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mardi 20 avril 2010

Lave story


Pour l'instant, on prend encore tout cela plus ou moins à la légère. Certains – dont je confesse faire partie, à ma grande et courte honte – trouvent même qu'il y a de quoi rire dans les mésaventures vulcanoïdes d'Homo touristicus. En tout cas, on n'ira pas se recouvrir la tête de cendres en imaginant les théories de familles hagardes, en shorts à fleurs et cousues d'enfants cramoisis d'énervement, qui peuplent actuellement ces immenses morgues que sont les aéroports internationaux – fantômes charnus et suants, tout étonnés de flotter dans les limbes vaguement inquiétantes qui séparent leur camp de vacances “tout compris” de leur zone pavillonnaire inondable. On n'ira pourtant pas jusqu'à se féliciter du calme tout momentané dont peuvent enfin jouir les riverains de Roissy et autres lieux aéroportuaires, sauf s'ils sont installés là depuis plus de trente ans : les autres ont choisi – au moins accepté – de venir s'installer en bordure d'enfer de leur plein gré.

Seulement, imaginons que le gros furoncle islandais persiste à donner du souffle : combien de véritables drames, alors ! Plus d'avion pour les six mois à venir, vous vous rendez compte ? Comme dans une nouvelle de Cortàzar, des gens bloqués une demi-année dans leur aéroport de transit ! Et au retour tant espéré : « Tiens, salut Étienne ! Comment va depuis le temps ? Dis donc, au fait, cette année, ma femme et moi, on a fait l'aéroport de Tunis : ça te dirait, une soirée diapos, un de ces quatre ? »

Et les petits Indiens ? Ces petits garçons z'et filles aux grands yeux confiants et au sourire si doux, qui ne vivent que dans l'attente de la manne que va faire pleuvoir sur leur innocence Maman Céleste ? Nib ! Plus de manne, plus de Céleste ! Pour elle, ce n'est encore pas trop grave : elle pourra toujours aller déverser son implacable bonté au camp d'hébergement pour clandestins tout proche. Mais eux, les grands yeux confiants et les sourires si doux ? Tiens, je préfère n'y pas penser, ça me fait trop mal.

Je ne dirai rien non plus des petites Thaïes qui guetteront en vain dans le ciel (de leurs grands yeux confiants) les gros avions venus de Francfort, Liverpool ou Cincinnati, tout remplis de devises aux noms bizarres mais immédiatement convertibles en roupies de sansonnet locales, en échange de quelques privautés mécaniques. Des drames, des drames en cascades, vous dis-je. Le plus poignant étant peut-être celui de ces sémillants séminaristes, qui attendaient avec ferveur et frémissements de partir pour Rome afin d'y passer leur examen de pédophilie active, dernier saut d'obstacle avant leur accession à la prêtrise, et qui devront patienter une année de plus, au risque d'une irrémédiable perte de vocation.

Et il y a tous les autres. Les alter-mondialistes contraints de se rassembler à Garches plutôt qu'à Porto-Trucmucho ; les difficultés d'approvisionnement des dealers de proximité ; les citoyens du monde reclus dans les limites de leur département ; les découvreurs de l'Autre ; les excités de l'Ailleurs ; les embrasseurs de cultures authentiques...

Je préfère m'arrêter là : voir le monde basculer dans le noir et blanc, sinon le sépia, vraiment il n'y a pas de quoi rire.

mercredi 3 juin 2009

Un avion s'écrase, tout le monde la ramène

Alors voilà. Il passe dans notre ciel dix avions par minute ; de temps en temps, il y en a un qui tombe. Logiquement, tout le monde devrait s'en foutre, sauf si sa vieille mère ou son fiancé était dedans. Au lieu de ça, le ciel s'embrase : le ciel de l'information, hein, pas le vrai ; le vrai, lui, il s'en fout.

Et, logiquement, on devrait faire pareil – on fait pareil, en réalité. Qui, sérieusement, hors leurs proches, en a quoi que ce soit à foutre de ces deux cents types inconnus qui sont passés de vie à trépas ? D'une manière finalement plus cool, plus relax que s'ils avaient chopé un cancer de la mâchoire leur rongeant inexorablement la tronche trois ans durant ? Tout à l'heure, je lisais ceci sur un blog, dont le taulier est pourtant moins con que la moyenne des blogueurs :

« Le tragique le dispute à l'horreur »

Le pire est que son billet (comme l'ensemble de ce qu'on peut lire depuis depuis deux jours dans la blogosphère) prétendait fustiger les journalistes, qui, comme chacun sait, "causent-même-quand-ils-n'ont-rien-à-dire". Je lui ai répondu ceci :

« Arrêtez donc de critiquer les journalistes : vous parlez comme eux ! Avec les mêmes clichés imbéciles ! 18 personnes inconnues de tout le monde (de vous en tout cas) qui meurent : en quoi est-ce tragique ? En quoi est-ce l'horreur ? On est dans le psittacisme absolu, là ! Vous êtes mûr pour être journaliste, je vous le dis... »

Depuis deux jours, chez les perroquets blogosphériques, on s'interroge doctement : pourquoi les journalistes (et donc leurs lecteurs) ont-ils ce goût morbide pour les catastrophes ? Moyennant quoi, l'ensemble des blogueurs ne s'intéresse rigoureusement qu'à ce fait-divers annexe, sans importance ni intérêt véritable, avec une gourmandise au moins égale à celle qu'ils feignent de fustiger.

On peut tenter un début de réponse : pzrce qu'il ne s'agit pas d'une vraie catastrophe. C'est une catastrophe "pour rire" : elle fait peur mais elle ne touche à peu près personne. Un peu comme le loup du Petit Chaperon rouge. C'est la catastrophe moderne, qui ne fait mal nulle part tout en stimulant les glandes lacrymales, et n'empêchera aucun connard, d'ici un mois, de prendre l'avion pour aller rôtir sa viande sur je ne sais quelle étendue de sable exotique. Elle a des vertus hautement cathartiques : pour que Festivus festivus continue de vivre, hilare, bronzé, rotant, huileux, il faut bien que, de temps à autre, certains paient le tribut du bonheur.

La petite larme machinale que l'on verse aujourd'hui, prendra tout son prix le mois prochain, lorsque l'avion atterrira sans dommage à Saint-Domingue, et que les jeunes nègres – si délicieusement minces ! –. vivant avec trente euros par mois, accueilleront tout sourire et muscles polis les mamies exténuées et citoyennes que leur dégueulera l'avion miraculeusement rescapé.

– N'oubliez pas de rapporter de l'artisanat local.