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lundi 15 octobre 2018

Brève errance contrôlée en Camusie intérieure

Le chien Horla
Comme je me l'étais promis il y a peu de jours, en raison des quelques incursions que nous y fîmes à partir du Cantal, j'ai, de retour ici, relu Le Département de la Lozère ; je le qualifiais, dans mon journal, et me fiant à ce qu'il me reste de mémoire, d'admirable : il l'est, peut-être encore davantage que dans le souvenir que j'en gardais. Une lecture un peu distraite pourrait faire croire à un ouvrage écrit au fil de la plume et des impressions successives fournies par le voyage qui l'a suscité ; il n'en est rien : c'est au contraire un livre rigoureusement et très subtilement construit, étagé, sculpté même, pourrait-on dire. Et c'est cette construction, et sa rigueur, et la subtilité de ses correspondances, qui font que le lecteur a la sensation troublante de s'y perdre ; de s'y perdre avec délices, de s'y perdre doublement aussi : dans les méandres géographiques des vallées profondes et le dénuement des monts de plein ciel, mais tout autant dans les entrelacs du temps historique. 

Étant parvenu au bout du volume, et à celui des gorges du Tarn conjointement, je ne voulais pas quitter Renaud Camus aussi abruptement, dans un cas comme dans l'autre, et j'ai relu aussitôt la Vie du chien Horla. Le choix, par hasard (mais y a-t-il des hasards ?), fut heureux, puisque, au sein de ce second livre, il est donné au lecteur de retourner en Lozère, mais arpentée cette fois d'un point de vue canin, si j'ose dire, dans la mesure où Horla et son demi-frère Hapax faisaient partie de ce périple entre mont Lozère et mont Mouchet, d'Aubrac à Margeride. À cette différence que, dans le premier livre, ils se faisaient si discrets à l'arrière du véhicule que le lecteur ne pouvait pas même deviner leur présence ; tandis qu'ils occupent dans celui-ci toute la place. Il y avait assez longtemps – hors les volumes successifs du Journal – que je ne m'étais pas offert ce plaisir d'une errance contrôlée en Camusie intérieure : je ne regrette pas celle-ci.

dimanche 31 juillet 2016

L'écrivain, le traître et le petit délateur

Un peu surpris, ce matin, de recevoir déjà La Tour, le journal de Renaud Camus pour 2015, commandé il y a seulement quatre ou cinq jours. Naturellement, comme les années précédentes, j'ai cédé à la puérile pulsion consistant à filer directement à l'index, pour voir s'il était question de moi à un moment ou à un autre. Je n'ai droit, cette année, qu'à une seule “entrée”, celle du premier octobre ; elle n'est guère flatteuse pour moi, je le crains, mais elle mérite d'être un peu discutée. Je vais commencer par recopier le passage, et peut-être m'en tiendrai-je là pour ce soir, car il est un peu long. Voici :

« Plieux, jeudi 1er octobre 2015, minuit moins le quart. Jérôme Vallet a déposé sur Facebook, ce matin, je ne sais pourquoi, une discussion très désagréable à mon sujet, qui s'était déroulée sur le blog de Didier Goux, à son initiative, semble-t-il. Le consensus entre les participants était que mon inspiration littéraire avait subi un terrible rétrécissement, depuis le début du siècle. La majorité des intervenants attribuaient ce désastre à la place croissante de la politique, dans ma vie et dans mes écrits : elle avait terriblement décomplexifié et délittérarisé ma pensée et mon œuvre, qui avaient perdu toute vibration bathmologique de fait de ma concentration obsessionnelle sur des opinions et des thèmes précis, trop clairs, caricaturaux. D'autres, beaucoup moins nombreux, incriminaient l'amour, le bonheur, la vie de couple, trop régulière et paisible. Goux lui-même pensait qu'il fallait surtout chercher du côté de l'âge, de la réduction des moyens intellectuels et de la capacité littéraire, du fait de l'âge.

« Le piquant est que le rencontrant pour la première fois, il y a une quinzaine d'années, et confronté à son enthousiasme délirant qui m'embarrassait un peu (au moins socialement, devant des tiers), je lui avais prédit (un peu pour dire quelque chose) qu'un jour il ne le comprendrait plus du tout, cet enthousiasme ; et que toute cette ferveur exaltée se renverserait en son contraire exact, comme je l'avais vu cent fois arriver chez d'autres. Bien entendu il n'avait pas cru un mot de ce que je lui disais, et jurait ses grands dieux que pareil renversement ne se produirait jamais. »

Voilà le dossier, donc. Commençons par le second paragraphe. D'abord, une première erreur factuelle, dénuée d'importance ici : nous nous sommes rencontrés pour la première fois à la fin de l'année 2006, c'est-à-dire il y a un peu moins de dix ans. C'était à une réunion de lecteurs et d'amis qui, suite à une lecture publique faite par Camus à Beaubourg de l'une de ses églogues, avait eu lieu chez Jean-Paul Marcheschi, dans cette rue dont le nom m'échappe en ce moment, qui commence rue du Louvre, à la hauteur de la Bourse du Commerce (ou anciennement telle). Je ne me souviens pas d'avoir été particulièrement “délirant”, ni même très prolixe dans l'expression de mon enthousiasme – très réel, lui. Mais enfin, le vin rouge aidant, il est possible que je l'aie été. Ce dont je suis sûr, en revanche, c'est que c'est seulement quelques mois plus tard, lors de notre second dîner privé, dans le Gers, que Camus me fit cette réflexion que je l'aimais (ou admirais ?) trop et que, un de ces jours, je lui planterais un poignard dans le dos (ce fut son expression). Et, en effet, je lui avais alors juré que cela n'aurait jamais lieu. D'où son triomphe en demi-sourire et en forme de je-l'avais-bien-dit.

Seulement, Camus se trompe : bien loin de se transformer en “son exact contraire”, cet enthousiasme d'il y a dix ans est demeuré intact, pour les livres de lui publiés à cette époque et pour l'écrivain qu'il était (et est peut-être encore, après tout, même s'il persiste à n'en plus guère donner de preuves éclatantes). En clair, alors que par ce billet – que je vais aller relire ainsi que tous ses commentaires – j'exprimais, il me semble, une inquiétude au sujet de son pouvoir créateur, lui préfère se placer sur le terrain de la trahison. Or, il me semble que toute personne qui décide de rendre publics ses écrits accepte par là même, ou devrait accepter, que tel ou tel lecteur, après avoir été enthousiasmé par celui-ci, se déclare déçu de celui-là. On n'entre pas dans l'œuvre d'un écrivain comme on le fait en religion ; et, plongeant dans celle de Camus il  a dix ans, m'y immergeant totalement durant deux ans, et ne l'abandonnant jamais ensuite, je n'ai pas pour autant fait acte d'allégeance inconditionnelle à son auteur ; il n'y eut, entre nous, ni adoubement ni ordination : seulement, de moi vers lui, et c'est déjà beaucoup, une admiration pour la plupart des livres qu'il a écrits depuis 40 ans. Mais lui-même semble voir les choses autrement et plus ou moins me refuser cette liberté de jugement dont je parle, puisque, deux paragraphe plus loin, il évoque ma “désertion” ; or, je ne me souviens pas d'avoir jamais signé d'engagement ferme dans une quelconque armée camusienne.

Je viens de rechercher le billet mis en cause par Camus : impossible de mettre la main ni l'œil dessus ! Me voilà donc un peu embarrassé pour aborder le premier paragraphe, auquel je comptais arriver maintenant. Ce dont je me souviens, c'est d'y avoir envisagé, en tant qu'hypothèse, un tarissement, total ou relatif, de la veine créatrice, ou disons purement littéraire. Mais je suis bien certain de n'avoir jamais parlé de “réduction des moyens intellectuels”, ce qui aurait équivalu à traiter Camus de semi-gâteux, ou en voie de gâtification, chose qui ne m'a jamais effleuré l'esprit. Et parler, en ce qui me concerne d'un “abandon” est tout aussi inexact, puisque je n'ai jamais cessé de lire les livres de Camus à mesure qu'ils paraissaient, à en rendre compte souvent dans le blog, à dire mon adhésion presque complète (presque parce que je trouve l'expression Grand Remplacement plutôt malheureuse en elle-même) à ses thèses “politiques” et à recommander toujours aussi chaudement la lecture de son œuvre, comme un certain nombre de mes amis pourrait en témoigner.

Il y a tout de même une chose amusante, dans ces deux paragraphes, c'est lorsque Camus se demande pourquoi Jérôme Vallet a cru bon de transporter billet et commentaires sur Facebook. Comme s'il était surpris de ce petit jet de bile, évidemment destiné à semer la zizanie entre lui et moi, de la part d'un individu dont, lors de ce même dîner où il prophétisait son assassinat par moi, Camus nous avait dit ne plus le supporter, ni lui ni ses interventions sur les différents forums. Sur ce, je vais retourner à La Tour, dans la lecture de quoi, malgré mes divers abandon et trahison, je suis plongé depuis ce matin à peu près sans interruption.

samedi 20 juin 2015

À propos des églises vides (et des mahométans que l'on prétend y installer)


Sur ce sujet, Renaud Camus a écrit un texte que je trouve remarquable. On pourra le lire dans son intégrité ici. En voici cependant un extrait :

« Et si ce que j’aime dans les églises, moi, c’est précisément qu’elles soient vides, qu’elle soient le lieu du vide, de l’absence, du retrait, du silence et parfois de la musique ? Qu’au cœur des villes et du tourbillon d’être et de parler, de bruire, de nuire et de nocer, elles offrent des réserves de non-être et d’abstention, de fraîcheur dans la chaleur de l’été, de pénombre dans l’excès de lumière, de hauteur dans la trivialité des jours, de beauté dans la laideur du monde, de civilisation et d’art dans l’hébétude qui gagne ?

» Chrétiens, mes frères, il n’y a pas de spiritualité que dans la foi. Il y en aussi dans le doute, le croiriez-vous, dans l’inassentiment, dans le défaut d’adhésion et de présence. Je n’irai pas jusqu’à dire que les églises appartiennent autant à ceux qui s’y rendent seulement quand elles sont vides qu’à ceux qui les emplissent quelquefois, mais je crois bien qu’elles sont aussi chères aux chrétiens de civilisation, de culture et d’éducation, fussent-ils athées ou juifs, voire musulmans, qu’aux chrétiens de conviction. Nous les aimons parce qu’elles sont notre patrie charnelle, nos morts, les images qui nous ont bercés, l’espace, le parfum et le son de notre appartenance au temps et à la terre, à cette terre-ci, à ce continent-, à cette nation chrétienne, romane et gothique dans l’âme. Et nous aimerions mieux mourir que de les voir livrées à d’autres mains, à d’autre cultes, à la botte, à la babouche ou aux pieds nus des conquérants. D’ailleurs il faudrait, pour que cela soit, que nous fussions morts. Est-ce que nous le sommes ? [Ici le narrateur se tâte.] »

lundi 2 février 2015

Entre tatillons de la syntaxe…


Terminé hier, juste avant le dîner, le journal 2014 de Renaud Camus, intitulé Morcat.(la libraire est par là). Tout au long de ces six cents pages, je n'ai cessé de me féliciter d'avoir renoncé à la lecture quotidienne en ligne, qui m'avait beaucoup frustré en 2013 : ces deux derniers jours, j'ai retrouvé, intact, le plaisir que j'ai depuis au moins huit ans maintenant, à lire ce journal d'une seule coulée. Évidemment, c'est la loi du genre, certaines parties m'ont moins intéressé que d'autres ; c'est notamment le cas de toutes les péripéties politiques, la campagne électorale du NON, en particulier. Mais enfin, c'est loin d'être l'essentiel du volume, Dieu merci. Pour le reste, je me suis trouvé particulièrement sensible (ben tiens !) à la façon dont Camus traite de la fuite du temps, de la perte en général, du monde que l'on va peut-être quitter (je veux dire : peut-être bientôt…), dont on regrettera les splendeurs, mais certainement pas ce qu'il est si acharné à devenir.

J'ai beaucoup souri. En raison de cet  humour dont Camus se départ assez rarement, et qui est très efficace sur moi, mais aussi grâce à son comique involontaire, lequel intervient dès qu'il est question de ses ennuis de santé, et principalement urinaires (ce n'est certes pas le monorénal que je suis qui lui jettera la pierre…). Camus fait partie de ces gens, que je crois assez nombreux – peut-être le bon docteur Pluton saura-t-il nous éclairer à ce sujet, ou le bon docteur Arié –, qui révoquent presque systématiquement en doute ce que leurs disent les médecins de leur état et qui, aussitôt, s'empressent d'établir à la place du leur un diagnostic hautement fantaisiste de leur cru. Parmi les écrivains du XXe siècle, ils sont au moins deux, à ma mince connaissance, à être, ou avoir été, affectés de cette étrange maladie mentale : Marcel Proust et Renaud Camus. Je crois que, dans ce domaine, le second fait preuve d'une loufoquerie encore plus réjouissante que le premier – mais il faudrait se reporter à la correspondance de Proust pour pouvoir comparer utilement.

Le lecteur pourra s'amuser également d'une chose qui n'est nullement drôle pour l'auteur, à savoir ses démêlés internétiques avec trois ou quatre aliénés, fous furieux, déments en liberté même pas surveillée ; des guignols bave aux lèvres qui ne cessent de l'accuser des pires maux du temps (racisme, antisémitisme, extrême-droitisme, etc.), mais qui pimentent leurs cris d'orfraies et leurs indignations de chaisières de ce qui se fait de plus crapuleux et ordurier en matière d'insultes anti-homosexuelles. On ne donnera aucun nom (mais Camus, lui, les donne…) ; disons que le chef de file de ces camisolards s'est fait, dans la blogoboule, la réputation – méritée – d'écrire le français comme un Basque espagnol.

Une autre bonne nouvelle (mais quelle était donc la première, déjà ?) est que, Camus ayant moins voyagé en 2014 que certaines autres années, le journal est moins envahi par les jérémiades hôtelières ; il y en a juste ce qu'il faut pour convaincre et rassurer le visiteur régulier que, oui, ouf ! on est bien chez Camus et nulle part ailleurs. 

Le dernier membre de la phrase précédente est tout à fait bancal syntactiquement (rassurer que…), je le sais mais le laisse néanmoins, car il va nous faire office de transition. À la date du 23 juillet (page 349), Camus aborde justement cette question de la correction, voire de l'hyper-correction, au travers de quelques exemples de phrases qui, d'après lui, ne devraient pas pouvoir s'écrire (même si, pour l'une d'elles, il reconnaît qu'elle n'aurait nullement gêné un Saint-Simon). Ainsi : « Je ne voulais pas qu'il vienne et c'est exactement ce qu'il a fait. » Il a bien sûr raison, la phrase pêche par sa syntaxe, dans la mesure où le “ce qu'” de “ce qu'il a fait” ne se rapporte à rien.  Mais, aussitôt, Camus convient que la solution de remplacement, correcte, elle, n'est guère satisfaisante : « Je n'avais aucune envie de le voir venir, et c'est exactement ce qu'il a fait. » En effet, la première phrase est beaucoup plus satisfaisante pour l'œil et l'oreille, si elle ne l'est pas pour la syntaxe ; plus rapide, plus fluide, plus élégante en un mot.

Il cite un autre exemple, qu'il dit caricatural, et de fait, on peut trouver qu'il est, qu'il se constitue presque en gag. Néanmoins, je me sentirais tout prêt à l'avaliser, à l'accueillir, à lui fournir des papiers en règle et des prestations sociales d'urgence, tant les substituts corrects qu'on peut lui trouver font lourdauds à côté de lui. Voici : « Elle adore tout ce qui est anglais, et d'ailleurs elle y passe l'été. » Si une telle phrase me venait sous la plume, je suis presque certain que je la garderais ; même si, en dehors de Camus qui est hors concours, il n'est pas facile de trouver plus tatillon de la syntaxe que moi. Mais je ne le suis pas au point de me muer en une sorte de syntaxidermiste – Camus non plus, d'ailleurs.

C'est en tout cas le précieux mérite de ce journal ; de ce journal dans son immense ensemble, pas uniquement du volume qui vient de paraître : on peut, presque à chaque page, s'arrêter de lire pour dialoguer silencieusement et à perte de vue avec son auteur, sans le lasser jamais.

Des reproches ? Non, en vérité aucun. Vraiment ? Même pas un tout petit, pour jouer les critiques objectifs ? Allez, si vous y tenez : pourquoi diable Renaud Camus s'obstine-t-il, tout au long de ce livre, à écrire “minuit et demi” au lieu de “minuit et demie” ?

mardi 27 août 2013

Jardins de Plieux


Quelle soudaine bouffée de souvenir dans cette photo que publiait hier Renaud Camus dans sa Chronologie ! En août 2009, nous ne montions guère au jardin haut, en partie pour inciter les chiens à ne pas aller d'eux-mêmes y massacrer les petits buis fraîchement plantés. Mais, après huit heures, lorsque les visites étaient officiellement terminées et que la chaleur daignait desserrer un peu sa griffe, nous venions nous installer, avec ou sans hôtes de passage, autour de la petite ronde en fer que nous avions transportée au pied du muret séparant les deux jardins, avec une bouteille de Tariquet ; et c'est cette façade que nous avions sous les yeux, nous la regardions sombrer avec lenteur dans le soir. Lorsque la nuit venait, nous remontions dans la salle des Pierres où les chauves-souris venaient nous donner leur bal silencieux, telles des fantômes de Viennoises sur un très vieux parquet. Et dans le dégradé bleu orange du couchant,  la branche de l'arbre mort conférait à la fenêtre donnant au nord une grâce précise de dessin japonais.