samedi 26 février 2022

Du français aberrant


 Il y a tout de même, dans notre beau parler françois, certaines aberrations auxquelles l'homme de bien a quelque peine à se résigner. Puisqu'il est près de midi, prenons par exemple les repas : à la suite de quelle panne de cerveau collective avons-nous abandonné le souper ? Comme on aurait pu le prévoir, le dîner s'est empressé de venir occuper cette place laissée vacante autour de la table, cependant que le déjeuner montait lui-même en grade et en dignité pour s'installer au milieu du jour ; ce qui nous a contraint à forger ce ridicule petit-déjeuner, source de confusions : si, entre onze heures et la demie de la même heure, je m'enquiers si vous avez déjeuné, vous serez dans l'impossibilité de savoir si je me soucie de votre collation du matin ou si je pense que vous avez pu prendre en avance votre repas de midi. (On notera que cette panne encéphaloïde a heureusement épargné nos voisins belges et suisses ainsi que nos cousins du Québec.) Mais il y a pis.

Quel démon malfaisant, tout fraîchement vomi des Enfers, est venu un jour nous suggérer de remplacer nos si commodes et si logiques septante, octante et nonante par ces monstres patauds et mal articulés que sont soixante-dix, quatre-vingts et quatre-vingt-dix ? Et pourquoi avons-nous rendu les armes si facilement, contrairement, là encore, à nos voisins et cousins déjà cités ?

Encore pouvons-nous estimer nous en être tirés à bon compte, et remercier le dit démon de n'avoir pas poussé plus loin sa plaisanterie. sinon, il nous faudrait aussi nous débattre avec trois-vingts pour dire soixante, nous colleter à quarante-dix quand nous voudrions dire cinquante, affronter vingt-dix et deux-vingts dès que trente et quarante surgiraient dans nos comptes.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Le mystère est par trop insondable, je donne ma langue au chat ; lequel risque fort de la recracher, la trouvant peu à son goût et pas loin d'être inassimilable.

vendredi 18 février 2022

Va chemine, va trottine…

L'information la plus réjouissante de ce 18 février (mais la journée n'est pas finie…) : « Les trottinettes en libre service à Paris voient un grand nombre d'utilisateurs blessés graves à la mâchoire et aux dents. »

À force de déstructurer la langue, nos analphabètes atlanticoïdes sont parvenus à franchir les frontières de l'humainement intelligible. Même si l'on pense deviner ce qu'ils ont essayé de dire, leur petit-lyonnais si particulier entraîne en tout cas quelques questions.

D'abord, bien sûr, on aimerait savoir quel est le génie méconnu qui a réussi à pourvoir une trottinette d'yeux lui permettant de voir des blessés graves. 

On voudrait bien aussi qu'on nous précise si ces mêmes yeux sont en outre capables de voir des blessés légers, ou des blessés mutins, des utilisateurs pas blessés du tout, ou même des humains n'ayant jamais mis le pied sur une trottinette. 

En outre, si ces blessés le sont à la mâchoire, il serait intéressant et utile qu'on nous précisât laquelle ; si c'est toujours la même, ou alternativement l'une et l'autre, la parité inférieure/supérieure est-elle respectée, existe-t-il des statistiques fiables sur le sujet, etc. 

Enfin, il serait bon de savoir si les blessures que l'on se fait aux dents cicatrisent facilement, quel est le risque d'infection,  convient-il ensuite de se baigner les molaires dans la bétadine, sont-elles plus bénignes si l'on porte la muselière à élastiques auriculaires, et s'il est préférable de se les faire infliger aussi loin que possible des heures de repas.

Tant que tous ces points ne seront pas dûment éclaircis, que l'on ne compte pas sur moi pour ressortir ma trottinette du garage  : courageux mais pas suicidaire.

samedi 12 février 2022

Marcel est-il biocompatible ?

Est-il nécessaire de lire une biographie de Marcel Proust ? Est-ce enrichissant pour celui que l'œuvre a séduit ? Est-ce pertinent ? Les opinions, à ce sujet, sont nettement tranchées. Écartons d'emblée ceux qui pensent qu'il n'est jamais intéressant de lire une biographie d'écrivain ; que son œuvre est là et qu'elle doit, dans tous les cas, se suffire à elle-même : c'était, en gros, l'opinion de Flaubert… et celle de Proust lui-même, au moins en théorie car, en pratique, la correspondance nous montre qu'il ne dédaignait pas toujours ces “à côté” que sont les biographies, même s'il affectait officiellement de les mépriser.


Dans son cas, celui de Proust, le problème est rendu plus aigu dans la mesure où À la recherche du temps perdu est une œuvre très largement autobiographique ; c'est ce qui rend si abrupts les avis : d'un côté, ceux qui disent que Proust ayant déjà raconté sa vie dans son roman, il est parfaitement vain de la faire doublonner par le livre d'un tiers, lequel aura forcément un talent infiniment moindre ; et, de l'autre, ceux qui objectent que, justement parce que l'œuvre de Proust est à ce point nourrie de sa propre existence, il sera fort éclairant de pointer les différences entre les deux, afin de mieux saisir les processus de transmutation permettant, partant de l'une, d'aboutir à l'autre. – Je me rangerais plutôt parmi ceux-ci.

Mais quelle biographie ? Pour ne pas rallonger inconsidérément ce billet, ce qui risquerait d'endormir tout le monde (d'ailleurs, si quelqu'un pouvait se dévouer pour réveiller Nicolas…), nous nous limiterons aux trois plus complètes, celles qui s'assument entièrement comme biographies : nous en demandons pardon à Léon Pierre-Quint (le pionnier : son livre sur Proust a été publié en 1925, soit à peine trois ans après la mort de son modèle), André Maurois, Maurice Bardèche et quelques autres que ma mémoire a laissés s'échapper. Nous nous concentrerons (pas trop, pas trop…) donc sur George D. Painter, Jean-Yves Tadié et Ghislain de Diesbach.

La biographie en deux volumes (à l'origine : on la trouve aujourd'hui en un seul) de Painter, la plus ancienne des trois (1966 – 1968), est loin d'être sans mérite. Mais d'une part le distingué Anglais est un peu pénible, avec cette obstination de vouloir à tout prix que Proust ait eu des aventures féminines, ce qui ne tient pas debout, et d'autre part, ses explications de ceci ou de cela sont vraiment trop entachées de psychanalyse pour être recevables : partant d'un sujet riche, ondoyant, complexe, elles n'aboutissent qu'à des pauvretés, soit évidentes, soit absurdes. D'autre part, à l'époque, de très nombreuses lettres de Proust n'avaient pas encore été retrouvées et collectées par Philip Kolb, qui en a depuis assuré l'édition chez Plon : Painter ne pouvait donc travailler qu'à partir d'une trame fortement lacunaire.

Passons à Jean-Yves Tadié. Qui est-il ? Un universitaire, agrégé de lettres, né en 1936. Il est surtout l'homme qui a accompli l'exploit de faire passer le roman proustien de trois volumes moyens de La Pléiade à quatre gros volumes de la même collection : c'est dire si, entre les années cinquante et les années quatre-vingt, l'appareil critique a furieusement métastasé. Il a le grand mérite, cependant, d'être un universitaire non jargonneur, c'est-à-dire que son épais volume est écrit en français de tous les jours. Mais, bien entendu, comme il est en quelque sorte the spécialiste de Proust en France, il passe beaucoup trop de temps à parler de l'œuvre, à la décortiquer, l'observer sous tous les éclairages possibles, alors que ce qu'on demande à une biographie c'est avant tout de nous raconter la vie du personnage pris pour cible, ce qui ne semble pas passionner beaucoup M. Tadié. De plus, le résultat donne plus l'impression d'un vaste fourre-tout que d'un livre vraiment construit, pensé, écrit.

Reste donc Ghislain de Diesbach, qui échappe à tous ces défauts. Non seulement il sait sa langue, comme on disait jadis et jusqu'à naguère, mais il connaît admirablement la société de cette époque, et particulièrement ce qu'il est convenu d'appeler le monde. Il a l'art des enchaînements habiles, il est pétri d'un humour fin et toujours discret, lequel ne s'exprime jamais mieux que dans les nombreux “médaillons” qu'il donne à lire, chaque fois qu'apparaît dans son récit un personnage destiné à jouer un rôle plus ou moins important dans la vie de son personnage éponyme (pas fâché de pouvoir le placer à bon escient, celui-là, tiens !) : s'il n'atteint pas à la virtuosité rageuse de Saint-Simon, ni à la vachardise tonitruante de Léon Daudet, ses portraits sont tout de même constamment savoureux. D'autre part, il se concentre principalement sur la vie de son modèle, sans pour autant négliger l'œuvre, ce qui n'aurait pas de sens, mais en sachant toujours étager ses plans, ne pas tout mettre à l'avant-scène, ce qui lui permet d'éviter le côté “fourre-tout” que j'ai relevé chez Tadié.

Bref, si l'un ou l'autre des quatre lecteurs qui n'ont pas encore fui ce blog était pris de l'envie de lire une biographie de Marcel Proust, c'est sans hésiter, et même avec une certaine chaleur, celle de M. de Diesbach que je lui recommanderais. 
 
D'un autre côté, personne ne m'a rien demandé.

dimanche 6 février 2022

Avis à tous les netflicards et toutes les netfliquettes

Il est possible, mes bons amis, que cette information capitale vous ait échappé : depuis quelques semaines, Netflisque offre à ses bienheureux abonnés l'occasion de (re)découvrir l'œuvre de Robert Rodriguez, cinéaste génial – doué – honnête (j'ai décidé, moi aussi, de pratiquer désormais le “rythme ternaire décroissant”, si cher à la vieille marquise de Cambremer), ou plutôt de s'y initier par le truchement d'un film et non de ses moindres ; j'ai nommé : Planète terreur, Dans le billet exécrable – mauvais – passable que j'ai déjà consacré à Rodriguez, voici ce que, il y a cinq ans presque jour pour jour, je disais de ce film-là :

« Comme le titre le suggère, il s'agit d'un hommage aux séries B des années soixante et soixante-dix, que l'on projetait dans les cinémas dits “de quartier” (rappelons pour les moins de 50 ans qu'à l'époque le mot “quartier” s'employait au singulier et n'était nullement synonyme de casbah ou de village nègre). 

« L'hommage est aussi réaliste que possible, puisque l'image a tendance à trembler un peu (par moment…) et à être traversée de zébrures et de points lumineux intempestifs (là encore, à certains instants judicieusement choisis). Le clou est, aux deux tiers du film, lorsque la pellicule prend carrément feu et qu'un panonceau intercalaire nous prévient qu'une bobine est manquante ; moyennant quoi, effectivement, on se retrouve avec un gros “blanc” dans le déroulement de l'intrigue, des personnages qui étaient séparés se retrouvent au même endroit, d'autres qui vaquaient sur leurs deux jambes agonisent sur un grabat, etc., sans qu'aucune explication ne soit donnée, ce qui est rigoureusement sans importance, vu le côté foutraque du scénario. 

« Dans cette joyeuse pochade, où un gaz secret fabriqué par un ignoble militaire (Bruce Willis) transforme les gens en monstres pustuleux, avides de bouffer votre cervelle (et davantage si gros appétit), on retrouve le petit Freddy Rodriguez, qui n'a pas de lien de parenté avec Robert et que connaissent bien ceux qui ont regardé la série Six feet under ; il y a aussi l'indispensable Quentin Tarantino, en violeur psychopathe. 

« On notera que, pour accroître encore le côté “séance de quartier”, Rodriguez propose, au début du film, une bande-annonce, avec Danny Trejo ; laquelle bande deviendra le film intitulé Machete trois ans plus tard : c'est probablement le seul cas, dans l'histoire du cinéma, où une bande-annonce a entraîné la réalisation du film lui correspondant, et non l'inverse. »

Après en avoir lu une critique aussi alléchante, si vous ne vous précipitez pas sur votre zapette pour savourer ce chef-d'œuvre, c'est vraiment que vous êtes irrécupérables – stupides – légèrement diminués.

jeudi 3 février 2022

Je vous remets ça ?


À l'heure où le Canada, sous la houlette du pitoyable, catastrophique et post-humain Justin Trudeau, s'enfonce dans une sorte d'ethnolâtrie asilaire, il ne m'a pas paru abusif de vous remettre ce petit billet qui, malgré ses trois ou quatre ans de cave, n'a pas encore tourné vinaigre (quoique…). Voici donc :


À Jean le Huron… et à sa squaw.

On nous répète à l'envi que se méfier a priori des étrangers, les tenir pour suspects et potentiellement dangereux tant qu'ils n'ont pas dûment donné la preuve de leur innocuité, on nous serine, donc, que c'est très mal, que cela fait de nous de patentés suppôts du nazisme, dont la nauséabonderie délétère devrait d'ailleurs suffire à faire fuir n'importe quel étranger aux narines tant soit peu délicates – mais passons.

Il est donc entendu que l'étranger est notre ami, qu'il ne vient vers nous que dans l'espoir de s'enrichir culturellement à notre contact ; le présupposé reste vrai même lorsque l'étranger est une demi-douzaine et que chacun tient négligemment à la main la chaîne de sa mobylette : la perspective d'un réel déplaisant ne doit en aucun cas faire pâlir l'image sainte que l'on nous somme d'adorer, ou au moins d'accueillir comme un autre nous-même, voire un nous-même amélioré.

C'est d'ailleurs ce qu'ont fait les Indiens des Indes occidentales lorsque les Colomb, Cortès et autres Pizarro ont débarqué dans leurs îles puis sur leur continent : accueil bienveillant, ouverture à l'autre, curiosité interethnique, rien n'y manquait. On sait le résultat de cette largeur d'esprit : massacres, épidémies, réserves. Si ces braves emplumés avaient pu bénéficier des apports du fascisme, du repli sur soi, de la xénophobie agissante et des heures les plus sombres de toute histoire, qu'eussent-ils fait, voyant débarquer ces peu nombreux étrangers cuirassés et coiffés de casques ridicules ? Ils les auraient gaillardement massacrés jusqu'au dernier avant même qu'ils ouvrent la bouche, puis auraient envoyé caravelles et galions par le fond, tandis que les squaws auraient préparé un grand barbecue festif sur la plage pour arroser ça. À la rigueur ils auraient esclavagisé quelques spécimens pour les envoyer couper beaucoup bois quand hiver très rude. Et ils étaient tranquilles pour au moins un siècle, à chasser le bison et scalper les voisins. Au lieu de ça, ils ont préféré jouer aux progressistes, aux multicul', aux vous-n'aurez-pas-ma-haine : c'est bien fait pour eux.

La règle sera donc la suivante, et elle est d'or : soyez xénophobes, mes frères, par principe et résolument ; cela peut vous sauver la vie, et accessoirement le pucelage de vos filles, comme l'histoire des hommes le montre d'abondance. Et ce n'est qu'une fois prouvée sa bénévolence que l'étranger pourra, très éventuellement, être convié à dîner à la maison. Mais on aura garde de ne mettre à sa disposition, à table, que des couteaux aussi peu affutés que possible. Parce que, tout de même : un étranger reste un étranger. Parole de Geronimo.

mardi 1 février 2022

Proustien, proustophile, proustolâtre et proustomaniaque

La chambre du petit Marcel, à Illiers.
 

 Nous fûmes tout cela en janvier.

mardi 18 janvier 2022

Les mauvais pères vs la race androgyne des nourrices sèches

Le Dr Adrien Proust à Venise.

Dans son livre intitulé Proust et son père, Christian Péchenard parle de Proust et de son père, ce qui ne devrait surprendre personne. Avec le même souci de cohérence, dans son livre précédent, Proust à Cabourg, il parlait de Proust et de Cabourg, station balnéaire normande plus connue sous le nom de Balbec. Enfin, dans l'ultime volet de sa trilogie marcelline, Proust et Céleste, il évoquait tout ensemble Proust et Céleste Albaret, née Augustine Célestine Gineste, à Auxillac en Lozère. 

Christian Péchenard était avocat – ce qui n'a jamais empêché d'être proustophile, la preuve – et c'est à ce titre qu'il fonda le cabinet Péchenard & Associés, qui existe encore aujourd'hui, à ce qu'il semble, et dont on nous dit qu'il opère “en conseil comme en contentieux”, ce qui est tout à son honneur je suppose.

Pour revenir à Proust et son père, Christian Péchenard écrit à un moment ceci, concernant Marcel :

« N'ayant pas eu un rôle bien défini dans la structure familiale, il ne pouvait être qu'un mauvais fils, et il était dévolu, par conséquent, à Adrien le rôle de mauvais père : “Mon père – dira le narrateur, dans une confidence qui dépasse l'anecdote – parce qu'il n'avait pas de principes, n'avait pas à proprement parler d'intransigeance…” » 

 Il n'est pas indifférent de savoir que le livre fut d'abord publié au éditions du Quai Voltaire en 1993 (1). Il n'aurait d'ailleurs pu l'être beaucoup plus tard, ou alors posthumement, Péchenard étant mort en 1996. Eût-il été de beaucoup postérieur à ces dates, on lui aurait vivement conseillé d'en ôter le paragraphe ci-après, particulièrement méphitique, sous peine d'excommunication citoyenne et paritaire ; paragraphe qui n'est que la suite et la fin de celui que j'ai cité plus haut. Voici :

« Cela se passait dans un temps où les hommes avaient d'ailleurs pour premier devoir d'être de mauvais pères. Ils n'appartenaient pas encore à la race androgyne des nourrices sèches que sont devenus les pères à la fin du siècle, ces mères à barbe participant à la notion stupidement égalitaire de l'amour et de l'éducation, aussi pernicieuse que la fin du monde annoncée par Sodome et Gomorrhe. Marcel Proust n'a peut-être pas eu un bon père, mais il a eu, ce qui compte beaucoup plus, un vrai père. »

La condamnation morale – bien méritée ! – de ce monstre antédiluvien aurait même été double, puisqu'on sait aujourd'hui que Sodome et Gomorrhe, au rebours de la fin du monde, annoncent en fait un avenir étale de radieuse tolérance, tout jonché de galipettes multicolores et dégenrées. 

Bref, un auteur et des livres à autodafer d'urgence, si ce n'est déjà fait.


1) On trouvera les trois livres de Péchenard réunis (La Petite Vermillon) en un seul volume sous le titre de Proust et les autres.

lundi 17 janvier 2022

Journées de (re)lecture

 Il y a des plaisirs, certes d'un niveau peu élevé mais néanmoins assez vifs, que l'on goûte à la relecture de Proust, mais qui sont inaccessibles au primo-lecteur ; ce sont ceux que procurent ces petites “pierres d'attente” que Proust dispose çà et là, en prévision de ce qui n'est pas encore advenu dans le cours de son récit. 

Ainsi, au début des Jeunes Filles en fleur, dans la partie intitulée Autour de Mme Swann, apparaît soudain une comtesse de Marsantes. Cela dure le temps d'une dizaine de lignes, à peine. C'est une silhouette fugitive et silencieuse, pas plus réelle qu'une personne qui entrerait dans un restaurant, traverserait la salle et ressortirait par une autre porte, sans s'être assise à aucune table ni avoir dit mot à quiconque. Le primo-lecteur l'oublie aussitôt. Mais le relecteur, lui, sait que Mme de Marsantes est la mère de Robert de Saint-Loup, personnage non encore apparu et qui va devenir très important (capitalissime, dirait Proust) dans la suite.

Et il n'est pas indifférent que cette apparition presque fantomatique soit pour nous apprendre que Mme de Marsantes était la seule personne “élégante” (elle est une Guermantes) qui consentait à recevoir chez elle Odette Swann. Car le relecteur sait fort bien que leurs destins sont d'ores et déjà liés, puisque Robert de Saint-Loup va dans l'avenir épouser la fille de Swann et d'Odette, Gilberte ; et que, à deux mille pages de là, tout à la fin du Temps retrouvé, lors de la fameuse matinée chez la princesse de Guermantes, le narrateur se fera présenter leur fille, Mlle de Saint-Loup, en qui, par le jeu des combinaisons génétiques, se sont finalement rejoints le “côté de chez Swann” et le “côté de Guermantes” qui, aux yeux de ce même narrateur lorsqu'il était enfant, paraissaient aussi éloignés et injoignables que deux galaxies du cosmos.

Il en est un certain nombre d'autres, des petits plaisirs du même genre. Ainsi, au début de la Recherche, lorsque les habitants de Combray plaignent beaucoup Swann de ce que sa femme le trompe ouvertement avec son ami le baron de Charlus, alors que le relecteur sait fort bien que si Swann laisse si volontiers Odette seule avec le baron c'est parce qu'il sait celui-ci pédé comme un phoque et, donc, tout à fait apte à jouer les chaperons sans le moindre risque pour son honneur ni pour la vertu passablement écornée d'Odette.

Mais, évidemment, pour s'offrir ces plaisirs de la relecture, il faut commencer par avoir lu.

jeudi 13 janvier 2022

Un nouveau Houellebecq

Je viens de terminer anéantir, le dernier livre de Michel Houellebecq. Curieux ouvrage que celui-là, qui semble contenir deux romans plutôt qu'un, lesquels s'affrontent, tentent de s'unir, n'y parviennent pas, ou qu'à moitié, et dont l'un d'eux, finalement, s'interrompt, se perd dans les sables jusqu'à disparaître complètement sous la poussée victorieuse de son “rival”. C'est, je crois bien, la première fois que je lis un roman qui, s'ouvrant sur une énigme – à caractère politique ici, mais c'est secondaire –, paraît la perdre de vue et “oublie” de nous en proposer la résolution, ou au moins son esquisse. Dans sa construction même, le livre est double : tantôt bâti autour d'un personnage central, comme le sont la plupart des romans de l'auteur, mais parfois aussi nettement plus “choral”, le personnage pivot ne devenant plus que le membre d'une constellation, ni plus ni moins important que ceux qui l'entourent et interagissent avec lui.
 

À côté de cela, des qualités proprement houellebecquiennes sur lesquelles il n'est pas nécessaire de revenir, et aussi une nouveauté frappante. On commence, dès les premières pages ou presque par nous présenter un couple sur le point d'entrer dans la cinquantaine : couple en miettes où les deux époux ne se parlent plus et font non seulement chambre mais aussi réfrigérateur à part, Madame ayant sombré dans le véganisme pendant que Monsieur continue d'avaler les charcuteries les plus riches en graisses saturées. On se dit alors qu'on est bien chez Houellebecq… sauf que, contre toute attente, cet homme et cette femme vont, vers le milieu du roman, se rapprocher l'un de l'autre et connaître une sorte de rebirth sentimental et sexuel, comme une plante que l'on croyait morte laisse soudain pointer une ou deux pousses vert tendre. 

Cette “possibilité d'une renaissance” (de l'amour, du désir, de la tendresse, de la compréhension mutuelle, de la parole) voilà qui me semble tout à fait neuf chez Houellebecq. Mais qu'on se rassure, on ne versera pas dans l'Harlequinade non plus : le cancer n'a pas dit son dernier mot…

(L'illustration que j'ai choisie deviendra compréhensible à qui lira le roman…)

samedi 1 janvier 2022

Tentative de poésie transatlantique

 

En décembre, on a fait rimer Québec et Balzac.

jeudi 30 décembre 2021

Pour la nouvelle année, rétablissons les privilèges !


 Et si on terminait l'année en compagnie de Bernanos ? Histoire de s'afficher résolument antimoderne ? Pénible, grincheux, empêcheur de covider en rond ? Le paragraphe qu'on va lire se trouve dans La France contre les robots, essai publié à Rio de Janeiro en 1944, c'est-à-dire il y a près de quatre-vingts ans – autant dire hier. Voici donc :

« Loin de penser, comme nous, à faire de l'État son nourricier, son tuteur, son assureur, l'homme d'autrefois n'était pas loin de le considérer comme un adversaire contre lequel n'importe quel moyen de défense est bon, parce qu'il triche toujours. C'est pourquoi les privilèges ne froissaient nullement son sens de la justice ; il les considérait comme autant d'obstacles à la tyrannie, et, si humble que fût le sien, il le tenait – non sans raison d'ailleurs – pour solidaire des plus grands, des plus illustres. Je sais parfaitement que ce point de vue nous est devenu étranger, parce qu'on nous a perfidement dressés à confondre la justice et l'égalité. Ce préjugé est même poussé si loin que nous supporterions volontiers d'être esclaves pourvu que personne ne puisse se vanter de l'être moins que nous. »

Et j'en resterai là pour 2021 : il me semble que souhaiter à qui que ce soit une “bonne et heureuse année 2022” relèverait du cynisme le plus débridé et cruel, l'espérer supportable ressortissant déjà à un risible optimisme. 

vendredi 17 décembre 2021

Balzac, premier apôtre transgenritudinal


 Si on m'avait dit ça de lui… Et pourtant, il faut se rendre à l'évidence : c'est bel et bien du cœur de La Comédie humaine qu'a jailli ce transgenrisme, cette transgenritude dont notre époque s'enorgueillit à bon droit. C'est plus précisément dans les premières pages du Père Goriot que l'on en découvre la très-précieuse graine. Présentant sa fameuse pension de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, Balzac écrit ceci (c'est lui qui souligne) :

« On entre dans cette allée par une porte bâtarde, surmontée d'un écriteau sur lequel est écrit : MAISON-VAUQUER, et dessous : Pension bourgeoise des deux sexes et autres. »

On se pince, on inspire profondément, on croit avoir été passagèrement le jouet d'une illusion, on relit… Mais oui, les mots sont bien là, on n'a pas rêvé : Pension bourgeoise des deux sexes et autres !

De là à imaginer Honoré remplissant son petit dossier afin d'être autorisé à devenir Honorine, il y a évidemment un pas de cyclope que je me garderai de faire. Néanmoins, une petite voix enveloppante, insidieuse, dégenrée, continue à me murmurer que si Balzac a éprouvé le besoin d'intituler l'un de ses romans justement Honorine, ce ne put être entièrement le fruit du hasard…

vendredi 10 décembre 2021

De la gestion des ressources humaines par le Créateur

Sans vouloir paraître plus blasphémateur que je ne le suis, il me semble que, parfois, Dieu a tendance à gérer son business un peu en dépit du bon sens. Il est possible, l'éventualité n'est pas à négliger, qu'il ne dispose que d'une quantité globale d'existence humaine à dispatcher parmi les peuples et les siècles – une sorte de contrainte “oulipienne” qu'il se serait imposée par jeu, attrait de la difficulté, goût du défi… –, mais enfin, il devrait mieux en soigner la répartition. 

Par exemple, s'il avait décidé de faire mourir Victor Hugo en 1875 au lieu de dix ans plus tard, l'œuvre du prophète laïque n'en aurait quasiment pas souffert, ni lui ni nous n'y aurions perdu grand-chose. En revanche, si cette petite “pelote” de dix années, il l'avait attribuée à Balzac en supplément de programme, celui-ci aurait eu largement le temps de boucler sa Comédie humaine, de finir Les Petits-Bourgeois, de mettre le point final à son Député d'Arcis ainsi qu'à trois ou quatre autres romans laissés inachevés pour notre plus haute frustration ; mais aussi d'écrire ces œuvres qui ne nous sont parvenues que sous forme de vagues et embryonnaires projets. 

Et puis, mon Dieu, qu'est-ce que c'est que cette manie de faire mourir les grands écrivains à 51 ans ? Balzac, Proust… et je dois bien en oublier une couple d'autres, ravis au même âge ! On m'objectera que le second cité a eu, lui, le temps de terminer sa Recherche. Je répondrai : oui et non. Certes, il a bel et bien mis le mot fin au bas du Temps retrouvé ; mais enfin, les deux derniers volumes, La Fugitive et ce même Temps retrouvé, ont été publiés après sa mort, sans qu'il ait eu le loisir de les relire, de les corriger et, surtout, de leur insuffler ce supplément de vie et de mouvement, ce surcroît de “chair” qu'il avait donnés aux précédents volumes, ainsi qu'en font foi ses différents manuscrits, épreuves et textes finalement publiés.

Là encore, qu'en aurait-il coûté au Tout-Puissant de le faire mourir en 1927 plutôt qu'en 1922 ? S'il lui répugnait de puiser dans le stock général, d'écorner son fond, il lui suffisait de prendre ces cinq années, par exemple, à ce pauvre Paul Bourget qui, mort octogénaire en 1935, l'était déjà depuis des années, littérairement parlant.

D'un autre côté, je m'avise tout à trac que si, comme je le prône, on grappillait quelques années de vie à tous les écrivains médiocres ou nuls pour en faire cadeau aux génies, ceux-ci enfonceraient bientôt Enoch, Mathusalem et Noé en terme de longévité. Conséquence : la plupart seraient encore vivants aujourd'hui, et l'on pourrait alors contempler ce spectacle déprimant de voir Voltaire et de Maistre s'écharper au journal de vingt heures, Agrippa d'Aubigné agresser sauvagement Bernanos au Salon du Livre, Chateaubriand blêmir sous les sarcasmes de Léautaud à un cocktail Gallimard, ou encore François Villon, venu chez Ruquier présenter la nouvelle édition de son Testament, obligé de répondre aux questions d'une quelconque Angot et s'en vengeant en pillant son sac à main en coulisse.

Non, finalement, mieux vaut considérer que le Créateur sait ce qu'il fait et, dans ce domaine comme dans les autres, agit avec discernement en son infinie sagesse.

dimanche 5 décembre 2021

Gestapette… mais lucide !

« Quand nous parlons d'un temps dramatique, ce mot a un sens précis : il veut dire que nous sommes pris dans une alternative qui ne nous permet plus d'exister médiocrement ; il nous faut vivre plus puissamment, ou bien disparaître, nous surpasser ou nous abolir. (…) La tragédie essentielle n'est pas de savoir quels dangers nous menacent, mais de définir d'abord ce qu'ils menacent en nous, car il importerait assez peu que nous fussions détruits, si nous avions rendu cette destruction légitime en ne valant presque rien. »

(Abel Bonnard, Les Modérés, Grasset, 1936.)
 
C'est en musardant dans les archives de ce blog que je suis, au détour d'un sentier, sur un lit semé de cailloux, tombé sur cet extrait, dont j'avais bien sûr oublié que j'avais pu, un jour, le connaître et le publier. C'était il y a presque dix ans, à une couple de mois près, et on ne peut pas dire qu'en une décennie sa pertinence ait diminué – si tant est qu'une pertinence puisse diminuer, ce dont je ne suis pas sûr.
 
Pour ceux que mon titre interloquerait, s'il s'en trouve, rappelons que Gestapette fut le surnom dont Galtier-Boissière avait affublé cet écrivain, en raison de ses mœurs et de son encombrante sympathie pour les armées allemandes lorsqu'elles viennent jusque dans nos bras égorger nos filles et nos compagnes. Ce même Galtier-Boissière, décidément en verve, avait également épinglé l'autre Abel de l'époque, Hermant, en le drapant d'un sobriquet plus poétique : l'Abel au bois d'Hermant.

Je crois que ce sera tout pour ce soir.

mercredi 1 décembre 2021

À la hussarde


 Nous nous sommes plusieurs fois croisés, en novembre.

lundi 15 novembre 2021

Une douloureuse introduction

Joseph C. découvrant la manière dont vient de le traiter son traducteur français.

Lubie étrange, j'ai rouvert ce matin Au cœur des ténèbres ; pour, finalement, l'abandonner à la moitié : décidément, Conrad et moi… Mais là n'est pas mon propos. Dans l'édition GF – Flammarion que je possède, le texte occupe cent vingt pages. Son traducteur, un certain M. Mayoux, le fait précéder d'une introduction qui n'en compte pas moins de quatre-vingts, ce qui est tellement excessif que c'en devient impoli, et même grossier. 

C'est un peu comme si votre boulanger, avant de vous tendre enfin la baguette que vous avez sollicitée de lui, vous infligeait durant vingt minutes le minutieux détail de ses vocation, formation et carrière, le tout dans un style éminemment satisfait de lui-même.

En plus de ça, son besoin d'épanchement et d'étalage n'étant toujours pas assouvi, M. Mayoux pratique la note-de-bas-de-page, et souvent de façon tout à fait gratuite. Ainsi de la première que rencontre le lecteur.  Le dit lecteur vient tout juste de lire les deux phrases initiales de Conrad, qui sont les suivantes :

« La Nellie, cotre de croisière, évita sur son ancre sans un battement de ses voiles, et s'immobilisa. La mer était haute, le vent était presque tombé, et comme nous voulions descendre le fleuve, il n'y avait qu'à venir au lof et attendre que la marée tourne. »

Ici, un appel de note. Le lecteur naïf, et non marin, s'imagine un court instant que la note en question a pour but de le renseigner sur le sens des expressions “évita sur son ancre” et “venir au lof”. Évidemment, il n'en est rien, M. Mayoux est au-dessus de ça, il a plus important à nous communiquer. Sa note dit ceci :

« Ford Madox Hueffer (ou F.M. Ford comme il était devenu), dans ses Souvenirs sur Conrad, rappelle que celui-ci, résidant alors à Stamford-le-Hope, était l'hôte habituel de Hope, propriétaire du yacht, et le P.-D.G. en question ici. »

Qui est Ford Madox Hueffer ? Le lecteur qui s'est prudemment abstenu de lire la bourrative introduction de M. Mayoux n'en sait rien.  Et, s'il le savait, quelle pertinence trouverait-il à le voir rappliquer sans s'être annoncé ? Aucune. Quant au P.-D.G. “en question ici”, il remarque, ce pauvre lecteur, qu'il n'en a justement pas été question du tout dans ce qu'il vient de lire. M. Mayoux est l'homme qui vous explique ce que vous n'avez pas encore lu. Pour être sûr qu'on ne l'oublie pas, il marche devant Conrad en s'évertuant à crier plus fort que lui tout ce qui peut lui passer par la tête.

Le lecteur regrette alors de n'avoir pas M. Mayoux devant lui, afin de lui dire vertement ce qu'il pense de son sans-gêne – voire de se livrer sur sa personne à quelque douloureuse et humiliante voie de fait.

vendredi 5 novembre 2021

On réédite Wharton

 

Qu'est-ce que je pourrais bien dire, à propos d'Édith Wharton, avec qui je vis depuis plusieurs semaines ? Qu'elle est née en 1862 – comme Maurice Barrès – à New York et qu'elle est morte à Saint-Brice-la-Forêt (Val-d'Oise) en 1937 – comme Ravel et Lovecraft ? Qu'installée en France dès 1907, elle y fréquenta Gide et Cocteau, Jacques-Émile Blanche et Anna de Noailles, fut l'amie intime et fidèle de Henry James et de Paul Bourget ?

Vous avez raison : on s'en fout un peu. Ce qui compte vraiment, ce sont ses romans, depuis son premier, Chez les heureux du monde (en 1905 : la dame n'était pas précoce), jusqu'à son dernier, Les Boucanières, tellement dernier qu'elle n'eut pas le temps de tout à fait le terminer, ne laissant que le “canevas” des ultimes chapitres.

Devrais-je signaler qu'elle est née au sein de la haute société new-yorkaise et que dire qu'elle n'a jamais manqué d'argent relèverait d'un euphémisme proche de la galéjade ? Ce serait déjà une notation plus intéressante, car cette High Society est la matière première de son œuvre, à la fois la toile de fond et le terreau de ses romans. C'est d'ailleurs une vipère que les millionnaires de la Cinquième Avenue ont élevée dans leur sein, tant son regard sur eux est sans pitié, ou disons : sans concession ni aveuglement vertueux.

Mrs Wharton est en outre une apôtre avant la lettre de notre sainte parité : dans ses romans, les femmes sont traitées avec la même cruauté détachée – et parfois même attendrie, aussi bizarre que paraisse le mélange – que les marionnettes mâles (les maris honnêtes ?) qui les escortent, les courtisent, les épousent, les étouffent, deviennent leurs victimes au moment même où ils croient les dominer. Comme portrait de femme implacable, je ne connais guère mieux, dans son œuvre, que Les Beaux Mariages. Mais on en trouvera de presque aussi savoureux dans Chez les heureux du monde, déjà évoqué, ou dans Le Temps de l'innocence. Quant aux Boucanières citées plus haut, le mot désigne ces jeunes filles “émancipées” de la bonne société américaine – new-yorkaise ou bostonienne – d'après guerre de 14, qui se lancent à l'assaut de la vieille Angleterre, toute pleine de lords, de comtes et de ducs, qu'il est si tentant d'épouser pour accrocher un blason à la fortune de papa.

Voici ce que, dans mon journal, je notais au début du mois dernier :

« Je termine à l'instant mon “cycle” Édith Wharton, c'est-à-dire le dernier des cinq romans contenus dans le volume Omnibus dont je dispose : à l'exception de l'un d'eux, qui est aussi le plus court, ils sont absolument remarquables. Mrs Wharton me fait penser à un entomologiste avec qui on prendrait un apéritif sur une terrasse de fin d'été. Il vous désigne une grande et superbe libellule passant près de vous, vous fait remarquer l'élégance de sa silhouette, la grâce de son vol, la vivacité de ses mouvements, etc. ; et, soudain, sans la moindre préparation, il attrape l'élégant insecte au vol, le fixe au moyen de quatre épingles sur une planchette de liège et, d'un geste sûr, lui ouvre thorax et abdomen pour vous faire découvrir, presque malgré vous, tout se qui se passe, se produit, grouille à l'intérieur, sous cette si belle enveloppe. C'est le même type d'impression que l'on peut rencontrer en lisant Proust, à qui l'Américaine fait assez souvent penser, par sa lucidité aussi tranquille qu'implacable. »

Le volume Omnibus dont je parle me paraît tout à fait recommandable pour une première plongée dans le monde d'Édith Wharton, où les chattes ont des griffes, les roses des épines et les hommes des actions à Wall Street.

Si l'on est allergique au grand monde ou à l'argent ou aux deux, il convient de savoir que la palette de Mrs Wharton a aussi d'autres couleurs. Sur les rives de l'Hudson est l'histoire de la vocation d'un jeune écrivain que l'on rencontre plus souvent au mont-de-piété que sur la Riviera – et, quand il y est question du monde des revues et de l'édition, il flotte dans ce roman comme un parfum acide des Illusions perdues balzaciennes. 

Quant à Ethan Frome,  peut-être bien le livre le plus dense de la romancière, celui où elle plonge le plus profondément dans l'être (quel style, ce D.G. ! quel journaliste il aurait fait !), il s'agit d'un huis clos entre trois personnes, un homme et deux femmes, dans une ferme du Massachusetts, auprès de quoi celui de Sartre ferait figure de piécette pour matinées enfantines.

Il faudrait aussi dire un mot de l'humour d'Édith Wharton, de sa causticité souriante. Mais enfin, on ne va pas non plus passer la journée sur ce billet, isn't it ?

Lisez ses romans, et puis c'est tout.

lundi 1 novembre 2021

New York – Tokyo – Kiev – Boston


 Dans le temps et l'espace, on n'a pas mal voyagé, en octobre.

samedi 30 octobre 2021

Le Monstre sur le seuil ou Cet obscur objet du désir

Henry James, 1843 – 1916
 Si l'on me demandait de résumer en quelques lignes le sujet des Bostoniennes, je dirais à peu près ceci : c'est l'histoire d'une jeune femme, Olive Chancellor, dont l'homosexualité est impitoyablement refoulée, “sublimée” dans un militantisme féministe d'autant plus acharné qu'il n'est là, au fond, que pour camoufler tant bien que mal sa haine des hommes et de leur pouvoir le plus dangereux, celui de la séduction qu'ils exercent sur les femmes. 

Elle va tomber violemment amoureuse d'une jeune fille, Verena Tarrant, qui, elle, est hétérosexuelle, ou du moins s'apprête à le devenir, dans la mesure où elle n'a pas encore été “effleurée par l'aile du désir”. C'est une nature généreuse, ouverte, qui ne demande qu'à se donner, mais ne sait pas encore trop à qui. 

Et, là dessus, survient le jeune homme indispensable, celui à qui est dévolu le rôle du chien dans le jeu de quilles, non seulement parce qu'il va, en tombant amoureux de Verena, “révéler” la jeune fille à elle-même, mais en outre parce qu'il étale sans vergogne des opinions fâcheusement réactionnaires, ou au moins très conservatrices, en tout cas nettement antiféministes.

Où le talent  de Henry James se montre prodigieux, c'est que lui-même, lui l'auteur, se comporte comme s'il ignorait absolument tout de l'homosexualité inexprimée d'Olive Chancellor et qu'il prenait pour argent comptant son dévouement à la cause des femmes, son “ardente amitié” pour Verena Tarrant, etc. Si bien que le lecteur, fort satisfait de cet état de choses qui l'élève à ses propres yeux, a vite l'impression étrange, étrange mais délicieuse, d'être le seul à se rendre compte de quoi il retourne exactement, le seul à discerner le mufle du désir, d'autant plus agissant sur les personnages qu'il reste tapi dans une inquiétante pénombre : c'est presque le monstre sur le seuil de Lovecraft.

Comment tout cela se termine-t-il ? Je n'en sais rien : il me reste environ quatre-vingts pages à lire…

jeudi 21 octobre 2021

Revenons aux Chinois (extrait de journal du jour)

Hier, à cinq heures et demie, alors qu'il ventait comme à la Nouvelle-Orléans un soir de Katrina, coupure d'électricité. Comme le courant n'est revenu qu'à minuit et demie – dixit Catherine, qui avait laissé allumée sa lampe de chevet –, notre soirée fut fort brève : à huit heures, j'étais au lit. (Auparavant, coup de chance, la même Catherine avait prévu de nous régaler de sushis, achetés le matin même, si bien que nous n'avions eu nul besoin de la cuisinière électrique, hors d'état de nous rendre le moindre service.) Résultat, j'étais parfaitement réveillé au milieu de la nuit, et après une courte lutte, j'ai dû m'avouer vaincu et me suis levé. 

C'est comme ça que, à la profonde stupéfaction de Charlus, on se retrouve à lire du Claudel à trois heures et demie du matin.

– « Quand ils sont ensemble, les hommes s'écoutent ; les femmes, elles, se regardent. » Il s'agit d'un proverbe chinois, cité par Claudel, justement, dans son journal. Lui-même l'avait trouvé dans l'un des écrits du Père Huc, qui lui-même, etc. : la traçabilité des proverbes chinois est connue pour laisser souvent à désirer.

– Toujours chez Claudel, je suis tombé sur ce paragraphe, qui a éveillé en moi un écho certain, voire un élan de sympathie pour son auteur, à quoi je ne m'attendais pas ; il sera inutile, je pense, de préciser davantage (c'est Claudel qui souligne) : 

« Ces livres des grands auteurs tout garnis des notes de quelque pion, comme ces pièces de gibier où l'on trouve encore les grains de plomb du coup de fusil qui les a abattues. »