vendredi 25 juillet 2014

Les Soprano ou la mort à l'ouvrage


J'ai déjà eu l'occasion de dire le profond mépris dans lequel je tenais les hommes et les femmes qui ressortissent à ce qu'on appelle couramment la pègre ; ou le milieu. Peu de choses me paraissent plus abjectes que cette fascination gourmande des petits intellectuels parisiens, et leur cordiale servilité, lorsque le hasard des plateaux de télévision les fait se trouver en présence d'un quelconque malfrat ayant commis un petit livre pour jouer les révolutionnaires ou les redresseurs de torts (excellent exemple, pour ceux qui ont l'âge de s'en souvenir : Roger Knobelspiess). 

Ce dégoût me vient principalement des diverses œuvres que j'ai pu lire, concernant les camps de la mort, soit nazis, soit communistes, et principalement celles de Primo Levi et de Varlam Chalamov : ceux qu'ils appellent ensemble les “droits communs” s'y montrent comme les tyrans sanguinaires qu'ils sont tous et toujours (aucun “contre-exemple”, ni chez l'Italien, ni chez le Russe), en qui aucune humanité, fût-ce à l'état de traces, de vestiges, ne semble plus subsister.

C'est sans doute ce qui fait que je n'ai jamais pu aimer vraiment Martin Scorsese, tout du moins en ses films pégreux, car je sens en lui une fascination pour la violence et les mœurs qu'il s'attache à décrire, une complicité de mauvais aloi avec ses personnages de truands criminels.

(Il faut ici mettre à part les trois épisodes du Parrain de Coppola ; parce que, malgré les apparences, il ne s'agit plus de films “de Mafia” mais d'une trilogie tragique, dans laquelle tous les personnages, dès le début, marchent inexorablement vers leur propre abîme, vers ce Crépuscule des dieux que représente l'immense scène finale du dernier volet.)

C'est cette répulsion qui a fait que, voilà douze ou quinze ans, lors de la première diffusion, je n'ai jamais regardé le moindre épisode des Soprano. Et, lorsque l'une des chaînes dont je dispose a commencé une rediffusion da capo, j'y suis allé à reculons, malgré toutes les louanges que j'avais entendu tresser à cette série, par des gens dont l'opinion n'était pas sans poids auprès de moi. Et j'ai eu du mal à comprendre, au début, pourquoi j'ai tout de suite pris tant de plaisir à cette série, qui ne donnait à voir que ce genre de personnages suscitant en principe mon aversion.

La réponse est somme toute assez simple, même s'il m'a fallu plusieurs “saisons” avant de la trouver. C'est que, à l'exception de Tony Soprano lui-même, plus complexe et magnifié par le talent de Gandolfini, qui est très grand, tous les autres, hommes ou femmes, sont des coquilles creuses et vides, des sortes de beaufs, même si j'ai en principe horreur de ce terme, qui traînent après eux un ennui vertigineux et sans remède. À côté de ces pantins tristes, les petits fonctionnaires de Gogol ou de Tchekhov sont des Quichotte et des d'Artagnan, Emma Bovary et la duchesse de Guermantes sont Catherine de Médicis et Anne d'Autriche. Il faudrait compter le nombre de fois  où l'on nous montre les comparses de Soprano jouant mornement aux cartes dans une pièce sans fenêtre, soumis au martèlement stupide et obstiné de la “musique” qui se déverse dans le bar mitoyen, afin de tenter de meubler le vide absolu de leurs journées ; noter que, malgré leur argent, tous vivent dans des maisons au sinistre le plus rigoureux et d'un mauvais goût de stricte obédience. Sans parler de ces faux ongles qu'arborent presque toutes leurs épouses, et qui les font ressembler à des actrices de porno américain, dont elles ont d'ailleurs également les coiffures et les rêves petit-bourgeois.

Dans Les Soprano, la mort qui compte, celle que l'ont veut nous faire percevoir, ce n'est pas celle qu'infligent les personnages à leurs victimes, mais bien celle qui les dévore de l'intérieur, implacablement et en se riant d'eux, sans que quiconque puisse rien faire pour la contrer, pas même la psychiatre de Tony Soprano. Et lorsque le cancer abat tel ou tel (le cancer frappe beaucoup, dans Les Soprano), ce n'est nullement un accident, mais simplement la mort, cette mort sans cesse à l'ouvrage, qui emprunte un masque intelligible, sur lequel les lugubres guignols peuvent enfin mettre un nom.

29 commentaires:

  1. Comment se fait-il que vous connaissiez si bien les rêves petit-bourgeois des actrices porno ? Hein ?

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  2. Vous êtes bien renseigné au sujet des actrices de porno américain.

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  3. Vous vous êtes donné le mot, pour vos commentaires à la gland ?

    Je vous rapelle que j'ai plus d'une centaine de Brigade mondaine à mon actif ; alors, hein…

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    1. Ah mais vous noterez que Marco Polo a été con avant moi...

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  4. Concernant le sinistre (au propre comme au figuré) Roger Knobelspiess, je me rappelle fort bien les contorsions larvaires du gotha médiatique et intellectuel de l'époque. Ils auraient pu s'abaisser jusqu'à publiquement lui lècher les semelles de ses chaussures que'ils l’auraient fait, à condition bien sûr que cela ait eu la moindre influence sur leur popularité, parce que, quand même, il ne faut pas déconner, hein !

    Mais ils ne sont pas les seuls à être touchés par cette fascination. Je me souviens que peu après la mort de Jacques Mesrine, dans je ne sais plus quelle province, un "concours" avait été ouvert auprès des lycéens du cru afin de trouver un nom pour un nouvel établissement fraîchement construit. Bien évidemment, une liste avait été fournie, mais les boutonneux pouvaient ajouter un nom. Celui qui emporta l'adhésion des jeunes cons fut justement celui de Mesrine. Peut-être était-ce dû au fait que certains journaleux avaient osé écrire que ce truand avait été assassiné par la police.

    Je ne peux m'empêcher de penser qu'un petit séjour dans une centrale, avec ramassage de savonnette à la clef, guérirait peut-être tous ces connards qui croient encore que le moindre truand moderne peut avoir quoi que ce soit de commun avec Cartouche ou Mandrin.

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  5. Merdre, avoir le même humour que Jegoun m'en fiche un coup. Heureusement que j'ai dégainé le premier, quand même.

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  6. Pas vu les Soprano (il faudrait, je sais) mais entièrement d'accord avec vous à propos de Scorsese. Le seul de ses films de gangster qui m'ait vraiment plu c'était Casino. Moins complaisant que les autres peut-être?

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  7. Sébastien Tellibag25 juillet 2014 à 19:28

    "une complicité de mauvais aloi avec ses personnages de truands criminels." Dixit celui qui vénère Sade.
    Au fait qu'est ce que vous aimez dans Sade? Le passage où il sodomise une fillette tout en regardant son père se faire trancher la tête? Lorsqu'ils mangent du caca? Lorsqu'ils recousent des anus? Ou peut être la philosophie de comptoir de ce demeuré qui peut se résumer par : puisque Dieu est mort, tout est permis? Bref, je ne vous trouve pas très crédible sur ce point précis mais vous m'avez quand même donné envie de voir cette série.

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    1. Je ne "vénère" nullement Sade, je me contente de l'avoir lu.

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    2. Sébastien Tellibag26 juillet 2014 à 14:34

      Si cela ce n'est pas de la complaisance ou"une complicité de mauvais aloi" avec Sade, je m'en coupe une :

      Sade et Goux

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    3. La Fuly furieuse, blablabla, blublublu...!

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    4. Furieuse ? Mon pauvre, si tu savais…

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  8. Mais ça va pas, de regarder des trucs pareils ?
    Moi je regarde "Les petits meurtres d'Agatha Christie". D'ailleurs, chic, c'est ce soir !

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  9. Quels sont ces rêves petit-bourgeois ? Je ne crains de ne pas avoir l'âme d'une actrice porno pour deviner, à moins que ?
    J'en profite pour dire que vous m'avez fait lire et acheter Paris Match pour l'interview de Sarkozy, et j'ai tout de même était un peu déçu, les réponses m'ont paru scolaires et peu brillantes.

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    1. Bon, ce n'est pas René Girard non plus, évidemment !

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  10. Bonjour, sans vous déranger, auriez-vous une idée de ce qui se passe avec le site I Like Your Style ?
    Merci.

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    1. Un problème avec leur hébergeur qui, d'après ce que je sais, aurait oublié de reconduire leur contrat, ou quelque chose d'approchant.

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    2. Merci bien.
      Mes amitiés à XP et votre femme.

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  11. Je possède tous les DVD de toutes les saisons.
    Je considère cette série, et d'autres d'ailleurs (surtout anglaises) comme du très grand cinéma.

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  12. Celle qui joue le rôle de Mademoiselle Mezzo Soprano est plutôt bien en chair...

    (Georges, c'est quand vous voulez)

    Désolé
    Duga

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    1. Si vous voulez parler de la demoiselle Meadow, en effet, elle l'est.

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  13. Pas vu. Mais je me méfie des conseils de mes amis réacs en matière de séries TV. Il y en a qui cherchent à me faire regarder une série qui propose des scènes de sexe violent, avec un nain et des dragons.

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    1. Si les scénaristes de Game of Thrones avaient écrit la chanson de Roland, elle aurait été bien meilleure.

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  14. Pour moi, Tony est aussi con, brutal et débile - voire plus- que les autres, même magnifié par Gandolfini...Il n'y que son neveu Christopher qui attise un peu de sympathie en essayant de fuir, via le cinéma ou l'héroïne. Et c'est probablement pour ça que le premier tue le second, pas par rivalité ou vengeance, mais parce qu'il sentait bien une différence de nature. D'ailleurs il ne le frappe ni ne l'abat, il l'étouffe comme on ferait d'une petite voix qui dirait autre chose. Bref j'ai l'impression d'être des rares qui rêvaient de voir ce gros porc de Tony se faire dessouder, et le plus tôt possible, hélas. Cette série reste excellente, notamment grâce au personnage de la psy qui s'auto-analyse et se rend compte de ses erreurs de petite-bourgeoise (et j'y vois un miroir du téléspectateur sensément normal) fascination-répulsion, condescendance d'intello de gauche, apitoiement, puis réel dans la face, puis clairvoyance enfin de l'erreur à vouloir rendre "heureuse" une merde ontologiquement brutale, ce qui revient à participer au processus maffieux par la bande. Ce personnage sauve la série et son scénariste d'une vision "scorcesienne" pseudo-sociologique pour ado et critiques.

    Vittorio

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  15. Vittorio, je voulais dire en gros la même chose, mais vous le dites magnifiquement.
    Tony est un soleil noir, il se nourrit de la matière qui l'entoure, et la psy échappe de peu à cette attraction cannibale.
    J'ai souvent prié que le restaurateur italien (son nom m'échappe), un des seuls à lui tenir tête, lui fasse la peau.
    Gandolfini était bigger than life, j'ai adoré cet acteur.
    RIP

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  16. C'est joliment écris.
    Mais je vous trouve dur avec Martin, qui n'a fait que tenter d'échapper a son environnement et un peu facile avec francis qui s'est contenté d'adapter une tragédie napolitaine colportée dans la cosa nostra. Ceci dit j'évite les series, mais vous m'avez convaincu je vais de ce pas télécharger :.)

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