lundi 7 juillet 2014

L'abîme entrevu et les prophéties bégayées


C'est agiter le lieu commun que de dire des écrivains du passé qu'ils nous parlent de nous et de notre temps. Soit, tant pis, agitons-le : les écrivains du passé nous parlent de nous et de notre époque ; spécialement lorsqu'ils croient ne nous entretenir que de la leur, en ce qu'elle avait d'unique à leur entendement. C'est par exemple ce que fait M. de Tilly, quand il revient sur “le besoin impérieux de voyager” hors de France qui l'a saisi dans les années 1787 – 1788, et qui lui est tout d'abord étrange. Il tente ensuite (p. 504 de l'édition que j'indiquais hier) de l'expliquer ainsi :

« Il eût semblé que je ne voulais pas assister à l'exorde des calamités publiques, ni voir briller en France les derniers beaux jours qui luisaient pour elle et pour l'Europe ébranlée dans ses bases ; beaux jours auxquels de si longues ténèbres devaient succéder. Il me reste de tout cela que nous entendons une voix intérieure qui ne nous raconte pas l'avenir, mais qui en bégaie les prophéties, et que nous avons des aversions, des antipathies qu'on définit mal, et que l'avenir justifie trop. […] En voyant même de tels hommes à la tête du gouvernement, proposant leurs rêveries et leurs expériences pour le rajeunir, il eût été difficile, à cette première époque, de découvrir la Révolution dans ses détails et dans toutes ses funestes conséquences, mais il n'était que trop aisé de voir que nous entrions dans un labyrinthe inextricable dont personne n'avait le fil et où veillaient le Minotaure et la mort. »

Après deux paragraphes par lesquels Tilly montre les “élites” de l'époque – Necker, Calonne et quelques autres – tout occupées à se rejeter les unes sur les autres la responsabilité d'un climat de plus en plus méphitique, le comte enchaîne :

« À les entendre l'un après l'autre, aucun n'aurait certainement été coupable ; mais chacun rendait à l'autre une justice que la postérité rendra à tous. Elle ne sera qu'équitable dans tout état de cause ; car en politique et en administration, on est aussi coupable du mal qu'on n'empêche pas, que de celui qu'on fait ; de celui qu'on consomme par calcul, que de celui qu'on autorise par impéritie ; et l'inflexible histoire ne fait pas plus de grâce à ceux qui ont déshonoré une place par des crimes, qu'à ceux qui en ont été déshonorés par leur sottise, et leur impuissance à la remplir. »

Ensuite, Tilly se replace lui-même dans le tableau qu'il vient de brosser, en tentant de déterminer quelle y fut sa place réelle. Il conclut :

« Il est donc de fait que je ne sondai pas alors toute l'étendue, toute la profondeur de l'abîme qui s'ouvrait, mais que je l'entrevis. L'histoire que j'avais bien lue me présageait une révolution que j'étais destiné à bien étudier et à bien savoir. Si, dans cet ouvrage, je n'en écris pas les détails que je connais parfaitement, c'est que j'y vois une tâche odieuse dont le talent de Tacite, si je l'avais reçu, ne m'engagerait pas à surmonter l'horreur. Nous sommes encore trop près des acteurs et du théâtre. »

Depuis, il semble que notre situation s'est encore assombrie. Pour inverser Chateaubriand, on croit pouvoir affirmer que, désormais, Néron a tout loisir de prospérer dans l'empire, puisque aucun Tacite n'y naît plus. Un Néron qui a mille têtes et pas de visage.

14 commentaires:

  1. Et les écrivains du futur alors? Il en auraient des choses à nous apprendre!

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  2. Je sens que vous allez encore faire de la peine à Cui cui !
    Je reviendrai lire plus tard.

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  3. Tiens, elle est drôle votre chute ; en effet l'autre je me suis surpris à penser (ce qui en soit est déjà assez drôle !) que Mitterrand était un cynique, Chirac aussi, Sarkosy était Brutus et Hollande Néron ; François Néron faisant du karaoké avec Djamel Debouzze dans un Paris enflammé…

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    1. Hollande en Néron ? Vous le flattez ! Vous êtes en train de virer socialiste ou bien ?

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    2. Robert Marchenoir7 juillet 2014 à 20:55

      Non, non, la comparaison est parfaitement justifiée. Un Néron au petit pied, certes, un néronicule, si l'on veut, mais le côté je fais des vers pendant que Rome brûle est parfaitement caractérisé.

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    3. Socialiste ! Quelle horreur ! Vous m'insultez monsieur ! Si nous ne vivions pas une époque si quelconque, je vous aurais envoyé mes témoins…

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  4. .La mauvaise réputation de Néron est très surfaite. Bon d'accord, il pratiquait le meurtre familial et il a martyrisé des chrétiens. Mais, paraît-il, pas tant que ça. Et même l'incendie de Rome, certains affirment que ce ne serait pas lui. Il a très bien administré l'empire.
    Lui, c'était une espèce d'intermittent du spectacle avant l'heure, qui au lieu de faire grève, obligeait les spectateurs à rester jusqu'à la fin de ses prestations artistiques, au point que certains se faisaient passer pour morts pour y échapper.
    Et puis lui, au moins, il a finalement eu le bon goût de se suicider.

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    1. De plus, il paraît que lui-même se plaignait beaucoup de devoir martyriser des chrétiens faute d'avoir des musulmans sous la main.

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  5. Ça vous écorcherait la gueule de faire des billets que je puisse troller sans lire ? Un peu de sérieux. Ça fait deux de suite où je suis sec.

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    1. J'y ai pensé, figurez-vous : je viens d'en programmer un d'une ligne et demie pour demain matin, huit heures et demie. Un régal pour les trolleurs, vous verrez.

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  6. On a dit du mal de Néron, et d'une manière générale de la dynastie julio-claudienne à cause de Suétone qui écrivit "La vie des douze Césars" afin de montrer les bienfaits de la dynastie des Antonins.

    Je m'étonne d'ailleurs que les post-modernes, adeptes de la culture de l'excuse, ne s'émeuvent pas plus de la mauvaise réputation faite à ce brave homme. Car quoi, Mesdames et Messieurs les jurés, mon client n'a pas bien démarré dans la vie. Son oncle, Caligula, notoirement dépravé, avait fait du palais impérial un boxon où les dames de la haute venaient se prostituer pour renflouer les caisses du trésor. Sans compter que ce dernier entretenait une liaison incestueuse avec sa soeur Drusilla. Et sa mère, Agrippine, abusive, autoritaire, n'a t'elle pas été jusqu'à fomenter un complot pour empêcher son fils de régner, parce qu'elle voulait le pouvoir pour elle seule ? Quant à son père, violent et débauché, il fut plutôt absent, se contentant de dire "que seul un monstre pouvait naître de son union avec Agrippine". Oui, Mesdames et Messieurs les jurés, mon client mérite les circonstances atténuantes au vu du contexte familial dans lequel il a grandi. Lequel d'entre vous peut affirmer qu'il n'aurait pas mal tourné ayant eu la famille de mon client autour de lui ?

    Badinter est trop vieux, mais je verrais bien le Dupond-Moretti s'y coller.

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