jeudi 9 octobre 2008

Hommage, jalousie et (à venir) camembert généreusement tartiné

À Balmeyer, pour le texte ; à Dorham, pour l'environnement musical


Comment reconnaître un écrivain ? Ou, plus exactement, un possible écrivain ? À ceci qu'il fait (parfois, pas toujours) jaillir des formules qu'à première lecture vous trouvez simplement amusantes, bien trouvées, comme on dit. Ensuite, vous en parlez à votre Irremplaçable (si vous en avez une, ce qui n'est pas donné à tout le monde, loin s'en faut). Et, là, discourant, vous vous apercevez, les phrases se déroulant, que cette image qui vous a d'abord fait sourire présente des étages, des arrière-plans, des tiroirs secrets ; et que, plus vous l'évoquez, plus elle acquiert de richesse. Et, même, au risque du ridicule, de profondeur. Prenons par exemple, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, cette image de Balmeyer, parlant d'une banale gueule de bois que, comme chacun l'a fait au moins une fois dans sa vie (ou alors, sortez d'ici : vous n'êtes pas assez franchouillard et je vous envoie la police...), il a soignée "par le mal", le lendemain matin :

On aurait dit une petite voiture compressée par César qui reprenait peu à peu sa forme initiale.

Peu de mots, mais qui, à mesure qu'on se les répète, prennent forme et prolongements, exactement comme ces papiers japonais dont parle Proust, dans Du côté de chez Swann, au moment du célébrissime épisode de la madeleine, qui, d'informes qu'ils sont au départ, deviennent, trempés dans l'eau chaude, des maisons, des jardins, etc.

Cette phrase en gras que je viens de citer a ce genre de pouvoir de déploiement ; elle rend compte, avec une superbe économie de moyens, d'une réalité plus profonde qu'il n'y paraît - et sans quitter le sourire. C'est une phrase d'écrivain. Peut-être.

Une certaine jalousie me point : je vais reprendre une bière, ce sera de sa faute, à ce con.


Consommations : 1/2 bouteille de muscadet sur lie pour l'Irremplaçable ; quatre bières Goudale pour moi.

Environnement musical : Sarah Vaughan (compilation), Louis Armstrong (Good Book et extraits du concert au Town Hall de New York, 1947). Écrivant ce billet et lisant les vôtres : l'oratorio de Pâques, de J.S. Bach.

En voiture !

C'est une feuille de papier pelure, avec ma photo (hideuse) agrafée en bas à gauche. Il y a aussi mon nom et mon prénom, à peine lisibles. C'est mon permis de conduire provisoire, récupéré ce matin à la Préfecture d'Évreux, après une glorieuse et prompte visite médicale. Le rendez-vous était à neuf heures et quart. Deux femmes avaient trouvé le moyen d'arriver avant moi, mais bon : rien de dramatique, par rapport aux soixante-douze personnes qui se pressaient au guichet des permis et des cartes grises.

Une semaine avant cette glorieuse confrontation avec le corps médico-préfectoral, j'avais pu constater que mon taux de gamma GT était de 95, lorsque la "fourchette" permise se situe entre 20 et 55. Je ne m'en inquiétais nullement, ayant vu sur internet que certains affichent jusqu'à 1000 ou 1500 : on appelle alors cela des Gamma GTI - 16 soupapes.

Les deux femmes devant moi furent expédiées en sept minutes chacune, ce qui me parut d'excellent augure. À mon entrée, je pus constater que les médecins étaient deux, une femme qui posait les questions d'usage (du genre : "vous arrive-t-il parfois de ne pas réussir à être bourré avant onze heures du matin ?"), tandis que l'homme se livrait aux examens proprement dits.

J'ai eu tout bon, j'ai même réussi à ne pas me vautrer comme un crétin lorsqu'on m'a demandé de fermer les yeux, d'étendre les bras à l'horizontale et parallèlement, puis de lever un pied. En fait, en dehors d'une fugace sensation de ridicule, il ne m'est rien arrivé du tout. Apparemment, mon taux de Gamma GT leur en a touché une sans faire bouger l'autre, puisqu'il n'en fut tout simplement pas question. Et je suis ressorti avec le précieux papier, après avoir passé une demi-heure tout compris dans ce vénérable bâtiment très moche.

En me disant que j'avais bien eu raison de ne pas arrêter de boire trois semaines avant la prise de sang comme on me l'avait obligeamment conseillé.

Du coup, samedi soir, c'est moi qui prendrai le volant pour nous emmener, l'Irremplaçable et moi, à la Comète bicêtro-kremlinoise. À l'aller, hein, pas au retour...

mercredi 8 octobre 2008

Autopromo éhontée

La toujours excellente Zoridae publie ce que je considère sincèrement, lucidement et objectivement, comme son meilleur billet à ce jour. Chapeau, Madame !

(Smiley au carré...)

mardi 7 octobre 2008

Isabelle, si le Bloy savait ça...

C'est la criiise ! C'est la criiise ! Et ça frétille chez les blogueurs de gauche, notamment chez les têtes de série ! On te vous empoigne le sort des grandes banques internationales, on te réfléchit sur les fusions, leur sort, leur avenir, la casse, tout ça ! Et il faut lire les commentaires : tout le monde a mis son manche à balai dans le cul, on ne rigole plus. On vitupère comme coassent les crapauds quand la mare fait des plis - c'est beau.

Reviens, Léon, j'ai les mêmes à la maison !

Car surtout, on pleurniche, on se tord les mains, on torchonne le bas de sa chemise de ses larmes : que vont devenir ces pauvres petits actionnaires, poussières innocentes, broyés par les messieurs à cigares et à huit-reflets ?

Ils vont crever, Léon, et ce sera bien fait ! Tu l'aurais dit bien mieux, si tu avais eu le malheur de vivre jusqu'aujourd'hui. Comme tu les aurais cloués, ces gagne-petit ne sentant même plus la sueur, mais toujours la vieille urine rance ! On aurait bien ri, grâce à toi, de leurs piteux trois sous que, par la magie du capitalisme, ils comptaient fermement transformer en cinq sans rien foutre !

Les ignobles fonds de pension internationaux, ignoblement rapaces ? Mais ce sont eux ! Eux, les Robert et les Suzanne, qui espéraient pouvoir aller se pavaner au Maroc ou en Tunisie, avec leur retraite miteuse, miraculeusement gonflée par les licenciements massifs de leurs enfants, les délocalisations de leurs usines, les saloperies singapouriennes qu'on leur fait avaler en guise de nourriture ! Ils en salivaient, des domestiques basanés qu'ils pourraient s'offrir, des fatmas qui torchonneraient leur carrelage "typique", pendant que Suzanne irait détendre ses varices au bord du bassin de chlore bleu ciel, plus ou moins mélangé d'eau !

Des nababs ! Grâce aux manoeuvres frauduleuses des messieurs à cigares, dans l'ombre des hémicycles, dans les torpeurs des arrière-corbeilles, voilà ce qu'ils seraient devenus ! Robert et Suzanne, rois du monde et du pétrole !

D'un coup, paf ! Finis, les 12 % annuels en se tournant les orteils ! On revient à la réalité, on bavoche dans son tapioca, on chipote sur ses frites surgelées : la vraie vie reprend ses droits, et comment ! Brutale, la vraie vie, parfois, hein ?

Le problème des Robert et des Suzanne, voyez-vous, c'est qu'ils sont aussi cons, aussi répugnants, aussi bas que les huit-reflets qui ne devraient pas tarder à se jeter par les fenêtres- du moins l'espère-t-on. Seulement, ils n'ont pas les moyens de leur politique de goinfres. On leur a vendu le bec du rapace sans leur en fournir l'estomac.

C'est reparti

Le Brigadier mondain reprend du service. Les prémices de la future épopée sont à l'endroit habituel, à la pointe de l'épée.

Ça ne va pas plaire à Dieudonné...

Quand les Africains commencent à se pencher enfin, et sérieusement, sur le passé de leur continent, les dents se mettent à grincer dans les si charmantes petites rues de Saint-Germain-des-Prés. John Alembillah Azumah est un historien ghanéen, spécialiste de l'Afrique et de l'islam. Un jour, il a décidé de consacrer ses recherches à l'esclavage et aux traites ; à toutes les traites. Il en a tiré un livre, dont il parle ici. Son intervention dure sept minutes, elle est vraiment à écouter jusqu'au bout. Parce qu'il est temps.

lundi 6 octobre 2008

Pierre A. se fait tirer le portrait

Si, comme la plupart des gens normaux, vous tenez Pierre Assouline pour un cuistre inopérant et un petit flic de la littérature, vous serez ravi d'apprendre qu'il se fait proprement exécuter chez Ygor Yanka. On est cordialement invité, sur le même sujet, à aller également lire le billet de Juan Asensio. On peut aussi se (re)plonger dans l'un ou l'autre des livres de George Steiner.

Tout le monde au sous-sol !

« Normes et contraintes sociales ont pour rôle de contenir sinon de supprimer la rivalité mimétique. L'esprit révolutionnaire s'éveille au sein d'un ordre social déjà à moitié désintégré où normes et contraintes sont en train de se déliter quand, au contraire, les rivalités s'exaspèrent. La mystique révolutionnaire s'origine dans les victimes de cette situation, les maniaques de l'obstacle qui imputent la responsabilité de leur propre mal-être aux limites qu'impose traditionnellement l'ordre social à la conduite individuelle. Les révolutionnaires mettent un acharnement passionné à réaliser leur dessein : la destruction complète de cet ordre social.

« Loin de réduire les rivalités, la perte progressive de l'ordre social les exaspère. Voilà pourquoi beaucoup de révolutionnaires ne trouvent aucun apaisement personnel dans la "permissivité" sociale et politique des périodes pré-révolutionnaires. Leur désir de révolution redouble alors pour se "radicaliser". Perçu à travers nos propres imbroglios mimétiques, l'ordre social nous paraît d'autant plus rigide et tyrannique que nous sommes davantage enchaînés, même si, en fait, il s'effondre. Plus la société s'affaiblit, plus elle semble oppressive et répressive aux révolutionnaires dostoïevskiens. »

René Girard, Le Désir mimétique dans le souterrain, in La Voix méconnue du réel.

dimanche 5 octobre 2008

Cohn-Bendit se ridiculise...

...Face à Éric Zemmour.

Histoire de tunnel

C'est un machin long et noir ; qui se veut noir, et ne l'est pas forcément. Il est généralement gouverné par quelqu'un - plus exactement par quelqu'un lui-même dirigé par quelque chose - qui a décidé de vous démolir, même s'il n'en a pas la possibilité. Il essaie ; il n'a pas lu René Girard ; il pense que c'est inutile ; il croit qu'il a des armes contre vous - or, il n'en a pas. Il se bat néanmoins ; contre lui-même, le plus souvent.

Au départ, vous avez envie de l'aider ; c'est difficile ; c'est même impossible, on s'en rend compte très vite. Ça éructe et ça vocifère, ça sort les armes à feu, domaine que cela croit connaître ; ç'a au fond les larmes aux yeux, et vous ne savez plus trop comment réagir. Vous choisissez de ne pas réagir - le silence s'installe, il est le bienvenu. Pourvu qu'il dure.

vendredi 3 octobre 2008

Encore un mot

T'as vu ce succès, Maman ? Rien n'était prévu, prémédité, ça s'est fait tout seul. Toi même, tu as dû être surprise : cette parole qui s'élève, tout soudain, hein, ça fait drôle ! Ton fils aîné qui la ramène ! Alors que nul, et sûrement pas toi, ne lui a rien demandé.

Du coup, Bergouze pourrait bien se sentir un peu jaloux, lui à qui je n'ai pas dit un mot depuis longtemps déjà ; lui, allongé depuis 23 ans, les morts, les pauvres morts... tout ça. Un de ces jours, vous allez vous rejoindre, forcément. Ou peut-être moi d'abord, va savoir ; je ne te le souhaite pas - personnellement, je m'en fous.

Je ne sais pas trop à quoi ressemble une fin de vie. Je pense que tu n'en sais pas davantage, mais je peux me tromper. Il est possible que tu saches des choses et n'en dises rien. Ce serait dans la logique maternelle, finalement : une manière de protection. On devient quoi, quand on vous perd ? Nul ne le sait, on verra bien. J'en connais qui ne s'en remettent pas et ne souhaitent pas guérir : je les comprends, j'attends de voir.

Il me reste un tiers de bière, toi un petit quart de vie (si tout va bien) : essayons de siroter cela à petites gorgées, précautionneuses, à pas tranquilles, comme les deux ancêtres que nous sommes devenus, sans m'en apercevoir.

Encore lui

À Dorham

« Le christianisme n'aura donc pas été qu'une tradition vénérable, à laquelle nous devons la perpétuation d'un message décisif pour le salut de l'humanité. Le christianisme, c'est aussi un courant historique qui a poussé le pape Jean-Paul II à la repentance, dans sa visite à Yad Vashem et au Mur des lamentations. Une religion qui a très vite repris de vieux réflexes sacrificiels. Bref, qui n'a pas été à la hauteur de son message, de ce qu'elle apportait de radicalement nouveau : à savoir une connaissance définitive des mécanismes de la fondation violente, une démystification radicale du sacré, de l'ordre propre au sacré. Le Christ nous plonge dans la connaissance des mécanismes mimétiques. Il introduit donc bien la guerre et non la paix, le désordre et non l'ordre, car tout ordre est suspect d'une certaine manière : il dissimule toujours celui sur le dos duquel on s'est réconcilié. Dénoncer ces «sépulcres blanchis», c'était dérégler à jamais le mécanisme sacrificiel. La mort du Christ n'aura jamais été un lynchage fondateur. Et la résistance que les hommes vont opposer au seul modèle possible qu'il leur propose provoquera cette accélération de l'histoire dont ils seront les premières victimes. De cet aveuglement, Clausewitz est un témoin sûr, à l'aube des catastrophes qui nous attentent. »

René Girard, Achever Clausewitz, Ed. Carnets nord.

Ces libations qu'il faut que l'on commette

En principe, ce billet matutinal aurait dû s'appeler "Partageons mes beuveries", en hommage à la puissance invitante de ma soirée d'hier. Mais je n'ai pu résister au plaisir de ce décasyllabe, impeccablement césuré à 4/6, comme chez François Villon : Je meurs de soif auprès de la fontaine.

Mourir de soif ne fut pas le risque majeur de la soirée. Et, pour être certains de ne point nous y exposer, MM. Tonnégrande, Nicolas et moi-même - sans compter M. Jacques qui nous rejoignit après le dîner - engloutîmes force breuvages, tous plus ou moins alcoolisés, mais plutôt plus que moins, pour tout dire. Nous parlâmes, rîmes, nous nourrîmes, rebûmes, puis nous séparâmes bons amis. Raisonnable à fond la gomme, je suis rentré en métro. À la station "Opéra", où se situait mon changement, je n'ai eu que le tort de m'asseoir pour attendre la rame suivante. Et je me suis endormi. Pas longtemps. Du coup, me réveillant, j'ai décidé de finir le trajet en taxi. On n'est pas des galériens non plus.

jeudi 2 octobre 2008

1976

Maman, ils n'ont rien compris. Moi, à peine plus, du reste. Et toi ? Tu n'as pas lu, heureusement ; tu sais certaines choses, tu te souviens de mon existence, mais lire ce qu'il m'arrive d'écrire ne te semble pas indispensable : tu as raison. Une mère n'est pas là pour lire, grâce au Ciel. Ne lisez pas ce livre ! Ce titre de Renaud Camus, il me semble aussi, pas seulement, qu'il s'adresse à sa mère - mais je peux me berlurer grave, pour parler en san-antonio post-moderne.

En réalité, je l'ai fait exprès. Il ne fallait pas que ça se voie trop. J'ai camouflé un cri inarticulé derrière une rodomontade, j'ai convoqué des chameaux, des Arabes, des trucs et des machins, juste pour être bien certain qu'on ne m'entendrait pas. Moi-même, maman, je ne tenais pas tant que ça à m'entendre. Et puis, surtout, il y a Ducharme qui s'immisce, entre toi et moi, entre nous, toute la famille comprise. Je ne sais pas trop ce qu'on va en faire, de celui-là. Déjà, à peine né - tu as vu ? -, il nous ramène Juan, que j'espérais bien enfoui dans son urne, sur l'étagère supérieure, chez Carlos. Pas du tout : comme dans un film hollywoodien de bas étage, il se reconstitue et se met à tonitruer avec l'accent, comme avant : c'est un peu perturbant.

Cela ramène tout le reste. Les volets de bois plein - même les punaises des bois, agglutinées derrière, me deviennent précieuses, ces petites taches brunes ou vertes de passé, craquantes, odorantes, vivantes. Et les sapins, mollement onduleux (et merde si l'adjectif n'existe pas : j'atteste avec force que les sapins de la route de Chaumont, La Ferté-Saint-Aubin, étaient onduleux, ils étaient peut-être les seuls). Le papier peint aussi me revient - Dieu sait, pourtant...

Et les bruits. Les sons de vos voix, à l'étage inférieur. Le craquement des marches de chêne, le glissement mouillé de la voiture qui passe, les piaillements des oiseaux nouveaux-nés dans la boîte aux lettres qui n'a jamais servi d'autre chose que de nid. Un bruit de moteur de Solex. La bêche régulière de mon père - ton mari -, et parfois le court jappement du chien qui l'accompagne. Une cloche quelque part, le coup de frein du facteur, le coq de Mme Herpin, l'appel d'un futur.

Je me lève, il est tard : qu'est-ce qu'on mange, maman ?

Un verre de lait et dodo

Ce matin, huit heures et demie, à la gare de Vernon, j'ai vu arriver une femme d'une copieuse cinquantaine d'années. Sur une trottinette. J'ai brusquement eu envie de rentrer me coucher.

mercredi 1 octobre 2008

Mais ils branlent quoi, les Arabes ?

Sans déconner, on se demande. Voilà des gens que personne n'a envie de retrouver sur son paillasson (or, ils y sont plus ou moins). En revanche, on comprend bien l'intérêt que l'on peut prendre à leur existence.

Précisons : il ne s'agit pas des Arabes pauvres, de ceux que tout le monde peut croiser au coin de sa rue, et qui ne servent évidemment à rien. Un peu comme les écologistes, les filles-mères, les frelons-qui-piquent-fort, les filles qui sucent seulement si elles sont amoureuses, le tabasco-qui-pique-pas, et beaucoup d'autres choses encore.

On parle, ce soir, des Arabes pétés de thunes, les seuls qui ont un semblant d'intérêt. Pourquoi s'arrêtent-ils au mitan du chemin ? Nous sommes nombreux à les avoir applaudis quand ils ont fait grimper le prix du baril de cette saloperie huileuse, qui est la seule à leur portée : le pétrole. On remarquera que le pétrole s'accorde magnifiquement avec le désert, qui lui-même se marie superbement avec le burnou, lequel s'accorde magnifiquement avec une religion de conducteurs de chameaux - lesquels n'y peuvent rien. Mais là n'est pas la question.

Voilà au moins deux semaines que l'Irremplaçable et moi nous rendons à Levallois en automobile. Et voilà deux semaines que nous faisons ce trajet dans une fluidité presque inquiétante : on se croirait en août, c'est vous dire. J'ai fini, à force de ne pas conduire, ayant du temps pour réfléchir, par suggérer que, peut-être, nous roulions merveilleusement parce que, le prix de l'essence ayant vertigineusement augmenté, on avait enfin réussi à se débarrasser de tous ces salauds de pauvres qui embouteillent exprès NOS routes.

Du coup, la voiture avançant ronronneusement sur l'autoroute, nous priâmes, l'Irremplaçable et moi, pour que les gros cons enturbannés, stupidement barbus et très frustrés sexuellement continuent à ne rien comprendre de la marche du monde et continuent à pousser le curseur vers le haut.

Quand le litre d'essence sera à trois euros (ou plus : il n'est pas interdit de rêver !), les gens qui méritent de circuler en voiture pourront enfin remercier nos amis constructeurs de mosquées, les bouchons ne seront plus qu'on mauvais souvenir, de cette époque merdique où mes salauds de pauvres de parents roulaient en 4 CV, alors qu'ils gagnaient à peine de quoi nourrir leur ridicule progéniture.

On roulera, nous autres, on roulera.

[Papa ? Ta voiture ? Quelles vacances ? Arrête tes conneries ! Rentre chez toi ! Non, non, pas dans ton pays : dans ta maison, vieux con ! Hein ? Maman ? Qu'est-ce qu'elle raconte ? René ? Son père ? Ce vieux machin mort ? Qu'est-ce qu'on en a à foutre ? Essaie de la faire taire, elle emmerde tout le monde, maman, là ! Maman, ta gueule ! Quoi, René ? Ça n'existe pas, René, fais-toi une raison, merde ! Il a existé, il a existé : faut voir... aucune preuve... Tu as le disque ? Le DVD ? Ben alors ? René, pfff ! Pourquoi pas Juan, pendant que tu y es ! Oui, oui, c'est un prénom étranger. Enfin, pas si étranger que ça. C'est un prénom, quoi. Celui d'un type qui...

Enfin, un prénom. Un truc étranger, tu vois. Un mec qui est arrivé par ici, qui n'en avait pas du tout envie, mais alors pas du tout, si je peux en juger. Il aurait bien pu être italien, ou polonais, ou fils de mes couilles. Il était espagnol - c'est curieux, non ? Maman, tu l'as connu ! Non, évidemment : tu l'as juste vu, une fois - on rentrait d'Espagne précisément -, dans la grande maison de Sologne, tout aussi disparue que Juan...

Et Maman Goux : « Mais de quoi parles-tu, mon fils imbécile et aveugle ? »

Je ne sais pas, Maman, je ne sais pas. Ni tout à fait de moi, ne tout à fait de toi, ni tout à fait de Juan. Je ne suis pas écrivain pour cette raison précise : je ne peux parler ni de moi, ni de toi, ni de Juan.

La nuit s'apesantit, du moins me le fait-elle croire. Juan se mêle d'être vivant, à un point qui me devient presque pénible. Il faudrait que je te raconte, maintenant (sinon je ne le ferai jamais), à quoi ressemblaient toutes ces soirées d'Ingré. Vous étiez jaloux, papa et toi, vous l'étiez, et j'en tirais, c'est imbécile, une véritable et première fierté.

Il y avait ensuite les retours - frigorifiants. La traversée de la Sologne, à des heures qui n'appartenaient plus tout à fait à l'existence réelle de mon âge, mais qui, justement, devenaient précieuses en ce qu'elles me projetaient, par cristaux de glace ou nappes de brouillard, vers... Vers rien, on ne se leurre pas. Devant le phare unique de la mobylette rouge, le virage tellement attendu des Brémailles, l'entrée dans La Ferté, la sortie, le passage à niveaux, les derniers mètres, et puis...

Et puis, Maman, ce qui est déjà mort, lors que vous êtes encore vivants (ne dis rien à Papa, il n'est pas assez fort), la maison plongée dans une nuit ancienne, le chien au sous-sol, le silence des sapins, la cuisine, les chats qui s'éveillent à peine...

Il serait bien que j'arrête. D'abord parce que je fais chier tout le monde. Ensuite parce que cette maison n'existe plus, je crois que tu le sais, même si elle est encore debout. Nous mêmes, Maman, nous mêmes, nous sommes à peine plus... à peine plus debout... à peine plus vivants, c'est difficile à dire, forcément. (Ne dis rien à Papa, sois forte.)

Enfin, bon : on verra. ]

Vies minuscules

« Il ne sait pas encore qu'à ceux de sa classe ou de son espèce, nés plus près de la terre et plus prompts à y basculer derechef, la Belle Langue ne donne pas la grandeur, mais la nostalgie et le désir de la grandeur. »

Pierre Michon, Vies minuscules, Gallimard, p. 11.

Ces trois lignes, issues des trois premières pages d'un livre que l'on vient de me prêter - et que j'ai immédiatement rendu pour me l'acheter et le posséder -, m'ont donné, les lisant, l'impression étrange que toute l'oeuvre romanesque de Thomas Hardy, et notamment, bien sûr, Jude l'obscur, en avait jailli, cent ans auparavant.

Comme à Gravelotte ou l'arroseur arrosé

Ayant été, hier soir, tandis que j'écoutais Jim Harrison causer dans ma télé, victime d'une attaque de troll(s) en piqué, et ayant passé l'âge de me laisser emmerder, je rétablis momentanément la "modération" de commentaires, afin de laisser aux petits lutins facétieux le temps de réintégrer leurs forêts profondes, et de conserver à ce blog la haute tenue qui a fait sa réputation sur les cinq continents. Merci de votre compréhension.

De l'identité comme un couteau suisse

« Il nous faut penser la réconciliation non plus comme la suite, mais comme l'envers de la montée aux extrêmes. Elle est là, comme une possibilité réelle, mais que personne ne veut voir. Le Royaume est déjà là, mais la violence des hommes le masquera de plus en plus. Tel est le paradoxe de notre monde. La pensée apocalyptique s'oppose donc à cette sagesse qui croit l'identité paisible, la fraternité, accessible sur le plan purement humain. Elle s'oppose aussi à toutes les pensées réactionnaires qui veulent restaurer de la différence et qui ne voient dans l'identité qu'uniformité destructrice ou conformisme niveleur. La pensée apocalyptique reconnaît dans l'identité la source du conflit. Mais elle y voit aussi la présence dissimulée du « comme toi-même », incapable, certes, de triompher, mais secrètement actif, secrètement dominant, derrière le bruit et la fureur qui le recouvrent. »

René Girard, Achever Clausewitz, ed. Carnets nord.