mardi 6 août 2013

La véritable mort de Molière



Jean-Baptiste P. écrivant une lettre de protestation, après l'attentat perpétré contre lui par une malfaisante de l'avenir.

Deux choses auraient dû me dissuader de ce Molière : les quatre heures dix de sa durée et surtout le nom de sa réalisatrice, Ariane Mn. Mais il est des soirs où il faut aller au bout de son destin, et même y entraîner sa femme – qu'elle puisse me pardonner un jour. Je croyais sincèrement avoir vu ce forfait à sa sortie ; mais plus j'y pense et plus je me dis que c'est impossible ; que je n'y aurais pas tenu, même jeune et résistant comme je l'étais.

Dans le genre “piétinement d'un génie”, je crois n'avoir rien vu d'aussi abject depuis l'Amadeus de Milos F. S'il n'y avait que le ridicule des effets appuyés, l'ennui des scènes interminables, le ton scolaire et niais de la voix off et l'absence totale de talent de la… la… Comment dit-on déjà ? Ah ! réalisatrice, c'est ça ; s'il n'y avait eu que cela, j'aurais sans doute pardonné ; avec quelques grincements d'incisives mais j'aurais pardonné. 

Seulement, il a ce détournement d'écrivain, qui est insupportable. Au mépris de toute vraisemblance, Mme Mn. fait chausser à Molière ses propres pantoufles de vieille gauchiasse post-soixante-huitarde, en fait un petit révolté de barricades, un contempteur de monde ancien, pour tout dire un reubel. Un type qui cause vachement à notre époque, tu vois. Bien entendu, comme la France ploie, geint et agonise sous la tyrannie sanguinaire de ses rois, on ne nous montre le peuple que mourant de faim, prêt à éventrer les chevaux pour leurs bouffer les tripes, etc. ; mais, bizarrement, toujours très propre de visage et arborant de petits cols d'une impeccable blancheur : on comprend que Mme Mn. tient à respecter la dignité du peuple, même en train d'engloutir un tripoux de cheval.

Si encore cette pauvre vieille avait jamais eu le moindre sens narratif. Mais je t'en fiche ! Ce n'est qu'un enfilage de scènes sans objet réel, à part bien sûr nous montrer en action l'esclavage et la rébellitude, surjouées, prétentieusement filmées et flottant dans l'air comme des perles fausses et sans collier. Et je ne vous dis rien de l'insupportable musique farandolienne qui met rapidement les nerfs dans le même état que des cordes à piano prêtes à l'emploi.

Comme, malgré tout, Mme Mn. se rend un peu compte qu'il faudrait bien les relier, ces plaques de béton précontraint, elle utilise pour cela de gros boulons-symboles, dont je comptais vous donner un ou deux exemples choisis parmi les plus drôlement énormes ; mais vraiment, après deux heures de “première époque”, et cependant que menace la seconde, le courage me manque – avec tout ça, il est quand même déjà onze heures moins le quart, n'est-ce pas. Néanmoins, je tiens à signaler que la lecture par Descartes de sa dernière page de pensées profondes, devant nos comédiens ébaubis, sera difficile à surpasser dans le comique involontaire. Et, bien entendu, ayant terminé, René ne manque pas de préciser qu'il s'apprête à quitter le royaume de France parce que la police est partout et que Louis XIV, malgré ses onze ans, lui rappelle trop Pétain.

Suivant cela d'un œil hébété et incrédule, on se souvient soudain que Mme Mn., il y a quelques décennies de cela, était considérée par tous les chevelus, futurs locataires gratuits des palais nationaux, dont certains bâtis à l'époque du roi honni, comme la grande prêtresse du théâtre français ; et on se dit qu'on revient vraiment de loin. Mais en est-on vraiment revenus ?

Pendant que l'on se pose ces graves questions, en face de nous le dénommé Caubert continue de hurler et de gesticuler à tout propos. Car chez ces gens-là, Monsieur, on ne cause pas : on braille.

Ajout d'une heure moins le quart : J'ai eu raison de rester, tout compte fait. La fin, la mort de Molière, est une sorte d'apothéose du grotesque. C'est un portrait de l'artiste en zombi, qui n'en finit pas, soutenus par deux comédiens, de faire du surplace dans un escalier de pierre, tandis que toute la troupe gesticule en cadence derrière le trio, tout cela aux accords du Cold Song de Purcell. Cette fois j'en suis assuré : on ne fera jamais mieux dans la kitscherie ignoble. Mme Mn. a de la chance que je ne l'aie pas sous les phalanges en ce moment.

36 commentaires:

  1. Robert Marchenoir6 août 2013 à 23:16

    Est-ce qu'il y a du cul, au moins ?

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    1. Même pas ! De toute façon les “comédiennes” sont uniment laides.

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  2. Ah ben tiens ! Ce film est sorti quand j'étais en 6ème ou en 5ème. On avait été le voir avec TOUTES les classes du même niveau. Je me rappelle maintenant combien il avait été traumatisant pour moi... (enfin, je me comprends, il m'en avait fait bouger une sans remuer l'autre, comme dirait papy).

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    1. Comme le dit Michel Desgranges plus bas, c'est ce qu'on appelle la culture d'État. Je suppose que les comités d'entreprises aussi avaient dû être requis pour fournir leur contingent de spectateurs captifs.

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  3. Tiens ! Tant que j'y suis, je vais dire l'image que je garde de ce film : du sang.

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  4. J'ai vu ce pensum cinématographique il y a bien longtemps. J'étais plutôt jeunot, mais je me souviens m'être fait royalement tartir. Quant aux pièces montées par l'Ariane, on m'a un jour traîné à la Cartoucherie. Indescriptible. C'est incroyable à quel point les zartistes zengagés peuvent transformer en bouse tout ce qu'ils touchent.

    L'estrapade pour tous, ils ne méritent pas moins.

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  5. Je dois être un peu plus âgé que M. Jégou, (tout en faisant beaucoup plus jeune) parce que j'étais en 4e à la sortie de ce film, et effectivement c'était l'activité obligatoire pour toutes les classes, de la 6e à la Terminale, sans aucune possibilité d'y échapper. Les souvenirs que j'en ai sont concentrés dans des clichés : le jeune garçon qui mâche la viande de son aïeul édenté, Lully se fracassant le pied avec son bâton de musique, et bien sûr cet escalier interminable...
    Comme quoi le visionnage du film avait beau être obligatoire, je n'en ai absolument rien retenu quand à l'oeuvre de l'écrivain et de l'homme de théâtre.

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    1. Mais il n'y avait aucun écrivain, là-dedans ! Donc, votre mémoire ne vous trahit pas.

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  6. M'enfin si vous retirer aux "réalisateur et trices" des "lumières" —électriques celles-ci— tout les clichés du genre qui circulent sur l'ancien régime— clichés écrit lors des plus beaux jours de la révolution, comment voulez-vous qu'ils adoptent avec fierté les costumes de la rébellitude festive ? même si c'est du prêt à porter…

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  7. Monsieur Goux, pourquoi n'êtes vous resté aux films de zombis avec découpage de jeunes pucelles , s'emmerder pour s'emmerder autant s'emmerder en rigolant devant du gore.

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    1. Je fais avec ce que diffuse mon poste…

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  8. Ce parfait produit de la Kultur d'Etat a très agréablement excité votre verve, cher Didier, que pour cela grâces lui en soient rendues.

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    1. Je ne sais pourquoi, j'étais resté dans l'idée que, malgré tous les présupposés, ce film était quand même regardable. On se fait de ces idées, parfois…

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  9. Il y a pire :

    http://www.youtube.com/watch?v=-TdG1dDFXgQ

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  10. Différence de génération j'imagine, moi c'était le don juan de Jacques Weber que l'on m'avait emmené voir avec la classe 1ere ou Seconde...également un ennui. Y a t'il un type correct qui a porté au cinéma Molière??

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    1. Ce n'est pas exactement la même chose : dans le cas de Mme Mn, il s'agit d'un film sur Molière…

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    2. J'ai bien aimé le Molière de Laurent Tirard avec Romain Duris...
      Que vous pouvez télécharger gratuitement.

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    3. Molière a été très peu adapté au cinéma. A ma connaissance, le seul film fidèle au texte et à l'esprit de l'auteur, mis à part 2 artifices de mise en scène qui ne durent que quelques secondes, c'est "L'avare" interprété par Louis de Funès. C'est sans doute à cause de cette fidélité que le film n'a pas eu grand succès à sa sortie. Non mais c'est vrai quoi ! Quelle horreur, un film en costumes d'époque alors qu'il aurait fallu justement changer d'époque pour bien montrer la modernité du texte, où personne ne se branle ne pisse sur un crucifix, ne brocarde le pouvoir, ça ne peut qu'être un navet. En plus, même s'ils en faisaient un peu trop, les acteurs jouaient juste. Trop, c'est trop.

      C'est comme Shakespeare, on veut bien aller le voir, à condition toutefois qu'il soit remis au goût du jour. Hamlet en costume SS, ça a quand même une autre gueule (ne rigolez pas, ça a vraiment été monté).

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    4. Oh ! vous plaisantez ! L'avare avec Louis de funès est même un incontournable des professeurs de lettres...

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  11. De la même génération que Nicolas Jegou et Bar, j'ai moi aussi eu droit ( enfin je veux dire eu l'obligation ) de visionner ce film peu après sa sortie, en compagnie de mes camarades de collège ( on disait C.E.S. à cette époque poétique ) .

    Et bien je me souviens très bien de mes camarades, des plaisanteries salaces et des calembours subtils que nous inventions pour nous distraire et accessoirement faire enrager les professeurs aux tendances marxistes ( déjà !).

    Mais je n'ai gardé AUCUN souvenir du film d'Ariane Mn.

    La relation que vous en faites, Didier, ne m'évoque rigoureusement rien.

    A la lecture de votre compte rendu, je réalise combien cela ne m'a pas manqué pendant tant d'années...

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    1. En fait, cette vieille malfaisante a fait sa carrière grâce à l'Éduc' Nat', si je comprends bien.

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  12. Et bein!
    Après avoir enlevé à ce film ses tartines de maquillage, vous avez réussi à nous le présenter sous son vrai jour.
    Ils devraient ajouter un petit élément. Quelque chose dans l'air du temps. A la fin du générique, ils devraient rajouter "ne restez pas sans opinion".

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    1. J'aurais pu dire un mot sur les maquillages grotesques, en effet.

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  13. Ah merci Monsieur Goux :

    Quand j'étais au lycée une prof (gauchiste of course) nous avait emmenés de force voir ce film interminable. Elle était dithyrambique, disant que c'était le film "ultime" (c'est vrai ce film tue).
    Les élèves y allaient à reculons (coincés entre l'obligation scolaire, un peu de fayotage, la peur des représailles de la prof qui pouvait mal nous noter - après il y avait une rédaction obligatoire).
    Presque tout le monde détesta le film (sauf les veinards qui avaient réussi à s'endormir...). Puis, pour la rédaction, il y eu les fayots (futurs fonctionnaires, j'imagine) qui racontèrent que c'était bien, le gros de la troupe qui fit un résumé neutre (de futurs centristes) et puis quelques braves (dont moi) qui osèrent écrire que c'était long et nul. J'ai eu 4/ 20 . A l'époque j'étais jeune, de gauche, et je croyais qu'en disant la vérité on était récompensé, surtout auprès de quelqu'un qui se disait de gauche. Ca m'a servi de première leçon. J'ai mis vingt ans à achever ma mue, et j'en suis contente.
    Merci Monsieur Goux pour m'avoir rappelé mon premier geste de "bravitude" anti-système.

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    1. Eh bien ! si j'ai au moins servi à cela, je n'ai pas tout à fait perdu ma soirée !

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  14. Votre idéologie vous fait identifier manque de talent et culture d'état.
    Qu'était Molière et en général les écrivains, les peintres, les musiciens dont tout le monde se glorifie ici sinon des cultureux d'état.
    Mais un artiste est un artiste.
    Et seuls sont restés les artistes..

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  15. Autant que je me souvienne, je m'étais endormi comme un nourrisson en visionnant ce film. Seul m'avait réveillé le tintamarre final. Un film à commencer par la fin donc...

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    1. Oui mais si je m'étais endormi comme un nourrisson, qui aurait écrit cet irremplaçable billet, hmm ?

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  16. Irremplaçable tout comme vous mon Cher!

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  17. AAhhh la scène finale de l'escalier que tout le monde escalade en panique alors que le mur de derrière ne bouge pas.
    Puis le mot fin là-dessus, preuve qu'ils sont enfin arrivés tout en haut.
    Ce qui est une bonne nouvelle.

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