent et de pouvoir. Labourer le champ de l’antiracisme militant, devenu quasiment professionnel, c’était l’assurance d’une récolte abondante, grasse et extrêmement rentable.

C’est dans cette optique que Clodette, bien aidée par Bertrand, avait créé son association. Pour commencer. Se tailler une première petite place dans l’organigramme des nantis, des parasites grassement nourris. Elle n’avait certainement pas l’intention de végéter longtemps dans ces locaux en préfabriqué, cernés par des HLM de pue-la-sueur sans ambition, à inspirer des tracts et des manifestes inutiles à des bénévoles idiots ! Car, dans son esprit, il ne s’agissait que d’une première marche. Et ce qu’elle visait, c’était le haut de l’escalier, la grande et belle terrasse, avec vue panoramique.

(…) Maryvonne serait sans doute tombée de très haut si Clodette lui avait dit tout crûment la vérité. À savoir qu’elle n’avait aucune attirance particulière pour les femmes, et pas plus pour elle que pour toutes les autres.

Seulement, lorsque leurs regards s’étaient croisés, la première fois, au cours de cette fameuse manif, Clodette Youmgane avait compris sans coup férir tout ce qu’elle pouvait tirer de cette fille, qui semblait croire aux slogans tout faits qui sortaient de sa bouche presque sans interruption. Pour peu qu’on la mette sur les bons rails et qu’on lui fournisse le carburant dont elle avait besoin, elle ferait une excellente et infatigable bête de somme, que Clodette se faisait fort d’utiliser à son profit exclusif.

Et c’est exactement ce qui s’était passé.


samedi 19 février 2011

Je suis de gauche mais je jouis quand même

En relisant le chapitre VI, je suis tombé sur ce passage, que j'avais déjà oublié – c'est dire à quel point je m'intéresse à ce que je fais :


- Tu me fais la gueule ? murmura Clodette, tout près de l’oreille de Maryvonne, dont elle effleura le lobe du bout de la langue. C’était juste pour déconner, tu sais… En fait, je m’en fiche que tu baises ou pas avec lui. Si ça t’excite, d’en faire ton petit esclave, j’ai rien contre, moi ! Au contraire, même…

Tout en parlant, la noire avait laissé ses mains remonter vers les seins volumineux de Maryvonne, qu’elle pétrissait à présent avec une application un peu mécanique. Au contact de ses mains, la brune s’était cambrée afin de s’offrir davantage à cette caresse qui affolait ses sens et brouillait ses idées.

Maryvonne n’avait jamais pu résister à Clodette, elle-même ne savait pas très bien pourquoi. Avant de connaître la belle Togolaise, pas une fois elle n’avait laissé une autre fille la toucher, même durant l’adolescence.

En tant que militante de gauche et imprégnée d’esprit libertaire, Maryvonne Lambert n’avait évidemment rien contre l’homosexualité. Au contraire, elle trouvait qu’il était plus que temps d’en finir avec le discours dominant, hétérocentré, intolérant, réactionnaire ; et que, dans ce domaine, les gays, les lesbiennes, mais aussi les “bi” et les transgenres étaient comme une sorte d’avant-garde de la marche vers un avenir débarrassé des miasmes judéo-chrétiens.

Mais, malgré ça, l’idée qu’une main de fille puisse se glisser dans sa culotte l’avait toujours dégoûtée. D’un autre côté, elle n’aimait pas beaucoup non plus l’idée que ce soit une main d’homme qui se livre à ce genre d’intrusion. Mais, dans ce cas, c’est parce qu’elle considérait cela comme une volonté de domination sur toute sa personne, presque un viol.

Dans l’esprit de Maryvonne, si un homme voulait avoir une liaison amoureuse avec elle (ou même un simple rapport sexuel : elle ne se pensait pas bégueule, de ce point de vue), il fallait d’abord qu’il lui prouve qu’il la considérait strictement comme son égale et qu’il ne la regardait pas comme un simple objet de désir. Elle voulait qu’on la respecte en tant que femme et même en tant qu’être humain, si possible.

Et il lui semblait que plonger ses doigts directement dans la culotte d’une fille, ou glisser son machin tout dur dans sa main, ce n’était pas des façons très égalitaires.

De toute façon, les mâles blancs occidentaux l’écœuraient. Et jamais aucun, malgré leurs rodomontades ridicules, n’avait été capable de la faire vraiment jouir. Alors que les Africains et les Antillais, eux, savaient d’instinct ce qui faisait plaisir aux femmes. Sans doute parce que, comme elles, ils étaient des opprimés, des demi-esclaves, des damnés de la terre – et donc les ferments du futur, les levures de l'avenir. De ce fait, l’union entre la femme d’Europe et l’homme d’Afrique avait quelque chose d’exaltant, presque de sacré.

C’est à peu près ce que pensait Maryvonne. Mais toutes ses belles certitudes avaient volé en éclats lorsqu’elle avait fait la connaissance de Clodette Youmgane, dans une manifestation pour le droit à l’adoption par les transsexuels, qu'ils soient en couples mixtes ou 100% trans.


vendredi 18 février 2011

Les belles rencontres de l'habitat Dudule

Ce personnage a surgi presque malgré moi au détour d'un paragraphe du chapitre IV. J'étais à la fois content de faire sa connaissance et frustré qu'il disparaisse aussi vite. Du coup, je me demande si je ne vais pas le faire revenir dans les volumes suivants. Enfin, voilà la pièce à conviction :


Après avoir dompté ces deux fauves assoiffés d’argent, les policiers pénétrèrent dans l’enceinte de la cité. Laquelle semblait déserte, à l’exception de deux chats qui se tenaient assis sur leurs derrières respectifs, à environ cinq ou six mètres l’un de l’autre, et qui, si l’on peut se permettre, s’observaient en chiens de faïence.

- Tu crois que leurs locaux sont dans l’un des deux bâtiments, à ces zozos ? demanda Aimé Brichot, le nez en l’air et la mine quelque peu indécise.

Boris Corentin allait répondre qu’il n’en savait rien, lorsqu’un petit noir d’une douzaine d’années fit irruption de l’un des deux halls d’entrée du bâtiment A et vint quasiment buter contre les jambes des policiers.

- Oups ! un peu plus et on était bon pour le crash ! dit-il avec un grand sourire. Faudrait voir à allumer tout grand vos phares, dans la police !

Il allait filer mais Boris Corentin le retint en lui mettant la main sur l’épaule :

- Comment tu sais qu’on est de la police ?

- Ah, vous voyez bien que vous l’êtes ! répliqua le gamin, dont l’esprit semblait aussi vif que les mollets. Sinon vous auriez dit : qu’est-ce qui te fait croire qu’on pourrait être de la police ? ou un truc dans le genre. Voire même : traite-moi encore de flic et je t’en colle cinq sur la joue droite !

- OK, OK, j’avoue, on est de la police ! rigola franchement Boris Corentin. Mais ça ne me dit pas comment tu as fait pour le deviner aussi facilement. Tu t’appelles comment, d’abord ? Moi c’est Boris, et mon collègue c’est Aimé.

- Aimé ? Ça existe vraiment, comme nom, ou c’est pour intriguer les meufs ? répliqua le gamin hilare. Bon, moi c’est Dudule…

Corentin et Brichot ouvrirent les mêmes yeux stupéfaits et incrédules – voire incrédudules. Le gamin leur donna de lui-même les précisions qu’ils s’apprêtaient à lui réclamer :

- Bon, en fait, j’m’appelle Abdullah, comme tout l’monde. C’est le boucher de la rue de Picpus, Monsieur Robert, qui m’a rebaptisé Dudule. C’est un marrant, Monsieur Robert. Enfin, plus exactement, c’est un type qui pense que Monsieur Robert est un marrant…

Boris Corentin dévisagea le dénommé Abdullah, alias Dudule, avec une sorte de respect amusé : ce n’était pas tous les jours qu’on avait l’occasion de croiser la route d’un gamin à la langue aussi déliée.

De plus, il avait vraiment une bonne tronche, Dudule, avec ses grands yeux noirs, ses cheveux coupés très courts et ce sourire si particulier qui semblait flotter en permanence sur ses grosses lèvres – un sourire que Corentin qualifia spontanément d’indulgent, sans bien comprendre lui-même ce qu’il fallait entendre par là.

- Bon, pour ce qui est de mes dons de devin, reprit Dudule, c’était pas très compliqué, vu que, dans cette cité, les seuls Français à y mettre les pieds, à part le facteur – et encore, des fois il est remplacé par un Antillais –, c’est les flics.

- Les seuls Français ? Et toi, tu n’es pas français ? voulut savoir Aimé Brichot.

Le gamin eut un petit haussement d’épaules :

- Si, évidemment que je suis français ! comme tout le monde… Mais je voulais dire : des vrais Français. Des nés ici, avec des parents qu’ont souffert de la faim pendant l’Occupation et des grands-parents qui dorment sous les monuments aux morts, tout le folklore habituel. Des blancs, quoi. Pas du produit d’importation exotique dans mon genre !

- Mais enfin, c’est incroyable, ce que tu racontes ! s’insurgea Aimé Brichot, réellement choqué par ce qu’il entendait sortir de la bouche de ce gamin déluré et bavard. Il n’y a pas des gens qui sont plus français que d’autres, ou moins ! On l’est ou on ne l’est pas, c’est tout !

Abdullah leva vers le ciel ses yeux en boules de loto et regarda Brichot avec un air de bienveillance apitoyé :

- Ah parce que vous croyez que moi et tous les autres qui vivent ici, on a envie d’être des Français comme vous ? Et vous croyez que je suis trop con pour voir la différence entre ma mère dans son boubou bariolé et vos meufs à vous, qui n’aiment que les tailleurs tristes ou alors les fringues de pute ? Mais y a que les autres pleurnicheuses, là, pour s’imaginer des conneries pareilles !

- Les pleurnicheuses ? releva Aimé Brichot. Mais quelles pleurnicheuses ?

Abdullah étendit le bras et fit un geste vague de la main, en direction du fond de la cité ;

- les types et les meufs de l’association Trucmuche mon semblable. Tiens, quand je parlais des seuls Français qu’on voyait ici, je les oubliais, ceux-là !

- Et elles se tiennent où, ces pleurnicheuses ? demanda Boris Corentin, bien heureux de se voir donner le renseignement qu’ils cherchaient sans même avoir à le demander.

Le jeune noir refit le même geste vague de la main droite :

- Dans le baraquement en préfab’ qui se trouve entre le bâtiment A et le B. C’est la mairie qui les a collés là, il a un an ou deux. Avant, c’était une amicale de boulistes ou un truc du genre : des vieux cons, quoi. Mais plus personne n’y venait, parce que les joueurs de pétanque avaient pas envie de se mélanger avec nous autres les nègres. Du coup, ils ont refilé leur taudis aux pleurnicheuses antiracistes.

- Mais pourquoi tu les appelles comme ça ? demanda Boris Corentin en se retenant de rire.

- Ben parce qu’ils passent leur temps à pleurnicher, tiens ! Et même les mecs, hein ! Z’arrêtent pas de se plaindre que la France est raciste, que tous les Français sont des ignobles – sauf eux, évidemment – et que tous les étrangers sont exploités et traités pareils que pendant le vichysme. Moi, ça me fait bien rigoler, quand je vois comment ma mère et les autres mères, elles se débrouillent pour enfler les crétins des services sociaux de la mairie ! Y a des jours, je me demande si c’est pas les Français qui devraient être protégés par les pleurnicheuses, plutôt que nous qu’on leur demande rien !

Boris Corentin eut toutes les peines du monde à interrompre le débit joyeux d’Abdullah, dit Dudule. Il le fit en se disant que si jamais un adulte blanc s’avisait de tenir le même genre de propos que ce gamin noir, il aurait intérêt à se méfier des officines de vigilance du “politiquement correct”…

- Vous contournez ce bâtiment-ci et les pleurnicheuses sont juste derrière, leur répéta Albdullah alors qu’ils s’éloignaient déjà de lui. Enfin, s’il y a quelqu’un, hein ! Ils sont peut-être antiracistes, mais c’est pas des lève-tôt…


jeudi 17 février 2011

Ardentes bénévoles (c'est le titre)

Chapitre III

- Et qu’est-ce que tu dirais de ça, comme slogan, pour l’affiche de la manif à vélo du mois prochain : Solidaires avec nos frères, cyclistes contre les racistes ?

Maryvonne Lambert leva ses yeux cerclés de grosses lunettes d’écaille noire du tract qu’elle essayait de rédiger depuis une demi-heure, et tourna la tête vers Cédric Granville, assis au bureau à droite du sien.

- Ça fait pas un peu gag, la deuxième partie ? interrogea-t-elle, tout en mordillant la pointe de son feutre de plastique bleu. Le début, je trouve ça très bien, ça dit exactement qui on est, c’est vachement positif en plus. Mais la suite… C’est un peu la rime à tout prix, non ?

Le jeune homme, déjà petit de nature, sembla se tasser encore sur lui-même, comme s’il voulait disparaître à l’intérieur de son pull verdâtre et mal tricoté, telle une tortue dans sa carapace. Son visage étonnamment quelconque se marbra de plaques d’un rouge violacé, comme à chaque fois qu’il était violemment ému par quelque chose ou quelqu’un.

Or, s’il y avait quelqu’un qui émouvait particulièrement Cédric Granville, c’était bien Maryvonne Lambert, qu’il considérait un peu comme sa marraine, au sein de l’association où ils militaient avec ardeur et conviction tous les deux : L’Autre, mon semblable.

- Oui, t’as peut-être raison, répondit-il précipitamment, comme chaque fois que la brune au visage anguleux et à la carrure presque masculine émettait une objection. Et si on se montrait un peu plus offensif ? Si on leur balançait un truc du genre : Pour une France haute en couleurs, que ça vous plaise ou non ?

Les traits naturellement sévères de Maryvonne Lambert se durcirent encore. Elle se redressa machinalement sur son siège, ce qui eut pour effet premier de faire saillir sa poitrine assez considérable ; et, comme effet secondaire, de violacer encore un peu plus Cédric Granville.

- Ben là… c’est quand même vachement agressif, je trouve ! Provoquer les salopards de fachos racistes, ouais, d’accord ; mais là, on donne un peu l’impression de mettre le couteau sous la gorge des gens : c’est comme ça et pas autrement, circulez y a rien à voir, genre…

- En fait, je crois que je coince sur l’aspect vélo de la manif, soupira Cédric, sans bien comprendre lui-même ce qu’il entendait par là. Peut-être qu’il faudrait se concentrer plus sur le côté solidaire…

- Et citoyen ! ajouta Maryvonne machinalement. C’est important, le côté citoyen des luttes.

- Ouais, c’est vrai que c’est important…

Le silence retomba dans le local un peu tristoune que l’association de bénévoles L’Autre, mon semblable s’était vu mettre à disposition par la mairie de Paris. Il s’agissait d’une sorte de pavillon en préfabriqué de 110 m2, situé au pied de deux HLM du XIIe arrondissement, entre l’avenue Daumesnil et la rue de Charenton. Pas vraiment le grand luxe, mais enfin c’était entièrement gratuit pour l’association et, comme chacun sait, à cheval donné on ne regarde pas les dents. Ni l’écurie. Et encore moins la mangeoire.


dimanche 15 novembre 2009

Mère, mon beau souci (lecture du dimanche)


Chapitre III





Lorsque la Renault Clio rouge conduite par sa mère quitta l’autoroute A10 pour s’engager sur le Périphérique trempé de pluie, et où les voitures, tous phares allumés, s’écoulaient avec une lenteur désespérante, Laurent Papillaud sentit des larmes lui monter brusquement aux paupières.

Il ferma les yeux pour ne plus rien voir. Pour tenter d’annuler toute cette laideur, autour d’eux.

- Je me demande si je ne ferais pas mieux de passer par l’intérieur de Paris, déclara Céleste Vigier, de cette voix nette et calme dont elle ne se départait jamais.

Laurent Papillaud s’abstint de répondre. De toute façon, il était entendu que sa mère ferait exactement ce qu’elle voudrait, malgré toutes les objections qu’il pourrait éventuellement soulever. “Parce que c’était le mieux pour eux” : sa formule de prédilection, à Céleste Vigier, la massue dont elle se servait pour clore toute discussion, notamment lorsque le contradicteur était son fils unique.

Les yeux toujours fermés, la tempe droite appuyée à la vitre latérale, Laurent Papillaud songeait avec une sorte d’incrédulité étonnée que, ce matin, le matin de cette même journée à la terminaison lugubre, sa mère et lui se trouvaient encore dans le Gers, s’éveillant sous un soleil encore pâle mais déjà radieux, dans la petite maison louée pour deux semaines à la sortie nord de Miradoux.

Quelque sept cents kilomètres ensuite, ils se retrouvaient là, englués dans cette marée automobile, perdus parmi ces voitures dont, à cause de la nuit et de la pluie oblique, on ne parvenait même pas distinguer les passagers.

« Peut-être qu’il n’y a plus de passagers... plus personne... », songea Papillaud – et qu’une idée tellement saugrenue puisse se former dans le cerveau d’un garçon aussi raisonnable qu’il l’était ou pensait l’être lui donna envie de descendre sa vitre et de sortir sa tête au dehors, afin de se faire fouetter au visage par l’eau qui tombait obliquement.

Laurent Papillaud avait 30 ans depuis deux mois ; et cette simple constatation lui semblait déjà relever du domaine de l’absurde, du problématique, de l’invérifiable. Il travaillait depuis six ans dans le service de maintenance informatique d’une compagnie d’assurances de taille moyenne. Il n’était ni très bien ni très mal payé. Il n’avait pas d’amis au sein de l’entreprise, mais tous ses collègues étaient corrects avec lui, et ses supérieurs également.

Tous ces faits étaient aisément vérifiables, mais Laurent Papillaud avait toujours un certain mal à se persuader de leur complète réalité.

Céleste Vigier allait avoir 55 ans ce 26 août, “jour de l’abolition des privilèges”, comme elle le faisait observer à son fils chaque année. Elle avait remis en circulation son nom de naissance le jour où Jean-Marc Papillaud, le père de Laurent, les avait quittés, 21 ans plus tôt – et elle l’avait fait avec le plus grand calme, dans une exemplaire maîtrise de soi.

Ensuite, seule avec un enfant de neuf ans, sans métier bien défini mais assurée de survie par la pension obtenue sans grande lutte de son ex-mari, Céleste Vigier avait suivi le cursus habituel des femmes dans sa situation, et dans l’ordre le plus courant : psychanalyse pour commencer, puis dévouement actif à toutes les causes humanitaires passant à portée de son esprit de sacrifice.

Laurent Papillaud ne fit pas la moindre remarque lorsque sa mère quitta le périphérique pour s’engager sur la bretelle d’accès à la porte de Vincennes. Même s’il savait bien qu’ils allaient mettre trois fois plus de temps à rejoindre la rue Doudeauville en traversant Paris plutôt qu’en s’obstinant sur leur voie initiale.

C’était sans importance, de toute façon il n’avait aucune envie de retrouver leur appartement du deuxième étage, dont les trois pièces lui faisaient horreur, presque autant que le quartier environnant, où sa mère avait délibérément choisi de venir habiter, sept ans plus tôt. “Parce que ce sera mieux pour nous, et pour être au cœur de l’action, là où sont les vraies souffrances.” C’était la raison qu’elle avait donnée à son fils.

Bien que l’on soit en août, ils mirent en effet plus d’une heure pour aller de la porte de Vincennes à chez eux. Et encore près d’un quart d’heure pour trouver une place de stationnement, interdite mais à peu près correcte, à cinq bonnes minutes à pied de leur immeuble.

Comme tous les soirs quand le temps le permettait, les trottoirs et même la chaussée étaient envahis par une foule que Céleste Vigier qualifiait avec gourmandise et attendrissement de “bigarrée” et qui, vue par les yeux de son fils, était presque uniformément noire malgré les vêtements de couleurs criardes portés par les femmes.

Chaque fois que son chemin croisait celui d’une mère affublée d’un enfant de moins de sept ans, Céleste Vigier s’arrêtait pour tapoter les cheveux crépus du bambin en s’extasiant sur sa beauté, la luminosité de son sourire, la candeur douce et ancestrale de ses grands yeux sombres.

Toujours en retrait d’elle, silencieux, Laurent observait avec une vague curiosité le regard soit absent soit un peu soupçonneux de la mère, et les dentitions exhibées des hommes assis ou debout aux minuscules terrasses des cafés, qui dévisageaient sa mère avec un dédain narquois.

Pourquoi avait-il toujours cette impression qu’on se moquait d’eux ? Que sa mère, en dépit de tous ses efforts – ou sans doute plutôt à cause d’eux – ne représentait rien d’autre qu’une poire juteuse, ou encore un citron à presser, aux yeux de tous ces étrangers ?

(Laurent Papillaud savait fort bien que la plupart des Africains qui tenaient désormais cette partie du 18ème arrondissement étaient de nationalité française, mais lorsqu’il pensait à eux, c’est tout de même le mot “étranger” qui lui venait à l’esprit. Bien entendu, c’était là un sujet qu’il se gardait bien d’aborder en public. Et si, au bureau par exemple, la conversation accostait certains de ces rivages dangereux – immigration, identité nationale, etc. –, il restait muet et s’appliquait à feindre l’indifférence.)

Dans le quadrilatère allant des stations de métro Château-Rouge à Marcadet-Poissonniers, et, dans le sens est–ouest, des voies de chemins de fer de la gare du Nord au boulevard Barbès, Céleste Vigier se flattait de “connaître tout le monde” ; Laurent Papillaud rétablissait donc une sorte d’équilibre en ne parlant jamais à personne.

Enfin, Céleste Vigier tourna deux fois la clé dans la serrure de la petite porte de bois, et la mère et le fils se retrouvèrent chez eux, avec une impression de calme bien que les cris, les appels, les rires, les éclats continuent de leur parvenir de la rue, et fort distinctement.

Sans même prendre la peine d’ôter ses chaussures, Céleste Vigier traversa la pièce commune et fonça droit sur le petit bureau installé entre les deux fenêtres donnant sur la rue. elle mit l’ordinateur sous tension et s’assit devant.

- Il faut absolument que je sache où en sont les sans-papiers de la rue d’Abidjan, expliqua-telle sans le regarder à son fils qui ne demandait rien. S’ils occupent toujours l’église Saint-Polycarpe, il va sans doute falloir aller leur porter de quoi se nourrir. Et, surtout, leur apporter notre solidarité active : c’est ce qui est le plus précieux pour eux... Cette chaîne humaine...

Papillaud fila se réfugier dans sa chambre et, après s’être entièrement déshabillé, se laissa tomber sur son lit – son petit lit d’adolescent à une place.

Il ferma les yeux et, presque aussitôt, un flot d’images très rapides, comme stroboscopées, affluèrent devant ses paupières closes. Images violentes, énigmatiques, sauvages, qui avaient tendance à l’effrayer.

Mais, en même temps, il sentit sa verge se tendre au bas de son ventre.

Cette érection suffit à mettre brutalement fin aux images. Papillaud plaqua ses deux mains sur son ventre et sentit son visage fin et délicat, s’empouprer d’un coup.

Et si jamais sa mère venait à entrer dans sa chambre sans s’annoncer, comme elle avait gardé l’habitude de le faire ? Et qu’elle le découvrait dans cet état ?

Oh ! bien sûr, elle ne se fâcherait pas ! Elle ne se mettrait pas en colère ! Non, elle prendrait son visage de bonté appliquée pour lui expliquer qu’il n’avait pas à avoir honte, que c’était parfaitement normal, etc. Et ce serait encore pire.

Papillaud se releva brusquement, enfila sa robe de chambre en éponge rose pâle et fila vers la salle de bain, qui séparait sa chambre de celle de sa mère.

Une bonne douche, d’abord très chaude et puis froide, lui ferait le plus grand bien, assurément.

Du “living”, comme Céleste Vigier appelait la pièce commune, si encombrée qu’on pouvait à peine circuler entre les meubles, il entendit le crépitement furieux des doigts de sa mère sur le clavier de son PC.

En effet, comme il pensait, l’eau brûlante apaisa Laurent Papillaud. Et le jet d’eau froide dont il s’aspergea le corps après l’avoir méticuleusement savonné lui donna le coup de fouet qu’il en attendait.

Au moment où il fermait le robinet, sa mère ouvrit la porte de la salle de bain, évidemment sans frapper :

- Mon Lolo, la situation est grave... annonça-t-elle, en fendant la vapeur qui avait envahi la petite pièce carrelée, comme un brise-glace la banquise. Les flics ont pris position devant Saint-Polycarpe, je viens d’avoir Hubert, le président du DAP : il pense qu’ils vont donner l’assaut incessamment. C’est ignoble, il faut une mobilisation citoyenne pour empêcher cette infamie ! On ne plus tolérer le fascisme rampant qui s’empare un à un de tous les leviers de commande, dans ce pays ! Dépêche-toi de t’habiller : nous y allons !

Pendant le prêche de sa mère, Laurent Papillaud avait vu apparaître devant ses yeux le visage de troll et la sihouette de nain de jardin d’Hubert Jocrisse, le président du DAP – l’association “Droit aux papiers”, reconnue d’utilité publique – qui ne perdait jamais une occasion de tripoter sa mère dans les cortèges des manifestations, sous prétexte de vigilance fraternelle et citoyenne.

Il écarta le rideau de plastique et sortit de la douche, sans aucun souci de sa nudité : n’était-il pas toujours un enfant, aux yeux de Céleste Vigier ? N’est-on pas toujours un enfant aux yeux de sa mère ?

- Je ne me sens pas très bien, Maman, soupira-t-il, en s’efforçant de prendre une mine abattue. Je crois que le voyage m’a achevé. Vas-y sans moi, s’il te plaît...

Voyant les sourcils presque invisibles de sa mère se froncer, il s’empressa d’ajouter :

- Mais dis bien à Hubert que je serai là, avec eux, dès demain matin ! Il faut absolument faire barrage à cette montée de l’intolérance et du racisme, qui rappelle les heures les plus sombres de notre histoire !

Il avait débité ça tout d’une traite, sur un ton grave, malgré l’envie de cligner de l’œil qui le taraudait. Sa tirade ne suffit cependant pas à amadouer la gardienne des vigilances qui se dressait face à lui, sa crinière épaisse rejetée vers l’arrière et la mamelle agressive.

- Très bien, comme tu voudras mon Lolo, dit-elle avec cette voix un peu trop douce qu’elle prenait toujours pour signifier à son fils la déception qu’il lui infligeait. Repose-toi, tu as raison. Après tout, il ne s’agit que de quelques malheureux Maliens dépouillés de tout et sans doute affamés : ça ne vaut pas le coup de tomber malade pour ça...

Et, sans donner le temps à son fils de répondre, Céleste Vigier pivota sur ses talons puis, le dos peiné et réprobateur, quitta la salle de bain familiale d’un pas décidé, d’une démarche déjà en lutte.