
J'étais à la Comète, mais ça ne ressemblait pas à la Comète, c'était plus grand, plus clair et il y avait davantage de monde. En fait, c'était un bar-restaurant de campagne ; de village, plutôt, et dont je savais qu'il se trouvait dans le Gard. Lorsque le rêve a commencé, je buvais une bière au comptoir. Les gens qui circulaient autour de moi m'étaient à la fois familiers et inconnus, je n'étais précisément avec aucun mais me sentais bien au milieu d'eux.
Brusquement, Nicolas a fait son apparition. Il m'a regardé avec un petit sourire narquois et m'a dit quelque chose comme : « Vous, vous avez l'air saoul : vous devriez peut-être faire une pause dans les bières... » Et, instantanément, comme si sa parole commandait à la réalité, je suis en effet devenu très saoul, mais d'une ivresse étrange, partielle, concentrée dans les yeux, qui se sont mis à gonfler et à durcir, tels des kystes. J'ai tout de même commandé un autre demi, plus par défi que par réelle envie de boire, il me semble.
Au même moment, il est apparu que nous étions plusieurs à être invités à dîner par un homme d'un certain âge, qui pourrait être le vieux Jacques mais ne lui ressemblait pas. Il m'a précisé que c'était lui qui payait tout, qu'il avait choisi lui-même le menu (il m'a même indiqué ce que nous allions manger, mais je l'avais oublié au réveil), et que l'on était en train de préparer la salle.
Réapparition de Nicolas qui me dit, sur un ton protecteur, presque paternel, en me désignant une table : « Nous allons nous installer ici, en attendant... » C'est à ce moment, m'asseyant où il me dit, que je constate que nous sommes maintenant sur une terrasse à ciel ouvert, mais ceinte de murs sur trois côtés ; et il y a un arbre : une terrasse de village. C'est aussi à ce moment qu'elle apparaît dans le rêve.
Elle, c'est la serveuse. Elle est brune, très jeune, et me paraît miraculeusement belle, bien que,
dans le même temps, je ne trouve rien de particulièrement remarquable à son visage. Ce n'est pas un “canon” non plus. Ce qui la rend incroyablement attirante, c'est qu'elle est
aimable, au sens le plus essentiel, absolu du terme. Et aussi
aimante : il me semble qu'elle est également précieuse à toutes les personnes présentes, et que chacune d'elles doit avoir la même certitude que moi, que cette serveuse tombée de nulle part est là uniquement pour elle, sans en ressentir la moindre jalousie vis-à-vis des autres, comme pour une sorte de mère nourricière et surnaturelle. Elle s'assoit sur la chaise libre à ma gauche. Elle explique, à je ne sais à qui : « C'est bien d'être de repos : on peut s'installer en sachant qu'on ne sera pas dérangé... »
Pendant ce temps, l'ivresse qu'a en quelque sorte créée Nicolas gagne du terrain, se concentrant de plus en plus dans mes yeux, énormes et saillants. J'en arrive au point où le gauche est totalement fermé : pour écarter les deux paupières, je dois m'aider du pouce de la main gauche et de l'index de l'autre, comme il arrive parfois, lorsqu'on se réveille affligé d'un compère-loriot. Mes efforts pour accomplir cet acte ridicule font rire mes voisins de table – lesquels restent dans l'ombre, ou plus exactement hors du champ de plus en plus réduit de ma vision. Et une sorte de désespoir mêlé de fatalisme m'envahit, juste avant l'interruption du rêve. Je me rends compte que je vais causer une grande déception à la jeune serveuse brune (qui ne rit pas avec les autres), qu'elle va s'éloigner définitivement de moi, par ma seule faute – et ce, sans que le rêve ne se soit à aucun moment teinté de la moindre coloration érotique, sensuelle ni amoureuse.
Je me réveille à cet instant. Durant la seconde (la fraction de seconde ?) où j'affleure à peine à la conscience, je suis dévasté par une violente et irrémédiable tristesse, à l'idée que, demeurée prisonnière du rêve, la jeune serveuse brune, sans prénom, pratiquement sans corps et sans visage, est à jamais perdue, non seulement pour moi qui l'ai en quelque sorte créée, mais aussi pour tous les autres hommes.
Enfin, je m'éveille tout à fait ; la tristesse affreuse disparaît instantanément. Mais, durant encore près d'une minute, et alors que je suis rigoureusement sobre depuis plusieurs jours, je vais ressentir à l'intérieur de ma tête les effets cotonneux, quoique très amoindris, de l'ivresse signalée par Nicolas dans le rêve, et dont une infime partie semble avoir réussi à franchir les portes en même temps que moi.